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Campagne du Nord en 1870-1871

L'histoire de la seconde partie de la guerre francoallemande est malaisée à raconter. Autour de Paris investi, les nouvelles armées françaises se forment peu à peu et s'éparpillent sur un immense arc de cercle, entraînant par cela même la répartition des troupes allemandes en plusieurs théâtres d'opérations. De là, un grand nombre de faits, souvent très peu reliés entre eux, au travers desquels il est difficile de trouver une direction d'ensemble.

L'étude de chacune de ces régions et des événements qui s'y sont succédé peut donc fournir matière à des récits séparés. D'ailleurs, les travaux de ce genre, parus depuis quinze ans, ne manquent point ; les Allemands surtout en ont publié de fort nombreux. On peut toutefois affirmer, en thèse générale, que l'histoire de la guerre franco-allemande au point de vue français n'existe pas. Très peu d'écrivains ont fait à cet égard œuvre durable : la plupart des publications qui ont retracé les faits de la dernière guerre sont écrites en vue, soit de rabaisser, soit le plus souvent d'exalter tel ou tel de nos généraux. Beaucoup sont dictées par les préoccupations politiques les plus étroites; d'autres ne sont que des récits, souvent exagérés, des épreuves subies par certaines de nos populations. Très peu, en revanche, ne

contiennent que des faits rigoureusement exacts, logiquement enchaînés, et dont le sens général ne soit pas altéré pour les besoins de la cause. Presque tous ces travaux historiques sont moins des récits que des plaidoyers.

Nos adversaires ont publié, eux aussi, de nombreux travaux sur la guerre de 1870 ; le plus important de tous, celui du grand état-major prussien, est une œuvre immense, dont il serait puéril de chercher à dénier les mérites. Mais on concevra aisément qu'on ne puisse en attendre la vérité historique absolue ; les faits, en ce qui concerne les armées françaises surtout, ne sont pas toujours vus d'un œil impartial. En outre, les écrivains allemands, dans leur désir d'immortaliser les moindres faits d'une guerre dont les résultats les frappent encore d'étonnement, se sont souvent laissés entraîner à des détails qui détournent l'intérêt et semblent oiseux dans le récit d'événements si graves.

Il n'est donc pas inutile de chercher encore une fois les enseignements que nous a légués cette triste guerre de 1870. L'auteur du récit qu'on va lire a tenté de le faire pour ce qui concerne (1) les événement dans le nord de la France. Il a cherché à présenter, non pas seulement un récit des faits militaires tels qu'ils sont survenus, mais une suite de tableaux où la situation morale et matérielle des armées et des populations en présence soit fidèlement représentée. Pour s'aider dans cette tâche, il avait à sa disposition de nombreux documents qu'il a tenté d'éclairer par des recherches entreprises sur place. Il est peu de points cités dans le cours de ce travail qu'il n'ait parcourus, et même parfois étudiés avec le soin qu'ils comportaient. Les champs de bataille, en particulier, ont été l'objet d'un examen attentif.

Le squelette de son récit une fois établi, l'auteur a cherché à raconter fidèlement les faits, en gardant la plus

(1) Une partie de cette étude a été publiée déjà dans le Spectateur militaire (années 1883-1884-1885-1886).

stricte impartialité vis-à-vis de tous, amis ou ennemis. Cette dernière partie de sa tâche était difficile ; nous sommes encore si près des événements de l'année terrible, qu'on a peine à observer en face d'eux la sérénité de l'impartiale histoire.

Pour faire un récit complet de la campagne de 1870- 1871 dans le nord, il a été souvent nécessaire de ne pas taire des faits dont notre orgueil national peut avoir à souffrir. Mais la tactique empruntée à certains volatiles, et qui consiste à détourner la tête pour ne pas voir le danger, n'a jamais été du goût de l'auteur. Il pense qu'il y a plus de grandeur et en même temps de prévoyance à reconnaître ses fautes qu'à les dissimuler. D'ailleurs, l'étranger, qui nous guette, est le premier à les connaître et à s'en faire gloire ; il serait vraiment trop triste que nous soyons encore une fois, comme au début de juillet 1870, les seuls en Europe à ne pas voir nos points faibles.

Q'on ne s'y trompe pas, la pensée qui se dégage, pour nous, du récit qu'on va lire, est une confiance entière dans l'avenir de la France. Ce qui nous a le plus manqué pendant cette fatale guerre, c'est la conscience réfléchie de nos forces et la foi dans le succès final. Après la confiance excessive des premiers jours, la masse de la nation avait passé au découragement le plus complet. Cette défiance de l'avenir, que chacun sentait autour de soi, paralysa les meilleures volontés et prépara nos derniers désastres. Pourtant, si chacun avait fait son devoir, même après Sedan, même après Metz, nous aurions pu assurer l'intégrité du territoire national; c'est notre conviction profonde. Et tout semblait s'être conjuré contre nous : coupable imprévoyance des uns, fautes politiques et militaires des autres, querelles intérieures, rien ne nous a manqué pour notre ruine. Il nous est donc permis d'espérer de meilleurs jours.

Aujourd'hui, avec l'immensité des ressources en hommes et en matériel que nous donne l'organisation nou-

velle de la France, les chances de la lutte seraient entièrement différentes, dans le cas d'une guerre avec l'ennemi héréditaire. Pourtant, chose singulière et qui prouve la versatilité du caractère national, après avoir péché par trop de foi en nous-mêmes, nous sommes tombés dans l'excès contraire. Cette défiance de nos forces, si elle ne disparaissait promptement, pourrait nous mener à des désastres pires que ceux de 1870. Le dernier mot de cette préface sera donc : Confiance.

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