CHAPITRE^ Ier Théâtre général des opérations
Le pays où se sont passés les événements que nous allons raconter est formé presque exclusivement par les bassins de l'Oise et de la Somme : ces deux rivières et leurs affluents traversent un ensemble de plaines et de collines, où les accidents de terrain, s'ils sont nombreux parfois, n'opposent jamais des difficultés véritables à la marche des armées.
A l'ouest des pentes boisées de l'Argonne, s'étendent les plaines faiblement ondulées qui forment la partie nord-est du département de l'Aisne; elles se relient vers le sud avec celles de la Champagne, dont elles ont déjà le sol crayeux, les villages clairsemés et les petits bois rabougris. Au delà, le .terrain se relève brusquement pour former les massifs du Soissonnais et du Laonnais qui dominent comme une falaise les plaines du nord et de l'est.
L'aspect du sol est tout autre : des plateaux de hauteur uniforme découpés en tous sens par de profonds ravins, à pentes boisées d'ordinaire .
Sur les plateaux, des fermes isolées, peu de villages ; ils sont
presque tous au fond des ravins, ou dans les grandes vallées qui les unissent.
Par sa configuration, aussi bien que par sa situation entre Paris, les Argonnes et l'Escaut, ce pays semble être appelé à servir de théâtre à de grandes luttes.
En 1814, il vit les derniers efforts des armées impériales contre les envahisseurs étrangers : qui ne sait quels souvenirs évoquent dans l'histoire les noms de Laon et de Craonne?
Les plateaux du Laonnais se prolongent de l'autre côté de l'Oise par un groupe de collines boisées, d'un parcours assez difficile, qui dominent au loin les plaines ondulées de l'île de France et de la Picardie, ainsi que la région unie du Santerre. Le centre de ce massif se trouve à Guiscard, à mi-chemin entre Ham et Noyon.
Les plaines de Picardie, traversées par le fossé profond où coule la Somme, étendent leurs ondulations du littoral de la Manche à la frontière franco-belge, et se relient vers le nord aux collines de l'Artois, d'où sortent les sources de la Scarpe, de l'Authie et de la Canche. A l'est, elles se prolongent en un plateau de moins en moins accidenté à mesure qu'on s'éloigne vers le nord et qui se fond insensiblement dans la région monotone des Flandres.
Vers les sources de l'Escaut et de la Somme, l'aspect du sol change de nouveau ; aux plaines nues où rien n'arrête la vue, en dehors des fermes et des villages, succède un pays de pâturages et de bois; de grandes haies entourent les champs, que relient des chemins profondément encaissés. Les mouvements de troupes y seraient difficiles. C'est le pays de la haute vallée de l'Oise, vers Hirson et le Catelet.
Au sud, les plateaux du Soissonnais et les plaines ondulées de la Picardie se relient aux hauteurs tertiaires qui entourent Paris de leur ceinture boisée et qui se prolongent vers l'ouest par les massifs des collines normandes, entre Beauvais et Rouen.
Si les cours d'eau qui traversent la région sont nombreux, peu ont une réelle importance militaire. L'Oise aurait été en 1870, par sa profondeur et la direction générale de son cours, qui va du nord-est au sud-ouest, une bonne ligne de défense pour les armées françaises, si elles n'avaient été réduites au delà de toute mesure par la capitulation de Sedan et l'investissement de l'armée de Metz.
La Somme, dont la direction générale est de l'est à l'ouest, pouvait plus aisément servir de protection aux troupes françaises en formation dans les places du nord. Nous aurons l'occasion de revenir sur l'importance de son rôle, dans la suite de ce récit.
L'ensemble du pays que nous venons de décrire est d'abord facile; la population y compte parmi les plus aisées de la France; les voies de communication y sont nombreuses et en bon état.
Quant aux voies ferrées, le voisinage de Paris et celui de la frontière nord-est leur assuraient une grande importance au moment où commence notre récit. La principale pour les Allemands était celle qui va de Mézières à Reims et Paris par Soissons. Ce devait être une de leurs grandes voies de ravitaillement, dès que les places des Ardennes auraient ouvert leurs portes. D'ailleurs, Reims allait être en communication plus directe avec l'Allemagne, par la grande ligne de Châlons-Nancy (i).
La voie ferrée de Reims à Soissons se relie sous les murs de cette petite place à celle de Paris à Hirson par Laon (2), qui met Paris en communication, d'une part, avec la Belgique, et de l'autre avec les Ardennes par une voie longeant la frontière belge.
Enfin, la ligne de Paris à Erquelines suit la vallée de l'Oise, de Creil à Tergnier, et met en communication la Belgique et Paris ; à Creil, elle se relie avec les lignes qui se dirigent sur Beauvais, d'une part, Amiens et les villes du nord, de l'autre.
Dans les intervalles de ces grandes lignes courent des voies transversales, dont quelques-unes allaient acquérir une certaine importance : la ligne de Reims à Rouen par Laon, Tergnier et Amiens ; celle de Crépy à Chantilly ; toutes deux relient les voies de Paris à Erquelines et à Hirson.
En 1870, quelques places fortes gardaient les vallées principales et les voies ferrées de la région; c'étaient Soissons et Laon, à l'est de l'Oise ; Guise et la Fère, qui commandent cette rivière ; Ham, Péronne, Amiens et Abbeville, qui sont situées sur la Somme. Plus au nord, s'élevaient un grand nombre de places qui avaient formé, pendant les guerres du XVIIe et du XVIIIe siècle, une barrière efficace contre les invasions venant du nord; elles n'avaient plus en 1870 qu'une valeur médiocre. Toutes ces petites forteresses avaient les mêmes défauts : construites pour la défense rapprochée et à l'époque des canons lisses, elles manquaient presque toutes d'abris contre le bombardement; presque partout, elles étaient dominées à faible distance; nulle part, il n'existait autour d'elles de ces ouvrages extérieurs qui permettent seuls de prolonger la défense d'une place. Par leur grand nombre, elles
(1) Après la capitulation de Toul, le 26 septembre 1870.
(2) La sectiou de Laon à Hirson fut ouverte à la circulation au commencement de septembre 1870.
étaient plutôt une gêne qu'un appui pour les troupes françaises; elles absorbaient un énorme matériel d'artillerie et nécessitaient un effectif de garnison hors de proportion avec les services qu'elles rendirent : le plus important fut de donner aux jeunes troupes françaises un appui moral; elles se croyaient en sûreté sous leurs canons, et cette circonstance, après leur avoir permis de s'organiser, facilita à diverses reprises leur reconstitution.