CHAPITRE XXXVIII
Poursuite. — Résultats de la bataille.
Au moment où la lutte se terminait, le général de Gceben ne connaissait pas encore l'étendue de sa victoire. Il savait l'armée française rejetée sur la ville, mais il ignorait sa retraite précipitée vers le nord; les troupes allemandes de la rive droite reçurent donc l'ordre d'aller s'établir au dehors de Saint-Quentin.
De son côté, de Barnekow, qui, par la force des choses, avait pris la direction supérieure des troupes sur la rive gauche de la Somme, ne voulut pas laisser cantonner dans Saint-Quentin les corps qu'il avait arrêtés à l'entrée de la ville. Il la croyait encore en grande partie occupée par l'armée du Nord et ne voulait pas s'exposer à des surprises. Il ne songea pas davantage à faire bivouaquer ses troupes aux abords de Saint-Quentin, sur les terres détrempées où s'était passée une partie de '.'action, et il les ramena fort en arrière.
La brigade de Hertzberg alla cantonner à Essigny et Urvillers; les brigades Rosenzweig et Strantz s'établirent à Harly, sur la route de Guise; la 3e division de réserve passa la nuit dans Gauchy, Grugies, Grand-Séraucourt ; la division de Lippe cantonna à Urvillers et Moy ; le détachement de Hullesem et un bataillon du 40e restèrent dans la ville.
- Sur l'autre rive de la Somme, et conformément aux ordres du général de Gceben, la division de Kùmmer cantonna dansSavy, à l'exception d'un bataillon, demeuré à Etreillers à la garde de l'artillerie de corps. Le détachement de Bronikuwski s'établit à Rocourt et à l'Epine de Dallon ; la cavalerie de Grceben et la division combinée de Gayl restèrent à Holnon, Selency, Francilly, Fayet.
Les troupes allemandes reprenaient, presque sur tous les points,
les positions qu'elles avaient occupées avant les combats du 19 janvier. Cette manière de faire avait, pour elles, le grand inconvénient de diminuer les chances de succès de la poursuite du lendemain; les troupes cantonnées à Holnon, Selency, Francilly ou Fayet étaient seules à même de reprendre le contact avec l'adversaire; quant à la division de Lippe, qui eût dû, semble-t-il, jouer un grand rôle dans la poursuite, elle était ramenée à 10 kilomètres en arrière, dans une direction opposée à celle suivie par les deux corps de Faidherbe.
Cependant, le général de Gceben ne tarda pas à apprendre l'évacuation complète de Saint-Quentin par les Français et leur* retraite sur le nord; il donna des ordres pour la poursuite du lendemain; l'armée allemande devait chercher à empêcher l'ennemi d'atteindre les places de la frontière belge, et l'en couper s'il se pouvait.
Le général de Kùmmer, avec la 15e division d'infanterie, le détachement de Grœben et une partie de l'artillerie de corps, se tiendrait à l'ouest de la route du Catelet et marcherait sur Cambrai ; il devait chercher à en couper les Français.
Le général de Barnekow, avec la 16e division, la 3e division de réserve et le détachement de Bcecking, marcherait par Montbrehain, sur Clary et Caudry, à l'est de Cambrai. La 12e division de cavalerie se dirigerait, plus à l'est, vers Bohain et le Cateau, tout en surveillant la route de Guise.
De son côté, l'armée française avait continué la retraite commencée dans la soirée du 19 janvier, et cette longue marche de nuit, sur des chemins défoncés, succédant à des épreuves audessus de ses forces, lui avait été fatale. Les gardes mobiles et les mobilisés surtout n'avaient pas tardé à perdre toute formation régulière. A part quelques bataillons qui avaient conservé une attitude militaire, le reste était confondu en un troupeau qui n'avait plus rien de l'apparence d'une armée.
Heureusement, la cavalerie allemande était demeurée dans ses cantonnements; les débris des deux corps français purent donc atteindre les environs de Cambrai, au bout d'une épuisante marche de nuit. Les premières troupes arrivaient aux portes de cette place le lendemain, à 4 heures du matin, après une étape de 38 kilomètres.
L'armée du Nord était donc sauvée : mais les bataillons qui entraient à Cambrai n'étaient plus ceux qui, un mois auparavant, traversaient gaiement la Picardie pour aller combattre à Pont- Noyelles; l'armée du général Faidherbe avait subi une secousse dont elle ne pourrait plus se remettre.
— -"47 - Pour la réorganiser, dans la mesure du possible, le général en chef se vit obligé de la répartir entre les places delà Flandre et de l'Artois; la division Derroja se rendit à Arras; celle de du Bresta à Cambrai ; la division Payen alla à Lille ; les mobilisés de Robin à Douai; la brigade Isnard à Saint-Omer, et la brigade Pauly à Valenciennes. Le général Faidherbe se rendit de son i à Lille, cù Gambetta venait d'arriver, essayant de rendre à tous l'ardeur patriotique dont il était encore animé, malgré tant de désastres.
Quant à la première armée, elle avait commencé dans la matinée du 20 janvier une poursuite qui devait rester sans grands résultats : l'armée du Nord avait pris une trop forte avance et colonnes allemandes ne purent atteindre que des traînards.
La fatigue des troupes de la première armée était telle et les chemins étaient si mauvais que les ordres du général de Gœben ne purent être, du reste, complètement exécutés.
La brigade de Dohna, qui précédait la division 'de Kummer, quitta Maissemy à 6 heures du matin et atteignit les abords de Cambrai, après avoir pris quelques centaines de traînards. Au nord de Rumilly, elle fut arrêtée par un détachement d'infanterie, qui avait pris position sur la route. Quelques obus de la batterie qui accompagnait la brigade obligèrent les Français à rentrer dans la place; les cavaliers prussiens arrivèrent à leur suite jusqu'au faubourg de Paris ; mais ils furent arrêtés par la fusillade et se replièrent à Ribécourt.
L'infanterie du général de Gayl atteignit dans la même soirée Rumilly et cantonna aux environs, après une marche des plus pénibles. La 150 division ne put dépasser Lempire, à 15 kilomèt environ au sud.
Le général de Barnekow s'était fait précéder de la brigade de Strantz, renforcée du détachement de Bœcking et de cinq c drons, qui suivirent la route qu'avait prise la cavalerie française et atteignirent, au delà de Ligny, la voie ferrée de Busigny à Cambrai ; mais des détachements de l'armée du Nord occupaient les villages situés le long de la voie et la cavalerie de Strantz ne put dépasser Ligny. Derrière elle, le général de Barnekow demeurait autour de Gary.
Quant au général de Lippe, il s'était porté en deux col., sur les routes de Bohain et de Guise, laissant à Saint-Quentin le détachement du major de Bronikowski ; dans les deux directions suivies, il ne trouva également que des traces du passage des Français.
Le soir du 20 janvier, le général de Gœbi n, qui B'était a\
jusqu'à Bellicourt, ignorait encore quelle direction précise avait prise le gros de l'armée du Nord; il était donc nécessaire de continuer la poursuite commencée, bien qu'elle ne dût donner, selon toute apparence, aucun résultat positif.
Le général de Kiimmer reçut ordre de se porter jusqu'à l'Escaut, de Marcoing à Masnières; de Barnekow occuperait auprès de Caudry la route du Cateau à Cambrai. Quant au général de Lippe il devait se porter jusqu'à Busigny, et diriger de là une colonne sur le Cateau.
La cavalerie allemande, lancée aux abords ouest et nord de Cambrai, remarqua le passage de nombreux trains de troupes partant de cette place dans la direction de Douai; en outre, des détachements français étaient vus à Marquion sur la route de Cambrai à Arra;; par contre, une pointe poussée jusqu'à Solesme, entre Landrecies et Cambrai, ne rencontrait que des traînards en assez grand nombre. Les patrouilles saxonnes, qui atteignaient les abords de Landrecies, ne trouvaient également au sud de cette petite place aucun détachement français.
Cet ensemble' de renseignements permettait de conclure que Faidherbe était en pleine retraite sur le nord. Pourtant, le général de Gœben ne pouvait s'engager dans le dédale de petites places qui bornent la frontière belge, pour y poursuivre l'armée française : selon toute apparence, elle y avait déjà trouvé une protection efficace. Tenter un coup de main sur Cambrai, ou sur une des places voisines, n'était guère possible avec les ressources en artillerie et en munitions qu'il possédait. En outre, cette opération eût pu entraîner une perte de temps plus grande qu'il n'était nécessaire; le rôle du général de Gœben consistait d'ailleurs bien moins à s'étendre constamment vers le Nord, qu'à couvrir efficacement le siège de Paris. La victoire de Saint- Quentin, toute péniblement achetée qu'elle eût été, semblait promettre un repos de longue durée à la première armée ; mais les Français avaient tant de fois surpris les Allemands par un redoublement d'activité au lendemain d'un insuccès, que les précautions à prendre devant eux ne pouvaient être trop sérieuses.
Le général de Gœben s'arrêta donc à la pensée de ramener ses troupes vers le sud, de manière à couvrir de plus près la ligne de la Somme.
Les mouvements nécessaires commencèrent le lendemain , 22 janvier.
La 15e division se porta sur Bapaume, avec un régiment de cavalerie et une partie de l'artillerie de corps, afin de couvrir l'armée dans la direction d'Arras. Le général de Barnekow étendit
cantonnements vers le sud-ouest, pour se relier au général de Grœben, qui était resté en position autour de Masnières. Quant à la division saxonne, elle demeurait à l'est du chemin de fer de Saint-Quentin à Busigny; les quatre bataillons de la 168 brigade, qui l'avaient rejointe depuis le 19 janvier (1), recevaient l'ordre de rentrer sous Paris.
Le même jour, le général de Dohna faisait sommer Cambrai ; certains indices avaient donné lieu de croire qu'une capitulation serait possible, mais l'attente des Allemands fut trompée.
Le général de Gœben avait recommandé de couper les voies ferrées le plus en avant possible vers le nord, dans la région que l'armée allait abandonner : la journée du 23 janvier fut consacrée à cette opération. Le général de Lippe dirigea même sur Landrecies une tentative plus sérieuse.
Les Allemands avaient appris, par des journaux ou par des rapports d'espions, que Landrecies était presque sans garnison et que deux bataillons venant du Quesnoy devaient y arriver dans la journée du 23. Des ordres furent donnés pour une attaque brusquée de cette place, avant l'arrivée de ces renforts.
Pendant qu'un détachement d'un bataillon, un escadron et une batterie partait du Cateau et se portait directement sur Landrecies, sous les ordres du lieutenant-colonel de Hùllesem, un détachement de même force, commandé parle général Krug de Nidda, s'y rendait par la route de Guise. Les deux colonnes débouchèrent dans l'après midi devant la ville ; la gare fut occupée par une compagnie du 41e après lin petit combat et les batteries allemandes jetèrent quelques obus dane la place. Mais les Français se trouvaient sur leurs gardes, les renforts attendus étaient arrivés et aucune ouverture ne fut faite pour une capitulation. Les détachements allemands rentrèrent dans leurs cantonnements après avoir inutilement perdu une douzaine d'hommes.
Le général de Gceben donna le soir même des ordres pour la retraite définitive de l'armée sur la Somme : elle allait se retrouver, à peu près, dans les positions occupées par elle le 15 janvier. Le gros des troupes garderait les passages de la rivière, sous la
(1) Les deux autres, et une batterie, qui accompagnait la brigade, avaient reçu contre-ordre en route et étaient rentrés sous Paris.
La lenteur du transport de la 16e brigade s'explique par ce fait qu'elle avait dû suivre la voie Livry-Soissons-Reims-Laon-Tergnier. La section de Gompiègne à Tergnier n'était pas encore rendue à la circulation, ainsi que celle de Soissons à Laon, sur laquelle un tunnel avait été obstrué au nord de Soissons.
protection de forts détachements chargés de surveiller le pays vers le nord.
D'après les ordres précédemment donnés par le général de Moltke, de Goeben se proposait de ramener sur la Somme tout ce qui restait du Ier corps à Rouen ; mais avant que cette mesure pût être complètement exécutée, de nouvelles prescriptions du grand quartier général ordonnaient de laisser sur la Seine inférieure les troupes du Ier corps d'armée qui y étaient stationnées. Le général de Moltke se proposait de les porter à son gré sur le Havre, avec l'appui du XIIIe corps, ou sur la Somme, si le besoin s'en faisait sentir de nouveau,
Cependant, le mouvement de retraite de lapremière armée continuait ; la 3e division de réserve et la brigade de cavalerie de la garde revenaient au Catelet ; une partie du détachement de Bronikowski (i) quittait Saint-Quentin et se portait vers Amiens, où elle devait rallier la 15e division. Enfin, trois bataillons de la 16e division, demeurés près de Péronne, se dirigeaient sur Cappy et Bray, où ils précédaient leur division.
Quant à la division de Kùmmer, elle avait continué son mouvement vers l'ouest. Une brigade, avec un régiment de cavalerie et deux batteries, gardait autour d'Acheux la route d'Arras à Amiens par Bucquoy. Un détachement moins important (trois bataillons, un régiment de cavalerie et deux batteries) surveillait, un peu au nord de Villers-Bocage, la route de Doullens à Amiens. Le reste de la division était aux alentours de cette dernière ville.
Enfin, le général de Gceben avait dirigé vers Molliens-Vidame et Abbeville, une partie de la 3e division de cavalerie. On se souvient qu'il avait fait observer cette direction, même pendant la marche sur Saint-Quentin, par un petit détachement mixte. Il n'avait nullement renoncé à tenter un coup de main sur Abbeville, la dernière place qui restât encore aux Français dans la vallée de la Somme.
Malgré les renseignements recueillis par les Allemands sur l'état de l'armée du Nord, renseignements qui concordaient à démontrer son état de complet épuisement, de Gceben n'était pas encore entièrement rassuré à l'égard du général Faidherbe. Il renouvelait donc ses ordres pour la destruction des passages de la Somme, au cas où les Français surviendraient ; le pont de Bray était organisé défensivement; le viaduc de Daours, respecté jusque-là par les deux armées, était détruit.
(1) 1 bataillon, 1 batterie.
Le 25 janvier, les troupes de Grœben restaient seules en position sur l'Escaut, de Masnièresâ Marcoing, pour couvrir la retraite de l'armée; la division de Barnekow et la brigade de cavalerie de Strantz se dirigeaient sur la Somme, pour aller prendre position au sud de Cappy et de Bray. La 30 division de réserve, qui avait précédées, continuait sa marche dans cette direction. Quant à de Lippe, il se rapprochait de Saint-Quentin.
Le lendemain, 26 janvier, de Gceben se retirait vers le sud à son tour; la division de Gayl s'établissait sur une ligne allant du Catelet à Fins; plus à l'ouest, la 7e brigade de cavalerie gagnait Combles. Le reste du détachement de Bronikowski (1) quittait Saint-Quentin, pour se diriger vers Péronne et Amiens.
Le 28 janvier, les derniers mouvements ordonnés par de Gœben étaient terminés : l'armée avait pris ses positions définitives sur la Somme.
A l'extrême droite, la division de Lippe occupait Saint-Quentin avec un régiment d'infanterie et un bataillon de chasseurs ; elle se reliait vers l'ouest à la division de Gayl, qui était demeurée autour de Vermand et de Roisel.
La division de Barnekow et la brigade de Strantz gardaient les passages de la Somme à l'ouest de Péronne, ayant derrière elles, cantonnées autour de Chaulnes, la 3e division de réserve et la brigade de cavalerie de la garde. L'artillerie de corps était plus à l'ouest, vers Villers-Bretonneux. L'n détachement de deux bataillons, deux escadrons et une batterie était à Picquigny surveillant Abbeville ; la brigade, de cavalerie de Dohna placée aux abords sud-ouest d'Amiens, autour de Bovelles, faisait face à la même direction.
Quand à la division de Kiïmmer, elle était en avant de la gauche du général de Gceben, ayant une de ses brigades à Acheux et l'autre vers Villers-Bocage. Elle couvrait au nord d'Amiens une partie de la ligne allemande, qui s'étendait de Picquigny à Saint-Quentin, sur une longueur de go kilomètres environ .
En outre, la garde des places fortes était assurée par des garnisons suffisantes (2); la voie ferrée d'Amiens à Rouen, celles
(1) 2 bataillons. 1 escadron. 3 batteries à cbeval.
(2) La Fore, uu bataillon de landwehr; Ham,imecomp ignie de landwehr; Péronne. 2 bataillons de landwehr, 1 escadron de ohlans, 1 compagnies d'artillerie déplace, 1 peloton de pionniers; Amiens, 8 bataillons dont on
de landwehr, 1 escadron, 1 compagnie d'artillerie. 1 compagnie do pionniers.
d'Amiens à Tergnier et à Laon et d'Amiens à Creil étaient surveillées par plusieurs petits détachements (i).
Ces dispositions prêtaient singulièrement à la critique . Si l'armée du Nord eût été en état de reprendre les opérations, la première armée, éparpillée sur une étendue de 90 kilomètres à vol d'oiseau, se fût encore trouvée dans des conditions stratégiques défectueuses : malheureusement, le général Faidherbe n'était pas à même de reprendre la lutte. Nous avons vu quelles dispositions il avait prises pour remettre ses troupes en état de combattre. Mais elles avaient subi un choc si rude à Saint -Quentin, qu'elles étaient encore bien loin de pouvoir reprendre des opérations actives, quand la nouvelle de l'armistice vint les surprendre et leur enlever tout espoir de pouvoir prendre sur les Allemands une revanche prochaine.
Paris avait capitulé, non sous les obus de l'ennemi, mais devant la faim qui allait torturer ses deux millions d'habitants : les armées de province échouaient dans la tâche qu'elles avaient entreprise.
Le 28 janvier, le général de Gœben recevait la nouvelle officielle de la signature de l'armistice conclu la veille ; il devait entrer en vigueur dès le 31 janvier, et même auparavant, si les commandants des troupes opposées étaient d'accord sur son exécution. Le général de Gœben crut devoir s'empresser de porter ses troupes le plus en avant possible, de manière à se donner, avant le 31 janvier, les avantages du statu quo . Bapaume, Doullens, Pas, Longpré, furent occupés de cette façon, conforme à la lettre, sinon à l'esprit de l'armistice. Une convention était enfin signée le 31 janvier, à Arras, entre les représentants des deux généraux en chef ; d'après les stipulations adoptées, les avant-postes français ne devaient pas dépasser une ligne traversant Hesdin, Nuncq, Avesnes-le-Comte, Bailleulval, Ayette, Ervillers, Boursies, Alarcoing, Masnières, Bertry, Landrecies, Avesnes et Glageon. Quant aux avant postes allemands, ils passaient par Bernaville, Talmas, Hérissart, Albert, Péronne, Roisel, Fontaine, Iron, Etréaupont, Watignies.
La convention de Versailles pour l'exécution de l'armistice donnait à l'ennemi Abbeville, qu'il n'avait pu prendre, et le nord du département de l'Aisne, vers Hirson et Maubert-
(i) Un bataillon sur la voie d'Amiens à Rouen; une compagnie de landwehr à Chaulnes ; une compagnie de landwehr à Ailly-sur-Xoye ; deux compagnies de landwehr à Beauvais, un escadron de réserve à Nesle.
Fontaine, où il n'avait jamais paru. Ces stipulations parurent à bon droit excessives au général Faidherbe, qui chercha à faire modifier. La décision fut remise aux deux gouvernements ; malheureusement, la France n'était pas en état de discuter la loi du vainqueur, et les Allemands eurent gain de cause sur ces deux points. Il fallut leur abandonner deux lambeaux du sol national que l'armée du Nord avaic réussi à sauvegarder jusque-là.
Pendant que la première armée en prenait possession, les départements envahis étaient livrés plus que jamais à l'arbitraire de l'ennemi ; les habitants espéraient voir les contributions extraordinaires et les réquisitions cesser avec l'armistice : elles ne furent jamais réclamées avec plus de rigueur. Les Allemands se hâtaient de ruiner le pays qu'ils allaient quitter ; ils sentaient qu'ils n'avaient plus de ménagements à garder avec les populations, ni de soulèvements à en craindre : aussi leurs exigences dépassèrentelles toute mesure. Le moindre retard dans le versement des contributions imposées aux communes provoquait des arrestations ; d'énormes amendes étaient en outre imposées (i).
Toutefois, la paix n'était pas signée et l'armée du Nord pouvait être encore destinée à tenir honorablement sa place dans la défense de ce qui restait du territoire national.
L'un des premiers actes du gouvernement, après la levée de l'investissement de Paris, avait été de demander l'avis des commandants de nos armées sur la possibilité de continuer la guerre. Le général Faidherbe répondit, le 5 février, en termes qui laissaient entrevoir un certain découragement (2). D'après lui, ses troupes comptaient encore 25,000 hommes environ , avec seize bonnes batteries de campagne : 50,000 gardes mobilisés tenaient en outre garnison dans les places de la région. Ces forces seraient tout à fait insuffisantes pour garder le nord de la France, si les Allemands envoyaient des renforts à Gceben, ainsi qu'il était à prévoir. L'armée du Nord ne pourrait tenir la campagne, et serait contrainte de s'enfermer dans les quinze villes fortes qui restaient encore aux Français sur la frontière belge. Ces places, dont les garnisons suffiraient à peine, môme après cette adjonction, pour une bonne défense, tiendraient à peine deux ou
(i) Une amende de 2,200 francs imposée à la commune de Vorges (Aisne) atteignit avec les frais complémentaires le chiffre de 17,000 francs (E. Fleury).
(2) Campagne de l'armée du Nord.
trois mois devant les procédés expéditifs de la guerre de siège allemande. Les commandants de place qui voudraient se défendre jusqu'au bout en seraient empêchés par les habitants aisés et même par une partie des troupes, mobilisés ou gardes nationaux, qui craindraient la ruine de leur ville. L'armée tout entière serait perdue à bref délai et sans profit pour la défense nationale. Si la lutte devait continuer, il valait mieux en tirer ce qui était encore capable de combattre en rase campagne, et l'envoyer dans le centre de la France, où la guerre pourrait se prolonger davantage.
Cette manière de voir fut adoptée par le gouvernement et, par ordre du Ministre de la Guerre en date du 15 février 1871, le 22e corps (1) était embarqué à Dunkerque et transporté à Cherbourg, où il rejoignit une armée en formation. Mais la paix ne tardait pas à survenir, les armées actives étaient licenciées le 7 mars et les troupes des 22e et 230 corps se séparaient pour rentrer dans leurs foyers ou dans leurs garnisons.
L'effort accompli dans le nord de la France, pour lutter contre l'envahisseur allemand avait coûté de lourds sacrifices : en apparence, il n'aboutissait, comme ceux tentés par les autres armées de la Défense nationale, qu'à rendre plus* lourdes les charges imposées par nos vainqueurs et les pertes entraînées par la guerre. Mais l'avenir et la grandeur d'un peuple ne tiennent pas uniquement à de mesquines considérations matérielles. Ce qui fait sa place dans le monde, c'est l'énergie déployée par lui dans la lutte ; ce sont les sacrifices aisément acceptés pour le salut du pays : nos efforts désespérés pendant cinq mois n'étaient donc pas restés inutiles.
Au lendemain de Sedan, la France, loin de vouloir courber son front devant le vainqueur, avait tout tenté pour éviter le déchirement cruel dont elle était menacée. Tant de sang versé, tant de ruines accumulées prouvaient du moins que notre écrasement si prompt par les armées allemandes tenait à des causes multiples et profondes. Après l'échec des tentatives de défense nationale, c'eût été folie que d'attribuer uniquement aux fautes des gouvernements, qui s'étaient succédé dans notre pays, la responsabilité de nos défaites. Elles étaient dues avant tout à l'affaiblissement momentané des qualités militaires de la nation, à son aversion instinctive pour tout ce qui ne donnait pas satisfac-
(1) 18,000 hommes, dix batteries.
— *33 — tion à ses intérêts matériels. Suivant un mot célèbre, un peuple a toujours le gouvernement qu'il mérite ; nous pourrions ajouter : et l'armée dont il est digne. C'est donc à nous d'aviser si nous voulons que les tristes événements de la campagne de 1870 n'aient pas leur lendemain.
La seconde partie de la guerre franco-allemande avait apporté avec elle d'autres enseignements : en montrant à l'ennemi héréditaire comme à l'Europe attentive quelle était l'immen des ressources militaire de notre vieux sol gaulois. Nos bandes armées avaient plus d'une fois tenu en échec les vieux soldats de Sadowa et de Saint-Privat. La France pouvait avoir confiance dans l'avenir ; si à l'ère des préocupations égoïstes succédait celle du dévouement au pays, du respect des idées généreuses, du culte de la discipline, nous devrions encore espérer une renaissance éclatante.
Parmi les troupes qui combattirent et moururent alors pour la cause sacrée de notre défense nationale, l'armée du Nord fut l'une des premières à faire luire aux yeux de tous ces consolantes vérités. Ce sera son éternel honneur et celui de son digne chef le général Faidherbe.