‹ Campagne du Nord en 1870-1871Chapitre 39 sur 48 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Attaques à la gauche.

2° moment (suite).

Nous avons dit que Massow avait été obligé de retirer ses batteries de la position qu'elles occupaient sur le plateau des Moulins. Malgré ce mouvement rétrograde, il lança presque aussitôt sur Fayet six compagnies du 44e, et occupa presqu'entièrement le village (1 heure); la partie est, le château et le parc, plus difficile à enlever, restèrent entre les mains des Français. A la suite de ce succès, deux batteries réapprovisionnées vinrent reprendre leurs positions près du Moulin Coutte.

L'occupation d'une partie de Fayet, à 1,500 mètres de la route de Cambrai, pouvait avoir des conséquences graves; aussi, le général Faidherbe envoya-t-il immédiatement sur ce point la brigade Michelet, sa seule réserve. Il y porta également une batterie et demie de l'artillerie demeurée jusqu'alors à Rocourt; la partie ouest de Fayet fut enlevée par les fusiliers marins du lieutenant-colonel Michelet; ils s'étendirent même au nord vers Fresnoy et Gricourt, débordant les batteries du Moulin Coutte, tandis que le 48e mobiles occupait Fayet derrière eux.

(1) Schell dit même que des pièces, françaises avaient été mises en batterie à Bellevue, sur une éminence entre Rouvroy et Homblières; mais ce l'ait parait controuvé : aucune batterie ne se retira par la route de Guise.

Un mouvement de Massow sur le flanc gauche des marins, les obligea à se retirer sur Fayet.

La brigade de mobilisés Pauly, arrivée à Bellicourt à 9 heures, avait marché au canon ; partie de ce point vers 11 heures, elle suivit la route de Cambrai, où se pressaient déjà les fuyards de h division Robin, puis un chemin de culture allant au nord-est de Gricourt. Arrivée là, elle prit le sentier qui va de Gricourt à Fayet et atteignit ce village vers 2 h. 1/2, au moment où l'infanterie de Massow menaçait de l'occuper.

La brigade Pauly se déploya au nord-est de Fayet, le long du chemin creux qui va de ce pointa Fresnoy-le- Petit : à sa sortie du village, au moment où il débouche sur le plateau découvert entre Fresnoy et Fayet, il est fortement encaissé et planté d'arbres. Au sud-est s'étendent des pentes douces et complètement nues, qui vont jusqu'au Moulin Coutte et à la route de Vermand.

Les mobilisés du Pas-de-Calais se déployèrent le long du chemin creux et se relièrent au nord à deux bataillons du 4e mobilisés (division Robin), qui faisaient face, en avant de Gricourt, à la brigade de Dohna, encore à Fresnoy-le-Petit. Au sud, la brigade Pauly se reliait dans Fayet à la brigade Michelet, déployée devant Selency et le bois des Roses.

La force numérique des mobilisés leur donna confiance et ils repoussèrent facilement un bataillon du 44e, lancé contre eux par de Massow. Il revint s'établir aux Moulins où vingt-six pièces, dont douze lourdes, étaient venues successivement prendre place. Cette artillerie empêchait, pour le moment, tont mouvement offensif des Français, numériquement supérieurs à leurs adversaires sur ce point. L'attaque de Massow sur Fayet et les tentatives de Dohna, pour déborder la gauche française, avaient pourtant échoué.

Mais l'envoi de neuf pièces de la réserve à Fayet avait laissé la brigade de Lagrange presque sans artillerie ; cette pénurie était d'autant plus fâcheuse qu'à ce moment le détachement Bronikowski se portait en avant sur la route de Ham. Un bataillon du 28e enlevait le cabaret de la Bergère, à l'ouest de l'Epine de Dallon ; puis il se portait à l'attaque du hameau avec un second bataillon du même régiment, opérant au nord de la route.

Les grands bâtiments des deux ou trois fermes qui constituent l'Epine de Dallon, les murs d'un petit parc, auraient pu fournir les éléments d'une vigoureuse défense : ce hameau fut pourtant enlevé rapidement (2 heures). La brigade de Lagrange vint s'établir sur la hauteur au nord d'Œstre.

La gauche d'Isnard, qui se défendait aussi énergiquement

que jamais à l'est de Savy, avait été découverte par la retraite de la brigade de Lagrange ; sa droite était en même temps menacée par la prise de Francilly : Gayl avait lancé de Selency et d'Holnon sur ce hameau six compagnies du Ier régiment; il dirigeait en même temps vers le chemin de Savy (cote 138) six compagnies des 4e et 44e ; elles abordèrent les tirailleurs français, sortis du grand bois de Savy, et les repoussèrent. Francilly fut pris par le I" régiment, et le grand bois, attaqué de flanc par les compagnies du 44e et du 4e, de front par la division de Kûmmer, fut enfin enlevé à la brigade Isnard.

Ce succès coïncidait avec ceux que Bcecking remportait vers Grugies, et Bronikowski vers Œstre ; le général en chef donna l'ordre à Kûmmer de se porter résolument en avant; la brigade de Bock suivit le chemin de Savy, malgré le tir de la batterie Halphen demeurée, en dépit de ses pertes, au point .138. De Gayl marchait alors de Francilly vers la droite d'Isnard, quand il fut forcé de faire face du côté de Fayet.

La brigade Michelet débouchait sur son flanc gauche, au moment où la brigade Pauly arrivait à Fayet. Les batteries du Moulin Coutte restèrent en position, mais les fermes du bois des Roses furent reprises par les Français.

Ce succès ne fut pas de longue durée ; les six compagnies du Ier régiment, placées au sud de Francilly, décrivirent une conversion et firent face à la voie romaine ; la brigade Michelet dut battre en retraite.

Massow demeura, avec le 44e et un bataillon du 4e, sur le plateau des Moulins, faisant face, à l'aide de son artillerie, aux brigades Pauly et Michelet, qui cherchaient à déboucher de Fayet. La cavalerie de la 3e division restait dans la vallée entre Fresnoy et Holnon, devant les mobilisés de la brigade Pauly et de la division Robin. La route de Cambrai restait donc libre pour la retraite de l'armée du Nord.

L'intervention de la brigade Michelet à sa gauche n'avait pas ralenti la marche de Kûmmer ; il continuait à s'avancer par le chemin de Savy (1), la 29e brigade en première ligne, la306 suivant. Deux bataillons du 33e et un du 68° étaient au sud de la route ; au nord, les trois bataillons du 65e débouchaient du bois. Ces troupes marchaient précédées d'une chaîne de tirailleurs, derrière laquelle venaient des bataillons en lignes de colonnes de

(1) Figuré très inexactement sur le plan de la bataille par l'état-major prussien, comme passant au sud du petit bois, alors qu'il passe au nord.

compagnies ou en lignes déployées, pour donner sur ces terrains nus moins de prise aux projectiles. Six batteries, dont quatn: lourdes, appuyaient l'attaque, à cheval sur le chemin de Savy.

Devant ce déploiement d'artillerie, la brigade Isnard demeurée sans aucun point d'appui, menacée à droite et à gauche par Gayl et Bronikow.-ki, dut battre en retraite en abandonnant un canon. La batterie Halphen, demeurée jusqu'au dernier moment à la cote 13S, alla rejoindre une partie de l'artillerie du 23e corps, au sud du faubourg Saint-Martin : les batteries allemandes prirent sa place.

Les troupes de Kiimmer poussant rapidement devant elles les débris d'Isnard, atteignirent les bords du plateau au-dessus du faubourg Saint-Martin et de la Briqueterie (4 h. 1/2) (ij : l'artillerie française avait dû cesser le feu et rentrer en ville, après une courte mise en batterie au moulin de Rocourt.

La brigade de Lagrange, menacée à droite par les progrès de Kiimmer, débordée à gauche par ceux de la 16° division de l'autre côté de la Somme, évacua successivement Œstre et Rocourt, et se retira sur le faubourg Saint-Martin, où des barricades avaient été organisées; le bataillon du 28e et le 8e chasseurs, qui marchaient en tête du détachement de Bronikowski, se jetèrent sans préparation sur le faubourg ; la résistance qu'il y trouvèrent les obligea à se retirer dans Rocourt, où ils durent même faire face à plusieurs retours offensifs. Mais la 29e brigade venait s'établir à gauche de Bronikowski ; six batteries canonnaient, des hauteurs de Rocourt, les faubourgs et la ville (5 h. 1/2).

Le général Faidherbe, en revenant du faubourg Saint-Jean, d'où il avait suivi les mouvements de la brigade Michelet, avait appris que les Allemands continuaient à gagner du terrain à la gauche du 23e corps ; il se dirigea aussitôt vers le faubourg d'Isle pour demander des renforts au général Lecointe. Au moment où il atteignait la grande place, il rencontra la tête de colonne du 22e corps en retraite. Il ne fallait donc plus songer à maintenir les positions de l'armée jusqu'à la nuit, comme on l'avait fait à Pont- Noyelles. Une plus longue résistance dans le faubourg Saint- Martin allait devenir dangereuse pour ses défenseurs. Faidherbe ordonna au 230 corps de se retirer par la route de Cambrai qui était encore libre.

Malheureusement, cet ordre ne parvint que vers 6 heures au

(1) Le grand état-major prussien dit 4 heures, mais il semble qu'il y ait là une contradiction, car il donne 0 heures pour l'heure de l'évacuation de Rocourt, qui a dû être antérieure, en raison de la conformation du terrain

commandant du 23° corps: sur ces entrefaites, le lieutenant-colonel de Hûllesem, avec le 41e, avait profité de la retraite prématurée du 220 corps, pour prendre à revers les défenseurs du faubourg Saint -Martin, pendant que le 88 bataillon de chasseurs y pénétrait par la route de Ham et que deux bataillons de Kiimmer (68e et 33e), y entraient par le chemin de Savy.

L'issue de la lutte ne pouvait être douteuse ; néanmoins, les débris du 23e corps opposèrent une très vive résistance. Un grand nombre d'homme furent enfin obligés de se rendre (1). Le général Paulze d'Ivoy put s'échapper par les jardins de La Chapelle, avec les plus grandes difficultés. A 6 h. 1/2, la lutte était complètement terminée.

A la gauche de la 14e division, les troupes de Grœben, qui avaient laissé les brigades Pauly et Michelet se retirer sans les poursuivre, occupèrent Fayet, depuis longtemps en flammes, dès que le village eut été abandonné par les Français.

Cependant l'armée du Nord était en pleine retraite ; les Allemands s'établirent en cantonnements, partie dans la ville même, partie dans les villages des environs.

Leurs pertes s'élevaient à 96 officiers et 2,304 hommes tués, blessés ou disparus (2); celles de l'armée du Nord ne peuvent être connues d'une façon précise : le général Faidherbe les évalue à 3,000 hommes tués ou blessés et 7 à 8,000 disparus (3). Daussy, dans son livre Li Ligne de la Somme, donne, pour les pertes des deux journées du 18 et du 19, les chiffres de 3,500 et de 10,000. L'ouvrage du grand état-major prussien indique comme nombres minima des blessés et des prisonniers, 3,000 et 9,000, pour la seule bataille du 19 janvier (4).

(1) 54 officiers, 2,260 hommes et quatre bouches à feu, d'après le grand état-major prussien.

(2) Ces chiffres, empruntés à la Guerre Franco- Allemande, paraissent être un peu inférieurs à la réalité ; une dépêche officielle du 24 janvier 1871 porte à 94 officiers et 3,000 hommes les pertes de la première armée. En outre, les combats du 18 janvier avaient coûté aux Allemands 17 officiers et 359 hommes, ce qui donne un total général de 113 officiers et 2,663 hommes pour les journées des 18 et 19 janvier.

(3) L'armée du Nord avait perdu en tout six pièces de montagne, appartenant à la brigade lsnard.

(4) La division du Bessol avait perdu pour sa part 3,111 hommes, tués, blessés ou disparus, c'est-à-dire plus de la moitié de son effectif (Rappe).

Les pertes des deux armées étaient donc considérables, surtout par rapport à leur effectif; mais l'ébranlement moral résultant de ces quatre jours démarches et de combats, puis d'une retraite précipitée après une lutte aussi longue, était bien plus grand pour les jeunes formations de l'armée française.

La partie la moins consistante de ses troupes, celle que formaient les gardes mobiles et les gardes nationaux mobilisés, était surtout fort éprouvée. Il eût été difficile de les faire reparaître sur un champ de bataille avant un long espace de temps.

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