NOBLET
cappitaines, avec mil ou xiie lances tant franczoises que de ce pays, xv^ Suysses et mille arbalestriers firancois. Tous lesdiz chefis dessusdiz qui demeurent, ont duchez et comtez en don et en grant yalleur ; et le demeurant de son armée le roy la ramenne avec luy. Si l'on ne se presse, on aura des challeurs largement, ayant que d'estre là, car il fait yci aussi grant chault qu'à la Saint-Jehan par delà. Je vous ay cuidé envoier des febves et pois nouveaulx de ce pays cy par ce porteur, mais je me doubte qu'ilz eussent esté gastez et perduz ; toutefoiz à l'ayanture je vous en enyoiray quelque peu pour la nouyeaulté.
Madame^ le roy fait. Dieu mercy, très bonne chière. U s'est trouyé un jour quelque peu ennuyé de la peine qu'il ayait eue de s'estre trouyé aux tranchées, jour et nuyt, à la prinse des deux chasteaulx, Ghasteauneuf et Ghasteaudel'œuf, mais, Dieu merci, il est à présent aussi gay qu'il fut oncques , et ne fait que deyiser de ses housseures (bottes) et acoutremens pour faire son entrée et feste d'inyestiture.
Madame , je prie Dieu qu'il yous doint très longue et bonne yie et accomplissement de yos très nobles désirs. Escript en yotre cité de Naples, ce xxe de mars.
Ces nombreux bulletins , imprimés et répandus dans les villes, ces lettres particulières communiquées aux grandes familles et colportées dans les provinces , ces fêtes religieuses et ces réjouissances ordonnées par les autorités locales avaient non-seulement rassuré la cour,
222 CA]irA65B R MJLLBTUIS
Paris et Topinion publique sur les dangen (pi rarmëe avait afflrontés en Italie, ee cimetière des Français, mais, de plus, ces nouYelles ollleidhi et glorieuses araient donné & tous ane haute m^ nion de la sagesse du roi et de ses ministres, ainsi que de la valeur de notre armée. Lei poètes devaient naturellement s'inspirer de ces grands événements. On dit que Pontanus»laiir réat de la maison d'Aragon» al^andonnant ses maîtres en (taite » s'était tourné vers le jeune roi et lui avait souhaité la bienvenue en composait à Eou honneur des poésies et des sonneti en langue italienne. Ces vers du poète napolitaii ne sont pas venus jusqu'à nous. Nous ne retrouvons dans nos bulletins que d'informes essais, fruits de l'inspiration de quelques rimeurs français. Ces strophes furent-elles composées par quelque poète français attaché à l'expédition? Est-ce en France qu'elles virent le jour ? Cette dernière opinion est la plus probable. Quoi qu'il en soit , la presse française les offrit à l'admiration de nos ancêtres , et c'est grâce à cette publicité que nous en retrouvons un exemplaire à côté de nos autres bulletins en prose *.
1 Bibliotht^quo de Nantes. Imprimé eo caractères gothiques, sans lieu, ni nom d'imprimeur, relié à la suite des Poéi«ies de Jehan Meschinot.
Une première pièce , composée de vingt strophes de huit vers, est intitulée : Les regrets et complaintes du roy Alphonse d'Aragon à son partement de Naples.
Alphonse , suivant notre troubadour, se plaint d'abord des Florentins , qui devaient garder « fermement le passage. >
c Mais
» .... de ce faire n'ont eu cœur ni couraige.
Il en est ainsi des Vénitiens et des Romains :
a Venissiens m'ont failly au besoing,
» Si ont Romains quand ont vu sa puissance.
(Celle de Charles Vin.)
Aussi s'écrie-t-il :
« Adieu, adieu, de Naples la cité
)> Partir me faut plutôt huy que demain. 9
Cependant il espère , mais faiblement , dans la valeur de son fils :
< Je vous lairray icy mon lieutenant
> Bon roy Ferrant, jeune , puissant et fort ;
» mais TOUS tiendrez au port
> Auprès de vous toujours une gallée
» Pour TOUS sauver du péril de la mort. >
3SU CâHPAORI Vt BULUnM
Puis, il adresse sa plainte aux dieux mtoiei :
Je me complains de Mars dieu des bataihei Et de Mercure feire le dois irainusnt.
Car ils sont cause de la perte et dommaige Que m'a fait France par son hardiment
Plus de poésie, elle ne convient point i un roi détrôné :
c Laisser nous fout la challemye (la Ijrre) 1 D'Amphion, ne la sonner mye, 1 Qui Argus feist sommeiller » Ne la Tueilles point reyeiUer, 1 Mais foisons chiére piteable. »
Il regrette de n'avoir pas reçu de meiUean conseils et surtout de n'avoir pas mieux étudié rtiistoire :
c Si j'eusse bien lu les chroniques
> Des Troyens grandes et petites,
> Et mesmement celles de France » Pas ne feusse en telle balance. »
Que son exemple serve aux autres rois et aux nations étrangères! Que personne n'ose à l'avenir tenir tête aux Français et
c contre eulx se mettre aux champs
» Car ils sont trop accoutumés » De coucher nuit et jour armés, » Tôst montés et tôst descendus. •
DE LA GRANDE ARMÉE D'iTALlE. 225
Aussi a-t-il prudemment agi en prenant la fuite :
Si point ne les ai attendus
Je croy que ce a été grand sens ,
Car contre eulz pas fort ne me sens ,
Et 6US ces termes adieu dis
À tous mes anciens amys
Qui êtes delà demeurez;
Je crois que plus ne me verrez.
Une autre pièce, de vingt-trois strophes de six vers chacune, est intitulée : Louanges de la vie* ioire du très-chréiien roy de France, obtenue en la conquête de sa ville et cité de Naples, avec les regrets et lamentations du roy Alphonse. Elle offre beaucoup de ressemblance avec celle que nous venons d'analyser. Nous nous contenterons de donner ici le rondeau qui la termine * :
RONDEAU
ALPHONCE.
A gens francois ceste terre est promise Et selon droit elle leur appartient En long en lez , en tout ce quel contient. Aussi par droit leur a esté submise.
1 Voir la pièce entière aux Pièces justificatives.
iM GAXPAGHI BT SUtLlTim
Amour et paii Tun à Tautre eti requiie. Mais ce royaume laisser il me convient . A geDs francois, etc.
Charles, Charles, noble filz de l'Erse, Prudent conseil ta nujesté soustient Perte et malheur de tous costes me vient; Mais j*ay laissé toute mon entreprise A gens francois , etc.
Adieu cyté,
D*auctorité
Très excellente
Je suis bouté '
Et orfenté *,
Dont je lamente.
Je me tourmente.
Force est que sente Dueil, courroux et perplexité.
Car je n*ay pour toute ma rente Que desconforts qui me présente Désespoir et crudelité.
Las je me yoy A tout par moy Comme une beste.
J'ay esté roy Tenant arroy Noble et honneste.
* Sous •entendu dehors.
^ Mis dans la position d'un orphtlin.
Mais je proteste
Que ceste queste M'a mys en ung pikueux conroy.
Gà et là feray ma conqueste , Et cognois bien que sur ma teste Plus couronne ne porteroy.
l'acteur.
Le roy Alphonce se mist en ung navire Quand il se vît en ce point desconfire, Par grant yre Il souppire Du cueur moult tendrement,
Piteusement Faisant département.
Il ouyt chevaux bruyre Harnois reluyre, Son fils Ferrant laissa pour introduire Et réduire Ou conduire Napples à son entendement.
Mais les François honnestement, Joyeusement , Prudentement, Y sont entrez sans mot dire.
Prions à Dieu du firmament Que le roy revienne briefment En France ses subgects instruire.
Amen.
y finent les lamentacîons et regrets du roy Alphonce.
$30 CAVASHl R wouMmm
enirèe forfMise et ponyeiiae à k réeepcMMi 4ti detsusdiles. Pleutt à Dieu que tous j iaaaàm avoir une part de plaisir» hoaneur et réeepekmdB seconde couronne.
respèreatec Taidé de Ueo, qa'il poum pnriir M environ le VIII« jour d'avril, et ipie avnntlniadlMlv ■Mb il partira de Rome pour aller en France nMil'ki grandes chaleurs; il pourra bienestre^à Paide dslN- Ire Seigneur, à Grenoble ou Ljon, environ In SM Jehan : je vous asseure que c'est ht chose au mondefs! pha je désire que de Fy veoir. Ledit seigneur y a sa»bbiMement grande et bonne affection et non sans canssb tant pour vous veoir, madame, que son royanhne. Il TOUS comptera bien de ses nouvelles de par dafà et vous donnera belle envie de le venir veoir. Tous bien oetappoinctement «uemble, mais que vous ung beau fili ou une belle fille, car ce royaulme est une hoUc provision pour eulx.
Madame, le roy laisse par deçà monsieur de Montpencier , son lieutenant , et monsieur le seneschal de Boaucairo, grant chambellan, et monsieur d'Aubigny, connostablc, monsieur de Ghamperoux, mareschaL De plus» il laisse le baiUif de Dyon, messire Gabriel de Montfhucon, domp Jullien, Georges de Sully et autres
» fiiytn vnufu El Adieu, mons' le cardinal, escript en nostre
• oli«i«tcl de Capoutne, en nostre ville de Napples» le XVII**
• Jour do mars* »
Charles.
Tour Mons' le cardinal de Cartagena,
NOBLBT.
cappitaines, avec mil ou xii» lances tant firanczoises (jue de ce pays, xv^ Suysses et mille arbalestriers francois. Tous lesdiz che£z dessusdiz qui demeurent » ont duchez et comtez en don et en grant Talleur ; et le demourant de son armée le roy la ramenne ayec luy. Si Ton ne se presse, on aura des challeurs largement, avant que d'estre là , car il fait yci aussi grant chault qu'à la Saint-Jehan par delà. Je vous ay cuidé enToier des febves et pois nouveaulx de ce pays cy par ce porteur, mais je me doubte qu'ilz eussent esté gastez et perduz ; toutefoiz à Tavanture je tous en euToiray quelque peu pour la nouveaulté.
Madame^ le roy fait, Dieu mercy, très bonne chière. 11 s'est trouvé un jour quelque peu ennuyé de la peine qu'il avait eue de s'estre trouvé aux tranchées, jour et nuyt, à la prinse des deux chasteaulz, Ghasteauneuf et Ghasteauderœuf, mais, Dieu merci, il est à présent aussi gay qu'il fut oncques , et ne fait que deviser de ses housseures (bottes) et acoutremens pour faire son entrée et feste d'investiture.
Madame , je prie Dieu qu'il vous doint très longue et bonne vie et accomplissement de vos très nobles désirs. Ëscript en votre cité de Naples, ce xx» de mars.
Ces nombreux bulletins , imprimés et répandus dans les villes, ces lettres particulières communiquées aux grandes familles et colportées dans les provinces , ces fêtes religieuses et ces réjouissances ordonnées par les autorités locales avaient non-seulement rassuré la cour,
222 GAHPAGNB ET BULLKTIKS
Paris et l'opinion publique sur les dangers que rannée avait affrontés en Italie» ce cimetière des Français, mais, de plus, ces nouvelles olBcielles et glorieuses avaient donné à tous une haute opt nion de la sagesse du roi et de ses ministres, ainsi que de la valeur de notre armée. Les poètes devaient naturellement s'inspirer de ces grands événements. On dit que Pontanus, lauréat de la maison d'Aragon» abandonnant ses maîtres en fuite , s'était tourné vers le jeune roi et lui avait souhaité la bienvenue en composant à sou honneur des poésies et des sonnets en langue italienne. Ces vers du poète napolitain ne sont pas venus jusqu'à nous. Nous ne retron* vous dans nos bulletins que d'informes essais, fruits de l'inspiration de quelques rimeurs français. Ces strophes furent-elles composées par quelque poète français attaché à l'expédition? Est-ce en France qu'elles virent le jour ? Cette dernière opinion est la plus probable. Quoi qu'il en soit, la presse française les offrit à l'admiration de nos ancêtres , et c'est grâce à cette publicité que nous en retrouvons un exemplaire à côté de nos autres bulletins en prose ^
1 Bibliothèque de Nantes. Imprimé eo caractères gothiques , sans lieu, ni nom d'imprimeur, relié à la suite des Poésies de Jehan Meschinot.
DE LA dtANDE ARMÉB D'iTAUB. 223
Une première pièce, composée de vingt strophes de huit vers , est intitulée : Les regrets et complaintes du roy Alphonse d'Aragon à son pariement de Naples.
Alphonse , suivant notre troubadour, se plaint d'abord des Florentins , qui devaient garder « fermement le passage. »
c Mais
» . • . • de ce faire n'ont eu cœur ni couraige.
Il en est ainsi des Vénitiens et des Romains :
a Yenissiens m'ont failly au besoing,
7t Si ont Romains quand ont vu sa puissance.
(Celle de Charles VIII.)
Aussi s'écrie-t-il :
« Adieu , adieu , de Naples la cité
» Partir me faut plutôt huy que demain. 9
Cependant il espère , mais faiblement , dans la valeur de son fils :
c Je TOUS lairray icy mon lieutenant
> Bon roy Ferrant, jeune , puissant et fort ;
» mais TOUS tiendrez au port
» Auprès de vous toujours une gallée
> Pour vous sauver du péril de la mort. >
9S4 CAMFAWI ET BULtRIl»
Puis, il adresse sa plainte anx dieux mteDes :
Je ma complains de Mars dieu des bataiOei Et de Mercure foire le dois vraiment, Car ils sont cause de la pale et dommaige Que m'a fait France par son hardiment
Plus de poésie, elle ne convient point à un roi détrôné :
c Laisser nous fout la challemye (la lyre)
> D*Amphion, ne la sonner mye,
> Qui Argus febt sommeiller
» Ne la Tueillei point réveiller,
> Mais faisons chiére piteable. »
Il regrette de n'avoir pas reçu de meilleurs conseils et surtout de n'avoir pas mieux étudié Thistoire :
< Si j'eusse bien lu les chroniques » Des Troyens grandes et petites,
> Et mesmement celles de France » Pas ne feusse en telle balance. »
Que son exemple serve aux autres rois et aux nations étrangères! Que personne n'ose à l'avenir tenir tête aux Français et
< contre eulx se mettre aux champs
» Car ils sont trop accoutumés
> De coucher nuit et jour armés,
> Tôst montés et tôst descendus. >
Aussi a-t-il prudemment agi en prenant la fuite :
Si point ne les ai attendus
Je croy que ce a été grand sens ,
Car contre eulx pas fort ne me sens ,
Et sus ces termes adieu dis
À tous mes anciens amys
Qui êtes delà demeurez;
Je crois que plus ne me verrez.
Une autre pièce» de vingt-trois strophes de six vers chacune, est intitulée : Louanges de la vic^ ioire du très-chrétien ray de France, obtenue en la conquête de sa ville et cité de Naples, avec les regrets et lamentations du roy Alphonse, Elle offre beaucoup de ressemblance avec celle que nous venons d'analyser. Nous nous contenterons de donner ici le rondeau qui la termine * :
RONDEAU
ALPHONCE.
A gens francois ceste terre est promise Et selon droit elle leur appartient En long en lez , en tout ce quel contient. Aussi par droit leur a esté submise.
1 Voir la pièce entière aux Pièces justificatives.
Stt camfàghk r BULurru»
Amour et paii Tun à l'autre est requise. Nais ce royaume laisser il me GOUTient . A c^ns francois, etc.
Charles, Charles , noble fils de TEg^ , Prudent conseil ta nujesté soustient Perte et malheur de tous costei me vient; Nais j'ay laissé toute mon entreprise A gens francois , etc.
Adieu cyté,
D'auctorité
Très exceUente
Je suis bouté *
Et orfenlé ^
Dont je lamente.
Je me tourmente.
Force est que sente Dueil , courroux et perplexité.
Car je n'ay pour toute ma rente Que desconforts qui me présente Desespoir et crudeiité.
Las je me voy A tout par moy Comme une beste.
J*ay esté roy Tenant arroy Noble et honneste.
* Sous -entendu dehors.
^ Mis dans la position d'un orphelin.
DE LÀ GRANDE ABHl^E D'iTÀUE. 327
Mais je proteste
Que ceste queste M'a mys en ung pitueux conroy.
Cà et là feray ma conqueste , £t cognoîs bien que sur ma teste Plus couronne ne porteroy.
l'acteur.
Le roy Alphonce se mist en ung navire Quand il se vit en ce point desconfire, Par grant yre Il souppire Du cueur moult tendrement.
Piteusement Faisant département.
Il ouyt chevaux bruyre Harnois reluyre, Son fils Ferrant laissa pour introduire Et réduire Ou conduire Napples à son entendement.
Mais les François honnestement.
Joyeusement , Prudentement, Y sont entrez sans mot dire.
Prions à Dieu du firmament Que le roy revienne briefment En France ses subgects instruire.
Amen.
nent les lamentacions et regrets du roy Alphonce,
228 cAVPÀGHi BT BULLirors
Cette pièce ne manque pas d'un certain mon* vement. Le morceau principal et le rondean étaient destinés , sans doute, à être récités m un théâtre puisque les premiers vers sont placés dans la bouche d'Alphonse lui-même et les derniers dans celle d'un acteur. Cette composition ressemble évidemment beaucoup à ces pièces de circonstance arrangées pour des fêtes publiques et que des personnages costumés récitaient sur des théâtres ou écha&uds dressés aux carrefours de Paris , â l'époque de l'entrée des rois dans leur capitale ou à propos de réjouissances ordonnées pour fêter quelque grand événement, tel que le fut certainement aux yeux des Parisiens la conquête du royaume de Naples.
S'il arrive , après avoir lu quelques chapitres de Gomines et admiré la sagacité naturelle du chroniqueur français, s'il arrive, disons-nous, de chercher le récit des mêmes faits dans François Guichardin , ce Florentin , maître d'une langue formée, émule pour la sobriété, la clarté et la méthode de Tite-Live, lequel notre historien français regrettait tant de ne pouvoir lire dans le texte latin , on est étonné, après cette comparaison, de la distance littéraire, si l'on peut s'exprimer ainsi , qui séparait alors deux nations si voisines , la France et l'Italie. Si l'on com-
DE LA 6RANDB ARMÉE b'iTALIE. 229
pare les vers que nous venons de citer, je ne dis pas avec ceux de Dante et de Pétrarque, grands hommes ensevelis depuis plus d'un siècle dans leur gloire , mais avec les oeuvres des nombreux poètes italiens du xv* siècle, cette distance parait bien plus grande encore. Nous trouvons, en effet, <îbez ces derniers, tout ce qui manque à nos rimeurs: clarté, élégance, correction , euphonie, souvenirs classiques, connaissance.de l'histoire, en un mot tout ce qui est absent dans les œuvres grossières de nos rudes poètes de carrefours, contemporains de Villon , mais ses inférieurs.
Si, pour compléter cette comparaison, on se souvient que Micbel-Ânge, Léonard de Vinci, le Titien étaient nés avant notre entrée en Italie , que les peintres de la manière primitive de l'école italienne , ces artistes remarquables par la grâce et la correction tout à la fois, avaient déjà produit leurs œuvres , on voit , on sent quel contraste la civilisation française , à peine ébau- <5hée, présentait à la fin du xv* siècle, avec l'élégance et les goûts de ces petits Etats si curieux d'art et de raffinements de toute sorte. Gela ne sert-il pas à faire comprendre, du même coup, la supériorité de nos armées sur celles d'un peuple affaibli par le luxe et le repos. Aussi l'on ne s'étonne guère, après avoir fait ces réflexions,
330 CàMPAGHI ET BULLRI1I6
de la facilité avec laquelle ces Gaalois et en Celtes cuirassés accomplirent en quelques mob leur trouée à travers la péninsule , semant pntout TefDroi sur leurs pas ou le faisant mardur devant eux.
La véritable vengeance de l'Italie^ vengenee éclatante , fut Tadmiration même qu'elle nom inspira pour les cbeG^'œuvre de sa littérature, pour les œuvres de ses peintres et de ses artisi». Nous en voyons le germe apparaître dans ta lettres du roi, dans celles des seigneurs qai l'accompagnaient, et nous venons de vmr Charles VIII annoncer à son beau-firère qnll emmènera avec lui , pour reconstruire et embellir le château d'Amboise , objet de son afTectioii jusque-là, au dire du cardinal, d'habiles ouvriers de toute sorte, choisis par lui à Naples et dans d'autres villes d'Italie. Cette impulsion , donnée par le roi lui-même, fut suivie par la noblesse qui raccompagnait. Aussi les dernières années du XY« siècle et les premières de l'ère suivante doivent-elles être considérées comme la véritable date de la Renaissance en France. Louis XU et François I*', qui venant immédiatement après Charles VIII et continuant sa politique d'agrandissement, prolongèrent le contact fécond de la France avec l'Italie, accélérèrent ce mouvement Alors le germe importé par le premier de ces
rois» et développé par ses deux successeurs, éclata de toute part et slépanouit merveilleusement. Ces manifestations littéraires et artistiques modifièrent profondément notre langue , un peu nos mœurs et complètement nos meubles, nos Tëtements, nos édifices publics et nos demeures particulières. Cela est si facile à constater, en ce qui concerne rarcbitecture , que quand» par exemple, on recherche la date de la construction de beaucoup de châteaux épars dans nos provinces, même les plus éloignées, et qui attestent par le voisinage ou la superposition des meneaux, des gables associés aux corniches ovées, aux rinceaux élégants , aux colonnes engagées ou non terminées par des chapitaux grecs , aux niches gracieusement fouillées dans les entrecolonnements et ornées parfois d'un buste mythologique ou de Teffigie d'un empereurromain;quand,dis-je, on recherche à quelle date les fondements de l'édifice ont été jetés, ainsi que le nom de son constructeur, on trouve fréquemment que cette date remonte à l'une des années qui suivirent l'expédition de 1494, et que le nom du châtelain bâtisseur est celui d'un compagnon de Charles VIII. On ne saurait le nier, ce commencement d'éducation de l'esprit français, cette notion du beau dans l'art qui , eu dehors de la naïveté gothique, nous était alors inconnue, l'épuration
Sn CAHFAOHI 1» LA GIAHDS àMMÈ^ D'ITAUL
de notre langue , le raffinement de nos mageict de nos mœurs forent éridemment des ooMèqnences de rexpédition de 14M. Et si» i la mit de Charles YUI, nous ne possédions pins nn pow de terrain de nos conquêtes en Italie, da moûi peut-on dire que les précieux trésors artislifBii et littéraires que nous en avions exportés dviul notre courte occupation, nous restaient toit entiers.
im:
Ék ii CHAPITRE X.
B I Hispositions hostiles des cabinets. -— Maximi-
fc
lien ordonne des rassemblements de troupes sur les frontières d'Allemagne. » Lettre du roi à ce sujet à l'amiral de Graville. — f Gomines , chargé d'observer à Venise les dispositions des ambassadeurs étrangers, raconte son arrivée et sa réception dans cette ville. •— Le doge lui parle en bons termes du roi. — Intrigues de Ludovic Sforse. ^ Il retient à Gênes douze galères armées pour le roi. — Le roi des Romains envoie le premier un ambassadeur à Venise pour y préparer la ligue. — Mensonges des envoyés de Ludovic. — Efforts de Comines pour rompre la ligue. — Propositions du doge. — Charles VIII ne les accepte pas. — La ligue est formée. — Réjouissances publiques à Venise, au sujet de la coalition hostile à la France. — Quelques relations nouées avec les chrétiens d'Orient. — Elles échouent par suite de l'entente des Vénitiens avec le sultan Bajazet.
ANDis que le roi et son armée se livraient aux plaisirs, admiraient les palais elles jardins de Naples, et jouissaient des charmes du printemps, à une époque de l'année où Thiver se-
220 CAMPAGHI ET BULLBTim
entrée gorgioise et pompeuse à la récepciaii des dessusdites. Pleust à Dieu que tous y fîisaîei pstf j avoir une part de plaisir, honneur et récepcîonde estte seconde couronne.
J'espère avec Taidé de Dieu, qu'il pourra partir dU environ le VI11« jour d'avril, et que aTUit la fin dleslq mois il partira de Rome pour aller en France attait te grandes chaleurs; il pourra bien estre, à l'aide de Kit* tre Seigneur, à Grenoble ou Lyon, environ ht Sût Jehan : je vous asseure que c'est la chose au monde qM plus je désire que de l'y veoir. Ledit seigneur y a senblablement grande et bonne affection et non sans canse, tant pour vous veoir, madame, que son royaulme. Il vous comptera bien de ses nouvelles de par deçà et vous donnera belle envie de le venir veoir. Vous ftrei bien cet appoinctement ensemble, mais que vous hsam ung beau filz ou une belle fille, car ce royaulme estons belle provision pour eulx.
Madame, le roy laisse par deçà monsieur de Montpencier , son lieutenant , et monsieur le seneschal de Beaucaire, grant chambellan, et monsieur d'Aubigny, connestable, monsieur de Ghamperoux, mareschal. De plus, il laisse le baillif de Dyon, messire Gabriel de Montfaucon, domp Jullien, Georges de Sully et autres
> envers vous. Et Adieu, mons' le cardinal, escript en nostre * chastcl de Capouane, en nostre ville de Napples, le XVII"*
> jour do mars. »
Charles.
Pour Mons' le cardinal de Cartagena,
NOBLBT.
cappitaines, avec mil ou xiic lances tant franczoises que de ce pays, w^ Suysses et miUe arbalestriers francois. Tous lesdiz chefiz dessusdiz qui demeurent , ont duchez et comtez en don et en grant yalleur ; et le demeurant de son armée le roy la ramenne ayec luy. Si l'on ne se presse, on aura des challeurs largement, avant que d'estre là , car il fait yci aussi grant chault qu'à la Saint-Jehan par delà. Je tous ay cuidé enyoier des febves et pois nouveaulx de ce pays cy par ce porteur, mais je me doubte qu'ilz eussent esté gastez et perduz ; toutefoiz à Tavanture je tous en envoiray quelque peu pour la nouveaulté.
Madame^ le roy fait, Dieu mercy, très bonne chière. U s'est trouvé un jour quelque peu ennuyé de la peine qu'il avait eue de s'estre trouvé aux tranchées, jour et nuyt, à la prinse des deux chasteaulx, Ghasteauneuf et Ghasteaudel'œuf, mais, Dieu merci, il est à présent aussi gay qu'il fut oncques , et ne fait que deviser de ses housseures (bottes) et acoutremens pour faire son entrée et feste d'investiture.
Madame , je prie Dieu qu'il vous doint très longue et bonne vie et accomplissement de vos très nobles désirs. Escript en votre cité de Naples, ce xx» de mars.
Ces nombreux bulletins , imprimés et répandus dans les villes, ces lettres particulières communiquées aux grandes familles et colportées dans les provinces , ces fêtes religieuses et ces réjouissances ordonnées par les autorités locales avaient non-seulement rassuré la cour,
222 câmpagnb n mjllbtihs
Paris et l'opiDion publique sur les dangers que rarmée a^ait alArontés en Italie, ce cimetière des Français , mais, de plus , ces nouvelles officielles et glorieuses ayatent donné à tous une haute opinion de la sagesse du roi et de ses ministres, ainsi que de la valeur de notre armée. Les poètes devaient naturellement sMnspirer de ces grands événements. On dit que Pontanus , lauréat de la maison d'Aragon, abandonnant ses maîtres en fuite , s'était tourné vers le jeune roi et lui avait souhaité la bienvenue en composant à sou honneur des poésies et des sonnets en langue itaUenne. Ces vers du poète napolitain ne sont pas venus jusqu'à nous. Nous ne retrouvons dans nos bulletins que d'informes essais, fruits de l'inspiration de quelques rimeurs français. Ces strophes furent-elles composées par quelque poète français attaché à l'expédition? Est-ce en France qu'elles virent le jour ? Cette dernière opinion est la plus probable. Quoi qu'il en soit , la presse française les oifrit à l'admiration de nos ancêtres , et c'est grâce à cette publicité que nous en retrouvons un exemplaire à côté de nos autres bulletins en prose *.
1 Bibliothèque de Nantes. Imprimé eu caractères gothiques, saos lieu, ni nom d'imprimeur, relié à la suite des Poésies de Jehan Meschinot.
Une première pièce , composée de vingt strophes de huit vers , est intitulée : Les regrets et complaintes du roy Alphonse d^ Aragon à son partement de Naples.
Alphonse , suivant notre troubadour, se plaint d'abord des Florentins , qui devaient garder « fermement le passage. »
c Mais
» . • . . de ce faire n'ont eu cœur ni couraige.
Il en est ainsi des Vénitiens et des Romains :
a Yenissiens m'ont failly au besoing,
i> Si ont Romains quand ont vu sa puissance.
(Celle de Charles VIII.)
Aussi s'écrie-t-il :
« Adieu, adieu, de Naples la cité
» Partir me faut plutôt huy que demain. »
Cependant il espère , mais faiblement , dans la valeur de son fils :
f Je vous lairray icy mon lieutenant
> Bon roy Ferrant, jeune , puissant et fort ;
» mais TOUS tiendrez au port
» Auprès de vous toujours une gallée » Pour vous sauver du péril de la mort. >
324 CAMPAOEfB n BULUmUl
Puis, il adresse sa plainte aux dieux mânes :
Je me complains de Mars dieu des batailles Et de Mercure foire le dois Traiment, Car ils sont cause de la perte et dommaige Que m'a fait France par son hardiment.
Plus de poésie , elle ne convient point à un roi détrôné :
c Laisser nous faut la challemye (la lyre)
> D'Amphion, ne la sonner mye,
> Qui Argus feist sommeiller
» Ne la YueiUez point réveiller,
> Mais faisons chiére piteable. »
Il regrette de n'avoir pas reçu de meilleurs conseils et surtout de n'avoir pas mieux étudié l'histoire :
c Si j'eusse bien lu les chroniques » Des Troyens grandes et petites,
> Et mesmement celles de France » Pas ne feusse en telle balance. »
Que son exemple serve aux autres rois et aux nations étrangères! Que personne n'ose à l'avenir tenir tête aux Français et
c contre eulx se mettre aux champs
> Car ils sont trop accoutumés
» De coucher nuit et jour armés,
> Tôst montés et tôst descendus. >
Aussi a-t-il prudemment agi en prenant la fuite :
Si point ne les ai attendus
Je croy que ce a été grand sens ,
Car contre aulx pas fort ne me sens ,
Et sus ces termes adieu dis
À tous mes anciens amys
Qui êtes delà demourez;
Je crois que plus ne me verrez.
Une autre pièce, de vingt-trois strophes de six vers chacune, est intitulée : Louanges de la vic^ ioire du trèS'-chréiien ray de France, obtenue en la conquête de sa ville et cité de Naples, avec les regrets et lamentations du roy Alphonse. Elle offre beaucoup de ressemblance avec celle que nous venons d'analyser. Nous nous contenterons de donner ici le rondeau qui la termine ^ :
RONDEAU
ALPH0NCE.
A gens francois ceste terre est promise Et selon droit elle leur appartient En long en lez , en tout ce quel contient. Aussi par droit leur a esté submise.
i Voir la pièce entière aux Pièces justificatives.
Stt CAMFAOm BT BULLRUW
Amour et paix run à l'autre est requise. Mais ce royaume laisser il me couTient . A c^ns francois, etc.
Charles, Charles , noble filz de TEglise, Prudent conseil ta majesté soustient Perte et malheur de tous costei me Tient; Mais j'ay laissé toute mon entreprise A c^ns francois , etc.
Adieu cyté,
D*auctorité
Très excellente
Je suis bouté '
Et orfenté >,
Dont je lamente.
Je me tourmente.
Force est que sente Dueil, courroux et perplexité.
Car je n'ay pour toute ma rente Que desconforts qui me présente Desespoir et crudelité.
Las je me voy A tout par moy Comme une beste.
J'ay esté roy Tenant arroy Noble et honneste.
* Sous •entendu dehors.
^ Mis dans la position d'un orphelin.
Mais je proteste
Que ceste queste M'a mys en ung pitueux conroy.
Gà et là feray ma conqueste , £t cognois bien que sur ma teste Plus couronne ne porteroy.
l'acteur.
Le roy Alphonce se mist en ung navire Quand il se vit en ce point desconfire,
Par grant yre
Il souppire Du cueur moult tendrement,
Piteusement Faisant département.
Il ouyt chevaux bruyre
Harnois reluyre, Son fils Ferrant laissa pour introduire
Et réduire
Ou conduire Napples à son entendement.
Mais les François honnestemcnt,
Joyeusement ,
Prudentement, Y sont entrez sans mot dire.
Prions à Dieu du firmament Que le roy revienne briefment En France ses subgects instruire.
Amen.
y finent les lamentacions et regrets du roy Alphonce.
244 GAMPAONB ET BULLETINS
ce serait violer leurs engagements. Sorti de la chambre du conseil, il y fut rappelé quelques in» tants après. Alors le doge, prenant la parole, loi fit remarquer qu'avant tout, à Venise, il ne fallait point ajouter foi à ce qui se disait par la ville , parce que chacun y jouissait de la liberté, et surtout de celle de dire ce qu'il voulait. Nul n'y songeait à former une ligue contre le roi de France, ajouta le doge ; au contraire, le projet en question était le suivant : le roi de France, Yenise, toute l'Italie, le roi des Romains et les rois d'Espagne se seraient ligués contre le Turc. Chacun y aurait contribué selon ses ressources. Quant à la question de Naples , ils proposaient à Charles YIII de se contenter de la suzeraineté^ d'un tribut annuel et de trois places à son choix. Il ajoutait que, moyennant l'acceptation de ces conditions, les Vénitiens avanceraient une somme au roi, qui leur remettrait en gage les places de la Fouille. De plus, ils se faisaient forts d'obtenir l'assentiment du pape à cette convention. L'ambassadeur français, auquel cet arrangement ne déplaisait pas, déclara qu'il n'avait pas les pouvoirs nécessaires pour l'accepter immédiatement ; mais il demanda un délai pour le porter à la connaissance de son maître, tout en conjurant la Seigneurie de ne se hâter en rien et d'exposer franchement ses griefs avant de prendre
DE LA GRANDS ARMEE d'ITALIE. 229
pare les vers que nous venons de citer, je ne dis pas avec ceux de Dante et de Pétrarque, grands hommes ensevelis depuis plus d'un siècle dans leur gloire, mais avec les œuvres des nombreux poètes italiens du xv* siècle, cette distance parait bien plus grande encore. Nous trouvons, en effet, €hez ces derniers, tout ce qui manque à nos rimeurs: clarté, élégance, correction , euphonie, souvenirs classiques, connaissance.de l'histoire, en un mot tout ce qui est absent dans les œuvres grossières de nos rudes poètes de carrefours, contemporains de Villon , mais ses inférieurs.
Si, pour compléter cette comparaison, on se souvient que Hichel-Ange, Léonard de Vinci, le Titien étaient nés avant notre entrée en Italie , que les peintres de la manière primitive de l'école italienne , ces artistes remarquables par la grâce et la correction tout à la fois, avaient déjà produit leurs œuvres, on voit, on sent quel ^îontraste la civilisation française , à peine ébauchée , présentait à la fin du xv* siècle , avec l'élégance et les goûts de ces petits Etats si curieux d'art et de raffinements de toute sorte. Cela ne sert-il pas à faire comprendre, du même coup, la supériorité de nos armées sur celles d'un peuple affaibli par le luxe et le repos. Aussi l'on .ne s'étonne guère, après avoir fait ces réflexions,
Ht CAHFAfflVI KT BUULITUIS
Amoiv 9i paii Fuii à Tautre est rupàae. Mais ce royaume laisser il me conTient . A gens francoiSy etc.
Charles, Charles, noble fils de l'E^Use» Prudent conseil ta majesté soostient Perte et malheur de tous costei me vient; Mais j'ay laissé toute mon entreprise A gens firancois, etc.
Adieu cyté,
D*auctorité
Très excdloite
Je suis bouté *
Et orfenté \
Dont je lamenta.
Je me tourmente.
Force est que sente Dueil, courroux et perplexité.
Car je n'ay pour toute ma rente Que desconibrts qui me présente Desespoir et crudelité.
Las je me Toy A tout par moy Comme une beste.
Tay esté roy Tenant arroy Noble et honneste.
* Sous •entendu dehors.
' Mis dans U position d*iin orphtlin.
Mais je proteste
Que ceste queste M'a mys en ung pitueux conroy.
Gà et là feray ma conqueste , £t cognois bien que sur ma teste Plus couronne ne porteroy.
l'acteur.
Le roy Alphonce se mist en ung navire Quand il se vit en ce point desconfire, Par grant yre Il souppire Du cueur moult tendrement,
Piteusement Faisant département.
Il ouyt chevaux bruyre Harnois reluyre, Son fils Ferrant laissa pour introduire Et réduire Ou conduire Napples à son entendement.
Mais les François honnestemcnt, Joyeusement , Prudentement, Y sont entrez sans mot dire.
Prions à Dieu du firmament Que le roy revienne briefment En France ses subgects instruire.
Amen.
finent les lamentacions et regrets du roy Alphonce.
248 CAMPAGNE BT BULLETINS
était interceptée. Il n'oubliait même point d'écrire à la marquise de Montferrat, aussi bonne Française qu'ennemie du duc de Milan, pour lui représenter qu'Asti au pouvoir de Ludovic , c'en était fait de ses principautés de Montferrat et de Saluce et que personne, évidemment, n'avait plus d'intérêt qu'elle à envoyer an duc d'Orléans tous les renforts qu'elle pourrait réunir. Nous verrons dans les lettres du roi à Monsieur de Bourbon , écrites de Naples , que le roi prit en sérieuse considération les avis de son ambassadeur.
Cette redoutable coalition fut enfin conclne après de longues délibérations, prolongées ce jour>4à fort avant dans la nuit, peu de temps avant le dimanche des Rameaux 1495. Un des morceaux les plus curieux, sans doute, que nous puissions sertir dans celle mosaïque est le récit même que nous donne Comines, de la conclusion de ce traité et des fêles officielles qui en accompagnèrent la proclamation à Venise. Essayer d'en donner une analyse en langage plus moderne, ce serait le priver de tout le charme dont notre historien a su le revêtir. N'est-il pas évident, d'ailleurs , que ce récit est la reproduction de quelque dépêche adressée au roi durant son séjour à Naples et dont l'original, qui, du reste, n'était pas de nature à être pubtié dans les bulletins
DE LA GRANDS ARMEE d'ITALIB. 229
pare les vers que nous venons de citer, je ne dis pas avec ceux de Dante et de Pétrarque, grands hommes ensevelis depuis plus d*un siècle dans leur gloire , mais avec les œuvres des nombreux poètes italiens du xv* siècle, cette distance parait bien plus grande encore. Nous trouvons, en effet, €bez ces derniers, tout ce qui manque à nos rimeurs: clarté, élégance, correction, euphonie, souvenirs classiques , connaissance .de l'histoire, en un mot tout ce qui est absent dans les œuvres grossières de nos rudes poètes de carrefours, contemporains de Villon , mais ses inférieurs.
Si, pour compléter cette comparaison, on se souvient que Michel-Ange, Léonard de Vinci, le Titien étaient nés avant notre entrée en Italie , que les peintres de la manière primitive de l'école italienne , ces artistes remarquables par la grâce et la correction tout à la fois, avaient déjà produit leurs œuvres , on voit , on sent quel ^îontraste la civilisation française , à peine ébauchée, présentait à la fin du xv* siècle, avec l'élégance et les goûts de ces petits Etats si curieux d'art et de raffinements de toute sorte. Cela ne sert-il pas à faire comprendre, du même coup, la supériorité de nos armées sur celles d'un peuple affaibli par le luxe et le repos. Aussi l'on .ne s'étonne guère, après avoir fait ces réflexions,
242 CAIIPA6KK ET BDLLITDI8
envoyé extraordinaire Tévèque de Côme, accompagné de messire François ViscontL Ces der» niers vinrent voir Gomines. Pour lui cacher le but de leur mission , ils inventèrent un gros mensonge , dont notre ambassadeur ne fat pas dupe. Ils lui dirent que les Yénitiens andent envoyé deux ambassadeurs à Milan , et que Ladovic , ne voulant pas rester dans les dettes de la Seigneurie , s'était empressé de lui rendre ho»» neur pour honneur. Il poussèrent la duplicité jusqu'à la dernière limite en demandant à C!omines ce qu'étaient venus faire à Venise ces envoyés du roi des Romains et des rois d'Espagne, « afin , ajoutaient-ils d'un air naïf, qu'ils pussent en instruire leur maître. » Ils étaient vi'ai* ment bien tombés. Le vieux compère, qui avait souvent partagé le lit de Louis XI , de ce roi passé maître en fait d*intrigues, le rusé diplomate, qui avait pratiqué dans sa vie tant de gens cauteleux, et qui, d'ailleurs, dans la circonstance , comme il nous le dit, « dépensait quelque chose pour en être averti , et en avait de bons moyens , » savait déjà , tant de serviteurs d'ambassadeurs qu'autrement, que l'envoyé d'Espagne était passé par Milan, déguisé ; que l'ambassadeur allemand tenait ses instructions de Ludovic Sforze , et que tous les deux recevaient à chaque instant des paquets de lettres par l'en»
tremise du représentant de la cour de Naples. Bien plus, Comines, servi comme son ancien maître, se faisait servir en pareil cas, c'est-àdire pour son argent , connaissait déjà les éléments du trailé projeté entre les coalisés. Jugeant que le moment était venu de ne pas accepter plus longtemps le rôle de dupe , il répondit aux envoyés de Ludovic que le duc de Milan , leur maître , s'engageait dans une voie des plus dangereuses; que les rois de France n'avaient jamais été ingrats, et qu'il ne fallait pas, à propos de quelque malentendu, rompre une alliance si profitable pour les deux parties, domines termina ces reproches en priant l'évêque de Côme de demander, avant tout, à son maître l'état de ses griefs et doléances , afin qu'il les transmit au roi, qui y aurait grand égard. Les Milanais affirmèrent avec de grands serments la fidélité de Ludovic à ses engagements vis-à-vis du roi, et leur propre bonne foi , assertions mensongères et très-propres à redoubler la défiance de notre ambassadeur.
Le lendemain, Comines se rendit à la Seigneurie. Il parla de la ligue projetée ; il représenta qu'aux termes du traité encore en vigueur, passé entre Louis XI et les Vénitiens , ils ne pouvaient s'allier aux ennemis l'un de l'autre, et qu'entrer dans l'alliance dont on essayait de jeter les bases.
ce serait violer leurs engagements. Sorti de h chambre du conseil, il y fut rappelé quelques ins* tants après. Alors le doge, prenant la parole, loi fit remarquer qu'avant tout, à Venise, il ne fallait point ajouter foi à ce qui se disait par la ville , parce que chacun y jouissait de la liberté, et surtout de celle de dire ce qu'il voulait. Nul n'y songeait à former une ligue contre le roi de France , ajouta le doge ; au contraire , le projet en question était le suivant : le roi de France, Venise, toute l'Ilalie, le roi des Romains et les rois d'Espagne se seraient ligués contre le Turc. Chacun y aurait contribué selon ses ressources. Quant à la question de Naples , ils proposaient à Charles VIII de se contenter de la suzeraineté, d*un tribut annuel et de trois places à son choix. Il ajoutait que , moyennant racceptation de ces conditions, les Vénitiens avanceraient une somme au roi, qui leur remettrait en gage les places de la Fouille. De plus, ils se faisaient forts d'obtenir l'assentiment du pape à cette convention. L'ambassadeur français, auquel cet arrangement ne déplaisait pas, déclara qu'il n'avait pas les pouvoirs nécessaires pour l'accepter immédiatement; mais il demanda un délai pour le porter à la connaissance de sou maître, tout en conjurant la Seigneurie de ne se hâter en rien et d'exposer franchement ses griefs avant de prendre
DE LA GRANDE ARMÉE d'iTALIE. 245
aucun engagement hostile au roi de France. Alors le doge se plaignit de l'occupation par l'armée française des places de l'État de l'Église , et surtout de celles des Florentins. Il fit remarquer combien cette chaîne de forteresses et de garnisons françaises était menaçante pour l'indépendance de l'Italie, que le roi avait tant promis de respecter, pourvu qu'on le laissât reconquérir son royaume de Naples, et plus tard attaquer les Turcs, ennemis de la chrétienté. Le doge ne passa point sous silence ces hostilités sourdes contre le duc de Milan , dont Asti était devenu le foyer depuis que le beau-frère du roi s'y était fixé. Il termina néanmoins en assurant notre envoyé qu'il ne serait pris aucun parti définitif avant'd'avoir reçu une réponse du roi.
Comines transmit au roi, qui était alors en chemin pour Rome , un état détaillé de la situation des affaires et de celle des esprits. Nul doute qu'il penchait vers un accommodement du genre de celui proposé par les Vénitiens. Tout ce que nous savons , c'est qu'il eut « maigre réponse. » Mais l'abandon par le duc de Calabre de l'excellente position de Viterbe , sa retraite sur Rome, puis l'évacuation de cette ville sans combat, enfin les succès continus de l'armée française, déconcertèrent pendant quelque temps les combinaisons hostiles des ambassadeurs assemblés à
254 CAMPAONI IT BULLBTOfS
Marc. Nous passons aa pied de la eolonae qA porte le lion ailé. YoilàlaZecca. Voilà le baM Campanile, beffroi et phare tout à la fois. Yoili les mâts vénitiens et leurs banderolles agiléa par les brises de la mer. Quant aux richefl eostumes du doge, de la Seigneurie , des amlMUMideurs étrangers et des Vénitiennes, lainMS, pour nous en faire une juste idée, Canaletti pour un autre peintre de la même école , poarPaolo Veronese qui , on le sait , a placé partout , mtme autour de la table dressée pour les noces de Cana , même sous la tente où Alexandre reçoit la famille éplorée de Darius, des doges, des provéditeurs, des artistes, ses contemporains, parfois lui-même, et toujours de grandes dames vénitiennes aux robes de drap d'or, couvertes de perles et de pierres précieuses, en un mot, des Catherine Cornaro ou des Bianca Capello. N'oublions pas surtout dans celte revue les blonds serviteurs de l'ambassade allemande, mal payés par leur maître, Tartisle nécessiteux, Maximilien. Ne les voyons-nous pas s'avancer gravement, fiers de ces robes neuves, mais trop courtes, dont la Seigneurie les avait gratifiés eu spéculant sur Taunage ?
Cherchons aussi, vers le soir et par especial devant les palais des ambassadeurs, d'où s'exhalent en bruit et en lumières les manifes-
DE LA GRANDB AEMBB D'iTALiE. 255
I dations de la joie la plus vive, une barque se I détachant de l'ilot de Saint-Georges, puis glissant dans l'ombre, silencieusement, le long du grand canal et du quai des Esclavons. Sous la draperie noire de la gondole , n'apercevons-nous pas la figure intelligente de celui qui nous représentait alors fidèlement près de la Seigneurie , prédécesseur, à la distance de trois siècles , des signataires d'un traité vengeur et à jamais regrettable cependant, de celui de Campo-Formio ? Le doge n'avait pas tout dit à l'ambassadeur français, et le traité d'alliance contenait des clauses plus hostiles que les trois points énoncés par lui. On était convenu secrètement, mais expressément, que Ferdinand, roi de Naples, qui, toujours réfugié à Ischia, s'occupait déjà à nouer des relations avec les mécontents de la Calabre, se servirait des troupes de débarquement fournies par l'Espagne pour essayer de rentrer en possession de ses Etats, et que , dans le même temps, les Vénitiens , avec une armée navale, menaceraient les places maritimes du littoral napolitain. Ces mouvements devaient être combinés avec ceux du duc de Milan qui attaquerait le duc d'Orléans dans Asti, et s'emparerait de cette ville afin d'intercepter tout secours venant de France. Enfin, les autres confédérés s'engageaient à fournir aux rois d'Es-
pagne et au roi des Romains des subsides considérables, afin que l'un et l'autre pussent mettre sur pied deux armées destinées à attaquer la France par ses deux frontières opposées.
Quant à l'un des buts ostensibles de la ligue énoncés par le doge, à savoir la défense de l'Italie contre les Turcs, ce n'était qu'un faux prétexte et même un mensonge. Il est certain, au contraire , que la ligue avait été conclue de
concert avec un envoyé de Bajazet II , présent à Venise, celui-là même qui, secrètement et perfidement sans doute , faisait part à Comines du regret avec lequel il voyait son maître entrer dans une coalition hostile au roi de France.
Ce serait peut-être ici le lieu de parler des suites que Charles VIII avait données à son projet, hautement proclamé dans ses manifestes, d'organiser, une fois en Italie, une expédition contre le sultan en faveur des chrétiens d'Orient et des Grecs soumis aux Turcs dans leurs possessions d'Europe.
Peu de temps après son entrée en Italie, mais avant son arrivée à Rome et la remise entre ses mains de Zizim, Charles VIII avait noué des relations avec les chrétiens albanais, esclavons et grecs , en les tenant au courant de ses intentions. Ses succès en Italie surexcitèrent bientôt les espérances de ces populations. Tout était
préparé par elles , assure-t-oD , pour une prise d'armes aussitôt qu'elles auraient reçu un message certain du roi de France. Le roi avait confié ses instructions à un Albanais, Tarcbevèque de Durazzo, homme léger et sans discrétion. Cet émissaire, assez mal choisi, devait s'embarquer à Venise pour traverser TAdriatique et donner à ses compatriotes le signal d'une prise d'armes. Il est probable que la police vénitienne, plus soupçonneuse que ne le disait le doge, qui vantait , on s'en souvient , à Comines la liberté de paroles dont on jouissait sous le gouvernement de la Seigneurie, avait été tenue au courant de quelques indiscrétions de l'archevêque albanais. Toujours est-il que celui-ci, la nuit qu'il voulut sortir de Venise, sur un bâtiment chargé d'armes et de munitions, fut arrêté avec sa correspondance et mis en une prison d'Etat. La Seigneurie s'empressa de dévoiler le complot aux commandants turcs des places menacées. Elle poussa l'entente cordiale jusqu'à communiquer à Bajazet II la correspondance interceptée. Cette nouvelle parvint à Constanlinople en même temps que l'annonce de la mort de Zizira. Cette coïncidence est une des assertions fort vagues invoquées à l'appui de l'accusation d'empoisonnement du prince ottoman par une des mains qui plus tard signèrent la ligue.