CHAPITRE XL
lae roi iiiforme M. de Bourbon do la oonolusion de la Ligue. — n lui donne des instruotions à oe sujet. — Le roi projette de quitter Naples. — Refroidissement des populations à l'égard des Français. — Symptômes de désaffection à Naples même. — Le roi réunit un conseil. — La majorité opine pour le retour en France en laissant de fortes garnisons à Naples et dans les principales villes du royaume. — Composition de l'armée d'occupation. — Le roi, dései^érant tout à fait d'obtenir l'investiture papale, se décide à faire son entrée solennelle à Naples. —Il Jure les ik'anohises du royaume napolitain. — État comparatif des troupes emmenées par le roi et de celles laissées dans le royaume conquis. — Lettre d'un seigneur français sur l'état de ce royaume. — Le roi part de Naples, son passage à Rome abandonnée par le pape. — H ne peut se rencontrer avec Alexandre VI qui se retire successivement dans plusieurs places fortes. — Le roi, arrivé à Sienne , fait remettre au pape les places occupées par les Français.
ussiTOT que le roi connut, dans les premiers jours d'avril 1495, par les dépêches de son ambassadeur à Venise la nouvelle de la conclusion de la ligue, il en fit part à Monsieur de Bourbon
par une missive qui ne nous est pas parvenue. Mais il nous est facile d'en deviner la teneur par une nouvelle dépêche du 9 mai, où Charles, répondant à une lettre de M. de Bourbon du 32 avril lui donne des instructions complémentaires en le remerciant d'avoir mis à exécution ses recommandations antérieures. Voici cette missive :
Mon frère j'ai veu la lettre que tous m'avez écrite de Moulins le S2me jour d'apvril dernier, par laquelle vous me falotes savoir la réception de celles que je vous avois envoyées touchant la ligue qui a esté faicte en ceste Ytalie et les bonnes et diligentes provisions que vous avez données , tant à la seureté de mon royaume de France que à renforcer à Asti mon frère le duc d'Orléans, dont je vous remercye. 11 me semble, mon frère , que vous avez très bien fait d'envoyer audit lieu d'Asti le Bastard et deux cens hommes d'armes, mais il est requis que vous leur fassiez faire diligence de s'y rendre le plus tost que possible pour éviter que aucun inconvénient ne puisse advenir à mondit frère faulte de quelque secours.
Pareillement , mon frère , est besoing de haster les francs archiers de tirer en toute diligence audit Asti s'ils n'y sont de ceste heure, car si mon frère avoit lesdiz deux cens hommes d'armes et lesditz francs archiers avecques ce qu'il a , il seroit en bonne seurté et garderoit ainsi qu'il m'a escript les passaiges à ceulx qui les vouldront cmpescher à mon retour.
3ff DE LA GRANDE ARMI^E D'iTAUB. 261
-il. J'ay eu nouvelles certaines que la compaignie du Î^IMureschal de Gyé y est piecà ce qui est très bien jjjmii pour ce que, en attendant les aultres, elle servira
• JAen audit Asti.
c'Àùregart des bans et arrière bans que vous avez mandé pettre sus en Languedoc et autres endroiz de mondit
Kir*
yéyaume, cela a esté bien adyisé et aussi d'escripre à
mon cousin le comte d'Angoulesme, le seigneur d'Aile-
lirety de Caudale et autres bons personnaiges desditz
pays pour eulx tenir prêts pour servir quant Tafifaire
^ surviendra, ce que je suis seur qu'ils feront voulentiers
' et de très bon cueur. Je leurs escriptz et les mercye du
' bon vouloir qu'ilz ont en mesdites affaires comme vous
* Toyrez. Je vous prie de leur envoyer mes lettrés.
^ : Vous avez bien fait de faire venir vers vous les gens
des finances pour trouver argent et pour veoyr à toutes
autres choses requises et nécessaires. Au regart de
YofÈre que vous m'avez faite, de vous y employer
corps et biens et de vous tirer en personne devers
moy s'il en est besoing , je vous en mercye de très
bon cuem*, mon frère. Mais pour .ceste heure, si
autre chose ne me survient, il n'est jà requis que vous
bougiez, car par delà au lieu où vous estes vous servez
bien. Toutefois selon que les nouvelles surviendront, je
vous en advertirai et ferai savoir ce que aurez à faire.
Combien que j'espoire estre si bien acompaigné qu'il
n'en sera nul besoing et que je passerai par tout qui
que le veuiUe veoyr, attendu, mesmement, que je ne
demande rien à personne qui ne me demandera.
Cependant je vous prie, mon frère, faire tenir prestz
363 CàMPAQIII BT BULUTIHS
lesdiu arrière bans et gens d'armes afitai que A «t{ mestier j'en soye promptemenl secouru et aydé je TOUS le manderai
Mon frère, je donne chascun jour ordre et en nos affiedres d'icy tant pour mettre ea aeuHtéJ» royaulme que au fait de la justice, et dedens trois jours je ferai mon entrée comme roy et avoir reçu les hommaiges et serments de fideKlé il mes subiectz et leur avoir fait faire remonstmtkns ii mon vouloir et intention du soulagement que je l^r fiûcts, qui est de deux cents soixante mille duces an et autres choses qui seront nécessaires pour le de moy et dudit royaulme, je partirai pour m\ en telle compaignie et ordre que je pourrai passer pip* tout et obvier aux empeschements que l'on me vouUbrsit iiedre en m'en retournant Je ne demande rien et ne reék rien demander à nulle seigneurie d*Ytalie, jen'ayjà mis rien autre chose en vouloir ne intencion fors de remettre en mon obéissance ce que justement m'apar^ tient et m'en retourner. Mon frère, en escripvant ces présentes est arrivée la poste venant de Moulins par laquelle j'ay sceu que le duc de Lorenne s'en va devers le roy des Rommains pour faire son honmiaige qu'il n'a voulu recevoir par procureur. Aussi j'ay sceu comme vous avez mandé deux ou trois mille Suysses pour tirer en Asti, ce que a esté merveilleusement bien advisé et vous en scay très bon gré. Je vous prie y faire faire diligence en manière qu'ils puissent estre audit lieu d'Asti le plustost qu'on pourra.
Mon frère, il me semble qu'il est requis que vous
DE LA GRANDE ARMES D'iTALIE. 263
pfMsiez encore marcher sur les passaiges de Piémont
I «Mit ou deux cens hommes d'armes pour touqour es-
pauller et renforcer mondit firère d'Orléans. Je tous
f |rie que ainsi le fassiez. U y a deux jours que j'a; eu
r nouyelles certaines que messire Camille (Orsini) lequel
i estoit à Brindes et qui a fait le pis qu'il a peu pour cuider
I garder quelque place sur la mer, en faisant saillie devant
! Une petite et meschante place où il y avoit de mes gens»
a esté tellement blecé qu'il est mort le jour après et
croy que ledit Brindes et autres qui tiennent n'attendront
point qu'on les assiège , car desjà ils commencent à
pratiquer.
Mon frère , faictes moy tousjours sayoir de yos nouvdles et je tous manderé ce qui sunriendra de jour en jour, et à Dieu qu'il vous ayt en sa garde. Escript à mon chastel de Gapouana, en ma cité de Naples ce ix» jour de mai. Ainsi signé : Charles et Robertet. Et dessus : A TnonJ. le duc de Bourbonnoys et d'Auvergne *.
Le roi, menacé de voir le chemin de la France fenné derrière lui par terre et par mer, car Taccession de TEspagne à la coalition pouvait produire ce dernier résultat, dut songer sérieusement au retour. Les dispositions de ses nouveaux sujets commençaient d'ailleurs à lui donner quelques inquiétudes.
La faveur dont avaient joui les Français à leur
' Imprimé en caractères gothiques, sans nom ni lieu, relié à la suite des Poésies de Jehan Meschinot. Bibl. de Nantes.
264 GAMPA6NB ET BULLETINS
arrivée à Naples y diminuait chaque jour. L'a£fec* tion des habitants pour le roi s'était elle-même beaucoup refroidie. De même qu'à Florence, où « Ton avouait les Français comme saints estimant en eux toute foi et bonté, lequel propos ne leur dura guère % » nous devions nous aliénera Naples les esprits les mieux prévenus en notre faveur. Nous avons vu cependant dans la correspondance du roi et les bulletins publiés en France que ce prince, s'occupant plus qu'il ne paraissait le faire de l'administration de ses nouveaux États y avait donné des preuves d*une grande libéralité envers le peuple par l'abolition des privilèges et les exemptions d'impôts accordées & tout le royaume. La dernière lettre du roi nous apprend que cet allégement seul montait à deux cent soixante mille ducats par an, somme énorme pour le temps. En examinant avec soin les actes de l'administration française on ne saurait y constater, du premier coup du moins^ des fautes assez graves et assez multipliées pour expliquer comment une révolution dans les esprits put s'opérer si promptement et si complètement contre nous. II faut pour s'en rendre compte ne pas oublier que les habitants de cette ville, à la vie et aux mœurs si faciles, forment la
* Comines.
m LA GRANDE ARMÉE d'iTALIE. 265
population la plus iDConstaDie du monde et se souvenir humblement, aussi peut-être, que cette population se trouvait en contact avec une nation qui n'est pas elle-même exempte de légèreté. L'orgueil s'en mêla de part et d'autre; vertus et défauts, tout concourut, semble-t-il, à brouiller les deux peuples, presqu'au lendemain de la chaleureuse accolade qu'ils s'étaient donnée.
Voici les reproches que les historiens italiens adressent à Charles et à ses ministres. Le prince, disent-ils, gouvernait avec peu d'ordre et de prudence, accusation démentie par les faits, du moins en ce qui concerne l'ordre et l'économie. Ennemi du travail, ajoutent-ils, il se déchargeait sur ses ministres du poids des affaires. Ses favoris portaient la confusion partout. La noblesse napolitaine ne trouva point l'accueil et les faveurs qui auraient redoublé son attachement. On négligea de ménager les ennemis de la maison d'Aragon. Les barons angevins, chassés par Ferdinand le Vieux ou leurs descendants, ne recouvrèrent leurs biens confisqués qu'après beaucoup de difficultés et de longs délais. Il fallait acheter les grâces ou les faveurs de ministres concussionnaires. On ôtait aux uns sans sujet leurs biens que l'on donnait aux autres sans cause. Les Français furent revêtus de presque toutes les charges et enrichis des dé-^
366 CAMPA6NB BT BULLETINS
pouilles de la noblesse napolitaine. La plus grande partie des terres du domaine aurait été aliénée en faveur des Français.
Enlisant cet acte d'accusation ne le croirait-OB pas dirigé contre un système de gouvernement établi dans tout le royaume, appuyé sur des règles généralement adoptées, longtemps et impatiemment subi par les populations ? Comment accepter ces reproches , quand nous avons des faits et des documents qui les atténuent ou les détruisent, quand nous songeons surtout que la domination française et surtout son administra* tiofl n'eurent guère le temps de s'étendre et de se consolider au-delà de la capitale et de la ban» lieue, et que ce gouvernement devenu siimpopulaire n'avait duré que quelques semaines.
Quels souvenirs, d'ailleurs, avait laissés dans le royaume la maison d'Aragon ? Les historiens italiens, Guichardin lui-même, qui nous adresse cette série de reproches, ont-ils nié les exactions et les cruautés de Ferdinand et celles de son fils Alphonse? Comment expliquer après cela que ces mêmes annalistes trouvent tout naturel que « Naples et presque tout le royaume soupirassent avec autant d'ardeur après le retour des Aragonnais qu'ils avaient souhaité , quelques mois auparavant, la ruine de ce prince. On commençait même , assurent-ils , à y entendre volontiers
DE LA GBAMDB ARMÉE D'iTAtlB. 267
le nom d'Alphonse, autrefois si odieux. On donnait le nom de juste sévérité à ce qu'on appelait barbarie du temps de son père et Ton regardait comme Teflet de la sincérité et de la franchise ce qui avait passé pour de l'orgueil et de la hauteur. Tel est I^ caractère du peuple, toujours immodéré dans ses espérances. Il ne sait jamais porter la patience jusqu'où il le doit et déclame sans cesse contre le présent; cette légèreté, ajoute Guichardin, car c'est à lui que nous empruntons cette citation, appartient d'une manière plus marquée aux habitants du royaume de Naples, peuple le plus inconstant de toute l'Italie. .
Nous concédons, du reste, sans difficulté que la conduite des Français à Naples et leurs mœurs surtout ne furent pas à l'abri de tout reproche. L'armée ne s'y occupait guère, après la reddition des châteaux, que de fêtes et de plaisirs , et le roi , tout le premier , en donnait l'exemple. Les bulletins que nous avons publiés portent la trace du relâchement de la discipline , de la légèreté et même de la hauteur avec laquelle on traitait les habitants. Amollis par un climat si différent de celui de leur pays natal , enivrés des charmes d'un printemps plus chaud que leurs étés, émerveillés de la richesse d'une nature si prodigue , qu'elle semble inviter à la paresse
aussi bien leurs hôtes que les habitants de la contrée, nos rudes gens d'armes» Flamands, Picards , Normands et Poitevins, suspendirent leurs heaumes et leurs cuirasses aux treilles napolitaines; nos archers bretons apprirent bientôt à danser la tarentelle, et à la suite de l'orgie, tous s'endormaient sur ce sol mouvant, sur ces cendres de volcan, sans se demander si quelques charbons ne couvaient pas sous cette poussière ardente.
La nouvelle de la conclusion de la ligue vint troubler cette dangereuse sécurité. Déjà, avant que ce traité menaçant eût été signé, le roi avait décidé de revenir le plus tôt possible en France; nos bulletins en font suffisamment foi. Charles, en prenant cetle résolution un peu prématurée , obéissait aux désirs de sa cour, plutôt qu'à des motifs dictés par la prudence. Il restait une infinité de difficutés à régler dans le nouveau royaume. Quelques places n'avaient jamais été soumises et plusieurs étaient déjà rentrées sous la puissance aragonnaise. Ni la justice ni l'administration n'étaient complètement organisées. Charles, voyant le danger qui le menaçait , réunit un conseil et demanda l'avis des membres qui le composaient. La majorité opina pour que le roi hâtât son départ. Elle croyait que tout délai ne ferait qu'ac-
croître les difficultés en donnant aux confédérés le temps de rassembler une plus puissante armée. Le bruit courait déjà qu'un grand nombre d'Allemands, conduits par Maximilien en personne , allait descendre en Italie. Réunis aux troupes du duc de Milan , aux mercenaires vénitiens et peut-être aux Florentins que la ligue essayait d'entraîner dans le parti hostile au roi, il y avait à craindre qu'ils ne formassent au pied des Alpes un obstacle infranchissable au retour de l'armée française. Enfin le désir de revoir la France, d'y conter les aventures de cet heureux voyage , n'était pas étranger à cette résolution , et la jeune noblesse qui entourait le prince n'était pas la portion de l'armée la moins impatiente du retour.
Cette situation créait au roi une double difficulté. Il ne voulait point abandonner sa conquête et personne ne lui conseillait de délaisser ce bel héritage jusque-là si facilement recouvré. Hais son armée n'était pas assez nombreuse pour être divisée en deux corps dont l'un pût le conduire sûrement à Asti , au besoin à travers l'armée des confédérés , et l'autre maintenir son autorité dans un royaume menacé d'une révolution nouvelle et travaillé tout à la fois par des ferments intérieurs et des incitations du dehors. Aucun des deux buts ne fut complètement at-
970 GAMPAGNE ET BULLETIKS
teint. L'armée qui suivit le roi paraissait trop faible pour assurer sa retraite; celle qui restait i Naples était évidemment au-dessous de ce que les circonstances auraient exigé.
Il fut décidé que l'armée d'occupation se composerait de la moitié des Suisses, d'une partie de l'infanterie française, de huit cents lances et d'environ cinq cents hommes d'armes italiens. Ces derniers se trouvaient placés sous les ordres de Prosper et de Fabrice Colonna et d'Antoine Savelli. Ces condottieri avaient eu une bonne part dans la -distribution des flefs du nouveau royaume. Fabrice avait reçu les pays d'Albi et de TagliacozEo, dépouilles de leur vieil ennemi Virginie Orsini. Prosper avait recueilli le duché de Tragitto , Fondi et Montefortino enlevés aux Couli. Le roi se flattait que les autres barons napolitains feraient, par intérêt sinon par reconnaissance, cause commune avec les corps italiens à sa solde; mécompte que les événements ne tardèrent pas à mettre en évidence. Il nomma pour lieutenant général du royaume son cousin Gilbert de Bourbon, comte de Montpensier, hardi chevalier, mais peu sage, « qui ne se levait qu'il ne fût midi t , dit Comines. Etienne de Vesc, dont le plus grand mérite avait été de conseiller obstinément celte expédition , créé duc de Nola et gouverneur de Gaéle, reçut , avec le titre de
DB LA GRANDE ARM^E D'iTALIE. 271
graud chambellan , la charge d'administrateur des finances; « et avait icelui» plus de faix qu'il ne pouvait et n'eût su porter, » ajoute notre caustique historien. Georges de Sully, qui s'y conduisit bravement , commandait à Tarente. Guillaume de Villeneuve, qui fut vendu par sa garnison , resta au château de Naples. Le bailli de Vitri fut chargé de la défense d'Aquila. Gracien des Guerres, brave capitaine, commandait dans TAbruzze, et enfin d'Aubigny, justement récompensé par la dignité de connétable et le titre de marquis d'Acri et de Squillace, reçut le gouvernement important de la Calabre. Il n'est pas jusqu'à notre ancienne connaissance, Bernard de Percy, qui n'eût obtenu sa dotation, sous le titre de comte de Tropéa et d'Aman téa. Mais ces deux comtés, mécontents d'être distraits du domaine royal, avaient fermé leurs portes au nouveau titulaire.
Les négociations avec Alexandre VI, dans le but d'obtenir l'investiture du royame , avaient continué, nous le savons, tant qu'on avait conservé une lueur d'espérance, une chance de succès. Ce qui avait prolongé jusqu'au dernier moment les illusions du roi et de ses conseillers, c'est que Charles ayant consenti à ce que le pape subordonnât l'investiture à la clause « sans préjudice des droits d'autrui, » condition exigée par Rome,
on avait cru que cette concession allait lever tout obstacle au consentement du Saint-Siège. Quelque peu regrettable que fût une semblable conclusion , qui , loin de constituer une véritable transaction , n'aurait été que la juxtaposition ou plutôt le choc de deux arrière-pensées, on n'en abandonna Tespérance, semble-t-il» qu'avec peine. Mais force avait été de reconnaître, après la signature de la ligue , que cette incomplète satisfaction était devenue elle-même impossible à obtenir. Dans quelle attitude, d'ailleurs , pouvait-on continuer à négocier avex le pontife qui avait autorisé son légat à bénir la coalition et à donner cette solennelle absolution « de peine et de coulpe » à tout homme croisé , pour ainsi dire, contre la France ? Peut-être aussi n'ignorait-on pas que dans ce moment même Alexandre VI, pour prix de son adhésion à la coalition et de l'engagement qu'il avait pris, d'après des articles secrets, de lui fournir un contingent de force armée, négociait avec le duc de Milan et les Vénitiens, afin d'obtenir un corpsd 'auxiliaires assez nombreux pour le défendre contre le roi et son armée après leur départ de Naples.
Le roi, désespérant enfin d'obtenir cette investiture et d'accomplir toutes les formalités du couronnement, voulut, du moins, faire son entrée solennelle à Naples.
DE LÀ GRANDE ARMEE d'iTALIE. 273
Cette inauguration s'accomplit le 12 mai, avec un grand éclat. Elle donna lieu, sans doute, à un bulletin expédié à Paris et publié en France ; mais cette pièce ne nous est pas parvenue. Nous savons seulement par les historiens contemporains que Charles , dont nous avons appris , par la lettre du cardinal de Saint-Halo à la reine , les préoccupations à propos du costume dont il devait se revêtir , parut couvert d'un manteau impérial, tenant le globe de la main droite et le sceptre de la gauche. Il se rendit, au milieu d*un brillant cortège, à l'église Saint-Janvier, où il fit serment de gouverner les Napolitains conformément à leurs droits, libertés et franchises; puis il conféra la chevalerie à un grand nombre de jeunes gentilshompies italiens qui sollicitèrent cette faveur. Pendant ce temps, Jean Joviauus Pontanus S le plus célèbre des hommes de lettres napolitains de l'époque, prononçait devant le peuple le panégyrique du roi. Il en parla dans des termes magnifiques et sans épargner les princes aragouais , ses anciens bienfaiteurs. Cette ingratitude , rachetée plus tard, à la vérité,
* Pontanus était le plus célèbre des poètes latins du xy* siècle en Italie. Président de l'académie napolitaine , il a composé des hexamètres et des poésies lyriques. Ses essais en prose avaient été publiés dès 1490. Politien , son rival , le surpassa souvent.
S74 CAMPAGNl BT BULLSTIllg
par un retour à ses anciennes aflèctions, était un vice assez commun aux poètes de ce temps qui , nourris , comme les anciens trouvères , des débris de la table des princes , n'avaient ni indè* pendance » ni dignité de caractère.
Le départ du roi décidé, il fit connaître à monsieur de Bourbon la composition de Tarmée d'occupation et de celle qu'il devait ramener en France , avec le nom des chefs chargés de commander les divers corps. Cette pièce, émanée de rétat-major, fut publiée en France sous la forme du bulletin suivant * :
S^ensuyvetU les cùmpaignies des gens d'armes ordùmUes pour retourner en France avecques le roy.
La compaignie de monsieur d^Orléans, quatre vingtz
lances ; Monsieur de Foix^, L lances; Monsieur de Ligny, L lances; Le bastart de Bourbon , L lances ; Monsieur de Guyse, L lances ;
* Bibliothèque de Nantes. Bulletin relié à la suite des Poésies de Jehan Meschinot.
' Jean de Foix, C** de Narbonne et d'Etampes, de la maison de Navarre. Il avait épousé Marie d'Orléans, sœur de Louis XII. Il fut père du fameux Gaston de Foix et de Germaine , époose de Ferdinand d'Aragon.
DB LA GEAIIBB ABHI^B D'ITÂLIB. 275
Monsieur de la Trémoille', L lances;
Monsieur de Pyenness, L lances ;
Monsieur de Mauléon» XL lances ;
Monsieur de Chaumont ', XXX lances ;
Monsieur d*Aubijoux , XXV lances;
Monsieur le mareschal de Bourgongne, XL lances;
Ghastillon, XXX lances;
Monsieur de la Palice, XL lances;
Monsieur de Beaumouts, quarante lances;
Monsieur le seneschal d'Armagnac y vingt-cinq lances;
Le Bailly de Gaen^, quarante lances j
Ifonsieur le prince d'Orange, cinquante lances;
AngUlebert monsieur de Clèyes ^ vingt-cinq lances ;
Le grant escuyer*, quarante lances ;
*■ Louis de la Trémooille, V" de Thouars. Il fut amiral de Guyenne et de Bretagne, gouverneur de Bourgogne, cheralier de Tordre du roi. Il était , par sa femme , Gabrielle de Bourbon, beau-frére de Gilbert de Bourbon-Montpensier.
^ Louis d'Hàllwin , S' de Pienncs , en Flandres , chambellan de Louis XI et de Charles VIII , gouverneur de Picardie.
3 De la maison d'Amboise , Tun des Iréres du cardinal.
*• Hugues d'Amboise, baron d'Aubijouz, huitième frère du cardinal. Tué à la bataille de Pavie en 1425.
* Jean de Polignac, S' de Beaumont. Il avait épousé Jeanne de Jambes, sœur d'Hélène , femme de Ph*. de Comines.
^ Il était de Tancienoe maison de Tinteville.
^ Eogilbert de Cléves, C" de Nevers, fils de Jean et d'Elisabeth de Bourgogne. Il avait épousé , en 1489, Charlotte de Bour boif. Le duché de Nevers, passé, en 1565, dans la maison de Gonzague, fut acheté par Mazarin pour son neveu Mancini.
* De Lornay, grand écuyer de la reine.