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LE DIRE DE JÉSUS-CHRIST

71^1 nocturne démon aux soudes se déchaîne Et flagelle à grands cris la Forêt vagissante !.. Les sapins sont pareils à de noirs fous, les chênes Tordent en se plaignant leurs branches fléchissantes ; Le vent froisse les fleurs et fauche leurs calices Et les trous bleus que la lune fait aux feuillures

Semblent des yeux de maléfice — C'est un minuit d'efl^roi et de male-aventure.

Narguant les liargnes des buissons, Le Simple suit sa route et chante sa chanson — Or les houx hérissés lui déchirent les mains

Et l'eau sourde qui luit aux ornières Clapote et le vent dit : « Tu n'iras pas plus loin ! »

Mais que lui sont la nuit, les houx rudes, l'ornière Et le courroux des soufflt^s conjurés :

Il jnarche, il est celui qui porte la lumière

Parmi l'horreur des fourrés barbelés —

Et son cœur est sereiji comme un ciel étoile.

JACQUES SIMPLE

La bise est âpre et la lune est maligne, Les arbres méchants luttent avec moi...

J'ai vu tantôt les Vieux qui font des signes Et le sorcier qui passe en comptant sur ses doigts Je ne sais quoi.

Ils s'agitaient, ils jappaient comme des chiens, Ils me montraient des étangs blancs de cygnes. Et lorsque j'approchais il n'y avait plus rien — Bah ! ce n'étaient que les jeux du brouillard.

Mais la route est farouche si tard...

Je suis las, je voudrais tout à l'heure trouver

Quelque plant d'herbe douce et de fougères Où reposer Car la tête du sphynx est bien lourde à porter !

Voici que devant lui s'ouvre une clairière :

La lune sur le sol étale ses linceuls

Où la rosée en perles luit comme des pleurs

Et le vent s'enfuit hagard aux profondeurs — Le berger frissonne et se sent tout seul..,.

Or, ozivrant sur la nuit un geste de détresse, Parmi des ruines séculaires , Une croix sordide se dresse Que nimbe un lialo funéraire

Bâillonné d'or, chargj de lourds colliers, Un ho77î7ne est cloué là qui semble sommeiller Et la dérision s'ajoute à sa torture Car des jientes d'oiseaux souillent sa chevelure Oii s'entremêlent des épines.

Un vieillard accroupi veille au pied de la croix : Ses mains tâtonnent sur les ruines, Ses yeux vacillent et sa voix Chevrote vers l'ombre attentive.

LE VIEILLARD

C'est toi mon fils ?... Viens- tu pas de la ville P Je croyais que les Riches m'avaient oublié...

Mais, sans doute, tu m'as apporté La robe de soie blanche et la triple couronne Que tes maîtres me doivent donner Chaque an nouveau pour garder celui-ci... Et, sans doute, tu viens prier aussi ?

Allons, approche-toi plus près... plus près encor.

Fais ton serment d'obédience :

Voici des amulettes et des indulgences... Il ne t'en coûtera que trente deniers d'or.

JACQUES SIMPLE

Me prends-tu, vieillard, pour quelque fol qui déraisonne ? Je n'ai pour toi ni robe précieuse ni couronne, Je n'ai souci de tes fétiches Et je ne viens de la part de personne.

LE VIEILLARD

Quoi donc ! tu blasphèmes : les Riches, Ce me dis-tu, ne t'ont pas envoyé Pour voir le sang des plaies de ce crucifié r

JACQUES SIMPLE

Crois-tu donc que je sois quelque loup mal repu ?...^ D'ailleurs, vieillard, les plaies ne saignent plus, Vois un peu : les veines de ton supplicié Sont taries dès longtemps.

LE VIEILLARD

Mon fils, si le Mauvais t'égare, si tu mens

Ou si quelque mirage te leurre. Crains le trou d'enfer où tu tomberas tout à l'heure !. . .

JACQUES SIMPLE

Hé non ! crois-moi, je n'ai coutume de railler

Ceux de ton âge :

Cet homme est mort, je te le dis en vérité.

Il dît — mats un grand vent se lève, les feuillages

S'inclinent vers la croix Et la Forêt en pleurs sanglote à toutes voix :

« L'homme est ressuscité ! »

LE VIEILLARD

Abomination !... ai-je bien entendu ?... *Ce Simple-ci et la Forêt sont en foli^ !... Réponds-leur toi par qui l'on me supplie : Fils de Dieu, fils de Dieu, tes plaies ns saignent plus ?

JACQUES SIMPLE

Arrière toi !... son sang ne l'as-tu pas vendu Pour des couronnes et des sandales d'argent

Et des robes fines, Pour un bâillon sur sa bouche et pour des épines A son front suant ?...

Va-t'en vers les Riches, va-t'en :

Celui-ci n'est pas le fils de ton Dieu.

LE VIEILLARD

Ah ! je suis devant toi comme une paille au vent

Et j'ai peur de tes yeux !.. .

-Mais, dis-moi, si ce n'est fils de Dieu qu'on le nomme

Qu'est-il pour toi "r

Or voici que le Christ s^ arrache de la croix: Les colliers sont totnbés et le bâillon s'envole, Il parle, et la Forêt crie un aride détresse.

LE CHRIST

Je suis le fils de l'Homme — Retiens ton bras, ô Jacques Simple, laisse Ce pauvre aveugle — il ne sait ce qu'il fait.

JACQUES SIMPLE

Eh bien ! vieillard imbécile, tu menaçais ? Vois pourtant cette clarté sur cette face.

LE CHRIST

Laisse-le, Jacques Simple, il ne sait ce qu'il fait.

JACQUES SIMPLE

Quoi ! tout ton sang livré aux Riches voraces. Ce bâillon sur ta bouche et ces clous dans tes mains^ Il faut les pardonner ?

LE CHRIST

C'est pour lui comme pour toi que j'ai donné Mon corps aux bourreaux.

JACQUES SIMPLE

Vâ-t' n donc, vieillard servile : Tes maîtres sont là-bas aux portes de la ville T'offrant des deniers d'or et des joyaux.. Va-t'en.

Maïs le vieillard murmure un anathème, ■ La haine est sur son front et dans son cœur la haine Et, chassé par le Simple, il glapit éperdu :

« Gardons-nous car les temps sont venus ! »

■ Vombre palpite, un chant confus erre aux feuillages, Et la lune radieuse vêt la clairière D'un manteau de légende et de mirage Et des lys nouveaux-nés embaument la terre.

JACQUES SIMPLE

O pauvre frère Christ, je t'insultai naguère

Mais pouvais-je savoir cette torture ?

Les Riches m'avaient dit que tu étais farouche

Et que ta loi était dure Et que des éclairs sortaient de ta bouche ..

Maintenant je vois tes plaies béantes,

Je sais qu'on vendait ton silence Et que tu es de ceux qu'une race méchante

Voue au mensonge et à la souffrance...

Viens avec moi.

LE CHRIST

Frère, je dois remonter sur ma croix :

Il faut que le vieillard revienne Et qu'il vende encor le sang de mes plaies ; Il faut que les loups et les Riches et les hyènes

Boivent le sang de mes plaies ; 11 me faut le bâillon, la fiente des oiseaux, Et l'eau du ciel et le fiel Et le soleil mordant et le vent des nuits Et la quête du Simple à travers la Forêt Pour que tout soit accompli.

Toi cependant, suis ta route probe :

Puisque tu vas vers l'aube, Puisque tu es l'ouvrier de la dernière heure, L'Eden promis fleurira dans ton cœur ; Mon esprit sera sur toi, et si la Forêt Veut te séduire en ses retraits, Tu chanteras et je souffrirai moins...

Adieu frère, va ton chemin.

La lune est descendue à l'Iiorizon, les arbres

Se plaignent à voix basse — JEt le Christ est en croix, chargé de lourds colliers

Bâillonné d'or, Et le vieillard liideux geint au pied du calvaire.

JACQUES SIMPLE

Adieu donc, fils de l'homme, et frère de lumière

Un jour nous viendrons Arracher le bandeau d'épines de ton front Et nous te conduirons au pays d'Arcadie.

La route s'ouvre au fond des ténèbres hostiles^ Un vent empoisonné accourt de la ville Qui remplit la Forêt de malédictions — Le Simple suit la route et chante sa chanson.

Je suis fort : un flot d'étoiles

Jaillit de mon cœur, J'ai déchiré tous les voiles,

J'ai cueilli les fleurs Qui doivent parer ma route ; Toi, race perverse, écoute Et tremble dans tes cités.

Car l'Homme est ressuscité.

J'ai vu les plaies et le sang, J'ai vu le calvaire

Et le vieillard maudissant La vie et la terre...

J'ai chassé l'iniquité Stupide en son arrogance ; Mon âme a nom liberté Et mon cœur, vaillance Car l'homme est ressuscité.

O Forêt, tu es bien vaine, Tu couvres la plaine

Et tes arbres ont mille ans :

Mais voici le Simple, entends Sa voix qui te brave ; Elle dit la vérité Même à tes esclaves —

Car l'homme est ressuscité.

Vomhre tremble, le ciel se couvre de nuées,

Parmi les fourrés grincent des huées.,.. Mats le berger nimbé d'aurore et de splendeurs

Sème des fleurs ; Et sa face est joyeuse et son pas assuré Car la tête du sphynx est ligère à porter.

CHANT IIL

Le dire des Salamandres

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