‹ Campagne premièreChapitre 40 sur 54 · LE SATRAPE · texte numérisé non relu

LE SATRAPE

Jacques Simple, mon fils, viens-tu ? le roi t'attend Parmi ses reines aux lèvres purpurines :

Suis-moi, tu les auras, — le temps Coulera comme une onde aux chansons argentines Et tu tiendras le sceptre et tu seras l'amant Riche d'or pur, de perles et de diamants...

Tu es si beau ! tu es si fort ! la Bête Qui a nom sphynx succomba sous tes traits...

N'hésite pas, suis-moi vite, apparais En cette cour radieuse où ta tête Connaîtra le laurier des héros Et où l'on t'adorera.

JACQUES SIMPLE

Ce sont des mots !

Tu es de ceux de la race asservie Qui sert les rois et qui les lèche Ainsi que font les chiens serviles Là-bas dans la ville Oonc va-t'en de moi ou crains cette flèche.

Le Satrape s'enfuit ge^'g riant , les aubépines S'envolent au vent comme des fumées Et le chemin qu'elles avaient paré S'efface parmi la bruine.

JACQUES SIMPLE

Comme ils s'épouvantaient l'hypocrite sorcier Et le lècheur de rois !

Ainsi, je me souviens, quand autrefois Quelque loup maigre accouru des halliers Venait rôder autour de mon troupeau, Les yeux luisants et la gueule embrasée, Sans gestes vains et sans cri de haro — Tandis que mes brebis s'effaraient, sottes bêtes Qui n'osaient plus même bêler — J'allais au loup et levant ma houlette, Je n'avais qu'à le menacer :

Il se sauvait confus la queue entre les jambes,...

Or ceux-ci sont de même trempe :

Qu'un homme souffle et les voici bien loin.

Mais laissons-là ces spectres, suivons le chemin

Tout hérissé d'orties :

Il me faut avancer encor malgré la pluie

Et malgré les brûlures.

Suivre cette voie âpre et dure

Où nul ne me tendra la main.

Bah ! je chanterai, mon destin Me guidera parmi les soirs et les matins

Et parmi l'or en sang des crépuscules Hors de ce bois maudit où les haines pullulent.

Et pourtant, rompant l'horizon trouble pareil Au mur suintant e: gris d'une prison, Je voudrais le soleil Et la douceur sur moi de la saison.

Soudain, voici que, s'arrête l'averse, L'avenue où sont des glycines

De rayons clairs et joyeux s'illumine

Et dans les fleurs mielleuses le vent berce

Un essaim jaseur de sylphes légers.

Et voici que selon la plus câline allure Le Poète apparaît qui tresse une guirlande : Sa robe peinte est éclatante — cent figures

De songe $e jouent en la trame — Ses yeux sont languissants comme ceux d'une femme Et ses lèvres sont tentantes.

LE POÈTE

C'est moi qui dois te guider, Etranger ; Je t'annonce un pays d'extase et de merveilles Où des rythmes aux murmures d'abeilles Charment quiconque les sait écouter.

Or il y a là-bas des rivières chanteuses Où chuchotent des roseaux Et aussi des nacelles dormant sur l'eau Qu'assombrit le reflet des saules et des yeuses, Et les feuillages font un doux bruit monotone Qui dorlote languissamment la rêverie Et la rend tout assoupie.

Puis nous avons tous les fruits : ceux d'automne Sucrés et gonflés comme des mamelles fécondes Et ceux du printemps qui parfument la bouche, Et dans nos parcs les grenades abondent Qui mûrissent quand on les touche.

Oh ! viens, tu chanteras à ton loisir, l'écho

T'amusera de son babil. . .

Je t'apprendrai d'exquises gammes puériles, Je te donnerai ma flûte que les oiseaux

Craignent et jalousent, Tu aimeras, tu dormiras sur nos pelouses Et ta robe sera plus belle que la mienne.

JACQUES SIMPLE

Ses paroles !... on dirait des chiennes Soyeuses qui me caressent le cœur...

Il me fait envie et il me fait peur... Faut-il le suivre ?

LE POETE

Je suis celui dont les lèvres enivrent : Viens avec moi, plutôt que ton arc malséant

Prends ce thyrse où frémisssnt des grelots,

Plutôt que le rêve décevant Qui t'éperd et t'affame et rit de tes sanglots, Choisis notre pays de joie et de douceur Et de calme lune épanouie.

Il me trouble, ses yeux m'attirent, une odeur

De violettes et de fraises vient de lui,

Et il est sombre et il est beau comme la nuit.

Le Poète sourit et lui fait signe et tend le thyrse — Et vaincu par son artifice , Jacques lâche l'arc et les traits acérés Et il court au chanteur tentant comme une femme.

La Forêt triomphale et sonore s'ensoleille

Et, jeté là, le chef du sphynx ricane

Parmi la musique invitante des brises.

Mats un grand cri s'élève au chemin des orties Hagarde, maigre et toute grise, Une vieille en haillons sortie De l'ombre pluvieuse,

Arrête le berger en étendant les bras.

JACQUES SIMPLE

Laisse-moi toi, je ne te connais pas,

Tu semblés folie, tu es laide Et des crapauds naissent sous tes pas !.

LA VIEILLE

Je suis triste et presque insensée et je suis laide Et l'on me traque ainsi qu'une bête farouche —

Pourtant tu baiseras ma bouche

Et tu viendras à mon aide.

LE POETE

N'écoute pas la mendiante, elle est punie Très justement pour sa hideuse pauvreté, Chasse-la, suis-moi vers la rivière Léthé Ou sinon celle-ci te fera laid comme elle

Car elle est la mort et je suis la vie.

Mais la Vieille se dresse et hurle, une auréole

Sanglante éclate autour de sa face, Puis, tandis que le Simple éperdu la contemple D'une pierre de roc aigu quelle ramasse Au pied des fourrés noirs qui grincent et qui tretnblant Elle frappe au front le Poète épouvanté .

LA VIEILLE

Va t'en prostitué !

C'est de la cuisine des rois que ta race est venue

Pour s'égayer du fouet sur ma chair nue, Pour détourner ce lâche-ci de la clarté

Et pour toucher un ignoble salaire...

Ah ! quand tes maîtres étendus dans leurs galères De pourpre et d'or et que traînent des cygnes Là-bas sur les molles rivières Te font un signe, Tu leur vantes mes tourments et tu inventes

De nouvelles tortures ; Savourant le vin servile aux senteurs grisantes

Tu craches sur la nature Et tu fais argent detesrythmes, de ton âme et de ta beauté - Va-t'en prostitué !

JACQUES SIMPLE

Oh ! oh ! oh ! toi... dis-tu la vérité ? Cet homme-là n'est-il donc que mensonge P.,. Il me sembb sortir d'un songe !

A moi mes traits, à moi mon arc, à moi ma hache A moi la tête du monstre que je l'attache En mon bissac...

Et maintenant malheur à qui m'ose toucher.

// dit, le ciel s^ obscurcit, un sanglot Monstrueux roule sous les futaies effarées, La foudre éclate et l'averse s'écroule à flots —

Mais Jacques est fort et sa fnain est armée.

Les glycines tombent comme des feuilles mortes. Le vent les prend et les emporte.

Et le Poète a disparu laissant Sur l'herbe drue une traîne de sang.

JACQUES SIMPLE

Merci toi ! de quel péril je suis sauvé ! De quel pays de paresse et de volupté Où j'aurais été vaincu...

Femme triste, qui donc es-tu ?

LA VIEILLE

Puisque tu es un homme Pour toi, j'ai nom Souffrance humaine ; Quant au Poète et à ses maîtres ils me nomment La vieille garce Madeleine.

74 l'A FORÊT BRUISSANTE

JACQUES SIMPLE

Eh quoi ! c'est toi que les éphèbes d'Arcadie M'avaient annoncée ?

C'est toi qui sais toute route tracée

A travers la Forêt ennemie ?

C'est toi qui dois me mener par la main ? Viens : je te baiserai sur la bouche.

MADELEINE

Mes lèvres sont froides et mes yeux louchent,

Mes pieds saigneux sont incertains, Les mots que je dis sont ceux-ci : « J'ai faim ! » Et l'horreur règne sur ma face...

Mais puisque tu m'as prise et puisque tu m'embrasses^

Puisque je t'ai sauvé Nous irons tous les deux à travers la Forêt Et rien ne nous pourra séparer désormais — Or je suis bien affreuse... me veux-tu ?

JACQUES SIMPLE

Si je te veux ! sans toi, n'ctais-je pas perdu ? N'es-tu donc pas celle qui m'est vouée ? Viens, nous irons par les sentes marquées Sous le soleil et sous la lune,

Sous la pluie et sous la grêle, et sous le tonnerre Et nous aurons même fortune Et même nourriture :

Fruits des arbres ou grains de la terre Ou, faute de mieux, l'herbe que les bêtes pâturent, Ou, s'il se trouve, le pain et le vin : Toutes choses nous seront communes Comme aussi la joie et l'adversité.

LES VOIX PARMI LE VENT

Allégresse sur eux ; c'est juré.

MADELEINE

Donc suis-moi : les princes de la Forêt nous guettent Et l'orage menace nos têtes...

Mais je sais en quel lieu nous cacher.

Ils s'en vont parmi les orties Et ils courent sous la tourmente — Or la Forêt gronde en furie Et les branches les frappent et les meurtrissent Et les buissons hargneux leur tendent

Des lacets de liane et de ronce complices. Puis V éclair, le soufre et l'orage Les environnent d' épouvante Et la grêle les flagelle en grand'rage Cependant que les Souffles en sombres chevauchées S'écrient parmi les nuées.

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