L.A MUSE
Cette flore est défunte où ton rêve s'entête — Viens respirer l'odeur des fraises mûrissantes, Viens : l'été te prendra, son haleine puissante Te soufflera son allégresse et sa santé
Ah ! quel sourire monte à ton front qui s'éclaire, Le jardin désormais ne peut plus t'arrêter —
Eh bien ! allons plus loin.
Allons vers la prairie où nous verrons la terre
Tressaillir toute fière Des beaux yeux que lui font les rus cœruléens -Et frémir aux baisers du soleil de juin.
LE POETE
O gouffre de verdure où l'été se recueille, Quel astre glorieux te verse ses clartés ! Le vent frais du matin froisse les chèvrefeuilles Qui retombent autour des arbres cadencés Et se roule parmi les avoines en fleurs.
Vois s'égarer au loin ces couples enlacés :
Etincelant, sous le soleil triomphateur,
Un peuple d'oiseaux d'or tourne autour de leurs têtes.
Muse, je suis enfin le dieu que tu souhaites
Et je puis m'endormir sur ta gorge fleurie.
LA MUSE
Ecoute donc les vers que chante la prairie.
34 CAMPAGNE rREMlKRE
Etendu dans les grandes herbes, Le front tout caressé de fleurs, Je regarde les moissonneurs Lier leurs sferbes.
Sous la lumière impérieuse de l'été, A l'ombre errante des ramures, Je me souviens d'avoir été Le grand soupir qu'exhale la nature
Aux jours où l'univers rêve d'éternité —
Dans les arbres incertains Le soleil qui va et vient Selon les frissons des feuilles Glisse aux mousses, risque un œil
Aux fentes des murs Et jette, nonchalamment, Des médailles d'or tremblant Sur les toits o^ris des masures.
RK\ERIES D'ÉTÉ 35
Depuis, je fus très vieux, ayant goûté Le poison lourd qui stagne aux coupes de néant Et la mort m'attirait avec son rire blanc...
Mais le soleil vainqueur m'a visité,
J'ai reconquis mon immortalité, J'entends chanter en moi tout un peuple d'enfants Et le rire des moissonneurs,
Tel un vin généreux, me réjouit le cœur —
Roulant des coquelicots
Et des capucines.
Les herbes comme des flots
Pressent ma poitrine, Le grand soleil merveilleux
Embrase la plaine :
Aussi loin que voient mes yeux
Voilà mon domaine.
Arôme ardent des fleurs sauvages :
Joie au travail, instinct d'amour, douceur de vivre,
Rythme des sèves méconnu Par la sagesse imbécile des livres.
Vous m'avez pris grelottant et tout nu Et vous m'avez refait à votre image —
La bonne terre a donné Sa chevelure de blés, Les sillons roux se reposent ; Aujourd'hui rentrons le grain Dans nos granges, et demain Nous irons cueillir des roses.
RÊviiRiF.s d'Été 37
L'été miraculeux règne sur la prairie,
L'heure brûle et frémit parmi les boutons d'or;
A peine si j'entends de vagues mélodies :
Le ruisseau qui chuchote et le vent qui s'endort.
Hier, on m'a parlé d'ambition, de gloire.
De l'envie aiguisant ses javelots dans l'ombre....
Que m'importe : je suis le peuple sans histoire.
Je vis toute ma vie heureuse, je dénombre
Mes trésors: les bouleaux d'argent pâle et les saules,
Vieillards gris que le ciel vêt d'azur et de feu ;
Leurs branches, par instants, me baisent les épaules.
Je les prends, je les palpe d'un doigt curieux
Et je crois caresser l'épiderme des dieux.
La campagne murmure et les fleurs me font signe, Les parfums, les rumeurs qui montent de la terre S'élargissent et vont joindre dans la lumière Les nuages plumeux et blancs comme des cygnes.
.^S CAMPAGNE PRE.MIKRF.
O splendeurs : c'est pour moi que la fête est donnée, C'est pour moi que le vent rêve dans les venelles, Si la terre palpite et si les fleurs pâmées Eclatent dans les prés comme des étincelles, C'est pour avoir ravi mon âme fraternelle.
Au tremblement sacré des ramures profondes, Cn vol blanc de colombes s'abat sur la route : Candeur où s'abolissent la haine et le doute Couvre-moi — j'ai conçu l'innocence du monde.
Le crépuscule calme et doux comme une aurore
Médite aux collines lointaines Et teint de pourpre fabukuse la fontaine Où l'eau tombe en chantant dans les vasques sonores.
L'âme étrange du vent émeut les arbres vagues
Et sème les chemins de pétales de roses :
C'est l'heure où mes pensers viennent comme des vagues
Se briser au mystère harmonieux des choses.
Tout éblouis de soir sanglant et de nuées,
Mes yeux las du soleil se détournent vers l'ombre
Qui se glisse, à pas sourds, dans le creux des vallées
Et se reposent aux fumées Eployant sur les toits des ailes d'oiseaux sombres.
C'est l'heure pacifique où les lampes s'allument — Menant des tombereaux et de lourds attelages, Ceux de la fenaison rentrent dans les villages Et leurs rires se mêlent au soir que parfument L'arôme des foins mûrs et l'odeur des labours.
Le silence s'est fait dans mon âme des jours : Elle dort — et l'été règne sur son sommeil
Ainsi qu'un magnifique amant — Elle songe et revoit sous le ciel éclatant Des paons d'or bleu s'épanouir au grand soleil.
Mais mon âme des nuits s'éveille alors, j'écoute, Parmi les arbres noirs et l'ombre de la route, Le murmure onduleux qu'elle épand sur la plainte Et que l'écho jaloux répète en soupirant Comme un chœur qui s'éteint et qu'on entend à peine.
Apaisement, amour et pardon des injures Pareils à des clartés illuminent mon âme : Elle vole, tranquille, elle est la Notre-Dame Que célèbre la paix de l'immense nature.
Est-ce elle qui, grandie au bord de l'horizon, Argenté tendrement la cime des bois sombres ?. Elle monte, elle plane en semant des rayons Et je la vois cueillir les étoiles sans nombre.
Plein de ruisseaux, de marjolaines et de nids, Le bois chante un cantique à ta gloire, ô Nature ; Le bruit des frondaisons se marie aux murmures Du vent brusque qui valse à travers les taillis.
Des rires de bouvreuils s'égrènent sous les branches, Le bois répond, puis fait silence et s'ensommeille ; Alors, près de la mare oîi des sources s'épanchent. Les chênes inclinés me parlent à l'oreille :
« Calmes comme des dieux et doux comme des pères, Nous savons les secrets de ton âme pensive Et nous te rappelons, pour que tu nous révères. L'innocente beauté des aubes primitives.
Des soupirs d'autrefois palpitent dans nos feuilles, L'Etre premier rythme nos gestes pacifiques Car nous sommes l'ancêtre auguste qui t'accueille, Pauvre rêveur enfui loin des villes iniques.
Rien, ni l'œil d'eau qui luit au bord du chemin creux^ Ni les pollens, ni le velours tendre des mousses, Ni les roucoulements des ramiers amoureux Ne sauraient apaiser la fièvre qui te pousse.
Mais nous que gonfle encor la sève de ta race, Nous te versons la paix et la sérénité. Nos rameaux fraternels t'étreignent quand tu passes. Et nous te révélons la Ë^loirc de l'été. »
Ainsi parlent, pour moi, les chênes vénérables... Leur feuillage se mire aux sources assoupies, Le bois chante, le vent sème des fleurs d'érables Et moi, dans l'ombre d'or qui me berce, j'oublie Mes luttes, les rancœurs de mes jours misérables Et l'étrange destin que me voulut la vie.
RKVERIES DE ri: 43
Malgré l'azur et la tiédeur de la saison,
Tu semblés triste, aujourd'hui, douce Muse ;
Le soleil t'importune et ton geste refuse
Cet œil d'or qui te guette aux trous des frondaisons. Quelqu'un est mort, dis-tu, dans la maison
Et le vent vagissant te rappelle ce deuil....
Par nos rosiers semant de pétales le seuil,
O mon enfant, je te veux consolée :
Que ton rêve s'attache aux roses balancées Ou suive cet oiseau qui chante dans les feuilles.
La terre est bonne aux pauvres morts : C'est elle qui leur rend la vie universelle, Ils se dispersent dans les fleurs et dans l'aurore Et leurs soupirs sont ceux des gramens et des prêles Qui bordent les ruisseaux sonores.
44 CAMPAGNE PREMlKRIi:
Ils sont l'odeur des tilleuls embaumés, Ils sont l'ardeur des juillets embrasés,
Ils sont la ruche d'abeilles....
Aubes d'argent, crépuscules vermeils
Leur ouvrent leurs reposoirs, Et quand tu redis, à l'écho des soirs,
L'hymne de tes jours heureux,
Ils descendent des ramées Pour remonter s'épanouir dans le ciel bleu Avec l'essaim tremblant des strophes étoilées.
Le Vagabond
L'ombre pleine d'odeurs et de brises errantes Caresse indolemment les pommiers étoiles Où, parmi les pollens aux pétales mêlés, Bruissent, par instants, des ailes palpitantes.
La campagne dormeuse soupire, la lune Effleure d'un rayon velouté les pervenches Et le tiède printemps qui règne sous les branches Baise toutes les fleurs qu'il entr'ouvre une à une.
Lasse d'avoir foulé la poudre du chemin, La tribu basanée au bord d'un ru s'arrête : Des hommes révoltés contre un âpre destin, Des enfants aux yeux frais et couleur du matin Et des femmes portant des clinquants sur leur tête.
Méprisant les taudis où les terriens s'abritent,
Contre le mur d'un clos que broutent des chevreuils
La tribu voyageuse a préparé son gîte :
Le talus gazonné suffit à leur orgueil,
Ils allument un feu de joncs secs et de thym
Et la soupe du soir glousse dans leurs marmites.
Puis, goûtant l'air sucré qu'embaument des sureaux, Ils s'asseyent autour de l'ancêtre songeur — Le vent faible s'attarde aux arbres incertains, L'ombre plane, et le ru chante dans les roseaux Un chant capricieux qu'ils reprennent en chœur.
L'EAU DU RU
« Fuir ! glisser en susurrant Par la campagne superbe.
Emporter la feuille et l'herbe Aux grands fleuves indolents....