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LE CHEVAL ECHAPPE

Bousculant le fermier qui s'effare et s'écrie.

Ivre de sèves bouillonnantes Et des parfums que Mai souffle dans l'écurie, Le cheval s'est enfui par la plaine éclatante.

Vers les prés sans clôture il galope, sa course Trace un sillon bordé d'une écume de fîeurs — Les rires du printemps ruissellent sur les sources Et la plaine palpite au rythme de son cœur.

Il bondit, il s'ébroue — et le voici pareil A quelque Pégase souverain :

Sa bouche libre du frein

Semble mâcher du soleil Et, dans le clair azur où tremblent des rayons, Son cri de liberté monte comme une flamme.

O grand cheval d'orgueil, gloire des étalons, Ta fanfare stridente se pâme

Et l'écho te renvoie en grêle hennissement Le sanglot d'amour des jeunes juments Qui t'offriront leurs flancs moirés d'aurore...

Tu frémis, ton galop cadencé tinte au loin, Plus loin, toujours plus loin, aux rudes pâturages Où le fouet et le joug ne régnent pas encore — Prends-moi, cheval, volons par delà les humains Qui s'agitent souillés des fanges coutumières : Ouvrant dans le ciel d'or des ailes de lumière. Nous forcerons la Muse au fond des bois sauvages.

LA MUSE CHANTE

La plus hetlc fille du inonde ne peut donner que ce qu'elle a.

Proverbe.

Ces fous qui s'en vont par la ville

Vendant le sceptre et le laurier

Te tendent le bandeau souillé

Que ceignirent des fronts serviles —

Je t'offre la coupe profonde

Où le sang des dieux bouillonna :

La plus belle fille du monde

Ne peut donner que ce qu'elle a.

Parmi les paillons scintillants

Et les musiques de la foire,

La ville au loin hurle sa gloire —

Voici les murmures du vent,

Le ciel doré, les prés frais, l'onde,

Les buissons qu'Avril étoila :

La plus belle fille du monde

Ne peut donner que ce qu'elle a.

CAMPAGNE PKEMI1.RI-:

Voici mes bois, mes clairières, Mes fleurs, mes ruisseaux assourdis Que le grand soleil de midi Couvre d'un manteau de lumière, Voici mes sœurs dansant des rondes Sous l'aulne et le magnolia :

La plus belle fille du monde Ne peut donner que ce qu'elle a.

Sur les lilas assoupis

L'ombre douce épand ses urnes :

Ecoute le chuchotis

Des brises nocturnes.

La lune nouvelle-née Sème d'or pâle l'espace.

Le ciel rêve, la rosée Imprègne les feuilles lasses.

La prairie au loin sommeille Sous un fin voile de brume.

Quelques étoiles s'allument Dans les profondeurs vermeilles.

LA MUSE CHANTE

Les lilas font un berceau Plein de formes indécises Qu'inquiète le sanglot

Palpitant des brises.

A peine un rayon dormant Pénètre l'ombre odorante Où bruit confusément Le chant des sèves montantes.

Le rythme lent des ramures Qui s'inclinent vers tes lèvres Te raconte la nature Et ses bonnes fièvres.

Tu pleures, ton cœur s'embrase, Tu te crois en paradis — Frère, garde cette extase Dans tes regards éblouis ....

Sous la lune merveilleuse

Qui les a parées, Vois se lever les années De ton enfance sonçreuse.

24 CAMPAGNE PREMIKRE

Tu les baises, tu les cueilles Et tu les assembles toutes — Ainsi fait aux chèvrefeuilles Le passant des routes.

Va, tu reviendras souvent,

Ame inapaisée, Chercher des enseignements Sous ces lilas murmurants Que baigne une ombre étoilée.

Sur le livre où tu t'endors Tombe un rayon de soleil — Vois : la campagne est pareille Au poème de l'aurore ;

Rose et verte et toute tendre, Chanteuse aux brises de Mai, Ne semble-t-elle te tendre Mille strophes en bouquets ? '

LA MUSE CHANTE

Contre les ronciers farouches, Parmi la sauge et le thym, La campagne, ce matin, A des fraises pour ta bouche.

La venelle sinueuse S'étoile de marjolaines, Des palombes roucouleuses Neigent au loin sur la plaine.

La viorne et l'aubépine Enlacent leurs bras fleuris, Des tintements de clarines S'égrènent par les pàtis.

Le coq claironne, les poules Caquettent, énamourées, Dans l'herbe tiède se roulent Des idylles effrontées.

Les lys rouges où se grisent Les abeilles butineuses Semblent des lèvres promises A tes lèvres amoureuses.

Le ruisseau qui s'enrolère

Ecume sur les cailloux,

En un creux, les lavandières

Frappent leur linge à grands coups.

Arrête-toi.... l'eau jaseuse Rythme tes vers murmurés Sous les sureaux cadencés Où tremble une ombre berceuse.

Sieds-toi : le rêve éclatant Qui bourdonne dans ta tête Revêt la nature en fête — Vivre est doux par ce printemps.

La rivière est une femme Langoureuse sous ses voiles ; Le soir lui tisse une trame De lune et d'étoiles.

LA MISE CHANTE

Les flots d'or sombre s'allongent Et se priment de désir :

La rivière fait le songe De t^aimer et de mourir.

Toi, couché sous les jasmins Qui parfument le rivage, Tu tends vers elle tes mains Pleines de roses sauvages.

Vois : une douce nacelle Glisse sur l'eau murmurante ; Va sur les flots, ton amante Pleure tout bas et t'appelle...

Menant la barque berceuse, Tu pars pour un grand voyage Et le cœur de l'amoureuse Palpite au sillage.

Jeunes filles qui passez

Portant des amphores,

Noirs tourbillons qui hurlez Sous les ponts sonores,

Jardins endormis, cités

Bruissantes dans la brume,

23 CAMPAGNE PREMIKRE

Soir rêveur au bord des eaux, Soir chanteur dans les roseaux,

Calme lune.

Astres clairs, soyez témoins :

La rivière emporte au loin Le Pauvre avec sa fortune.

Rêveries d'été

Tu pleures ? — Vois : In prairie est souriante.

Parsifal: acte m.

LE POETE

Le printemps expiré survit dans ma mémoire :

C'esit lui qui saigne encor sous les lilas flétris...

On dirait un enfant qu'épouvante le soir,

Il hésite, ses yeux aux regards indécis

Sont ceux d'un dieu banni qu'on ne rappelle pas

Sa blessure me vaut une douceur mortelle.

LA MUSE

L'odeur fade du sang se mêle Au parfum fané des lilas — Laisse l'enclos funèbre où s'attardent tes pas : L'été qui naît t'apporte une ferveur nouvelle.

LE POETE

Les colombes de mai s'envolent en exil Et les muguets légers qui tintaient en avril

N'osent plus refleurir...

5'ai peur de la prairie où tu veux me conduire.

LA MUSE

La prairie est vivace et saura te charmer,

Tu l'aimeras, mais, avant d'y entrer, ^ous irons au jardin qu'une treille enveloppe Voir s'ouvrir l'hcliante avec l'héliotrope.

LE POÈTE

'O le jardin d'hier paré de violettes !

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