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LE DIRE D'ARCADIE

Un soir d'astres en fleurs règne sur l'Arcadie Que reflète en rêvant la rivière sereine, Et les parfums épars de roses endormies Flottent parmi le calme immense de la plaine.

Les Vieux se sont assis au seuil heureux des cases Et devisent en regardant Les enfants qui s'essayent à des luttes, Les femmes sourient en extase A cause du susurrement Qui s'envole des flûtes Aux lèvres des éphèbes agiles Ainsi qu'un fol essaim d'abeilles ; Et les hommes prudents tressent des corbeilles Pour la vendange prochaine.

Le berger vient que suivent Pierre et Madeleine ; Us portent haut le chef du sphynx et l'arc vainqueur^ Et, fiers d'avoir dom.pté le mal et la douleur, Tous trois s'écrient :

Nous avons traversé la Forêt ennemie — Salut à ceux du pays d'Arcadie !

Autour du berger blanc les éphèbes accourent,

L'un l'embrasse et l'autre lui tend des fruits Et les enfants pressés autour de lui

Baisent ses ?nains tour à tour ; Les femmes rieuses fêtent Madeleine Et les hommes font boire une coupe de vin

A Pierre qui s'ébahit — £t le soir radieux illumine la plaine.

Mais zin "vieillard ;

Jacques Simple tu t'es racheté, le destin

Que te fit ton vouloir s'accomplit -Car tu as triomphé de l'ombre et du mensonge Et des prestiges et des songes Que la Forêt suscita sous tes pas.

•Or tout hier, embrasant l'horizon d'Arcadie J*Jous la vîmes se tordre aux flammes vengeresses Elle est morte la vieille ennemie Et elle ne ressuscitera pas.

JACQUES SIMPLE

O terre heureuse Où les astres sont doux ainsi que des caresses, Que de fois oubliant ma route douloureuse Je te vis te dresser au fond des cieux sans bornes !,

Vieillard, la lutte fut si sévère !... parfois Aprement pourchassé par les bêtes des bois Et par les mages moroses

J'ai défailli, j'ai renié mon âme, Et sans doute j'aurais péri si cette femme

Qui me suit ne m'avait défendu...

Et Pierre aussi qui fut honni, qui fut vendu,

Son bras me secourut en maints périls.

LE VIEILLARD

Souviens-toi : quand toutes choses étaient hostiles^ Tu leur partageas ton cœur et ton pain Et tu leur promis un meilleur demain —

Mon fils, c'est la loi juste et si tu fus sauvé,

C'est pour avoir connu la divine pitié.

JACQUES SIMPLE

O soir d'or clair, splendeur suprême, Onde qui ris en fuyant sous les saules, Rosiers penchés qui parez mes épaules

De pétales embaumés, Soyez témoins de ma félicité...

Vois-tu Pierre, vois-tu Madeleine, Comme palpite autour de vous toute la vie !

O Jacques, je suis enfi'.i un homme, j'oublie L'iniquité de jadis et la haine.

MADELEINE

Aujourd'hui j'ai nom : Joie humaine, Aime-moi : je me transfigure.

O merveilleuse aventure !

Quelle est cette vierge adolescente Dont le rire semble une grenade fleurie ?... Ses bras s'ouvrent vers moi, ses yeux me tentent Où je retrouve encor la beauté de la vie.

LE VIEILLARD

Unis des forts liens de l'éternel amour, Allez tous deux par la nuit étoilée :

Demain vous reviendrez près de nous quand le jour Dardera sur vos fronts ses flèches enflammées.... Ephèbes, entonnez l'hymne des seules noces.

LE MENETRIER

L'amant qu'une douce fièvre

Attire à tes lèvres Te prendra, vierge pâmée —

LE CHŒUR

O hymen, ô hyménée 1

LE MENETRIER

O vierge, sous les sureaux Bruissants d'oiseaux L'amant te tient enlacée —

LE CHŒUR

O hymen, ô hyménée !

LE MENETRIER

Un cri meurt sous la feuillée Toute frémissante..- L'amant rassure l'amante :

Une femme nous est née —

LE CHŒUR

O hymen, ô hyménée !

Le chant monte et s' é perd aux ramures charmées — L'amant cueille la bouche inquiète de l'amante : Frôlés des grands roseaux dormants , Ils vont dans l'ombre indolemment Au murmure amoureux d'un rythme d'harmonie

Et la rivière caressante Qu'un brouillard nuptial effleure de ses voiles, Chante la nuit, la lune pâle et les étoiles En Arcadie.

GUERMANTES, Août 1S94 — Octobre 1895.

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