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Campagnes d'Italie de 1848 et 1849

Dans la pensée de l’auteur, l’ouvrage dont nous donnons aujourd’hui la traduction, n’a aucune prétention politique : c’est un livre intime, ce que les Allemands appellent un livre de famille, dédié par le général Schœnhals à ses compagnons d’armes. 11 n’en est que plus intéressant et que plus précieux, pour nous. Nous y trouvons exposés, dans toute leur vivacité , les sentiments qui animent l’armée autrichienne. Au moment où va se juger le suprême procès de la question italienne, où le sang latin trop longtemps et trop durement comprimé , se soulève contre le sang slave et saxon, il nous a semblé curieux de faire connaître l’opinion que se font les masses en Allemagne ou plutôt que l’on fait aux masses au sujet de la domination autrichienne en Italie.

On retrouvera dans ce livre ce langage hautain et blessant auquel nous ont habitués dans ces derniers temps les journaux autrichiens. Quoique l’auteur de cet ouvrage soit un des officiers les plus distingués de l’armée autrichienne, autant comme homme du monde que comme savant militaire,

nous avons dû atténuer la vivacité de plusieurs passages, et nous ne doutons pas que dans ceux que nous avons laissés subsister le lecteur ne soit parfois offusqué. Ce défaut tient à l’organisation politique et sociale de l’Autriche. Seule de toutes les nations européennes — nous en exceptons la Russie où la société existe sur des bases particulières^ — l’Autriche a résisté au mouvement d’émancipation qui remua les peuples en 1815. Tous les gouvernements y ont sagement cédé ; la Prusse avait tenu bon jusqu’en 1 848, sa dernière résistance tomba devant cette révolution qui eut pour l’Allemagne une gravité bien plus grande que pour la France. L’Autriche reste donc aujourd’hui telle qu’était l’Europe avant 1789. On comprend qu’à cette époque, ayant à soutenir le choc de la France en Italie et en Allemagne, elle n’ait pas été en état de modifier son organisation politique; mais une fois la paix rétablie, ne pouvait-elle pas apporter dans son gouvernement les changements que réclament ses populations ? Ne devait-elle pas pré- \ oir qu’un jour ou l’autre on se donnerait par force ce qu’on n’aurait pu obtenir par des réclamations modérées ? Le premier résultat de cet entêtement a été la révolution qui en 1848 éclata simultanément à Vienne, à Milan, à Buda-Pest, à Prague. Ces soulèvements ont été réprimés d’une façon sanglante; mais cette répression a laissé d’amers souvenirs dans la population , et le jour est arrivé où la lutte va renaître plus désespérée et plus juste que jamais.

La discussion n’existe nulle jîart en Autriche : ni dans le gouvernement, ni dans les tribunaux, ni dans la presse ; la langue ne connaît pas ces formes adoucies, ces phrases habilement contournées qui permettent, sans blesser l’amour-propre des adversaires, d’exprimer telle ou telle opinion : ce langage parlementaire, qui est entré depuis longtemps dans les mœurs de l’Angleterre, et dont nous commençons à savoir nous servir. Au premier mot de réforme ou d’affranchissement, l’Autriche se répand en invectives contre les révolutionnaires , car elle pousse jusqu’au comique l’horreur de toute amélioration au profit des masses; cette fureur n’indique pas autre chose que le sentiment de sa faiblesse, qu’elle s’efforce de dissimuler sous un appareil formidable de paroles violentes et d’actes non moins violents; elle ignore sans doute quelle puissance un gouvernement fort peut tirer de l’assentiment populaire et du concours bien dirigé de la nation. Partant de ces principes, l’Autriche s’est donné d’office la mission de poursuivre la révolution en Italie, et s’est constituée gardienne du principe d’autorité absolue, le seul qu’elle comprenne. Nous ne croyons pas que l’idée principale de l’Autriche en Italie soit une idée d’envahissement ni de suprématie matérielle. Le véritable motif qui la conduit , c’est la haine et la terreur que lui inspire ce qu’elle comprend sous l’appellation vague de la révolution. Ce but serait louable, si elle savait ou voulait faire la distinction entre ceux qui demandent des réformes et ceux qui veulent la des-

traction. Rien n’aurait été plus facile à l’Autfiche que de s’agrandir en Italie, après les deux défaites successives de Charles-Albert, en 1848 et 1849; on sait, cependant, qu’elle se contenta de replacer les choses dans le statu quo anfà bellum ; dans l’état où se trouvait l’Europe en ce moment , elle aurait peut-être toléré bien des choses plutôt que de se jeter dans une guerre générale.

Que les vues du gouvernement autrichien soient sincères ou non, l’armée a accepté courageusement cette mission plus qu’ingrate, qui lui attire de la part de l’Italie la haine et la répulsion que les peuples méridionaux professent pour la police; — car, selon nous, les Autrichiens ne font pas en Italie autre chose que l’office de gendarmes.

A la tête de l’armée impériale, en Lombardie, se trouvaient, lorsqu’éclata la Révolution, trois hommes liés d’une étroite amitié, animés d’un égal dévouement à leur souverain; cette espèce de tri— nité se composait du feld-maréchal Radetzky et de ses deux aides de camp, le lieutenant feld-maréchal Hess et le lieutenant feld-maréchal Schœnhals. Il y a peu d’hommes dont la personnalité ait été plus dénaturée que celle de Radetzky ; les Italiens eux-mêmes ont reconnu l’extrême mansuétude du feld-maréchal. On l’a comparé au maréchal Bugeaud. C’était en effet la même bonhomie, la même familiarité à l’égard du soldat; l’armée autrichienne abonde en faits qui font pendant à l’histoire de la fameuse casquette du père Bugeaud. Radetzky était fier de ce parallèle; et de son côté Bugeaud exprimait

ses sympathies pour Radetzky lorsqu’il disait : « Si la guerre civile éclate en France, je n’ai qu’une ambition , c’est d’en être le Radetzky. » Il y a loin de là, on le voit, à l’espèce de Croquemitaine et d’Attila qu’on a si souvent présenté au public sous le nom du barbare Radetzky .

Hess et Schœnhals complétaient le feld-maréchal. Hess, petit, mince, réservé et silencieux, mais intrépide au moment de l’action, doué d’un coup d’œil rapide et infaillible ; Schœnhals, grand, élancé, d’un extérieur tout chevaleresque. Outre de grandes qualités militaires, Schœnhals possédait une éloquence pleine de verve, d’éclat et d’originalité. 11 savait faire vibrer dans le cœur du soldat, les sentiments de patriotisme et de dévouement à l’empereur, et ses proclamations, pleines de lyrisme et d’entraînement, peuvent supporter la comparaison avec ce que l’antiquité a de plus héroïque en ce genre. Dans son rapport général sur la guerre contre le Piémont, Radetzky l’appelait : « Cet homme singulier dont le rare génie sait élever à sa suprême puissance le sentiment d’honneur qui anime l’armée. »

Ou voit que le feld-maréchal lieutenant Schœnhals était dans les meilleures conditions pour décrire cette guerre de Lombardie, héroïque des deux côtés, abondante en étranges péripéties, en détails caractéristiques de l’esprit lombard. Sa nature hautaine et aristocratique lui inspire parfois d’admirables passages, surtout lorsqu’il gémit sur les malheurs de sa patrie, en proie à la révolution et à

la désorganisation. Son premier ou plutôt son unique sentiment, c’est la religion de son souverain. Pour lui, et pour l’armée autrichienne, tout se reporte à l’empereur. C’est là un puissant mobile, et l’empereur actuel, qui a exposé maintes fois sa vie sous les yeux de Radetzky et de l’armée, compte avec i'aison sur le dévouement de ses soldats.

On sait que la campagne de 1 848 est considérée, par les juges compétents, comme une des plus belles qu’ait vues la Lombardie. Radetzky se tira, avec une remarquable habileté, de la position fort dangereuse où il se trouvait au commencement de la guerre; la lecture de cet ouvrage, où toutes les manœuvres, toutes les marches, les moindres engagements sont scrupuleusement rapportés, le prouvera suffisamment. La campagne de 1 840 est toute différente de celle de 1848. Ici la rapidité fait place à la lenteur et à la temporisation. Radetzky est sûr de lui, sûr du succès et se sent en forces. Aussi ne dura-t-elle pas six jours. La comparaison entre les deux campagnes suffit pour montrer sous deux jours différents la variété des talents militaires de Radetzky.

Nous allons donner maintenant quelques détails indispensables sur l’organisation de l’armée autrichienne. L’armée autrichienne se compose de troupes allemandes proprement dites, troupes hongroises, troupes italiennes, et troupes des frontières, ces dernières connues chez nous sous le nom générique de Croates. Les troupes allemandes, hon-

groises et italiennes sont divisées en régiments distingués, non par des numéros, mais les noms de colonels propriétaires, dont bien peu sont colonels en exercice. Les troupes croates sont divisées en bataillons dits bataillons-frontières. Voilà pour l’infanterie de ligne. L’infanterie légère consiste en 25 bataillons de chasseurs et 1 régiment de chasseurs impériaux ou tyroliens. L’armement est à peu près le même que celui de nos chasseurs à pied, avec cette différence que la carabine est à balle forcée, ce qui complique l’équipement d’une baguette et d’un marteau destiné à enfoncer la balle. Les Hongrois fournissent cette excellente cavalerie, ces hussards dont toutes les puissances ont imité la tenue et l’équipement; les Polonais composent les régiments de uhlans; le reste de la cavalerie est allemand.

L’artillerie n’est pas divisée, comme chez nous, en artillerie à cheval, à pied et montée. Les hommes sont placés sur des espèces de caissons longitudinaux ou montés sur les chevaux même de l’attelage. Les pièces sont du calibre de 12 et de 6. L’artillerie autrichienne fait un grand emploi des fusées à la Congrève, et paraît s’cn trouver bien.

L’unité de bataille est, dans l’infanterie le bataillon, dans la cavalerie la réunion de deux escadrons appelée division. Chacune de ces unités est commandée par un major. Toutes les fois que le mot division s’applique à la réunion de deux escadrons, nous avons souligné ce mot, afin d’éviter toute confusion avec l’acception, commune chez

nous, qui comprend sous ce mot la masse des deux brigades.

Les officiers supérieurs se classent dans l’ordre suivant : feld-maréchaux , généraux de cavalerie ou feldzeugmeister (généraux d’artillerie), lieutenants feld-maréchaux, généraux-majors. Ces détails suffiront pour éviter toute confusion ou toute hésitation dans l’intelligence de ce livre.

Il est en outre indispensable de suivre attentivement sur la carte spéciale placée à la fin de ce volume, les mouvements de l’armée, la campagne de 1848 se composant en grande partie de manœuvres stratégiques, qui ne sont intelligibles qu’à la condition qu’on les suive sur le papier. Ce n’est pas la partie la moins intéressante de cette guerre; car on sait que la Lombardie est le plus beau champ de bataille que puisse rêver un chef d’armée ; ses rivières , dirigées toutes dans le même sens , du nord au sud, forment une suite de lignes de défense précieuses; la mémorable campagne de Bonaparte a fait de ce pays un sol pour ainsi dire classique , et qui attirera toujours invinciblement quiconque voudra se faire un titre de gloire militaire à la postérité. .

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