INTRODUCTION
Du pied des Alpes jusqu’aux rochers de Charybde et Scylla, de fabuleuse mémoire, s’étend un pays qu’on peut nommer avec raison le jardin de l’Europe. Le développement de ses côtes est immense. Depuis le chêne de l’Allemagne jusqu’au palmier de l’Orient, son heureux climat produit tous les biens de la terre. Des villes bien peuplées, défendues par des fortifications modernes ou par des murailles du moyen-Age, couvrent le pays. Par un triste privilège, cette terre paraît être le foyer et le champ de bataille des révolutions.
Une triple et souvent quadruple moisson y dédommage le laboureur de ses travaux, car malgré les plaisanteries des peuples du nord, on doit reconnaître que l’Italien est assidu et laborieux ; quand on a vu, comme nous, le paysan travailler son petit morceau de terre, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, exposé à ses rayons torrides, on sentira la fausseté du préjugé commun. Dans les grandes villes seulement, il y a des oisifs. Mais cela ne se trouve-t-il pas partout ?
Une belle race habite ce beau pays : race douée d'un
esprit plus fantaisiste que profond ; aussi l’Italie estelle le berceau des beaux arts. Les hommes de grand génie ne lui ont cependant pas manqué. Napoléon, quoique la France le revendique comme son fils, était Italien d’allures et de caractère ; le côté chevaleresque, si marqué chez les Français, lui manquait ; c’était un César romain, et non pas un homme de la race des Honri et des Louis.
L’Italie ne parle qu’une seule langue, mais variée d’une infinité do dialectes.
Jamais, à aucune époque, l’Italie n’a possédé l’unité politique ; jamais, même sous les Romains, qui la gouvernaient comme province conquise. Il no lui fallut rien moins qu’une guerre formidable pour faire obtenir à ses habitants le droit de cité, alors que ce droit ne procurait plus aucun avantage.
Le sort de l’Italie dépendait immédiatement de celui de Rome. L’Empire se divisa en empire d’Orient, en empire d’Occident. Un jour cette dernière portion de sa puissance s’écroula. Constantinople essaya de reconstituer la domination Romaine en Italie ; on fonda l'Exarchat ; mais la durée de cette combinaison fut courte, et son influence nulle. Les Hérules, les Goths, les Vandales, les Huns et après eux les Lombards vinrent se disputer la possession de l’Italie. Le pays fut secoué, ravagé, la ville éternelle prise d’assaut et ruinée. Il en resta à peine quelques débris pour relier l'antiquité à l’histoire moderne. Ce n’est qu’à partir de l’invasion de la Lombardie par Charlemagne que ce chaos de peuples commença à se débrouiller. l'eu après, la couronne Romaine passa aux souverains allemands, pour leur rester jusqu’à nos jours.
A cette époque il n’était pas question d’unité. Chacun, au contraire, tendait à s’isoler. Aucune ville ne voulait
ôlre soumise à une autre. Tout prince puissant était considéré comme l’ennemi commun. Un prince allemand tenta de rétablir la suprématie temporelle de Rome, mais ce n’était pas le sentiment de l’Italie; Othon mourut tout jeune au milieu de ses projets ; il avait été probablement empoisonné. La puissance spirituelle de la papauté ne pouvait laisser s’établir à côté d’elle la puissance temporelle d'un grand empire. C’est on voulant détruire cette résistance que s’épuisèrent nos plus grands guerriers, que périrent des millions d’ Allemands. Quel est l’Allemand qui, aujourd’hui encore, ne pense pas avec douleur aux malheurs de nos Hohenstaufen !
C’est à partir du jour oii la couronne des rois des Romains passa aux mains des souverains allemands, que commence cette connexité qui lie l’histoire des deux peuples. Depuis cette époque aucune commotion ne secoua l’Allemagne sans que l’Italie n’en fût ébranlée; aucun mouvement n’eut lieu en Italie sans que l’Allemagne n’en ressentît le contre-coup.
L’histoire de Rome n’est pas l’histoire do l'Italie. Rome s’élève seule et isolée au milieu de l’histoire des peuples. Mais ce dont tout Italien à le droit d’être fier, c’est que l’histoire du moyen-âge est presque tout italienne. A cette époque se développèrent les républiques de Venise, de Gênes, de Pise et de Florence, les familles des Scaliger à Vérone, et des Visconti à Milan.
Les aventuriers normands avaient fondé, à Naples, un puissant empire. Les Hohenstaufen continuèrent ce qu’avaient commencé les Normands, jusqu’à la mort du jeune Conradin. Cet assassinat fut la source des guerres sanglantes qui se sont prolongées jusqu’à nos jours, car il se relie à la domination autrichienne en Lombardie.
Les papes, les républiques et les nombreuses maisons princières, principalement les Médicis et les d’Ëste, relevèrent et protégèrent les sciences et les arts, que la barbarie avait détruits comme le reste. Aujourd’hui encore nos artistes vont étudier, en Italie, les modèles de cette belle époque, y épurer leur goût et enrichir leur imagination.
L’extinction de la maison d’Anjou à Naples et de celle des Visconti à Milan éveilla chez la France la pensée de s’immiscer dans les affaires d’Italie. L’histoire moderne commençait; l’Amérique était découverte. La maison de Habsbourg était montée sur le trône d’Espagne , et Charles-Quint réunissait, sur une même tête, à la couronne de l’empereur d’Allemagne et à celle de roi des Romains, la possession de l’Espagne, des Indes et de la Bourgogne. Le moyen-âge romantique de l'Italie était terminé.
Les prétentions de Charles-Quint à la succession de la branche d’Aragon de Naples et à la suzeraineté sur le Milanais amenèrent la guerre entre l’Espagne et la France. La bataille de Pavie décida en faveur de Charles-Quint. La ville éternelle fut assiégée et occupée par les troupes impériales, sous le commandement du connétable de Bourbon. L’Espagne était alors maîtresse de la Lombardie, de la Sardaigne, de Naples et de la Sicile. L’Italie ne fut pas heureuse sous cette domination. Des vice-rois, ignorant les besoins et les tendances des populations, gouvernaient d’après des ordres partis du sombre et triste Escurial.
La branche espagnole de la maison de Habsbourg ne fleurit pas longtemps. Une lutte sanglante s’engagea autour de sa riche succession, lutte à laquelle prit part
presque toute l’Europe, car déjà à cette époque la diplomatie avait reconnu la nécessité de l’équilibre européen.
Les talents militaires du prince Eugène de Savoie et do Malborough amenèrent l’orgueilleux Louis XIV à deux doigts de sa perte. L’immense empire espagnol, l'héritage de Charles-Quint fut partagé ; l'Autriche obtint la Bourgogne, la Lombardie, la Sardaigne et Naples; le Piémont eut la Sicile, qu’il échangea plus tard pour la Sardaigne ; la maison ducale de Savoie devint maison royale (1713).
Nous n’avons pas parlé jusqu’à présent de la Savoie, parce qu’elle ne joua, avant cotte époque, aucun rôle dans l’histoire de l’Italie.
Par sa valeur et ses talents politiques le duc de Savoie avait obtenu sa part dans le partage de la principauté du Piémont. Maître des passages qui conduisent de France en Italie, son allianco était d’une grande importance pour les deux puissances en présence, la France et l’Espagne.
Flatté tantôt par l’un, tantôt par l’autre de ces deux Etats, le Piémont sut admirablement tirer parti de sa situation géographique. Cependant ses sympathies le portaient vers le parti de l’Espagne, et l’Autriche, par suite, le considérait comme son allié naturel. C’est une position dangereuse pour un petit Etat de se trouver placé entre deux grandes puissances, dont il est la première victime, en cas d’une collision ; le Piémont donna un éclatant démenti à l’opinion commune : la clef des Alpes à la main, il sut contonir et séparer les deux champions. De môme que la Suisse doit la sécurité de son existence politique à sa position géographique, le Piémont tire sa force de la possession des Alpes. Il peut, comme cela eut lieu sous Napoléon, être anéanti un moment, mais il doit être nécessairement et fatalement reconstitué, car aucun des
partis engagés ne voudra le laisser entre les mains d’un
de ses compétiteurs. Ainsi, après la chute de Napoléon,
le Piémont, augmenté de la ville de Gênes, devint par
sa situation, sa constitution, la bravoure héréditaire de
ses chefs, la deuxième puissance d’Italie.
Sons le sage gouvernement de Marie-Thérèse, la Lombardie prespéra. A cette époque on laissait le gouvernement gouverner ; on n’avait pas encore établi le principe que quiconque paye cinq florins d’impôt a le droit de prendre sa part des affaires publiques. La Lombardie comptait parmi les provinces les plus fidèles de l’Empire; elle le prouva bien dans les années de troubles qui suivirent.
La France préparait sa grande Révolution ; la corruption de sa cour, la démoralisation des hautes classes, l’audace des philosophes avaient tout fait pour amener ce terrible mouvement, qui conduisit à l’échafaud le vertueux mais trop faible Louis XVI, une archiduchesse d’Autriche, et après eux la plus grande partie de la noblesse française, chassa la religion, et plaça sur l’autel chrétien la déesse de la Raison, représentée par une courtisane. Ce fut contre les principes posés par la Révolution que toute l’Europe se leva en armes. Abandonnée par la plupart de ses alliés, l’Autriche resta bientôt seule sur la brèche. Si elle ne fut pas toujours victorieuse, elle ne fut jamais complètement abattue.
Cependant l’éclatante étoile do Napoléon apparut à l’horizon politique. Je sais qu’il est douloureux à un Allemand de faire l’éloge de cet'homme. Mais, quoi qu’on puisse penser à son égard, il faut reconnaître que c’est lui qui combla le gouffre creusé par la Révolution, qui donna de sages lois à la France, et qui lui rendit son rang de
nation civilisée ; ce sont là des servicos qu’il rendit non pas seulement à la France, mais à l'humanité, et quo son immense orgueil ne doit pas faire oublier. Pendant que l’archiduc Charles battant, en 1796, deux armées ennemies, rétablissait l’intégrité du sol allemand, Bonaparte triomphait, en Italie, des généraux autrichiens.
La république de Venise s’éteignait d’elle -même; Napoléon mit ün à son existence politique, comme un voyageur pressé d’arriver à son but foule un ver de terre qui se rencontre sur son passage.
Obscurs avaient été les commencements de cette république, glorieuse son histoire, et misérable fut sa chute. La paix qui survint ne fut qu’un court armistice. Un fait bizarre se présente à ce moment : l’Autriche, en compensation de la Lombardie, obtenait l’ancienne république de Venise. Cet échange qui n’était que dérisoire, au point de vue économique — puisque l’Autriche perdait d’un môme coup ses riches provinces dos Pays-Bas — - , avait pour elle une grande importance, au point de vue stratégique. Elle conservait un pied en Italie, et gagnait une grande étendue de côtes qui reliaient ses possessions en ce pays au centre de l’Empire.
Napoléon uniquement préoccupé ]de ses conquêtes, fit peu pour le sort politique de l’Italie. Avec les débris des anciens Etats, on avait constitué des Etats libres, copiés sur la République française, Etats sans passé historique, sans cohésion, sans popularité, qui végétèrent quelques mois, quelques années au plus, et finirent par se dissoudre comme ils s’étaient formés.
Nous arrivons maintenant à la grande époque des guerres do conquête de Napoléon ; il ne rentre pas dans l’objet de ce livre d’en parler, ni même d’en donner une
légère esquisse. Aucun conquérant n’a poussé plus loin que Napoléon l’enivrement de la victoire. Sur les trônes des antiquos dynasties, il plaçait les membres de sa famille, qu’il remplaçait ou révoquait comme on fait des gouverneurs de provinces. Il réunissait à l’Empire français des territoires qu’en séparent toutes les lois de la nature.
De la Lombardie, de Venise et d’autres portions d’Etats il composa le royaume d’Italie, dont il se posa la couronne sur la tête, et qu’il fit gouverner par un vice-roi. Mais à la fin, le doigt de Dieu le toucha ; la plus puissante et la plus belle armée qu’un conquérant eût jamais réunie périt dans les glaces de la Russie. L’épée était brisée, le charme de l’invulnérabilité était rompu.
Alors les princes et les peuples se réveillèrent. Honteux d’une oppression intolérable, d’un abaissement méprisant, ils coururent aux armes; l’Autriche, infatigable à réunir de nouvelles armées, plaça son épée dans la balance : les plaines de Leipsig virent une de ces batailles qui décident du sort des peuples; le génie de Napoléon retrouva, pour défendre le sol français, les inspirations qui avaient fait sa gloire en 1796 ; mais ses efforts héroïques ne purent rien contre l’ouragan qui s’abattait sur la France : il tomba. Renonçant à son trône et à sa grandeur inouïe, il laissa l’Europe dans un chaos d’oh le congrès de Vienne fut chargé de la tirer.
Rétablir les Etats européens dans la position qu’ils occupaient avant les luttes gigantesques de l’Empire, c’était chose impossible. Le congrès de Vienne a-t-il rempli sa mission, ou a-t-il laissé ce soin à une autre génération? C’est ce qu’une plume plus compétente que la mienne pourra dire.
Le traité qui résulta des Congrès de Vienne rendit à l'Autriche la Lombardie qui, réunie au territoire de Venise, forma le royaume Lombard-Vénitien.
A peine l’Europe fut-elle remise des secousses de la terrible période qui venait de s’écouler, que les conséquences do la lutte se firent sentir. Los peuples réclamèrent en retour de leurs efforts et do leurs sacrifices les récompenses que les gouvernements leur avaient promises sans réfléchir à quoi ils s’engageaient. On attribuait à l’abus du pouvoir despotiquo, de l’absolutisme, tous les malheurs qu’avait soufferts le monde. La république n’était pas praticable ainsi que l'avait montré l’exemple de la France : mais avec une monarchie limitée, avec ce qu’on appelait le constitutionalisme, le bonheur des peuples devait être assuré; c’était chose convenue, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute ; la presse, délivrée de ses entraves, proclamait bruyamment ces principes et les répandait à profusion de manière qu’ils n’échappassent pas même aux esprits les plus bornés et les moins cultivés. C’est de cette époque que datent les sociétés qui, depuis la Vehme jusqu’à la Jeune Europe, ont fait l’effroi dos gouvernements. Il y a bien peu do différence entre une société secrète et une conspiration; l’histoire contemporaine l’a assez prouvé. Celte contagion se répandit avec une rapidité inouïe. Tous les États se remplirent de sociétés secrètes ; en Allemagne nous eûmes le Tugendbund, la Burschenschaft ; celle-ci se distingua par le meurtre do l’inoffensif Kotzebue. Le carbonarisme fleurit en Italie, surtout à Naples oü il trouvait de puissants auxiliaires dans la faiblesse du gouvernement et dans le mécontentement de l’armée. On peut mettre le Tugendbund sur la même ligne que le carbonarisme; nous savons que le but
— -fO-
des Stein et des Scharnhorst était différent de celui des Pepe et des Morelli ; mais la cause et les moyens étaient les mêmes.
L’Espagne ouvrit l’ère du constitutionalisme. Les cortès s’étaient donné une constitution qui annihilait presque entièrement la puissance royale. Ferdinand, rendu à la liberté, monarque de triste mémoire, ne voulut pas la reconnaître, et de ce moment commença la suite des sanglantes discordes qui ont rendu l’Espagne si malheureuse.
Louis XVIII revint d’exil avec une charte qu’il avait eu le temps do préparer dans sa retraite. Ayant étudié les côtés défectueux de la constitution anglaise, il avait cru y remédier dans la sienne, et donner à la France les institutions les plus parfaites; la suite montra comme il s’était trompé !
Une grande partie des Etats allemands suivirent cet exemple. Seules, la Prusse et l’Autriche restèrent immobiles, vraisemblablement parce quo les hommes d'Etat de ces deux pays ne pensaient pas qu’il fût avantageux de s’abandonner à l’entraînement du régime constitutionnel. Ces hommes n’ont-ils pas eu pour eux la sanction des événements ? Toutes ces constitutions ont-elles réussi à arrêter la marche de la Révolution ? Le constitutionalisme se fit enfin jour en Italie : co fut par Naples que commença le mouvement. L’armée formée par Murat n’avait aucun attachement pour le roi qu’on avait rétabli et qu’elle ne connaissait pas. Le carbonarisme, qui en Italie avait envahi toutes les classes, s’introduisit facilement dans l’armée. Un matin, un demi escadron de dragons, commandé par deux lieutenants, partit de Nola, marcha sur Avelino, et proclama une constitution pour laquelle toute l’armée se déclara, — à l’exception de la garde. Le gouvernement ne
fit aucune résistance, et ce fut ainsi que Naples devint un royaume constitutionnel. On avait choisi pour modèle la constitution espagnole. Mais lorsqu’il s’agit de publier cette constitution, aucun des meneurs n'en possédait le texte, et quelque temps se passa avant qu’on pût s’en procurer un exemplaire, et apprendre au peuple le bonheur qu’il venait de conquérir.
Cet événement, tout étrange qu’il fût, avait inquiété les cabinets européens. Un congrès se rassembla à Laybach, auquel fut appelé le roi de Naples. On résolut de marcher sur Naples. L’Autriche fut chargée de l’exécution. Un corps de 50,000 hommes, sous les ordres de Frimont, traversa l’Italie et arriva devant Naples. Pepe, cet incorrigible révolutionnaire qui commandait l’aile droite de l’armée napolitaine, fut battu et défait à Rieti parla brigade Geppert de la division Wallmoden; à la suite de ce combat, l’armée se débanda. Frimont entra à Naples sans autre résistance, et l’autorité royale fut rétablie.
Pendant que ces événements se passaient à Naples, une révolution militaire éclatait également en Piémont. Mais une partie de l’armée, sous le comte Latour, resta Adèle au roi ; elle se retira sur le Tessin pour donner la main aux Autrichiens qui occupaient la rive lombarde, sous le commandant de Bubna. Le roi abdiqua en faveur de son frère, et se retira à Nice.
En Lombardie les événements ne se montraient pas moins menaçants. On avait découvert une conspiration à la tête de laquelle se trouvait un comte Gonfalonieri, et qui avait pour but l’insurrection de la haute Italie. Bubna , quoiqu’il ne disposât que de forces restreintes, sut maintenir l’ordre à Milan. Puis il réunit secrètement tout ce qu’il lui restait de troupes disponibles, et courut sur
leTessin, opérer à Magneta la jonction avec l'armée royale de Latour; il battit les insurgés à Novare, et mit ainsi fin à un mouvement qui, s’il avait concordé avec celui de la Révolution de Naples, aurait certainement amené en Italie une levée de boucliers générale ; on n’a pas été assez reconnaissant à Bubna de ce service qu’il rendit à l’Autriche et à l’Europe.
L’Italie venait donc d’être pacifiée par les armes de l’Autriche; mais les sociétés secrètes avaient poussé de profondes racines; le carbonarisme, poursuivi et traqué, avait changé son nom, mais non pas son but. Il subsistait au moyen de souscriptions, enrôlait sans cesse de nouveaux adeptes et se recrutait dans toutes les classes de la société. Des membres, sans cesse en voyage, établissaient des relations avec les sociétés de la haute Italie et do l’étranger. Le champ de bataille avait changé; il n’était plus à Naples ni en Piémont : on avait choisi l'Italie centrale.
Depuis le grand-duc Léopold, le gouvernement toscan s’était fait remarquer par son libéralisme ; l’industrie avait prospéré et attiré une foule d’étrangers qui contribuaient à la richesse du pays. Le gouvernement resta sourd aux avertissements de l’Autriche qui lui conseillait de no pas se laisser entraîner dans cette voie ; aussi les sociétés secrètes ne manquèrent-elles pas de choisir la Toscane pour quartier général ; se sentant bientôt à l’étroit dans ce pays, elles gagnèrent les Etats-Romains, et do là s’étendirent dans toutes les directions.
L’Autriche s’était imposé la tâche de combattre l’envahissement des principes révolutionnaires. L’issue malheureuse des révolutions de Piémont et de Naples montra aux meneurs que leurs projets n’aboutiraient jamais tant
que l'Autriche aurait un pied en Italie. Le plan naturel des sociétés secrètes était donc de miner cette puissance et elles y travaillèrent avec une tactique, une persévérance, une prudence et une ruse à laquelle nous ne refuserions pas notre admiration si nous n’en avions pas flétri le Lut. Comme un ver qui ronge lentement la racine d'uno plante, la haine contre l’Autriche resta latente, quoique active, jusqu'au jour oh elle se montra et amena la guerre que nous allons raconter dans cet ouvrage.
Jusqu’en 1830 l'Italie resta tranquille; les gouvernements étaient sur leurs gardes ; et cette situation se serait sans doute maintenue si une nouvelle révolution éclatant à Paris n’avait renversé le trône des Bourbous de la branche aînée, et mis de nouveau en question la paix du monde. Après la France, les Pays-Bas et la Pologne se soulevèrent à leur tour. La Révolution de juillet devait trouver un écho en Italie ; cela était inévitable. Dans d’étroites vues d’économie l’Autriche avait commis la faute grave de réduire son armée en 1829. Lorsque la Révolution éclata à Paris, le général comte Frimont, commandant le royaume Lombard-Vénitien, se trouvait à Vienne oh il présidait une haute commission. Il courut en toute hôte à son poste, suivi d’un corps d’armée mobile, réuni à la hâte. Il trouva l’Italie déjà gravement troublée. De tous côtés l'insurrection se préparait. Mais le nom redouté de Frimont arrêta toutes les tentatives. Une étroite amitié unissait alors le cabinet piémontais et le cabinet autrichien. Loroi Charles-Félix vint lui-même en secret à Milan se concerter avec Frimont pour les mesures à prendre.
Cependant Louis-Philippe avait pris possession du trône de France, et avait arrêté avec une remarquable prudence l'élan de la révolution. Ne voulant s’engager ni contre
la Russie en soutenant les Polonais, ni contre l’Allemagne en soutenant l’Italio ou la Belgique, et redoutant de mêler les puissances à ses affaires intérieures, il proclama pour la France le principe de la non-intervention.
Comptant sur l’appui de la France, les insurrectionnistes s’étaient soulevés dans les Etats Romains. A Ferrare , où la garnison autrichienne se retira dans la citadelle, à Bologne, et enfin dans toutes les légations des soulèvements eurent lieu ; ils étaient conduits principalement par Mazzini qui commençait alors sa carrière révolutionnaire. Le gouvernement romain, faible, mal soutenu, et presque abanbonné par une armée démoralisée, fut bien vite renvorsé; la vacance du Saint-Siège qui se produisit à ce moment, acheva de transformer la position en véritable chaos ; la ville de Rome fut préservée de la Révolution, et couverte par la résistance que l’archevêque Ferretti opposa, à Riéti, contre une troupe révolutionnaire menée par Circognani. Le duc de Modène surprit à l’improvisto les conspirateurs : il saisit leur chef Ciro Ménotti et plusieurs autres meneurs; il jugea néanmoins prudent de se mettre avec ses troupes sous la protection de l’Autriche.
A Parme les troubles furent plus graves. Les troupes ducales, affaiblies par la trahison et la désertion, refusèrent de faire leur devoir. On essaya de retenir prisonnière la duchesse régnante, grande-duohesse Marie-Louise; mais sur les instances de Frimonl, on la laissa se retirer ; elle alla s’établir à Plaisance, sous la protection d’une garnison autrichienne.
Après tous cos succès, la Révolution voulut se donner une forme. Mais elle laissa voir qu’il n’y avait ni unité ni plan dans tous ces soulèvements. On imagina une république fédérative, avec une assemblée de députés des dif-
férentes villes, présidée par Mazzini. On commença à organiser une force armée dont le commandement était donné à un officier supérieur autrichien retraité, le feldmaréchal lieutenant Zucchi. Ce général était passé du service de France à celui d’Autriche ; il possédait quelque réputation comme militaire, mais s’était trouvé gravement compromis en 1821 : impliqué dans un procès de haute trahison, il avait été acquitté faute de preuves, et se trouvait à Milan lorsque éclata la révolution. Il quitta secrètement la ville, traversa le Pô, et se déclara ouvertement pour la révolution.
Malgré les efforts des sociétés secrètes, l’esprit public, dans le Lombard-Vénitien, n’était pas profondément perverti. Le gouvernement comptait dans toutes les classes de nombreux partisans. La portion aisée de la population craignait les troubles et la guerre, qui en eût été la conséquence inévitable ; aussi résulta-t-il do cela une espèce d’entente tacite, qui permit de rallier de nouvelles troupes avant que le mouvement révolutionnaire ne commençât.
Si le cabinet autrichien avait eu le moindre instant de doute ou d’indécision sur le parti à prendre dans co moment critique, touto objection devait tomber devant cette considération, qu’un plus long retard amènerait les conséquences les plus désastreuses. Sur ses instances répétées, Frimont reçut enfin des ordres précis. Le 4 février 1831, il arriva à Ferraro avec la divison Bentheim, et à San-Benedetto, sur le Pô, avec la divison Betsey. Quelques jours auparavant ce dernier général avait livré aux insurgés, près de Garpi, un petit combat, à la suite duquel ils s’étaient retirés sur Bologne. La marche des colonnes autrichiennes sur Bologne ne fut pas inquiétée et elles opérèrent leur jonction aux portes de cette ville. Fri-
mont, accompagné seulement de ses généraux-adjudants (aides-de-camp) et de quelques autres officiers, y arriva une demi-heure avant son avant-garde; il entra aussitôt dans la ville, dont les rues étaient pleines d’hommes armés, qui contemplaient, bouche béante, cet acte de témérité. Il terminait son rapport à l’Empereur sur l’occupation de Bologne , lorsque les hussards d’avant-garde arrivèrent au galop à la porte de l’hôtel qu’il occupait.
Frimont, après avoir assuré la marche ultérieure de ses troupes, rentra à Milan où le rappelaient la situation inquiétante du Piémont, et quelques symptômes de désordres qui commençaient à éclater dans le royaume Lombard-Vénitien. Les deux divisions réunies de Bentheim et do Retsey, formant un corps d’armée sous le feldzeugmeister Geppert, continuèrent leur marche sur Ancône, à la poursuite du corps principal des insurgés commandés par Zucchi ; les autrichiens les attaquèrent près de Rimini et les dispersèrent. Un demi escadron des hussards de Lichtenstein, sous les ordres du général do cavalerie prince Charles de Lichtenstein, se jeta sur un carré d’insurgés et le dispersa ; mais comme les portes de Rimini étaient fermées, les hussards durent se replier, et eurent à essuyer un feu violent de la part de l’infanterie ennemie retranchée dans les fossés de la route ; plusieurs soldats et un officier furent tués; d’autres furent blessés, et parmi ces derniers le prince de Lichtenstein, que cette blessure a rendu pour toujours impropre au service. Maintenant on n’avait plus qu’à marcher en avant ; les bandes d’insurgés se dissipaient. Les chefs de la révolution s’enfuireut à Ancône où ils s’embarquèrent sur un bâtiment de commerce, portant le pavillon papal ; mais un brick autrichien les saisit et les ramena au port.
Tous ceux qui n'étaient pas autrichiens furent relâchés dans la suite.
Lorsque le corps d’armée commandé par Circognani, qui se trouvait devaut Riéti, reçut la nouvelle de ces événements, et vit ses derrières menacés par les troupes autrichiennes, il se réfugia dans la montagne; Circognani prit la fuite.
Ainsi l’Italie avait été sauvée par les armes de l'Autriche des horreurs d’une sanglante révolution, le siège de Saint- Pierre raffermi ; nous verrons plus tard comment l’Autriche fut récompensée de ses services.
Une des suites naturelles de ces événements fut l’expatriation d’une foule de révolutionnaires, qui se dirigèrent presque tous vers la France, toute pleine de l’enthousiasme des journées de Juillet; ils se réunirent aux réfugiés de tous les pays, principalement aux Polonais, et organisèrent ce système d’agitation qui éclata en 1 848, et faillit amener l’anéantissement de la bourgeoisie et de la propriété. Le plus remarquable do ces réfugiés est, sans contredit, le génois Mazzini, dont nous avons déjà parlé, homme auquel on doit reconnaître un grand talent, et qui a étudié et compris Machiavel.
Quoique Louis-Philippe fît tout pour s’affermir sur le trône de France et se débarrasser de tout ce qui le rattachait à la révolution, il n’en restait pas moins un fils de la révolution, et un intrus au milieu des souverains de l’Europe. Aussi la mauvaise volonté et la défiance des cabinets fut grande envers lui. L’Europe, éclairée par l’expérience des dernières années, prit ses précautions. L’Autriche rassembla en Italie une armée qui se monta bientôt à 120,000 hommes.
Frimont, qui depuis 1815 commandait les forces autri-
chiennes en Italie, fut appelé à Vienne, pour y prendre le portefeuille de la guerre, et fut remplacé par le général de cavalerie comte Radetzky. Lo nom de cet homme a acquis, dans ces derniers temps, une trop grande célébrité pour que nous ne consacrions pas ici quelques mots à sa personne, avant de raconter ses actions.
Par une fortune singulière, à un âge où les grands capitaines payent leur tribut à la vieillesse, et ne donnent plus que les faibles rayons d’un soleil couchant, à quatrevingt-un ans , Radetzky remplissait avec une étonnante activité les devoirs de sa haute position. Surpris au milieu de son repos par la révolution de 1848, abandonné par son gouvernement au moment où il avait besoin d’aide, luttant à la tôte d’une faible armée contre la trahison et la pusillanimité, sans argent, sans ressources, il triompha de l’Italie soulevée. Lui et son armée furent la base sur laquelle se rétablit le trône ébranlé de l'Empereur : In deinem lager ist OEsterreich , dans ton camp est l’Autriche, lui dit le poète. Dans la dernière guerre contre les Turcs nous voyons déjà Radetzky : il est partout où se trouve le danger. Dans les campagnes de 1814 et 1815, il faisait partie des armées alliées en qualité de généralquartier-maître.
Radetzky avait soixante ans, l’âge où les hommes aspirent au repos, lorsqu’il fut investi du commandement de l’armée en Italie. A toute la force corporelle d’un jeuno homme, il joignait une activité infatigable, une fraîcheur d’esprit, une rapidité d’intuition qui excluaient chez lui toute lenteur, toute temporisation. Il connaissait le côté faible et le côté fort de la domination autrichienne ; il travailla sans cesse à corriger le premier, et à maintenir le second ; à travers tous les obstacles et toutes les résis-
lances, il poursuivit son but. Un des grands services qu’il ait rendus pendant la période pacifique de son gouvernement, c’est sans contredit la fortification de Vérone ; et il eut le rare bonheur de recueillir lui-môme les fruits de cette entreprise, dont ses théories avaient prévu les |immenses avantages. C’est à Vérone qu’il réunit et réorganisa ses troupes dispersées ; c’est de là qu’il tomba sur Charles-Albert, et qu’il reconquit l'Italie. Comme les légions sortaient des portes de Rome, les régiments autrichiens sortaient des portes de Vérone pour aller vaincre la Révolution. Vérone fut le centre de gravité de la domination autrichienne.
En Piémont la branche aînée était éteinte, et Charles- Albert était monté sur le trône en sa qualité de prince de Carignan (1831). Devenu roi, il s’efforça de faire oublier la part qu’il avait prise aux événements de 1821. Il avait suivi, en 1823, comme volontaire, la campagne des Français en Espagne. Il s’était distingué à la prise du Trocadero ; l’armée française lui avait décerné, comme récompense, les épaulettes de grenadier, l’Autriche lui avait envoyé son ordre de Marie-Thérèse.
L’avénement de Charles-Albert n’altéra pas le moins du monde les relations amicales des cabinets de Vienne et de Turin; ils parurent, au contraire, s’en affermir davantage. A cette époque l’Europe effrayée par la révolution de Juillet, se croyait menacée d’une guerre universelle. On prenait partout des mesures de précaution. L’entente qui existait entre les deux cabinets fut cimentée par un traité. Sans prétendre deviner la politique des deux cabinets, nous ne croyons pa3 cependant nous tromper en affirmant que ce traité assurait à Charles-Albert le commandement d’une armée Austro-Piémontaise, en cas de guerre entre
la France et l’Autriche. Radetzky aurait été sous ses ordres et lui aurait servi de conseil pour les opérations militaires.
Le feld-maréchal accepta sans objection cetto position secondaire, et poussa la délicatesse jusqu'à donner au beau et brave régiment de hussards qui jusqu’alors avait porté son nom, celui du roi de Sardaigne. Par contre, le roi lui envoya tous ses ordres. C’était un échange d’attentions et de bons procédés qui ne laissaient aucun doute sur l’union existant entre les deux Etats. Aux exercices militaires annuels des troupes autrichiennes, se rendaient une foule d’officiers piémontais, envoyés par le roi, et reçus par le maréchal avec une cordialité tout amicale. Le maréchal alla lui-même, plusieurs fois, à Turin, oit il fut reçu avec distinction. En voyant toutes ces démonstrations, on n’aurait pu guère se douter de ce qui devait arriver en 1848. Cette alliance garantissait la paix de l'Italie : si le Piémont était resté fidèle à sa foi, Charles-Albert serait mort sur son trône, au lieu d’aller finir ses tristes jours loin des siens, dans l’exil. Quel exemple terrible I...
Et maintenant examinons la situation du royaume Lombard-Vénitien, et voyons s’il contenait les éléments des troubles qui l’ensanglantèrent en 1848. Cet examen nous paraît d'autant plus nécessaire que de tous côtés la presse étrangère, sans en excepter la presse allemande, a décrit, de la façon la plus malveillante et la plus injuste, la situation intérieure du royaume. Celui qui lisait ces écrits sans connaître par lui-même l’Italie, pouvait croire que l’Autriche avait replongé ce pays dans la plus profonde barbarie. Nous avons vu l’Italie et ses villes lorsqu’elles passèrent des mains des Français dans celles de l’Autriche, et nous pouvons assurer que nous n’avons rien à nous
reprocher. Nous ne nous aveuglons pas sur les fautes du gouvernement autrichien, et nous les ferons ressortir dans l’occasion ; mais nous maintenons que l’Italie a atteint, sous la domination autrichienne, un degré de prospérité qu’elle n’avait jamais connu jusqu’alors. C’est sous les autrichiens qu’elle amassa l'argent qui soudoya, non-seulement la révolution italienne, mais encore celle de Vienne. On savait d’avance à Milan ce qui devait se passer à Vienne , et nous-même nous apprîmes d’un Italien l’insurrection du 1 5 mars, douze heures avant que la nouvelle officielle ne fût parvenue aux autorités.
Lorsque Napoléon construisit la route du Simplon, l’univers fut rempli d’admiration pour cette œuvre de géant. La route du Splügen, ouvrage de l’Autriche, peut se mettre sur la même ligne que le monument de la hardiesse et de la puissance de Napoléon. Sous la domination autrichienne Milan devint une des plus brillantes et des plus riches villes do l’Europe. Venise, la fière cité des lagunes, tombait en ruines lorsqu’elle devint autrichienne. L’Empereur déclara son port franc, ses palais dépréciés trouvèrent des acheteurs, ses fundamenti se relevèrent ; elle commençait à renaître, lorsque sa révolution insensée vint détruire cette brillante régénération ; Venise s’est montrée bien ingrate envers l’Autriche ; à peine le remarquable ouvrage du pont sur les lagunes était-il achevé, qu’il fut renversé par la population dans l’intérêt de laquelle il avait été construit.
L’Autriche n’a pas introduit son papier-monnaie en Italie; ce pays a conservé sa monnaie d’or et d’argent, et est resté à l’abri des fluctuations qui désolent le commerce des autres provinces de l’Empire.
Pour l’Italie on a modifié les lois de la conscription.
Tandis quo l'Allemand reste quatorze ans au service, et se trouve encore après ce temps placé dans la réserve, l’Italien ne sert que huit ans. Quel est le plus favorisé?
Pendant le court espace que dura la République Cisalpine toutes les anciennes institutions avaient été détruites. Le système féodal, avec ses conséquences, avait été aboli, les couvents vidés, les richesses du clergé disséminées. Rien ne subsistait de l’ancien régime, si ce n’est la distribution de la propriété foncière, qui n’est nulle part, excepté peut-être en Irlande, partagée d’une façon plus disproportionnée. La propriété concentrée entre les mains de la noblesse et des possidenti leur assurait partout l’influence. Les coloni, que nous appellerons paysans , faute de mot correspondant, restèrent aussi pauvres qu’au para vant. Napoléon avait donné à l'Italie le code civil français ; c’est dans cet état que l’Italie changea de maître. L’Autriche ne changea que peu ou rien à cette administration. Elle remplaça le code Napoléon par son propre code ; de l’aveu même d’Italiens éclairés, le code français était trop doux pour le pays : l’expérience l’avait du reste démontré.
De tous les reproches qu’on a faits à l’Autriche, il n’en est pas de plus invraisemblable, de moins fondé, que de dire qu'elle a cherché à anéantir ou à affaiblir la nationalité italienne. Ces allures ne sont dans le caractère ni du gouvernement ni du peuple autrichien. La langue employée partout est la langue italienne, depuis le cabinet du vice-roi jusque chez les commissaires de districts, depuis le président du sénat suprême de justice jusqu’au simple prétoire. Tout employé allemand qui veut servir en Italie doit savoir l’italien. A peu d’exceptions près, toutes les fonctions municipales et judiciaires étaient occupées par des Italiens, dont bien peu connaissent la langue alle-
mande. On a souvent prétendu qu’un Italien ne pouvait parvenir aux degrés élevés delà hiérarchie administrative ; cela est faux et sans fondement, l’almanach officiel est là pour le prouver. Ceux qui savent le peu de goût des hautes classes italiennes pour ce qu’on appelle les services publics, et le peu de penchant qu'elles ont pour les études sérieuses, comprennent que l’Autriche ne peut prendre dans la noblesse du pays ni ses gouverneurs, ni scs présidents de tribunaux, ni ses généraux. Qu’on parcoure les registres d’inscription des x universités do Pavie et de Padoue, et l’on verra si l’on y trouve un seul nom connu. Ce n’est pas au théâtre ou au café que se forment des hommes d’Etat, et les graves études de l'administration et du droit ne font pas l’affaire des Italiens riches. Nous ne leur en faisons pas un reproche, mais il ne faut pas non plus accuser l’Etat de partialité et d’abandon à l'égard des Italiens.
A la tête du royaume Lombard-Vénitien est placé un vice-roi dont les pouvoirs sont limités et ne s’étendent ni à la justice, ni à la direction militaire. Le royaume jouit d'une indépendance nationale et administrative aussi étendue qu’elle peut l’être sans nuire à la centralisation monarchique. Il n’était certes pas aussi libre sous la domination française, alors que ses ministres n’étaient que des commissaires français, qui recevaient toutes leurs instructions de Paris. L'Empereur, en plaçant sur sa tête la couronne de for, a reconnu l’existence indépendante de la Lombardie. Ce couronnement a consacré le droit à une nationalité et l’Autriche n’y a jamais porté atteinte.
Le royaume est partagé en deux gouvernements, dont l’un a son siège à Milan, l’autre à Venise. Ces gouvernements se divisent en provinces ou délégations, et celles-ci
se subdivisent en districts. Le pays est bien gouverné quoique la bureaucratie y soit trop développée. Nous ne voulons pas ici dire son mot à la bureaucratie ; nous savons que, si elle n’est pas maintenue par une main ferme, elle peut devenir la plaie d’un pays, mais elle a du moins sur d’autres systèmes l’avantage de la stabilité.
La justice est organisée en Italie avec beaucoup d’unité. Nous ne connaissons pas un seul cas où le monarque ait entravé l’application des principes sacrés de la loi. C’est là une puissance devant laquelle l’Empereur lui-même incline la tête. En Italie, où il ne reste aucune trace de féodalité, la justice est facile à organiser. A la tête de l’organisation judiciaire so trouve le sénat suprême de justice, puis les cours d’appel, les tribunaux de première instance et les prétoires. Il n’y a pas de débats oraux, pas de plaidoieries bruyantes; mais la défense écrite est libre, la justice rendue avec impartialité par des juges incorruptibles. Il n’existe pas de tribunaux privilégiés ni spéciaux : tout le monde est égal devant la loi.
Les congrégations centrales, composées de députés de la noblesse et de la bourgeoisie, tiennent la place de nos états provinciaux. Ces congrégations n’ont rien de commun avec les assemblées modernes; elles n’ont pas de tribunes, mais elles ont le droit de discuter librement, et le devoir d’éclairer le monarque sur les vœux et les besoins des populations. Nous doutons qu’elles aient jamais rempli cette mission. Ce n’est que lorsque la révolution fit sentir ses commotions, qu’elles élevèrent la voix ; mais ce n’était plus alors la voix du devoir et de la sincérité ; c’était le cri de l’émeute, qui ne voulait pas rester en arrière de l’exemple donné par les collègues de l’Allemagne.
La dureté et la cruauté n’ont jamais été dans l’esprit du
gouvernement autrichien. Avant la révolution et pendant l’armistice, les journaux de Toscane, de Rome et de Piémont retentissaient de cris d'horreur au sujet de la barbarie de l’Autriche et de ses serviteurs. Il n’y avait pas d’infamie dont on n’accusàtlefeld-maréchal Radetzky, lui, incapable de faire du mal à un enfant. Les tribunaux militaires condamnèrent quelques embaucheurs qui cherchaient à détourner le soldat de ses devoirs, quelques voleurs de grands chemins; mais l’Autriche n’a pas versé une goutte de sang italien pour cause politique. Après la capitulation de Milan, on laissa, à tous les individus compromis, vingt-quatre heures pour s’éloigner. Si la soif du sang ou le désir de la vengeance avaient pu trouver place dans le cœur de Radetzky, il lui aurait été facile de satisfaire ces passions.
On ne loge pas dans des palais, avec toutes les douceurs do la vie, des traîtres condamnés à mort, puis graciés. Chacun le sait. Nous avons cependant vu de ces hommes qui avaient rempli le monde de leurs plaintes mensongères, mourir tranquillement dans le lit de leurs ancêtres au milieu de leur famille et de leurs richesses, que l’Autriche leur avait rendues. Voilà la cruauté de l'Autriche, à laquelle l’étranger a cru si débonnairement.
Il nous sera plus difficile de réfuter les arguments qu'on a élevés pontre la police et la censure autrichiennes. Nous savons qu’à une époque comme la nôtre, il n’est pas possible à un Etat de se passer de police ; mais le devoir du gouvernement est de la rendre le moins vexatoire possible, car rien n’est plus odieux que cette entrave perpétuelle à la liberté individuelle, ce contrôle incessant des actes les plus innocents de la vie. Jamais la police n’a empêché une révolution ; et en dégénérant en persécution
elle en a souvent produit. Malgré les rigueurs relatives aux passeports, des centaines de professeurs en barricades pénétrèrent à Vienne et à Milan. La police connaissait les noms des meneurs — principalement à Milan ; — un seul a-t-il été arrêté? Alors' pourquoi tant d’argent dépensé annuellement pour ce service?
Il y a autant à dire à l'égard de la censure. On ne nous accusera certainement pas de nous faire le panégyriste de la liberté illimitée de la presse. Nous savons que tous les malheurs de notre époque peuvent se rapporter à cette cause ; mais nous devons avouer que le gouvernement aurait obtenu davantage avec plus de tolérance et une observation plus libérale des lois de la presse, que par les moyens qu’il employa. En outre, la censure était souvent exercée par des employés qui ne connaissaient ni le contenu, ni môme la langue de l'ouvrage soumis à leur examen, ce qui donna souvent lieu à des malentendus comiques, mais qui n’en étaient pas moins vexatoirespour ceux qu’ils atteignaient. Mais tout en admettant comme fondées les plaintes do l'Italien à l’endroit de la police et de la censure, il est injuste lorsqu’il se prétend plus opprimé qu'aucun autre peuple ; ces deux fardeaux pèsent également et dans les mêmes proportions sur toute la monarchie : c’est la conséquence d’un système gouvernemental qui craint toujours le danger, et qui cherche à le prévenir par ces deux moyens ; mais dès que le moment de frapper est venu, l’action de la police cesse : elle est paralysée par l’autorité militaire et le premier boulet fait sauter toute sa paperasserie. Nous devons cependant dire, à la décharge de la police, qu’elle a toujours agi en Italie avec beaucoup de ménagements, et qu’elle n'a jamais déployé ses rigueurs que dans les cas extrêmes.
Mais reprenons la suite des événements. Louis-Philippe s'affermissait de plus en plus. Sa dynastie semblait avoir pris racine sur le trône de France. La confiance renaissait. Les cabinets commençaient à déposer les armes. La puissante armée que l’Autriche avait réunie en Italie fut désorganisée. Nous nous inclinons devant des considérations d’économie ; mais lorsque cette économie va si loin et se produit dans des circonstances telles que celles de ce moment, elle est ruineuse au lieu d’étre productive. Tandis qu’on dépensait de grosses sommes pour les travaux publics, qu’on ne refusait rien pour l’établissement des chemins de fer, on n’accordait rien ou presque rien pour les travaux de défense de l’empire, surtout en Italie. Ce n’est qu’à sa ténacité que le feld-maréchal dut de continuer les travaux de fortification do Vérone. A ses pressantes réclamations on répondait que ce ne serait là qu’une place de moment ; place de moment, soit; mais quel moment que celui oh le feld-maréchal y rassembla ses troupes disséminées, et jura d’étouffer la révolution ou de s’ensevelir lui et ses soldats sous les ruines de Vérone !
Quoique la continuation des relations amicales entre les cabinets de Turin et de Vienne parût assurer la tranquillité de la haute Italie, et que l’énergique participation de l’Autriche aux affaires de la Toscane et de Rome fît croire au calme de l’Italie centrale, le feld-maréchal, guidé comme par un pressentiment instinctif ne cessait, par mille améliorations, de préparer son armée à une guerre possible. Il organisa un système pratique de manœuvres de campagne, et apporta des modifications dans les instructions concernant les différentes armes. Il s’attira souvent des reproches de Vienne ; il eut souvent à lutter contre les employés civils ; mais cela ne dérangeait pas
son plan : il changeait la forme, mais n’en revenait pas moins à son but, qu’il poursuivait avec une immuable persistance. L’armée sachant qu’il voulait son bien et sa gloire, l’aimait et se soumettait volontiers à ce surcroît de travaux. Du reste, il savait alléger le poids du sacrifice qu’il lui demandait ; ses allures affables, bien différentes de cette raideur qui blesse le soldat, lui gagnaient tous les cœurs, même ceux de ses ennemis.
En 1838, l’empereur Ferdinand vint en Italie, et reçut dans le Dôme do Milan la couronne de for des rois lombards. Il distribua un grand nombre de marques de distinction, décréta une amnistie, et on put croire un instant que cette reconnaissance de la nationalité Italienne amènerait une amélioration dans l'esprit public, un rapprochement entre les deux races. Pour un observateur il était facile de reconnaître que toutes ces réjouissances, toutes ces démonstrations n’étaient qu’un masque, sous lequel l’Italie cachait ses projets ; mais le plan n’était pas encore mûr; le réseau qui réunissait les chefs des sociétés des différents pays n’était pas assez solide : il fallait que la dynastie de Juillet fût renversée avant qu’on osât éclater. Les dernières fumées des fêtes du couronnement s’étaient, à peine dissipées, l’empereur n’avait pas quitté l’Italie, que l’ancien esprit reparaissait, d’autant plus amer, d’autant plus hostile.
Le goût de la société intime, telle que l’aime l’Allemand, n’est pas dans le caractère de l’Italien. Celui-ci préfère la vie extérieure. Nous ne voulons pas par là faire un reproche au cœur des Italiens ; ils ont des vertus domestiques qui font honneur à leur caractère ; ils sont bons pères de famille, les rapports entre maîtres et serviteurs ont quelque chose de patriarchal : il y a des maisons où les do-
mestiques se succèdent de génération en génération, et sont pour ainsi dire alliés à la famille. Cependant l’Italien n’ouvre pas volontiers sa maison aux étrangers, èt n’aime pas à être troublé dans son intérieur. Le climat influe beaucoup sur les mœurs d’un peuple. La douceur et la beauté du ciel poussent l’Italien à sortir de chez lui, tandis que le triste ciel septentrional force l’homme du Nord à s’enfermer dans sa chambre. Cette différence de mœurs est peut-être une des causes qui, en empêchant les deux races de se fréquenter, maintiennent l’antipathie qui les divise. L’incompatibilité se ût sentir avec plus de force que jamais quelque temps après le couronnement. Les petites sociétés secrètes qui étaient restées isolées jusquelà se fusionnèrent : on remarqua une certaine inquiétude dans l’esprit du peuple ; il n’échappait pas aux observateurs attentifs que l’agitation politique suivait une direction nouvelle , et que cet esprit prenait une extension inconnue jusqu’alors. Il était évident que cette situation ne pouvait durer, et devait aboutir à un éclat ; comment le poison s’était-il répandu dans la société, dans toutes les classes? C'était un secret pour nous, et ceux même qui le propageaient n’ont pas pu s’en bien rendre compte. Mazzini, le grand prêtre de la révolution, comprit que les mouvements isolés et partiels n’auraient jamais aucune chance de succès, parce que l’Autriche saurait toujours les prévenir et les réprimer. Il changea alors complètement de tactique : en proposant la réunion de tous les Etats Italiens sous une seule main, ou une forme quelconque de gouvernement analogue , il était évident que l'Italie réunirait ses efforts contre l’Autriche seule. Pour l’exécution de ce projet grandiose, que nous ne devons attribuer qu’à Mazzini, il fallait du temps, de l’argent et
une occasion. L’argent fut fourni par l’aristocratie lombarde; l’occasion fut la chute de Louis-Philippe.
Il y avait alors, en 1848, deux partis politiques en Italie, tendant tous deux, mais par des moyens bien différents à l’affranchissement, à l'unité du pays. A la tête de l’un se trouvait l’abbé Gioberti , utopiste qui voulait une sorte de confédération avec le pape au sommet; l’autre beaucoup plus pratique, avait Mazzini pour chef. Son système était simple : il voulait la destruction de tous les gouvernements , à leur place une puissante république ; il comptait sur la force et la grandeur des souvenirs .pour restaurer la République romaine. Du reste, il laissait le champ libre à Gioberti et à ses rêveries ; il voyait les gouvernements se prendre aux projets de ce dernier, et se donner ainsi à la révolution. Nous verrons, dans le cours de ce récit, comment y tombèrent le pape et le grand-duc de Toscane. Mazzini était en relations intimes avec les démocrates de tous les pays , et ses plus intimes amis étaient postés à Pesth, à Prague, à Vienne, à Berlin, comme à Paris et à Londres. Il commençait à devenir une puissance. Le rôle de cet homme n’est pas encore achevé. Que les gouvernements se gardent de ses moindres actions. Nous le considérons comme le plus terrible ennemi que l’ordre ait jamais rencontré.
Un des éléments qui contribuaient le plus à troubler l’ordre en Italie était le déplorable usage que faisait la Suisse de son droit d’asile. Tout le rebut politique de l’Europe trouvait un refuge assuré dans ce pays ; c’est là que s’imprimaient les infâmes pamphlets qui allaient ensuite inonder l’Italie et l’Allemagne. Les grandes puissances de l’Europe dont l’antagonisme, à l’endroit de ce pays, a causé ces malheurs, ont assumé une grande responsa-
bilité en n’interdisant pas à la Suisse un pareil métier. De tous les cantons de la Suisse le plus compromis dans ce sens était celui duTessin. Le congrès de Vienne a commis une grande faute en ne régularisant pas mieux de ce côté les frontières de la Suisse et de la Lombardie. Le canton du Tessin, fragment du Milanais, par ses frontières qui s’adaptent comme les dents d’une scie dans le territoire lombard, est impossible à surveiller. Le parti démocratique s’y développait à son aise. Les deux frères Ciani, de Milan, qui s’étaient soustraits par la fuite, en 1821 , à un procès de haute trahison, s’étaient établis dans le canton, y avaient acquis le droit de bourgeoisie, et y jouissaient d’une influence souveraine. Par les relations de famille qu’ils avaient conservées à Milan, ils étaient sans cesse en correspondance avec les mécontents. Les plus honteux pamphlets, les plus infâmes catéchismes révolutionnaires s’imprimaient sous leurs yeux, et étaient expédiés par caisses en Lombardie. Des dépôts d’armes étaient établis dans le canton. Maintes fois on ordonna des mesures de rigueur, mais elles n’aboutirent jamais à rien et on dut les abandonner. Le Tessin était devenu le quartier général de Mazzini : c’est là que se trouvaient ses magasins, ses arsenaux, c'est là que les Casati et les Borromeo venaient prendre ses instructions. A la villa Vanese, sur le lac de Côme, se tenaient les assemblées des révolutionnaires. S’il était difficile de surveiller les communications avec la Suisse, cela n'était cependant pas impossible ; mais les employés administratifs fermaient les yeux, et encourageaient par leur négligence les trafics des révolutionnaires. Au lieu de redoubler de surveillance et d’activité à mesure qu’elles sentaient le poison gagner, les autorités politiques crurent pouvoir se rallier les cœurs par la mansuétude.
La position du militaire, au milieu de cela, était très-pénible; restait-il simple spectateur, on l’accusait de complicité ; agissait-il, les excès se produisaient bientôt, et on en rejetait la faute sur lui.
Cependant les événements marchaient. Depuis longtemps le feld-maréchal avait conçu quelques méfiances à l’égard du cabinet de Turin et en avait plusieurs fois écrit à Vionne ; mais on avait fait peu de cas de ces observations, parce qu’elles étaient en contradiction avec les protestations du gouvernement piémontais. La vérité était que le Piémont n’avait pas encore trouvé un motif plausible de sc séparer de l’Autriche : une affaire insignifiante vint à point pour fournir un prétexte. Le Piémont avait un traité avec l’Autriche relatif au commerce du sel : l'Autriche eut des raisons de croire que ce traité avait été violé. Ce fut entre les deux cabinets l’objet d’un échange de notes qui n’aboutit pas ; l’Autriche éleva alors les droits d’entrée sur le vin. Cette question avait deux faces. Pour l’Etat vénitien, qui produit beaucoup de gros vin, cette mesure était très-avantageuse, car les Lombards étaient obligés de le lui acheter pour le mêler avec leurs vins légers ; c’était à cet usage qu'on employait les vins que le Piémont produit en abondance et que, malgré les droits d’entrée, le Lombard préférait à ceux de la Vénétie. Pour la Lombardie, le résultat fut une augmentation de prix du vin, qui frappa toutes les classes de la société, car en Italie les plus pauvres gens boivent du vin.
Pour le Piémont, qui importe annuellement en Lombardie pour plusieurs millions de francs de vin, la chose était encore bien plus grave. Cette dissidence intempestive excita beaucoup de mécontentement de chaque côté.
et fut habilement exploitée dans ses conséquences par le Piémont.
La majorité de la noblesse lombarde possède de nombreuses propriétés en Piémont, et constitue en ce pays une classe de sujets n'appartenant ni à l'un ni à l’autre des deux Etats : on les appelle sudditi misti.
On comprend que ceux-là surtout étaient intéressés dans la question des droits sur le vin. Cette situation, si nuisible pour la Lombardie, provient de ce que, avant d’être placée sur le Tessin, la frontière se trouvait auparavant à la Lomellina, et que la cession de celte ligne a fait passer dans les Etats piémontais toutes les propriétés comprises entre les deux cours d’eau. La noblesse milanaise s'habituait à considérer le roi de Sardaigne comme son maître. On allait fréquemment à Turin, et on en revenait souvent décoré de quelque Ordre.
Les officiers piémontais qu’on rencontrait si souvent à la table du feld-maréchal ou du commandant de corps comte Wallmoden, devenaient de plus en plus rares à Milan; ils finirent par disparaître complètement, et on apprit qu’ils obéissaient à un ordre du roi. Ce symptôme, et bien d’autres encore, indiquait que les relations amicales entre le Piémont et l’Autriche étaient altérées et se tranformeraient à la première occasion en inimitié ouverte. On connaissait assez l’ambition de Charles-Albert, et on savait avec quelle impatience il attendait une circonstance qui lui permît de déployer les talents militaires dont il se croyait doué. La réunion de la Lombardie et de la Vénétie avec le Piémont aurait fait de ce pays, non seulement l’Etat le plus important de l’Italie, mais une des plus grandes puissances de l’Europe : ç’aurait été presque l’unité de lTtalie accomplie.
C'est à cette idée, sans cesse présentée à ses yeux sous ses aspects les plus séduisants, que Charles-Albert sacrifia ses principes, la foi de ses traités, et jusqu’à son honneur. L’Italie aura beau lui élever des statues, le chanter comme le martyr de la liberté, l’histoire n’en aura pas moins de terribles reproches à lui faire. Le parti révolutionnaire sentait bien qu'il avait besoin d’une armée autour de laquelle pussent se grouper ses forces ; ce fut l’armée piémontaise qui dut jouer ce rôle. Tout ce que peut espérer de mieux une révolution, la révolution italienne le trouvait en Piémont : des forteresses solides, des arsenaux abondamment pourvus, une armée brave et bien organisée ; un corps d'officiers instruits et tirés des meilleures familles du pays, des généraux capables, et à la tête de tout cela un roi ambitieux et guerrier, que l’imagination italienne appela bientôt le libérateur et l’épée de l’Italie. Malgré ces dehors brillants il manquait aux troupes piémontaises les vertus principales du soldat : une discipline sévère, l'obéissance aveugle qui ne réplique pas, l’amour pour le régiment et le drapeau, et enfin ce lien intime qui attache le soldat à son chef. Ces défauts provenaient du système de conscription qui est le môme que celui employé en Prusse. Il est vrai qu’on fait rapidement un soldat d’un Italien, c’est-à-dire qu’il apprend en peu de temps l’exercice, la marche, et même les manœuvros,- mais ce n’est pas encore un vrai soldat, il n’a pas l’esprit militaire ; il faut pour cela plus de quatorze mois, aussi bien à un Italien qu'à un Allemand. L’ambition qu’ont les petits Etats d’avoir de grandes armées, hors de proportion avec leur force véritable, amène toujours de pareils résultats.
Si Charles-Albert avait eu 50,000 vrais soldats au lieu
des 140,000 hommes qu’il nous opposa à l'ouverture de la campagne de 1849, les chances auraient été loin d’être les mêmes.
Le feld-maréchal, qui connaissait les relations et les communications entretenues à Turin par les révolutionnaires de Milan, et qui commençait à envisager avec inquiétude l’état des choses en Piémont, envoya des rapports successifs à son gouvernement ; il démontra que les troupes mises à sa disposition étaient insuffisantes au cas du moindre événement, il réclama l’approvisionnement des villes fortes, et proposa des projets de défense. Mais le cabinet d'alors était à l’économio. Se vantant de connaître l’Italie, les ministres répondirent qu’une révolution, en ce pays, était une chimère, et allèrent jusqu’à dire que le feld-maréchal ne demandait des troupes que pour satisfaire sa passion pour les grandes manœuvres. Les rapports des agents politiques, qui ne tenaient pas à voir troubler leur tranquillité, appuyaient dans ce sens ; on ne fit rien, ou du moins on fit trop peu pour que cela servît.
On a souvent accusé le prince de Metlernich d’être la cause de ce manque d’énergie. Nous ne sommes pas de cet avis, et nous croyons, au contraire, qu’il fut le seul ministre qui comprit le danger de la situation.
L’Autriche n'a jamais eu de ministère à la Richelieu, de ces ministères qui absorbent la puissance de la couronne , et qui gouvernent despotiquement et souvent cruellement. Le prince de Metlernich avait, sans doute, une voix influente dans les conseils de son souverain, mais il n’était rien moins que tout-puissant. Il dirigeait la politique extérieure de l’Autriche comme il avait auparavant dirigé celle de l’Europe ; mais il n’avait aucune
influence directe sur les autres ministres. Il avait au contraire, de puissants adversaires qui rendirent souvent sa position pénible et le forcèrent plus d’une fois à sacrifier ses convictions.
Cependant les événements se précipitaient rapidement à leur dénoûment; l’abîme se creusait de plus en plus entre les deux nationalités. Les anciens amis se séparaient, évitaient de se rencontrer pour ne pas se saluer. L’Italien fermait sa maison à l’Allemand, et renvoyait ses domestiques allemands. Le beau sexe, toujours porté aux extravagances, et que la robe met à l’abri de l’épée ou du pistolet, se faisait remarquer parmi les plus méchants. Les officiers furent privés de toute société, de tout commerce. La cour même fut abandonnée, et, pour éviter le scandale, elle dut suspendre ses bals et ses réceptions.
A ces procédés se joignit un système étudié d’intimidation, système qui subsiste encore aujourd’hui. Celui qui osait dire, dans la rue, un mot à un Allemand, ou qui était reconnu pour voir chez lui des Allemands, recevait une lettre de menaces. Ces lettres venaient, sans doute, du Jockey-Club, installé au Café Cova, et composé de presque toute la noblesse de Milan. Le comité central de conspiration était au sein de la congrégation municipale , avec le podestat Casati pour chef. Cet homme avait la confiance illimitée du vice-roi, qui l’avait maintenu trois fois de suite dans ses fonctions triennales.
Parmi les révolutionnaires les plus actifs se trouvait le comte Borromeo, récemment nommé par l’Empereur chevalier de la Toison-d’Or. Cette famille Borromeo avait été distinguée par notre cour, et serait parvenue aux plus hautes dignités, si elle s’était consacrée au service de l’Etat. Dans la maison du comte se tenaient des réu-
nions, auxquelles les femmes ne manquaient pas de se rendre. Il y avait aussi un conciliabule chez le prince, ou plutôt chez la princesse Pio, Espagnole d’origine, et alliée à la famille Borromeo. Les femmes ont joué un grand rôle dans cette révolution.
Milan était, comme on le pense, le centre de toutes ces intrigues ; c’était de là qu’on donnait lo mot d’ordre aux villes des provinces. Tous les ordres se transmettaient de vive voix, par crainte des surprises. Des stations étaient organisées partout. On voyait les messagers de la révolution circuler sur les routes dans de légères voitures ; on lisait sur leur front le mot révolution. On a peine à comprendre comment la police ne se décida pas à agir ; elle était suffisamment renseignée, et avec de l’énergie elle aurait évité bien des malheurs.
Bien que la révolution poursuivît son but avec une audace inouïe, le peuple, en dehors de la noblesse et de la haute bourgeoisie , n’était pas encore corrompu. La plus grande partie des coloni était attachée au gouvernement , auprès duquel ils avaient souvent trouvé protection contre l’oppression de leurs maîtres. Si le gouvernement n’avait pas considéré comme un devoir de maintenir le respect do la propriété , il ne lui aurait pas été difficile de soulever les campagnes contre les villes. Cette disposition des paysans se déclara bien lorsque les Piémontais entrèrent en Lombardie ; ils ne rencontrèrent aucune sympathie dans les campagnes , et se plaignirent amèrement d’avoir été trompés sur l’esprit des populations.
Nous fûmes, à notre retour, salués par le peuple comme des sauveurs. C’est que ce qu’on lui avait annoncé sous le nom de liberté lui avait coûté en quatre
mois plus cher qu’en une année l’oppression dont on prétendait le délivrer.
La propagande révolutionnaire travaillait avec une égale activité le reste de l'Italie. Là , les conspirateurs trouvèrent un terrain plus propice à leurs manœuvres , car les gouvernements ne leur opposaient que peu ou point de résistance. Quoique la liberté de la presse n’existât dans aucun de ces États, les journaux étaient remplis d’articles hostiles à l’Autriche. Livourne et Gènes se distinguaient dans ce genre. A voir la marche que suivait le Piémont, il était clair que le cabinet autrichien ne devait plus compter sur lui. A la cour, le parti de l’unité do l’Italie, avec le Piémont au sommet, faisait chaque jour des progrès ; Charles-Albert ne se contentait plus d’y prêter l’oreille : il s’était engagé au point que ses allures et son caractère s’étaient entièrement modifiés. Les hommes comme l’ancien feld-maréchal Latour , vieillis dans les affaires, instruits par l’expérience, faisaient vainement pressentir l’issue malheureuse à laquelle devait aboutir fatalement cette conduite. On ne les écoutait pas; ils se retirèrent découragés. On les remplaça par des hommes nouveaux. L’armée , attachée à son roi , suivait sa politique. L’éclat d'une monarchie tellement agrandie, la gloire de combattre à la tête des libérateurs de l’Italie, flattaient l’amour-propre du Piémont, et quoiqu’il y eût un parti qui ne partageât pas cette politique , la majorité fut bien vite à la révolution.
Ce fut dans de telles dispositions et au milieu de tels préparatifs que l’Italie traversa l’année 4846. La mort de Grégoire XVI avait laissé le Saint-Siège vacant. Les cardinaux qui ne se trouvaient pas à Rome, se rendirent en toute hâte au conclave ; mais ils apprirent en route que
le choix du Pape était fait; il était tombé sur le cardinal Mastai Ferretti. Cette élection fut un signe évident que le libéralisme s’était introduit dans le collège des cardinaux ; autrement , comment expliquer ce choix d’un prélat jusqu’alors complètement obscur? Mais Ferretti appartenait à une famille libérale , et même hostile à la Papauté. Plusieurs de ses frères avaient été, si nous sommes bien informés, bannis du territoire romain. I,’ enthousiasme que cette nomination provoqua dans toute l’Italie démontra que le parti révolutionnaire la considérait comme une grande victoire ; car les antécédents du nouveau pape n’avaient rien qui pût justifier cette joie. Ce ne fut pas le libéralisme de Mazzini , mais celui de Gioberti qui fit nommer le pape Pie IX , cela s’entend de soi-même. La politique du Vatican a toujours eu une grande réputation de finesse , mais cette fois elle resta au-dessous de sa réputation ; et Mazzini dut sourire en voyant ces cardinaux qui travaillaient si activement à sa cause. On commença à proclamer le pape le libérateur de l’Italie; on portait son image en médailles, en breloques, en écharpes; on chanta sur les théâtres des hymnes en son honneur; les maisons se couvraient de banderolles avec l’inscription : Vit a Pio nono ! Il n’v avait pas à se tromper sur le caractère de ces démonstrations ; mais la nature auguste du personnage qu’elles prenaient pour prétexte leur assurait l'impunité. Le résultat de tout cela fut que le pape se trouva entraîné avec tout le clergé dans le tourbillon révolutionnaire. La révolution avait acquis la consécration de la religion : Dio le vuole était devenu son mot d’ordre.
A peine la tiare était-elle posée sur la tête du nouveau pape, qu'un décret d’amnistie parut qui rappela tous les
exilés. Plus de quatre mille réfugiés accoururent de tous les pays vers l’Italie, et inondèrent les Etats Romains, ainsi que les frontières de Toscane et de Naples. Ces deux Etats étaient, dès ce jour, sacrifiés à l’insurrection.
Le premier but d’une révolution est de se procurer des armes, afin d’être en état d’appuyer par la force les réformes qu’elle réclame des gouvernements. C’est l'abécédaire des révolutions ; elles font toutes de même , et les gouvernements tombent tous dans le piège qu’on leur tend. On pressait instamment lo Pape de former une garde nationale. Aveuglé par la popularité qu’on lui avait faite, entouré de perfides conseillers, il signa, le 5 juillet 1847, un décret qui constituait une garde civique. Aussitôt chacun se procura des armes, qui se trouvèrent là comme par enchantement. Les Etats Romains eurent l’air d’une grande place d’armes. Les cardinaux légats firent défiler devant eux les gardes de leurs légations ; il ne manquait qu’un Jules II à cette comédie.
Ces mesures imprudentes , dont la gravité augmentait en raison du rang du souverain qui les avait décrétées, soulevèrent dans l’Italie une excitation difficile à décrire. La presse n’était pas libre de droit ; mais elle s’émancipa d’elle-même, et les gouvernements n’osaient plus retenir la bride à ce cheval emporté. On pense bien que l’Autriche était l’éternel et l’unique but de toutes ces diatribes, dont le texte s’introduisait, malgré toutes les précautions, dans l’Italie autrichienne.
On faisait marcher de pair la popularité du Pape et la haine de l’Autriche. A côté de Viva Pio IX , on lisait, charbonné sur tous les murs : Morte aile Tedeschi! La majesté même de l’Empereur n’était pas respectée. Il faut avoir vu Milan à cette époque pour se rendre compte
de l’insolence qu’on affichait envers le gouvernement. Ce dernier essaya bien de résister ; mais les mesures qu'il prit manquaient d’énergie ; il ne crut pas pouvoir lutter contre le torrent ; déplorable principe !
On sait que , depuis le congrès de Vienne , l’Autriche possède le droit de garnison à Ferrare. Il est vrai que le Cabinet du Vatican ne reconnut pas ce droit; mais l’aréopage européen ne crut pas devoir tenir compte de cette protestation, qui n’était, du reste, élevée que pro formd et pour se conformer à une vieille habitude de la diplomatie romaine. L’Autriche devait avoir une position au delà du Pô , car on avait compris qu’elle serait appelée à maintenir et à rétablir l’ordre dans l’Italie. Le gouvernement romain lui-môme tira de grands avantages de cette situation , principalement en 1 821 et 4830. Il était donc de son intérêt de n’entraver d’aucune façon l’exercice du droit de garnison. La troupe avait ses casernes, son hôpital, le commandant son habitation en ville ; il était intervenu des traités entre les deux gouvernements pour régler les détails financiers et le service des subsistances. De tout cela, il résultait que le gouvernement romain reconnaissait implicitement le droit accordé à l’Autriche par la suprême décision du congrès. Dans l’état ordinaire des forces en Italie , Ferrare et sa citadelle étaient occupées par un bataillon ; c’était juste ce qu’il fallait pour faire le service d’une telle ville. Mais lorsque, par suite d’économies, on diminuait l'effectif des troupes en Italie, cette mesure s’étendait naturellement à Ferrare. La garnison, no pouvant plus occuper tous les services, abandonnait la garde des portes à un détachement de troupes papales, qui, conformément aux traités, occupaient la ville avec les Autrichiens. Mais le service de la place
n'en restait pas moins entre les mains du commandant autrichien , auquel les troupes romaines devaient obéir. Cet état de choses s’était maintes fois présenté sans qu’il s'élevât jamais aucune difficulté.
La population de Ferrare s’est toujours distinguée par un esprit remuant. Cette ville , qui eut autrefois cent mille habitants, n’en compte plus guère aujourd'hui que vingt-cinq mille : l’herbe pousse dans ses rues désertes. Elle est punie d’avoir chassé la maison d’Este à qui elle devait sa splendeur. Elle prit part à toutes les tentatives contre le Saint-Siège , et par sa haine contre l'Autriche, elle se fit remarquer parmi toutes les villes de l’Italie.
Les attaques et les assassinats commis sur les soldats étaient à l’ordre du jour, et l’irritation générale qui régnait en Italie, avait atteint son apogée à Ferrare. Un baron Baratelli, qui passait pour un partisan de l’Autriche, fut frappé d’un coup de poignard dans la rue, en plein jour. La justice avait perdu sa force, et qui pis est, son initiative. Ce fut au milieu de ces circonstances qu’intervint le décret du Pape, ordonnant la formation d’une garde civique. Sans en conférer avec le commandant de la place , on se mit en devoir d’exécuter cette mesure, par suite de laquelle se trouva organisée une force de trois mille hommes armés, trois fois supérieure en nombre à la garnison. Le feld-maréchal , instruit de ces événements, jugea la sûreté de la place et des troupes assez compromise pour envoyer du renfort et ordonner la stricte exécution des mesures de sûreté indiquées par les règlements; il fit occuper les portes par nos troupes; des patrouilles et des rondes durent maintenir les communications entre les différents postes.
Ces mesures si simples, et qui étaient loin d’ôtre nou-
velles , soulevèreût aussitôt en Italie un ouragan , qui n’aurait pas été plus violent si une armée autrichienne fût apparue devant les murs de Rome. Le cardinal légat Ciacchi fit lire , du haut de son balcon par un notarius publiais devant la foule assemblée, une protestation contre ces actes. Cette protestation fut publiée dans l’Europe entière par les soins de la secrétairerie d'Etat. Toute la diplomatie se mit en mouvement. Cette place de Ferrare, comme la nomme l’acte du congrès de Vienne, et dont le dernier lieutenant de génie peut démontrer le peu de valeur, occupa toutes les chancelleries. La Toscane et la Sardaigne se déclarèrent pour le pape. C’était le premier acte hostile de ces deux cours contre l’Autriche. La presse, mettant de côté toute mesure, appela l’Italie aux armes pour combattre l'odieuse, la perfide Autriche. On alla môme jusqu’à décider le rassemblement d’un corps d’armée auprès de Forli , pour assurer la sécurité de Rome. Dans toute cette affaire , le papo et les cardinaux n’avaient été, sans qu’ils s’en doutassent, que les instruments do l’habileté révolutionnaire.
A Vienne , on avait approuvé la conduite du feldmaréchal. Mais comme on ne voulait pas élever un conflit avec le Saint-Siège, dans l'espoir d’arranger les choses amicalement , on envoya à Milan le général de cavalerie, comte Fiquelmont, diplomate habile , qui eût, sans doute , réussi dans sa mission conciliatrice , si les esprits eussent été plus calmes. Mais les révolutionnaires ne voulaient plus entendre parler de paix : ils voulaient chasser l’Autriche de l'Italie ; tout ce qui ne tendait pas directement à ce but était repoussé d’avance, et les concessions qu’on leur f.-isail ne servaient qu'à exciter leur arrogance et à redoubler leur opposition.
A Milan, les moneurs avaient exploité, à leur profit, les événements de Ferrare. Ciacchi , gloire qu’il n’aurait jamais rôvde, était devenu un héros. Radetzky, un des plus fidèles enfants de l’Eglise , était regardé comme son persécuteur : c’était l’anteehrist. La haine contre l’Allemand croissait d’heure en heure; on ne s’en cachait pas; on la proclamait en chaire, on l’enseignait dans les écoles. Les chefs de la conspiration , enhardis par les succès , cherchaient maintenant des occasions de rassemblements populaires ot de démonstrations politiques ; ils voulaient habituer par là le peuple à braver les agents de la police et du gouvernement civil, sachant bien qu’on hésite longtemps avant d’employer la forco contre des rassemblements d'hommes sans armes. La première démonstration eut lieu lors do la nomination de l’archevêque de Milan. Le cardinal-archevêque comte Gaisruck venait de mourir. Quoique allemand, il s’était acquis l’estime générale. Sa simplicité, la pureté de ses mœurs, son extrême tolérance l’avaient toujours protégé contre les sentiments hostiles de la population; mais lorsqu’il fut mort, on osa souiller son cercueil, sans respect pour la sainteté du Dénie oh il avait été placé, selon l’ancienne coutume.
Tout le désir du parti national était de voir un Italien placé sur le siège archiépiscopal de Milan. L’archevêché de Milan est regardé comme très-important. Il fut un temps où il rivalisait avec le Saint-Siège et oh ses archevêques jouissaient d’un pouvoir souverain. On comprend que le gouvernement considérât comme une chose grave le choix de ce nouveau prélat. On crut devoir satisfaire aux désirs du peuple , et on nomma un natif Lombard. Le choix tomba sur l’évêque de Crémone, Romilli , qui s’était élevé par la protection du rang de curé à celui
d’évêque et qui , parvenu au siège de Milan , ne s’en montra pas moins ennemi déclaré du gouvernement. On voulut profiter de cette nomination pour en faire le prétexte d’une démonstration. Le podestat Casati exhuma des archives de Milan le cérémonial observé autrefois lors de l’entrée des nouveaux archevêques. Le gouvernement, averti à temps, s’opposa formellement à l’exécution de ce projet. L’entrée eut lieu, le 6 septembre, dépouillée de tout souvenir historique. Toute la ville sortit au devant de l’archevêque , et nous ne nous souvenons pas d’avoir jamais vu une pareille foule dans les rues de Milan. Le soir, la Piazza-Fontana, oü se trouve le palais archiépiscopal , fut brillamment illuminée; une dispute s’y éleva entre des hommes de police chargés .de maintenir l’ordre et de jeunes nobles milanais; le tumulte fut grand , la foule réclama l’éloignement de la police, qui se retira dans le palais. L’archevêque se montra , prononça quelques paroles patriotiques qui lui valurent une immense ovation. Tout cela n’avait-il pas le caractère d’une machination préparée de longue main ?
Les symptômes d’une prochaine insurrection s’aggravaient de jour en jour : le moment était arrivé d’employer les mesures de rigueur. Le feld-maréchal obtint quelque renfort, et on décida la formation d’une réserve à Gorz ; la police redoubla de vigilance; mais ce fut tout. On ne fit rien contre les menées de Casati et de ses complices. On ne pouvait cependant dire qu’ils préparaient leurs plans dans la nuit et le mystère , car ils affichaient impudemment leur haine contre le gouvernement, et ils ne laissaient échapper aucune occasion de la montrer au grand jour.
Le club du café Cova , oh s’élaboraient toutes les en-
treprises insurrectionnelles, enhardi par l’impunité accordée à la démonstration du 6 septembre , résolut de diriger une grave attaque contre le gouvernement.
Pendant longtemps l’usage du tabac n’avait pu s'introduire dans les mœurs italiennes ; mais à la fin il pénétra là comme partout , et comme l’Italien fait tout avec passion , il fuma bientôt autant et plus môme que l’Allemand. Depuis l’enfant de six ans jusqu’à la dame élégante accoudée à son balcon , tout le monde avait le cigare à la bouche. On sait que le tabac est l'objet d’un monopole en Autriche. C’est ce monopole, source importante de revenus , qu’on résolut d’attaquer.
On avait déjà répandu le bruit qu’à partir du premier janvier, on ne devrait plus fumer; mais le gouvernement n’avait pas pris ce bruit au sérieux. Rigoureusement, les règlements de police défendent de fumer dans la rue : l’interdiction est expresse pour les soldats. Mais pour satisfaire au goût prononcé du public, la police négligeait l’application de cette mesure ; et si fumer dans la rue n’était pas permis, c’était du moins chose tolérée.
Ce fut le I er janvier 1848, à midi, heure désignée d’avance, qu’éclata F insurrection des cigares. Plusieurs officiers, qui avaient encore à cette époque le droit de porter l’habit bourgeois et qui se promenaient sur le Corso en fumant, se virent arracher leurs cigares ; la même chose arriva à plusieurs civils qui se permettaient de fumer dans la rue. Le foyer principal de cette démonstration était entre la Scala et le café Cova , d’oîi partaient les ordres , où l’on distribuait de l’argent à la populace et d’où les chefs contemplaient à leur aise leur ouvrage. Une certaine quantité d’officiers fumaient à la porte d’un café voisin ; on n’osa pas les provoquer, mais l’un d’eux se
leva ; c’était un brave officier , mort aujourd’hui , le capitaine comte Neippert, du corps du génie ; le cigare à la bouche il s’ouvrit un chemin à travers la foule , et alla jeter son gant aux héros du café Cova , dont pas un n’osa le relever ; mais le lendemain , le feld-maréchal ayant appris qu’un guet-apens était organisé contre lo comte Neippert, jugea prudent de lui donner une mission pour Vienne , en recommandant qu’on l’y gardât quelque temps.
Le club prit une mesure analogue à l’égard de la loterie ; et malgré lo goût prononcé des Italiens pour cette institution , les bureaux devinrent déserts. Quiconque était vu avec un billet de loterie ou avec un cigare fabriqué dans les manufactures impériales était réputé traître à la patrie , ennemi de l’Italie.
Le soldat, aigri et surexcité par toutes les indignités dont il était l’objet, ne pouvait ni ne voulait se soumettre aux injonctions des clubistes. Le 3 janvier, après l’inspection, les soldats sortirent de leurs casernes, par petits groupes , le cigare à la bouche ; les grenadiers italiens avaient un cigare à chaque coin de la bouche , et répandaient dans l’air des nuages de fumée. Aussitôt des rassemblements se formèrent ; on vit des émissaires distribuer de l’argent à la populace. On ne tarda pas à en venir des injures aux voies de fait : on attaqua ouvertement les soldats ; on leur lança des pierres et des pots & fleurs. Le soldat fit , de son côté , usage de ses armes ; il s’ensuivit un combat réglé. Les rues, le Corso Francesco principalement , se remplirent de monde ; il y eut des blessés. On crut que la révolution éclatait cette fois : l’artillerie attela, la cavalerie monta à cheval.
De nombreuses patrouilles sillonnaient la ville. C’étail
surtout aux environs de la galerie où se tenait la compagnie des pompiers placée sous les ordres du podestat, que la foule était compacte ; les dragons attaqués à coups de pierre , exercice dans lequel excelle l’Italien , chargèrent la foule, qui se dispersa aussitôt; quelques individus furent tués dans cette bagarre, entre autres un conseiller d’appellation nommé Manganini , qui avait eu l’imprudeDce de vouloir s’interposer entre les dragons et le peuple, et le cuisinier du comte Fiquelmont, français d’origine, désigné comme un républicain exalté. Des deux côtés, il y eut des blessés. A dix heures du soir, l’ordre était rétabli. Le podestat, escorté par le club, se rendit au palais Marino, oh demeurait le comte Fiquelmont, qui descendit dans la cour et dut écouter ses discours lamentables sur le sang versé. L’excitation contre le soldat était extrême , car on l’accusait d’être la cause de ces regrettables événements. Les employés civils joignaient leurs reproches à ceux dos habitants. Le feldmaréchal reçut une lettre du Gubernio, où l’on démontrait que lui et ses soldats étaient les rebelles, tandis que le podestat et le jockey-club étaient des citoyens paisibles et pacifiques. On disait que l’action de fumer, de la part des soldats, était une provocation, et on demandait que le cigare leur fût de nouveau interdit. Le maréchal renvoya avec indignation cette pétition et ses auteurs.
Casati publia alors une proclamation où l'insolence se joignait au mensonge; il y disait que le peuple n’avait fait que rappeler une ordonnance tombée en désuétude. Le gouvernement répondit par des proclamations pacifiques où il invitait le peuple à se calmer ; il aurait mieux valu déclarer l’état de siège, et l'on aurait eu, sans aucun doute, en ce cas, l’approbation de Vienne.
Le feld-maréchal défendit à ses officiers de porter l’habit bourgeois, et, considérant la révolution comme chose accomplie, déclara que Casati était coupable de haute trahison, et recommanda au gouvernement de se méfier du Piémont. Nous avons entendu dire par des personnes graves que le feld-maréchal était décidé, à cetlo époque, à se démettre de sa charge, fatigué de reclamer en vain l'application do mesures énergiques. Qui donc a pu supposer qu’à la veille d’une lutte, devenue inévitable, le feld-maréchal ait eu la pensée de priver l’Empereur et sa patrie des secours de sa vieille expérience?
L’émeute des cigares et de la loterie se reproduisit dans toutes les villes de province ; c’était la conséquence de l’unité de direction, qui avait Milan pour point do départ. La comédie fut la même partout.
Lorsque ces nouvelles arrivèrent à Vienne, elles réveillèrent le cabinet de sa léthargie. Le feld-maréchal fit connaître dans un ordro du jour, daté du 1 1 janvier, la résolution de l’Empereur de défendre fermement son royaume Vénitien, contre tout ennemi, qu’il vînt du dedans ou du dehors. Il ajouta à ces augustes paroles quelques phrases énergiques. L’impression produite sur le soldat par les paroles du maréchal fut immense. L’armée y trouvait l’expression de ses sentiments; elle se tourna avec amour et confiance vers le chef qui lui promettait de verser jusqu’à la dernière goutte de son sang pour défendre l'aigle à deux têtes. Elle se disait, avec un noble orgueil, que ce chef ne traiterait jamais avec la révolution. Le but du maréchal n’était pas cependant d’éveiller les sentiments de fidélité de ses soldats : il voulait faire bien voir à la révolution ce qui l’attendait, et à qui elle allait avoir affaire ; il voulait l’empêcher de se laisser entraî-
ner dans une lutte, terrible, sanglante, contre lui et son armée.
II se tenait tous les jours, sous la présidence de l’Archiduc vice-roi, un conseil, dont faisaient partie le comte Fiquelmont, le gouverneur civil, le directeur général de la police, ainsi que le feld -maréchal, et dont le but était de concerter les mesures que réclamait la gravité, toujours croissante, des circonstances ; mais tant qu’on ne se décidait pas à agir énergiquement, ces conférences ne pouvaient avoir aucun résultat satisfaisant.
Et maintenant la question se pose de savoir Si l’on aurait pu prévenir l’explosion d’une révolution. Nous doutons que cela eût été possible quand on considère les événements qui surgirent quelques mois plus tard. Vienne tombée aux mains de la révolution, il était certain que des troubles devaient éclater en Italie. Mais ce que l’on aurait pu prévenir, ce sont les préparatifs, la propagande préalable, que la police aurait dû arrêter en frappant les principaux meneurs qu’elle connaissait tous. La révolution se serait alors trouvée sans direction, et n’aurait pas eu ce caractère de généralité qui ne permettait d’autre moyen de répression qu’une guerre régulière.
Il fut bien question de mesures de ce genre, et dans une réunion particulière , tenue chez le gouverneur comte Spauer, on résolut l'arrestation d'un certain nombro de conspirateurs importants; mais dans la nuit même on revint sur ces décisions, et on se contenta d’arrêter trois jeunes gens des plus exaltés, mais non pas des plus influents; on les envoya à Lai bach, où ils furent traité» avec égards, et relâchés ensuite par ordre du ministère libéral.
Le 8 février, des événements forts graves eurent lieu
dans les villes d’université de Pavie et de Padoue. A Pavie un officier autrichien se trouvait dans la rue principale, un cigare à la bouche, quand le convoi d’un étudiant vint à passer. Lorsque le corps et le clergé défilèrent devant lui, l’officier retira son cigare et se découvrit ; il continuait son chemin, lorsqu’il fut assailli tout d’un coup par les étudiants formant le cortège, qui se mirent à crier : A bas l’Allemand avec son cigare ! L’officier fut aussitôt entouré et fut obligé de tirer son sabre. Le bruit causé par cette alerte parvint jusqu’à un café militaire voisin. Les officiers, instruits du danger que courait leur camarade, accoururent : il s’ensuivit une lutte oü le sang coula. II était dit que les convois mortuaires devaient jouer un rôle important dans cette journée ; car en ce moment passa un détachement de troupes qui venait d’accompagner un soldat au cimetière ; le détachement se joignit aux officiers.
A cette vue, la foule s’enfuit, et les étudiants entrèrent dans les maisons et jetèrent, par les fenêtres, sur les soldats, tout ce qui se trouva sous leurs mains. On finit cependant par rétablir l’ordre. Mais la guerre était déclarée entre la population et la garnison : le lieutenant Ferenzi, du régiment Giulay, rentrant le soir chez lui, reçut, d’une main inconnue, une blessure grave au visage.
A Padoue, les événements furent beaucoup plus graves et plus sanglants: l’esprit révolutionnaire des étudiants ne fut pas si facile à réprimer et les choses prirent la tournure d’une véritable insurrection. On commença par insulter et poursuivre les habitants paisibles, qui se promenaient sur la place dei Signori, en écoutant la musique militaire. Le soir, les étudiants en vinrent aux mains avec
des soldats hongrois qu’ils voulaient empêcher de fumer, et, dans la soirée, le domestique d'un officier fut frappé d’un coup de poignard. Les étudiants se réunirent en assemblées, et décidèrent de porter tous le chapeau à la Hernani, insigne révolutionnaire, et prohibé comme tel par la police ; puis ils demandèrent que l’entrée des cafés fût interdite aux militaires, et que la retraite fût battue dès cinq heures du soir. Ils voulurent en outre s’organiser en légion. Ces dispositions étaient connues dans toute la ville ; et en cas de refus d’acquiescement de la part de l’autorité, on devait les exécuter malgré elle ; dans l’allente de ce qui allait avoir lieu, la foule s’était portée dans les rues et principalement dans les environs de l’Université, où se tenait la réunion des étudiants. De son côté l’autorité militaire, instruite de ces menées, avait fait doubler les postes, et consigner les troupes. Vers cinq heures, l’insurrection éclata. On entendait crier de tous côtés : Vive le Pape ! Vive l’Italie ! et plus haut que tout : Mort aux Allemands ! Deux officiers qui rentraient en toute hâte à leur caserne furent entourés par le peuple ; on voulut les désarmer, mais ils surent garder leurs épées, et s’en servirent avec tant d’énergie, qu’ils tuèrent le chef de la bande et blessèrent plusieurs des siens. Malgré leur héroïque défense ces officiers n’auraient pu résister à la grêle de pierres dont ils étaient le but, si un détachement de soldats hongrois qui faisait les provisions sur la place délie Erbe ne fût venu à leur secours. Le tumulte était le même aux environs du café Pedrocchi. Les étudiants voulaient forcer le factionnaire de la Poste à fumer un cigare ; sur son refus on se mit à lui jeter des pierres. On chercha à le désarmer ; mais le factionnaire repoussa toutes ces attaques à la baïonnette,
blessa plusieurs de cos furieux, et put tenir jusqu’à l’arrivée d’une patrouille, qui le releva de cette dangereuse situation. Pendant ce temps de nombreuses patrouilles refoulaient peu à peu les étudiants vers le café Pedrocchi, au milieu des projectiles de tout genre qui pleuvaient des maisons sur les soldats ; mais ceux-ci ne se laissèrent pas arrêter dans leur marche ; le café fut cerné et envahi des deux côtés par les soldats, qui auraient, sans doute, donné cours à leur fureur, si les officiers ne s’étaient interposés pour empêcher le carnage. Le nombre de blessés s’éleva à quarante ou cinquante ; il y eut cinq ou six tués. L’Université fut fermée le jour même, et on procéda à de nombreuses arrestations.
Nous nous contentons de rapporter ici les soulèvements principaux ; nous passons sous silence les guet-apens organisés dans d’autres villes contre des officiers ou des soldats isolés. Ce serait une énumération monotone de ces tentatives qui avaient toutes pour but uniforme de forcer le soldat à se servir de ses armes, pour dire ensuite au pays qu’il était aux mains d’un gouvernement tyrannique, d'une horde de Barbares sauvages et sanguinaires.
Ç’a été un grand malheur qu’on n’ait pas voulu envisager franchement celte tactique de la révolution ; car la plupart des employés du gouvernement se sont rendus coupables de complicité en laissant marcher la révolution, et les hauts fonctionnaires ont assumé par leur négligence une terrible responsabilité.
A Venise, la deuxième capitale du royaume, les choses suivirent la même marche qu’à Milan. La scission complète entre les deux nationalités , les conflits entre les habitants et les militaires étaient à l’ordre du jour. La nouvelle que le roi de Naples avait accordé une Consti-
tution à son peuple, fut le prétexte de la première démonstration. On viut le soir au théâtre on grande toilette : la première danseuse Cerrito, vêtue aux trois couleurs italiennes, dansa la Sicilienne. Lorsqu’elle eut terminé son pas, le public demanda bis avec frénésie ; la police s’opposa à ce que la danseuse recommençât; alors une voix s’écria : Fuori tutti! Aussitôt toutes les personnes qui se trouvaient au parterre et dans les loges quittèrent le théâtre qui se trouva complètement vidé.
Toutes ces circonstances, et le danger qui croissait d’heure eu heure, décidèrent enfin le gouvernement à décréter l’application du droit spécial, du Standrecht. Il ne faut pas s’imaginer que cette rnesuro ait aucun rapport avec la déclaration d’état de siège ou l’établissement de
cours martiales. Le Standrecht a été primitivement institué en vue de réprimer le brigandage, et ne consiste qu’en une abréviation des formes ordinaires de procédure. C’est au tribunal saisi de l’affaire qu’il appartient de décider si cette législation doit être appliquée. Mais quel juge aurait été capable de faire cette application? le gouvernement en aurait vainement cherché un soûl qui voulût juger selon le Standrecht , car la trahison entourait de tous côtés le vice-roi ; elle était partout; dans les bureaux du gouvernement, dans les salles de séances des tribunaux, dans les bureaux do poste, dans les confessionnaux, dans la chaire.
Nous pouvons donner quelques faits à l'appui de ces accusations qu’on pourrait peut-être taxer d’exagération.
Au gouvernement de Milan était attaché un individu nommé Sandrini , né à Trieste. N’ayant pas fait des études suffisantes, il ne pouvait être employé quo dans la chancellerie où il arriva bientôt au rang de secrétaire du
directeur. Cet homme possédait toute la confiance du gouverneur ; il était initié à tous ses secrets, et était souvent envoyé à Turin avec les dépêches les plus confidentielles ; il abusa de cette confiance, et livra à la révolution tous les secrets du gouvernement. Pendant notre absence de Milan, il eut l’impudence d’énumérer, dans les journaux , les services qu’il avait rendus à la révolution. A notre retour il prit la fuite, et aujourd’hui sans doute il mange, à Turin, le pain amer de la trahison.
Voici un second fait : on avait été frappé de ce que, depuis le commencement des troubles, le maréchal n’avait reçu aucun rapport de la Vénétie; aucune communication sur l'état des choses dans cette province ne lui avait été adressée, ni par le commandant général ni par le second commandant de corps. On s’en consolait en supposant qu’il n’y avait pas matière à rapport, et que l’ordre n’avait pas été troublé. Mais lorsque la lutte éclata dans les rues do Milan, Casati eut l’audace d’apporter au maréchal Radetzky des dépêches ouvertes, une entre autres du feldmaréchal lieutenant d’Aspre, oh l’on peignait sous les couleurs les plus sombres l’état de la Vénétie. Comme ces dépêches avaient été écrites avant la révolution, elles ne pouvaient avoir été détournées que par un employé des postes dévoué à Casati.
Troisième fait. Lors de la prise du Broletto (maison de ville) à Milan, il se trouvait parmi les prisonniers un délégué provincial nommé Belutti. On trouva sur lui un ordre émané du vice président comte O’Donnel qui prescrivait au directeur général de la police comte Torresiani de donner à Belutti les hommes de police dont il aurait besoin.
Nous pourrions multiplier ces exemples, mais nous no
voulons pas fatiguer les lecteurs du spectacle de ces infamies ; nous voulons seulement montrer que la machine administrative était arrêtée, et que le gouvernement n’avait plus un employé sur lequel il pût compter. Il faut reconnaître que la révolution, au moins en Italie, éclairée par ses précédentes défaites, n’épargna rien pour s'assurer le succès. Le talent de Mazzini — car nous considérons cet homme comme le seul chef, les autres n’ayant été que des instruments entre ses mains — avait introduit dans cette conspiration une unité, un ensemble qui la distingue entre toutes. Il sut empêcher les soulèvements isolés et intempestifs , et quoiqu’il paraisse impossible de tenir complètement secrète une pareille entreprise , elle ne compta pas une seule trahison, et aucune police ne put en découvrir assez pour donner aux gouvernements le moyen de la déjouer complètement.
Il avait sagement cherché à s’assurer les premiers personnages de chaque Etat avant môme qu’ils s’en doutassent. Les princes italiens étaient devenus la proie de la révolution. Ce n’était pas un royaume de la Haute-Italie avec Charles-Albert ; ce n’était pas un Etat fédératif avec le Pape au sommet, non ; c’était une république qu’on voulait, de même qu’on voulait une république allemande à Francfort ; mais comme le passage eût été trop brusque, Charles-Albert devait servir de transition jusqu’au moment où la république eût été jugée possible.
Tandis que la révolution marchait d’un tel pas dans le royaume Lombard-Vénitien, la haine et la guerre contre l’Autriche étaient devenues le mot d’ordre du reste de l’Italie.
Pendant que la presse piémontaise considérait la guerre comme chose décidée et en parlait en toute liberté, le
cabinet de Turin répondait par des assurances amicales aux réclamations de l’envoyé autrichien. On excusait la licence de la presse par la tournure exceptionnelle que prenaient les affaires. En même temps on faisait des préparatifs. On rappela sous les drapeaux quatre classes de la réserve, et on expliqua ces mesures par la nécessité de se mettre en garde contre toutes les éventualités. Mais tout ce que voyait et tout ce qu’entendait l’envoyé autrichien était en contradiction flagrante avec les communications officielles. Aussi ne s’y laissait-il pas tromper, et ses dépêches concordaient parfaitement avec les rapports du feld-maréchal. Pour ce dernier, il n’existait pas un doute sur le rôle que devait jouer le Piémont lorsqu’éclaterait la guerre ; il lui était démontré qu’il serait dès le commencement obligé d’en venir aux mains avec l’armée royale ; aussi ordonna-t-il la concentration d’une brigade d’observation sur le Tessin, qui lui permettait de savoir immédiatement ce qui passait sur les frontières, et qui se trouvant reliée à la place de Pavio, était en tous cas suffisante pour empêcher la jonction des bandes révolutionnaires avec l’armée piémontaise. Il prit de semblables précautions vis-à-vis de la Suisse. La guerre du Sonderbund avait donné la haute main au parti exalté, et il était à craindre que le gouvernement central n’eût pas la force d’empêcher la formation de bandes de volontaires et leur passage sur le territoire lombard. Quand on considère quelle était alors la position du maréchal, on ne peut refuser son admiration à cet homme qui sut en sortir invaincu. Nous disons invaincu, car ce serait se tromper grossièrement [que de prendre pour un triomphe de la révolution la retraite de Radetzky sur l’Adige. La suite de ces récits le prouvera amplement.
Le 8 février, le gouvernement piémontais annonça à notre envoyé que le roi était résolu de donner une constitution à son peuple. Cette déclaration était accompagnée des plus chaudes protestations d’amitié ; c’était toujours le même système qui consistait à rassurer l’Autriche tout en agissant contre elle. Le feld- maréchal ne s’y laissait pas prendre ; mais il ne lui appartenait pas d’ordonner des mesures efficaces et radicales. Lorsqu’on reçut à Turin les nouvelles des événements de Milan, on décida la formation de corps francs destinés à aller secourir les Milanais. Les journaux excitèrent le peuple à prendre part à cette croisade. Notre envoyé demanda des explications à ce sujet, et on lui répondit, le 22, par de nouvelles assurances d'amitié. Le 23, parut le manifeste de Charles-Albert et la déclaration de guerre contre l’Autriche. Le 25, le roi partit avec ses deux fils pour l’armée, et le 29 il arriva en personne sur le Tessin. Le simple énoucé de ces dates est toute une révélation .
Du côté de la Suisse, le plus grand danger était dans la faiblesse du gouvernement central, faiblesse calculée par la constitution. Le rôle que jouait le canton du Tessin était plus préjudiciable qu’une hostilité ouverte, car on peut se défendre contre cette dernière ; mais contre les menées ambiguës du Tessin, les précautions ordinaires sont inefficaces à cause de la mauvaise détermination des frontières. La prohibition qui frappe les armes et toute espèce de matériel de guerre était devenue illusoire, car la plupart des douaniers étaient acquis au parti révolutionnaire, auquel ils se joignirent plus lard ouvertement. Une des causes qui favorisèrent le plus la révolution fut la facilité avec laquelle on délivrait depuis longtemps des ports d’armes. On en avait fait une spéculation au profit
du Trésor ; car moyennant dix florins, on accordait h tout le monde le droit de posséder un fusil ; de sorte que les armes que la Lombardie tourna contre nous lui avaient été confiées par le gouvernement.
A Rome et en Toscane , le parti de l’unité italienne avait remporté la victoire la plus complète. Tous les ennemis de cette politique avaient été chassés des conseils des deux souverains et remplacés par des hommes dévoués aux idées nouvelles. A Florence, ce n’était plus le Grand Duc, à Rome, ce n’était plus lo Pape qui régnaient, mais des ministres qui ne s’inquiétaient pas des volontés de leurs maîtres. La guerre contre l’Autriche était chose convenue. On s’occupait de tous côtés d’organiser des corps francs. A peine la première nouvelle des événements de Lombardie fut-elle parvenue dans l’Italie centrale, que toutes ces troupes se mirent en mouvement, et nous vîmes ces hordes arriver sur les bords du Pù pour se dissiper ensuite comme la poussière au souffle du vent.
L’Italie, en prenant la résolution de détruire Radetzky et sa petite armée, s’entêta à ne pas vouloir entendre la voix de la raison. On exhuma les souvenirs historiques; on réveilla les grandes ombres de Rome pour les faire défiler, comme nous disons nous autres soldats, devant leurs petits-neveux. Si les professeurs de Pise, qui se montaient l’imagination à eux et à leur auditoire, avaient réfléchi à la puissance de projection de la poudre à canon, ils seraient restés tranquillement dans leurs laboratoires et leurs amphithéâtres, au lieu de venir l’apprendre à Curtatone de la main de barbares, dont bien peu avaient lu l’Art de la guerre, de Machiavel. Noblesse oblige, c’est un vieux proverbe que la révolution a expliqué d'une fa-
çon toute nouvelle. Si l'Italie avait eu une moins brillante histoire , olle aurait cherché à s’en faire une nouvelle par d’autres moyens que la révolution. Mais la gloire de ses ancêtres l'aveugla, semblable à ces anciens nobles qui restent fièrement à l’ombre du vieux tronc de leur famille sans s’apercevoir que l’arbre est mort, tandis qu’à côté de lui, s’élèvent de nouvelles pousses qui le dépassent et l’étouffent. Nous qui nous sommes si souvent entendus appeler barbares, nous ne craignons pas de rappeler aux petits poètes italiens que c’est nous, barbares, qui avons donné le coup fatal à la suprématie universelle de Rome; nous, barbares, qu’on veut aujourd’hui, à si bon marché, rejeter au delà des Alpes. Non, depuis trop longtemps les aigles allemandes flottent sur les rives du Pô ; notre droit est trop fermement établi pour que nous en fassions si peu de cas. Et lorsqu’il ne sera plus, le noble vieillard qui maintient si victorieusement le drapeau de l'Autriche dans le pays italien, il se trouvera une autre main pour continuer sa tâche glorieuse, car la même pensée se répète dans tous les cœurs autrichiens.
Le roi de Naples éprouva avant l’Autriche les effets du plan de Mazzini. Cet homme voulant détruire, par l’unité, la force do l’Autriche en Italie, commençait par ébranler le trône du plus puissant prince de l’Italie , en révolutionnant la Sicile, et en la séparant pour un instant du royaume. Le résultat ne se fit pas attendre; le roi donna une constitution à son peuple , et entra dans la ligue contre l’Autriche; mais il se réservait intérieurement, et pour l’avenir, de réagir d’autant plus énergiquement contre la révolution. Il n’y avait pas d’affront que la presse ne jetât au roi; était-ce là le moyen d’acquérir ses sympathies à la cause dite nationale ? La révolution est
active et entreprenante dans ses commencements, et elle obtient parfois avec une effrayante rapidité de grands résultats; mais elle est encore plus active à détruire ce qu’elle a conquis, parce qu’elle ne sait pas contenir son expansion. A peine un souverain lui avait-il accordé quelque liberté, qu’elle s’en servait pour attaquer le pouvoir avec fureur. C’est ce qui arriva à Naples , à Rome , à Vienne et à Berlin , et ce qui arrivera partout où la révolution lèvera sa bannière. Les conspirations en veulent à la personne des princes; les révolutions en veulent aux dynasties. Si le roi de Naples n’était pas resté vainqueur de l’insurrection du 15 mai, c’en était fait de lui et de sa dynastie, et il lui aurait fallu le secours de l’étranger pour remonter sur ce trône sur lequel il a su se maintenir par sa propre force. Alors le second pas de Mazzini était fait : il réunissait la république de Naples à celle de Rome.
Pendant que tout bouillonnait en Italie , que tous se préparaient à un éclat, et qu’il ne manquait plus qu’une étincelle pour faire sauter la mine, un événement survint qui eut une terrible influence, non-seulement sur l’Ilalio, mais sur l’Europe entière; et si l’Europe a été sauvée des conséquences que pouvait avoir cet événement, elle le doit à ses armées, et surtout à Radetzky et aux siens. Il n’est pas vrai de dire que le soldai ne peut quo détruire ; il sait aussi rétablir. Trois grands Etats , la France , la Prusse et l’Autriche étaient arrivés au bord de l'abîme; ils furent tous trois sauvés par l’armée ; si un seul de ces Etats avait succombé dans la lutte et fût tombé dans l’anarchie , c’en était fait pour longtemps de la paix du monde. La ferme conduite de l’armée française sauva la France, et sous cette protection, l'Etat put se réorgani-
ser; monarchie ou république, peu importe, du moment que la loi est écoutée, la propriété respectée, la religion et la civilisation honorées et pratiquées.
La Prusse ne fut pas moins secouée , et elle aussi dut son salut à sa brave armée. Le plus exposé de tous fut l’Autriche. Déchirée à l’intérieur par scs enfants qui voulaient la démembrer ; à l’extérieur, abandonnée et trahie par des alliés pour lesquels elle avait si souvent versé son sang et ouvert ses trésors , elle aurait peut-être sombré sur l’écueil de la trahison et de l’insurrection , si sa fidèle armée n’était venue l’arracher à la tempête. En Italie, Radetzky défendit avec une admirable fermeté les frontières de l’empire, et ramena à l’obéissance les provinces soulevées; Windischgrætz, à la tête d’une vaillante armée rassemblée en Bohême , reconquérait la capitale rebelle; en Croatie, Jellachich, fidèle à son empereur, réprimait sévèrement la révolte.
La dynastie des d’Orléans paraissait profondément et solidement implantée en France. Pendant dix-huit ans, Louis-Philippe avait gouverné avec une rare prudence , réprimant toutes les tentatives révolutionnaires. De vaillants enfants, un petit-fils plein de promesses, do braves généraux et une excellente armée qui lui paraissait dévouée, se rangeaient autour de son trône ; et cependant, le tourbillon d’une simple émeute balaya en un jour du sol de la France, sans y laisser de traces, Louis-Philippe et tout l’appareil de sa royauté.
La chute de la dynastie de Juillet fut le signal de l’explosion générale. En Italie, la nouvelle de cet événement fit l’effet de l’huile versée sur le feu. La révolution comptait sur la révolution, et peut-être ses espérances se seraient-elles réalisées, si les hommes d’Etat n’avaient pas
compris le danger que courait la société et si l'arméo française n’avait pas bravement secondé ceux-ci.
Du moment où la Révolution do février 4848 fut connue en Italie, les événements commeDçèrent à se dérouler. La révolution leva la tête , elle ne se cacha plus et marcha, sûre du succès. En Lombardie , on attendit les nouvelles de Vienne , qui ne devaient pas tarder, car il existait une relation intime entre Vienne, Pesth et Milan; cela est, surtout pour nous, parfaitement prouvé.
Le moment est venu de jeter un coup d’œil sur la situation militaire de Radetzky et sur les moyens dont il disposait au moment où éclata la révolution. Les forces placées sous les ordres du feld-maréchal, consistaient en 61,086 hommes d’infanterie, 5,774 de cavalerie avec 5,136 chevaux , 5,819 de corps spéciaux avec 2,115 chevaux ; en tout, 72,679 hommes, 7,255 chevaux et 20 batteries.
Sous la dénomination de corps spéciaux, on comprend, dans l’armée autrichienne , l’artillerie de campagne et l’artillerie de place, les troupes de génie elles pionniers, le train des équipages , les haras et la remonte ; on y comprend aussi les forces de police du royaume Lombard- Vénitien qui comptent comme cavalerie, quoiqu’il n’y ait guère qu’un tiers de cette troupe qui soit montée.
Au premier abord , ces forces paraissent imposantes , et elles le sont en réalité. Si Radetzky avait pu les employer toutes aux opérations de la campagne , elles auraient suffi non seulement pour écraser Charles- Albert , mais encore pour maintenir en respect tout le Lombard- Vénitien. Mais ces troupes étaient disséminées sur toute l’étendue du pays, casernées dans des villes populeuses, impossibles, par conséquent, à concentrer. A une époque
oii le gouvernement ne pouvait se soutenir que par la force , on avait refusé à Radetzky les renforts qu’il réclamait, et les précautions militaires qu’il jugeait indispensables. Il est vrai qu’on ne pouvait prévoir le développement que prit le soulèvement , et le feld-maréchal lui-môme, qui ne se faisait aucune illusion à cet endroit, n’aurait pu indiquer avec certitude le moment ou devait éclater la révolution.
La garnison de Milan se composait de dix bataillons, cinq escadrons, et si nous ne nous trompons, de six batteries; les casernes étaient au complet, et il n’était pas possible, comme on le pense bien, de loger les soldats chez l’habitant.
L’armée d’Italie était divisée en deux corps. Le premier, sous les ordres du feld-maréchal-lieutenant Wratislaw, occupait la Lombardie et avait son quartier-général à Milan ; le second , sous le feld-maréchal-lieutenant baron d'Aspre, se trouvait dans la Vénétie avec sou quartier-général à Padoue.
Les troupes étaient dans le meilleur état, bien approvisionnées , mais elles n’étaient pas organisées sur le pied de guerre et manquaient surtout de moyens de transport. Vingt bataillons, y compris la gendarmerie , c'est-à-dire le tiers de l’armée , étaient italiens. C’était , sans doute , un grave inconvénient , surtout dans cette insurrection qui affectait un caractère national. Mais ces troupes avaient jusqu’alors montré un excellent esprit, et avaient en maintes circonstances prouvé un assez grand attachement à leurs drapeaux pour qu’on pût compter sur leur fidélité ; on pense bien que la révolution fit tous ses efforts pour propager la désertion dans les rangs de ces troupes; et, du reste, un certain nombre d'officiers
et de sous-officiers étaient acquis d'avance à la cause nationale.
La défection fut cependant loin d’être générale; ainsi, tandis que les deux premiers bataillons du régiment Albrecht passaient en masse du côté de la révolution , le troisième, que commandait le major Pleitz , resta fidèle à son devoir, et quoique composé en grande partie de Milanais, quitta Milan avec le reste de l’armée , pour n’y rentrer qu’avec elle le 6 août. Quatre compagnies du huitième bataillon de chasseurs désertèrent , deux restèrent sous leurs drapeaux; des faits analogues se reproduisirent dans plusieurs autres régiments.
La défection de ces troupes n’en fut pas moins un grand dommage pour le feld-maréchal. La perte que lui causèrent ces désertions et les capitulations conclues sans résistance par plusieurs bataillons , peuvent s’évaluer à 20,000 hommes; de sorte que le feld-maréchal n’était pas plus fort, après sa jonction avec le corps de Nugont, qu’au moment oü éclata la révolution , et sans cette diminution de forces, il était en état de prendre l’offensive, comme c’était son plan.
Quoique l’Italien se façonne rapidement à l’état militaire, et qu’il soit susceptible de devenir un excellent soldai, comme le prouve le régiment de chevau-légers de Kres (maintenant du grand-duc Alexandre), ainsi que d’autres corps de l’armée, il n’aime cependant pas le métier de armes, et on ne peut pas dire que ce peuple soit un peuple guerrier. Chez la plupart des déserteurs, le véritable but de la défection était de s’affranchir du service militaire. En effet, presque tous les corps passés à l’ennemi se débandèrent et chacun rentra dans ses foyers. Sans cette circonstance, et si tous ces hommes
s’étaient effectivement mis au service de la révolution, la Lombardie aurait fourni à Charles-Albert une force d’au moins 20,000 soldats, formés à la discipline de l’Autriche. On sait qu’il n’en fut pas ainsi. On eut bien de la peine à réunir une division, formée de recrues, s’élevant à environ huit mille hommes, et qui ne rendit aucun service à Charles-Albert ; elle n’a pas vu une seule fois le feu, que nous sachions. Si, au lieu de dépenser beaucoup d’argent et de peine à former une garde nationalo aussi inutile quo ridicule, la révolution avait employé ses ressources à organiser quelques bataillons légers, elle aurait atteint, en partie, son but ; tandis qu’elle n’a fait que fatiguer le pays et contribuer à la perte du malheureux Charles-Albert.
Quoique Milan possède un rempart bastionné, on doit la considérer comme ville ouverte ; l’épaisseur de ce rempart est extrême, puisqu’il sert de promenade publique ; mais sa hauteur est minime, et on peut l’escalader facilement avec des échelles. Les portes ne sont pour la plupart que de simples barrières. A l’intérieur do la ville, il n’y a, en fait de point stratégique, que le Castel. Ce château consistait autrefois en un pentagone, entouré de bastions et de ravelins. Mais ces fortifications avaient été détruites par les Français, et no consistaient plus qu’en une promenade garnie de grands arbres. Il ne reste de cette citadelle que quelques bâtiments, qui ont été convertis en casernes. Dans l’intérieur se trouve une construction du moyenâge, nommée la Rochetta, bâtie parles Visconti, continuée par les Sforza et augmentée par les Espagnols. A cause de l’épaisseur de ses murailles, qui ne sont cependant pas à l’épreuve du canon, le Castel est le point vers lequel tend d’abord l’insurrection.
Au deux coins, du côté qui regarde la ville, .s'élevaient deux tours, garnies de rustiques en marbre blanc, et surmontées de deux canons d’alarme. Ces canons inquiétaient sans doute le gouvernement provisoire, car il avait ordonné la démolition de ces tours; heureusement cet acte de vandalisme n’était pas entièrement accompli lorsque nous revînmes, de sorte que maintenant, grâce à leur peu d’élévation, on pourrait y établir des batteries. Si le Castel s’était trouvé dans son état primitif, un squlèvement était impossible à Milan, car il commande la ville, et en occupe le seul point élevé. Le feld-maréchal, sans en avoir reçu l’ordre de Vienne, avait commencé à fortifier le Castel; il y avait établi des fours, et avait fait construire, devant les deux portes, des tambours en maçonnerie ; mais ces travaux n’en étaient guère qu’à la moitié de leur achèvement lorsqu’éclata la révolution. Cependant, même dans cet état, le Castel rendit de grands services à la garnison pendant les cinq jours que dura le combat dans les rues.
Presque toutes les villes de l’Italie et de la Lombardie possèdent de semblables monuments, construits par les petits princes, pour se protéger contre les soulèvements de leurs peuples, monuments que les hommes d’aujourd’hui négligent, oubliant qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Déjà en 1830, le comte Frimont qui commandait alors en Italie, faisait remarquer comme il serait facile et peu coûteux de remettre ces constructions en état, au moment oh les faits en vue desquels on les avait construits allaient se représenter. Si l'on avait pris ses observations en considération, restauré et garni d’artillerie ces châteaux forts, on aurait tenu en respect toutes ces villes avec des forces minimes : le feld-maréchal, couvert par des points forti-
fiés, aurait pu rapidement concentrer ses troupes et étouffer l’insurrection avec une égale rapidité. Ce n’était plus des bataillons qu’il fallait pour maintenir l’ordre dans une ville, cent hommes auraient suffi.
La révolution était arrivée à son dernier période , tous ses préparatifs étaient achevés, elle ne pouvait plus attendre : la corde de l’arc était tendue, il n'y avait plus qu’à la lâcher. Mais ce à quoi nous ne nous attendions pas, c’était de voir le premier coup frappé dans la capitale, de voir la révolution osant attaquer l’Empereur dans le palais de ses ancêtres, et la noblesse lui donnant l’exemple 1 Nous pensions que le gouvernement était fort, là où résidait le souverain, où se concentraient tous les fils de sa puissance : nous ne pouvions nous imaginer qu’en quelques heures l’autorité passerait des mains d’hommes d’Etats éclairés, à celles d’étudiants maladroits. L’exemple de Louis-Philippe aurait dû cependant nous ouvrir les yeux; mais l’Allemand n’est pas le Français, et Vienne n’est pas Paris. Nous étions bien libres d’inquiétudes de ce côté, et lors des événements, notre surprise fut telle qu’il nous fallut quelque temps pour comprendre comment cette monarchie, soutenue de tant de dévouements, de tant de nobles et solides principes, avait pu être ainsi ébranlée en quelques heures. Cette nouvelle tomba comme la foudre sur l’Italie, pleine de matières inflammables accumulées par la révolution; c’était l’étincelle qui devait y mettre le feu ; qui pouvait en douter? Il y avait cependant un parti qui croyait que les concessions accordées à Vienne, à la suite du 15 mars, satisferaient le peuple, et que l’ordre se rétablirait de soi-même.
Le 17 mars l’Archiduc vice-roi avait quitté Milan, pour se rendre à Vienne, ainsi qu’il avait coutume de le faire
tous les deux ans. Ce voyage n’avait nullement pour cause ses inquiétudes au sujet de la révolution, comme on l’a prétendu dans différents ouvrages traitant des événements d’Italio. L’Archiduc ne pouvait pas connaître, le 17, les événements de Vienne, puisque la nouvelle n’en arriva que le soir. Ce voyage était convenu depuis longtemps. Pour le feld-maréehal, c’était un bonheur que ce départ. La présence de l’Archiduc et de sa famille aurait entravé, d'une façon fâcheuse, les mesures de rigueur que dut prendre le maréchal, qui une fois le premier coup de canon tiré, mit de côté toute considération. Il regarda le pays comme une province qu’il fallait reconquérir , car il connaissait trop bien l’esprit et la cause de l’insurrection pour espérer conjurer par la douceur et par des concessions, la tempête qui s’élevait contre la domination autrichienne en Italie.
Le feld-maréchal était préparé à un combat, mais il ne l’était pas à une guerre. Radetzky est peut-être le seul guerrier dans l’histoire qui soit passé sans transition de son cabinet de travail au champ de bataille. Le 17 mars, vers trois heures de l’après-midi, les chefs de l’insurrection possédaient la nouvelle des événements survenus le 15 à Vienne; mais ce no fut que le soir, assez tard, que la nouvelle officielle en arriva au vice-président du gouvernement, comte O'Donnel, qui la communiqua aussitôt au feld-maréchal.
Le masque était jeté, et nous nous souvenons que le feld-maréchal alla se reposer, en disant que le 18 mars serait une chaude journée.