‹ Campagnes d'Italie de 1848 et 1849Chapitre 8 sur 11 · RADETZKY. VICTOR-EMMANUEL · texte numérisé non relu

RADETZKY. VICTOR-EMMANUEL

CHRZANOWSKY.

Major-général do l’Armée.

La modération qui dicta cet armistice est sans contredit un des plus nobles et des plus rares exemples d’abnégation que nous offre l’histoire. Plutarque aurait été fier d’en orner la vie d’un de ses héros. Depuis deux mille ans le reproche que fit Asdrubal à Annibal au sujet de sa conduite après la bataille de Cannes pèse encore sur co grand homme. Radetzky savait bien qu’il s’exposait à un semblable reproche, mais il était au-dessus de ces considérations. Il avait compris que poursuivre jusqu'au bout les résultats de sa victoire c’était anéantir en Piémont la puissance royale : il voulait laisser au contraire au roi le moyen de la raffermir, et de tenir tête à la démagogie, qui le serrait do près. Mais le roi en avait-il la force, en avait-il le désir? c’est une question que nous pouvons nous

poser. Victor-Emmanuel était encore entré les mains de son ministère révolutionnaire et des nombreux émigrés; nous seuls pouvions le délivrer par une marche audacieuse sur Turin. Nous aurions pu rétablir l’autorité royale, chasser les émigrés, ou les forcer à rentrer dans leur patrie. La partie honnête de la nation se serait réveillée, car il y avait un parti en Piémont qui nous eût approuvés; c’était là le seul moyen d’anéantir la révolution. Nous ne fîmes rien de cela; nous laissâmes le Piémont dans cot état d’indécision d’où il n'est pas encore sorti aujourd'hui. Les émigrés, qui ne doutaient pas que nous vinssions à Turin, s’apprêtaient à s’enfuir. Nous n’arrivâmes pas, et ils rétablirent, comme auparavant, leur quartier-général à Turin oh règne maintenant Mazzini, plus puissant qu’un souverain. Jamais le calme ne se rétablira en Lombardie, tant qu’on n’aura pas trouvé un moyen de mettre un terme à tontes ces menées. Ce moyen nous l’avions entre les mains, et nous l’avons laissé échapper.

Nous avons toujours admiré les nobles sentiments qui ont dicté cet armistice, mais nous le considérons comme une grande faute politique. Le soldat ne voulait pas y croire; il disait que le feld-maréchal lui avait promis de le mener à Turin, et l’on avait beau lui donner des raisons politiques, il secouait la tête avec un geste d’incrédulité.

La bataille de Novare causa le plus grand trouble à Turin; tout ce qui pouvait fuir se sauva, et il ne resta que ceux qui attendaient de l’Autriche le rétablissement de l’ordre.

Quoique Novare se trouve presqu’aux portes de Milan, les Milanais ne voulurent pas croire à ce qui s’y était passé : le comité de Turin avait à un tel point perverti le sens de ses partisans, qu’ils prirent le retour de nos colonnes pour le commencement de la retraite.

Le 25 le syndic de Turin se présenta au feld-maréchal, pour recommander la ville à sa clémence et à sa générosité. Sir Ralf Abercombry revint aussi nous voir, mais pas cette fois pour demander la ligne de la Sesia, comme il avait, l’année précédente, demandé la ligne de l’Adda ; il déclara qu’il n’avait nullement l’intention de s’opposer à la marche de nos troupes, et qu’il venait seulement implorer pour le pays et pour la capitale la modération bien connue de Radetzky.

Les négociations pour l’armistice avaient duré deuxjours; il fut signé le 26; cet acte contient cette particularité remarquable dans les annales de la diplomatie qu’il est signé, non pas par des fonctionnaires inférieurs, mais de la propre main du feld-maréchal. Nous avons dit pourquoi Radetzky avait tenu à ce qu’il en fût ainsi.

Les pertes totales des deux armées durent s’élever à 7,000 hommes environ. Les Autrichiens perdirent plus de monde que les Piémoutais, par rapport à la quantité de troupes engagées.

Les généraux Sladion et Alomnnn avaient été blessés. Du côté des Piémontais on compta parmi les morts le lieutenant- général Perrone et le général Passalacqua, parmi les blessés le général Durando. Nous avions pris vingt-trois canons et caissons avoc quelques drapeaux.

Le lendemain de la bataille, Novare offrait à l’intérieur un spectacle des plus étranges. La ville était encombrée de blessés, on en avait mis partout, dans les églises et dans les établissements publics. Quoiqu’il n'y eût encore ni paix ni armistice, Autrichiens et Piémontais allaient et venaient, et causaient amicalement comme si on ne s’était pas battu la veille avec acharnement : la différence d’idiome n’était pas un obstacle pour notre armée où l'on parle tant de

langues. Chacun sentait que la bataille de Novare annonçait l’heure du repos.

Le 28, le feld -maréchal quitta Novare, et fit, le même jour, son entrée à Milan, à la tête d’une partie du corps de réserve. Les rues étaient pleines de monde. Pendant vingt ans, les Milanais avaient vu Radetzky sans se donner la peine de le regarder. Aujourd’hui, ils jetaient tous des regards curieux et étonnés sur le vainqueur de Novare, comme s’ils le voyaient pour la première fois. Pour nous, qui connaissions le caractère de la population milanaise, nous observâmes avec intérêt l’effet produit par notre rentrée, qui s’effectuait par la porte opposée à celle que nous avions prise pour sortir. Sur bien des figures on pouvait lire lo découragement et la consternation ; mais nous reconnûmes, par contre, plus d’un visage qui dissimulait mql sa satisfaction d’avoir vu les choses tourner de celte façon ; le long défilé des canons pris sur l'ennemi parut faire une impression profonde sur la foule : c’était la preuve delà victoire do Novare. Nous en vîmes plus d’un verser des larmes de rage, entre autres un ecclésiastique, dont les gestes de désespoir firent dérider les sévères figures de nos grenadiers hongrois.

Le passage rapide du 3 e corps, qui nous avait précédé et qui gagnait Brescia en toute hâte, avait fait croire que nous battions en retraite; on n’en fut que plus surpris lorsqu’on vit revenir l’ancienne garnison et les choses reprendre leur allure accoutumée.

Comptons à partir du 20, jour où commencèrent les hostilités, jusqu’au 26, date de la signature de l’armistice, cela fait une campagne de six jours, pendant lesquels on livra deux batailles sanglantes et de nombreux combats. Radetzky n’avait été absent de Milan que pendant dix

jours. Tel était le résultat do la manœuvre si hardie et si bien combinée du feld-maréchal et de l’insigne bravoure de nos troupes.

Pour cotte seconde campagne, le Piémont s'était imposé de grands sacrifices; il avait porté son armée au chiffre énorme, pour lui, de 150,000 hommes. En trois jours tout cela fut anéanti ! Il avait gravement engagé ses finances, jusque-là si florissantes, pour conquérir un royaume qu’il n’aurait pas pu conserver; car le succès eftt-il couronné la campagne de 1848, il est évident pour nous que la Lombardie ne serait pas restée une seule année simple province piéraontaise. Le départ des Autrichiens aurait été le signal d’une guerre civile sanglante et générale. Tout le pays serait sorti plus divisé et plus affaibli qu’avant. Nous no croyons pas que la similitude do langue soit un lien sérieux entre les différentes branches d’une môme race. Voyez l’Allemagne. Quelles sont les sympathies qui relient les Autrichiens, les Prussiens, les Bavarois, les Wurlembergeois, les Hanovriens? Les Allemands peuvent bien s’unir contre l’étranger, contre Napoléon, par exemple; mais ce n’est qu’une unité d’un moment, amenée par une circonstance extraordinaire. Napoléon renversé, les vieilles haines et les rivalités traditionnelles reparurent avec toute leur vivacité. La même chose se serait produite on Italie, mais plus énergiquement encore, et si les chefs révolutionnaires avaient réussi à chasser l’Autriche, si Radetzky n’avait pas sauvé la monarchie par la victoire de Novare, l’Italie se serait transformée en un immense champ de bataille, et n’aurait pas tardé à supplier l’Allemagne, la France, la Russie et l’Angleterre do la sauver d’un complet anéantissement. Nous ne doutons pas qu’il ne soit donné à bien des Italiens do voir leur bello patrie en arriver là !

Malgré les manœuvres de la consulte lombarde, à la tête de laquelle se trouvaient Casati et Borromeo, les provinces, à l'exception de Brescia, s’étaient tenues tranquilles. Elles ne pouvaient, du reste, inquiéter beaucoup Radetzkv. Le pays était désarmé, et quelques milliers d'aventuriers, descendus du canton du Tessin, ne suffisaient pas pour faire une révolution. Le Piémont avait tout préparé pour un soulèvement : à Mortara , nous prîmes dans les bagages près de 4,000 fusils destinés à être distribués en Lombardie dès quo l’armée piémontaise en aurait touché le sol. Mais nous n’étions plus en 1848, à cotte époque où la force armée, retenue par mille obstacles ne pouvait pas agir. Maintenant toute l’autorité appartenait au feld- maréchal. La plupart des villes avaient des châteaux forts, et ces châteaux étaient maintenant approvisionnés et gardés , de façon qu’on n’eût pas la moindre inquiétude à leur égard . Il y avait 4,000 hommes à Milan, et cette fois, ni les représentations des consuls ni aucune autre considération ne l’aurait sauvée d’un bombardement, dans le cas où elle aurait eu la folie de suivre l’exemple de Brescia. Un point cependant exigeait une surveillance active, c’était la partie montagneuse de la Lombardie confinant au canton du Tessin, à la Yalteline, et comprise entre Côme et Bergame d’un côté, et Brescia de l’autre. La contiguïté de la Suisse assurait aux chefs toutes les facilités pour agir à leur aise ; la présence de la brigade Solaroli sur le Haut-Tossin n’avait pas d’autre but que de servir de noyau à un soulèvement dans la montagne, qui aurait éclaté en même temps que les Piémontais franchissaient le Tessin. A peine nos troupes avaient-elles abandonné la frontière suisse pour se concentrer sur Pavie, à peine le premier coup de midi eut-il

sonné, que le 20, des bandes armées s’élancèrent de la Suisse sous la conduite de deux riches bergamasques, les frères Camozzi ; elles se dirigèrent d'abord sur Côme, mais elles n’y trouvèrent aucune sympathie ; lesautorités avaient prévenu la population de ne pas se laisser entraîner dans cette dangereuse entreprise. Elles se rejetèrent sur Brescia, où se trouvaient la plupart de leurs complices.

Brescia s’est toujours fait remarquer par son esprit turbulent et par son insubordination. Elle en a été souvent punie, mais no s’est pas corrigée pour cela. En 1848, elle fut une des premières à déployer le drapeau de l’insurrection et se signala par de nombreux assassinats* commis sur des femmes, des enfants et des militaires isolés.

La garnison de la forteresse était loin d’être proportionnée à une population d’au moins 50,000 Ames. On avait répandu dans la ville les plus absurdes nouvelles ; on annonçait que Radetzky avait été complètement battu et s’était vu forcé de rentrer en Lombardie. Des milliers d'hommes armés étaient descendus de la montagne, et, le jour même où Radetzky mettait un terme à la guerre par la bataille de Novare, l’insurrection éclatait à Brescia ; le3 employés civils prenaient la fuite ; un gouvernement révolutionnaire se formait sous la présidence d’un certain Cassola, secondé par un autre individu nommé Contratti; le drapeau national remplaçait partout la bannière impériale. On put voir bientôt que ce n’était pas là l’œuvre du parti piémontais, mais celle du parti mazziniste. L’anarchie était complète. Les militaires isolés, les malades dans les hôpitaux, tout ce qui n’avait pu regagner la forteresse, furent arrêtés et assassinés. Lorsque nous reprîmes Brescia, nous trouvâmes dans les cachots

de la préture des cadavres autrichiens déchirés et mis en pièces comme s’ils avaient passé dans les mains de cannibales. Le courrier de Vérone à Milan fut enlevé ; les bagages du régiment Albert arrêtés et pillés, et le faible détachement qui les escortait en partie mis à mort. A tous les coins, à toutes les issues de la ville s’élevaient des barricades. Comme en 1848, une troupe d'insurgés, sous la conduite d’un nommé Pozzi, avait fortifié Sant- Eufemia et s’y était établie. Le commandant-général de la Lombardo-Vénétio , dès qu’il reçut la nouvelle de l’insurrection de Brescia, envoya le 1 ,r bataillon roumain — que plusieurs journaux étrangers ont pris pour des troupes du pape — avec un détachement de chevau-légers de Lichtenstein et deux canons pour chasser les insurgés de Sant-Eufemia ; le 3® bataillon Ceccopieri, venu do Mantoue, se joignit à cetto petite troupe, dont le commandement fut confié au général comte Nugent. Le 26, il arriva à Sant-Eufemia, en chassa les insurgés après un court engagement, leur fit trente prisonniers, et délivra une partie de l’escorte priso lors du pillage des bagages du régiment Albert. Nugent s’avança ensuite jusqu’à Brescia, mais il trouva les portes barricadées, les remparts garnis de nombreux insurgés. Avec les 900 hommes qui composaient ses troupes, il ne pouvait que s’établir solidement à Sant-Eufemia, et y attendre du renfort. Pendant ce temps, la forteresse avait commencé à bombarder la ville.

Le 28, Nugent envoya une compagnie Ceccopieri pour attirer l’ennemi. Le stratagème réussit; les insurgés sortirent au nombre d'environ 500, et furent assaillis par le bataillon roumain qui leur tua 18 hommes et leur en prit 20; la cavalerie se mit à leur poursuite et leur fit encore beaucoup do mal. Nugent marcha alors sur la

ville, mais il trouva les hauteurs qui la dominent trop bien occupées pour qu’il lui fût possible de se mettre en communication avec la forteresse. Une députation des insurgés demanda à parler au général qui ne voulut pas la recevoir, d’abord parce qu’il n’avait pas de pouvoirs, et ensuite parce que ce n’étaient pas des hommes, mais des malfaiteurs qui composaient cette députation.

Pendant ce temps, la nouvelle de la victoire de Novare était arrivée à Brescia; mais on la tint pour fausse, et les prêtres répandirent dans le peuple cette audacieuse assertion. Le moment était venu de prendre les mesures les plus énergiques. En apprenant ce qui se passait à Brescia, Haynau quitta son quartier-général de Padoue, accourut à Vérone, dont il renforça la garnison; en même temps, il fit partir pour Brescia deux bataillons du régiment de Bade-Infanterie, un bataillon-frontière du Banat, et deux canons ; le feld-maréchal , instruit des événements de Brescia, avait, de son côté, dirigé de Mantoue sur cette ville une batterie de mortiers, sous l’escorte d’une compagnie do Sluina.

Haynau prit en personne le commandement de cette petite brigade. Arrivé à Brescia, il prit immédiatement toutes ses dispositions pour cerner la ville. Il divisa ses troupes en cinq colonnes, correspondant aux cinq routes qui aboutissent aux principales portes. A la tête du 1 er bataillon de Bade-Infanterie, il s’introduisit dans la forteresse par la porte de derrière; la forteresse avait dû cesser son feu : un prêtre était venu lui déclarer que les insurgés étant maîtres de l’hôpital, chaque coup tiré contre la ville sera suivi du massacre d’un soldat autrichien. Le mouvement de Haynau n’avait pas échappé à l’ennemi, et la petite colonne à la tête de laquelle il se trouvait eut un homme tué et quatorze blessés.

On était au 31 mars. Haynau fit savoir à la ville qu’il était arrivé dans la forteresse, et la somma de se soumettre.

Une députation arriva, qui lui répondit insolemment qu’il n’était pas en force pour sommer les insurgés de mettre bas les armes; elle déclara qu’elle était dans son droit de résister à l’Autriche, puisque la fusion avec le Piémont était accomplie. On demanda du répit jusqu’à deux heures. Quoique ce langage ne fût pas de nature à calmer Eaynau , non-seulement il accorda le répit demandé, mais il le prolongea de sa propre initiative jusqu’à trois heures et demie. Lorsque sonna l’heure convenue, le tocsin retentit tout d’un coup de tous côtés, tandis que du haut des toits les insurgés dirigeaient une vive fusillade sur les troupes qui se trouvaient dans la forteresse. Haynau donna alors au commandant l’ordre de faire feu de toutes ses pièces sur la ville. Les colonnes d’attaque se rapprochèrent de la ville. A l’aide d’une batterie de quatre canons et d’un détachement de convalescents composé de soldats de toutes armes, Nugent réussit à s’emparer de la porte Torre-Lunga et à pénétrer dans la ville; en même temps, Haynau faisait sortir de la forteresse le bataillon de Bade-Infanterie. Quelques colonnes qui manquaient d’artillerie ne purent vaincre la résistance que leur opposaient les insurgés, protégés par les barricades; mais le reste des troupes, poursuivant l’ennemi de barricade en barricade, de maison en maison, parvint à se rendre maître de la plus grande partie de la ville. La nuit arriva ; Haynau ne voulant pas laisser la lutto se continuer dans l’obscurité, s’établit solidement dans la ville, et fit cesser lo combat. Nous avions fait dans cette journée des pertes sensibles. Le général Nugent avait reçu au

pied un coup de feu dont il mourut peu après; le colonel corate Favaucourt, du régiment de Bade-Infanteire, fut frappé en pleine poitrine; le lieutenant-colonel Militz, de ce même régiment, gravement blessé, tomba de cheval et fut égorgé par les insurgés.

Le I er avril, dès que le jour parut, le tocsin retentit de nouveau, et le combat recommença. La résistance des insurgés redoublait d'énergie au lieu de s’affaiblir; sur presque tous les points on se battait à l’arme blanche. A cause de notre petit nombre, nous ne pouvions avancer que lentement. Les insurgés continuant à traiter nos blessés avec la plus féroce barbarie, Haynau donna l’ordre de ne rien épargner, do fusiller quiconque serait pris les armes à la main, et de mettre le feu aux maisons d’où l’on tirerait sur nos troupes. Les rues de Brescia s’étaient transformées en un épouvantable champ de bataille ; la forteresse ne cessait de lancer ses projectiles sur les quartiers do la ville occupés par les insurgés. Nos colonnes étant parvenues à s’emparer successivement des portes Alessandro, Nazzaro et San-Giovanni , l’ennemi se trouva acculé dans la partie de la ville comprise entre la Porta- Giovanni et la Porta-Pile. Peu à peu le feu des insurgés se ralentit; à mesure que nous avançions, ils jetaient leurs armes et tâchaient de se réfugier sur les remparts; un certain nombre parvint à s’y cacher, et échappa ainsi à la fureur de nos soldats.

Vers quatre heures de l'après-midi arrivèrent un bataillon-frontière, un escadron des dragons de Toscane et les mortiers envoyés de Mantoue. L’infanterie prit immédiatement part au combat. Vers six houres , le feu cessa complètement ; nous étions maîtres de la ville.

Le châtiment était sanglant, mais il était mérité. Ces

deux journées nous avaient coûté cher ; nous avions eu 12 officiers et plus de 200 hommes tués ou blessés. Les perles des insurgés ne sont pas connues ; on ramassa , dit-on , plusieurs milliers de cadavres. Nous ne savons si ce chiffre est exact, mais ce qui est sûr, c’est que nos troupes étaient arrivéos à un degré d’excitation extrême, que motivait bien la cruauté avec laquelle les insurgés traitaient les blessés qui tombaient entre leurs mains. Brescia avait mérité cette terrible punition , qui aurait pu être plus terrible encore, sans la discipline de nos troupes et sans la modération du général Ilaynau , tant décrié à l’occasion do ces événements.

Il était absolument nécessaire de réprimer, dès sa naissance, cette tentative insurrectionnelle. La célérité et l’énergie que déploya Haynau en cette circonstance le mettent au rang de ceux qui ont rendu les plus grands services à l’Empereur ; comme fait de guerre, c’est un des plus hardis et des plus brillants de sa carrière : on peut le mettre sur le même rang que sa victoire de Temeswar.

C’est de ce jour que date la haine qui s'attacha aux pas d’Ilaynau, et qui finit par éclater dans le pays gouverné alors par lord Palmerston

La prise de Brescia fut le dernier épisode de cette courte mais brillante campagne de 1849. Venise seule tenait toujours, elle n’avait pas déposé les armes. Nous y reviendrons plus tard. Nous allons auparavant exposer les événements qui se passèrent on Italie après Novare, et qui se terminèrent sinon par une tranquillité complète, du moins par le rétablissement général de l’ancien ordre de choses.

La dénonciation de l’armistice avait déterminé, comme on le pense bien, une nouvelle excitation dans toute

l’Italie. Le chiffre élevé de l’armée piémontaise, l’appui de l’érnigration polonaise remplissaient d’espérance les républicains sanguinaires.

A Rome et en Toscane , on se préparait à une nouvelle campagne. Pepe, général en chef de la république de Venise, s’était établi à Chioggia, oh il comptait se joindre aux troupes romaines et toscanes et se jeter sur nos derrières avec 17,000 hommes.

Au moment oh les hostilités commencèrent, Alphonse délia Marmora se trouvait sur la frontière de Toscane, oh il s’était arrêté par ordre des Chambres piémontaises. Une fois l’armistice dénoncé , il s’avança sur Parme que Degenfeld avait quitté le 18, et y entra le 22 à la grande joie des habitants qui avaient proclamé leur réunion avec le Piémont immédiatement après notre départ. Le duc de Modène s’était porté avec ses troupes à la tête du pont de Brescello, situé au nord de ses États, sur les frontières toscane et autrichienne. La Marmora se disposait à aller le rejoindre, lorsque la nouvelle de la bataille do Novare vint mettre fin à ce projet. 11 n’y a pas à douter que, sans la rapidité apportée par Radetzky dans ses opérations offensives, ces troupes réunies , soutenues par une insurrection générale dont celle de Brescia était le signal, n’eussent gravement compromis nos derrières.

Parmi toutes les villes d’Italie, Gênes était signalée pour la plus exaltée. Ses journaux ne tarissaient pas d’invectives et d’expressions de haine contre l’Autriche. Mais on se tromperait gravement si on déduisait de cela que Gênes était dévouée au Piémont. Quoique Gènes soit de toutes les anciennes républiques italiennes celle qui ait le moins le droit de s’enorgueillir de son passé, elle affectait un républicanisme outré; sa haine contre le Pié-

mont n’était pas moindre que sa haine contre l’Autriche. Ses nobles se tenaient systématiquement éloignés de toutes les charges officielles , et lorsque le roi venait à Gènes, l'antichambre de son palais était aussi vide que celle du vice-roi à Milan. Mazzini avait pour Gênes une sollicitude toute filiale. Au premier bruit de la bataille de Novare, l’insurrection éclate, et après avoir contraint — tout comme à Venise — le général d’Azara à livrer les forts, le chasse do la ville lui et ses troupes. Puis, on se déclare séparé du Piémont et on proclame la république. Si les héros de Gênes n’avaient pas agi aussi mollement qu’ils le firent, Gênes était perdue pour le Piémont. La flotte, alors dans l’Adriatique, était presque entièrement composée do Génois, comme la nôtre de Vénitiens, et elle se serait certainement prononcée pour la révolution. Le feld-maréchal fit tout ce qu’il put pour empêcher ce malheur. Les Piémontais s’étaient efforcés de faire déserter nos régiments hongrois; nous, nous nous efforcions de leur sauver leur flotte.

Le 28 mai, La Marmora avait quitté Parme, conformément à l’armistice ; il rentrait en Piémont lorsqu’il reçut à Casteggio l’ordre de se diriger sur Gênes. Il emmena seulement la brigade Belvedere, et parut, le 4 avril, sous les murs de Gênes. '

Avezzani, qui présidait à la révolte, au lieu de défendre la ville du haut des forts et des remparts, se contenta de barricader les rues. La Marmora pénétra sans difficulté dans la ville et s’empara de quelques forts ; il battit en brèche, par derrière, les barricades, tandis que ses troupes les attaquaient de front. Les républicains prirent la fuite, et n’essayèrent de faire quelque résistance qu’au palais Doria ; le palais fut enlevé d’assaut. Pour éviter les

excès, La Marmora fit alors suspendre l’attaque. Le roi accorda une amnistie générale, et le 9, Avezzani, avec une partie de sa bande, s’embarqua pour Rome, où se réunissait tout ce que l’Italie possédait de plus exalté ou de plus misérable.

Par sa rapide et énergique manœuvre, La Marmora avait rendu un immense service à la cause do l’ordre, du roi et de la légalité. A Robbio se trouvait la division lombarde, qui se distinguait par son esprit turbulent et indiscipliné ; elle refusait de se soumettre à l’article de l’armistice qui ordonnait sa dissolution. On craignit, avec raison, qu’elle n’allât se jeter dans Gènes ; la manœuvre de La Marmora la mit dans l’impossibilité de le faire. Si le plan de la division lombarde avait réussi, l’insurrection génoise aurait sans doute triomphé et amené d’incalculables complications, non- seulement pour le repos de l'Italie mais pour celui de l’Europe entière.

Le Piémont, pour combattre l’Autriche, avait recouru à la plus dangereuse des alliées :1a Révolution. La bataille de Novare ayant tranché la question entre l’Autriche et le Piémont, il ne restait plus sur le terrain que la révolution ; l’Autriche se prépara à l’éloigner de ses frontières.

Bien que le grand-duc do Toscane se fût déclaré contre l’Autriche, et eût envoyé en Lombardie des troupes pour nous combattre, l’Autriche ne considérait pas comme brisé le lien qui unissait les deux Etats, et le cabinet impérial était résolu à mettre ses troupes au service du grand-duc. Son honneur et son intérêt lui dictaient cette politique qui trouva sa sanction dans la victoire que nous remportâmes sur la révolution, en ce moment toute puissante en Toscane. Le grand-duc, en quittant ses Etats, avait réclamé de l’empereur, chef de sa famille, secours

et protection contre ses sujets révoltés, ou plutôt contre un parti qui avait usurpé le pouvoir et proclamé la république. Le feld-maréchal reçut l’ordre d’envoyer dos troupes en Toscane et de rétablir l’autorité du grandduc.

Pendant que le cabinet de Vienne prenait cette décision, le pape, du haut du rocher de Gaëte, appelait à son secours le monde catholique, et réclamait de lui le rétablissement du siège de Saint-Pierre, mis à bas par la révolution. La France, Naples, l’Espagne et l’Autriche résolurent unanimement de mettre un terme à la révolution italienne et de faire rentrer le pape dans ses Etats.

Le duc de Lucques, avaut d’ôtre appelé à la succession du duché de Parme, par suite de la mort de Marie-Louise, avait renoncé à son duché de Lucques en faveur de la Toscane ; par suite de cotte cession plusieurs enclaves toscans devaient revenir au duché de Modène. Mais la Toscane déclara cet acte illégal, et la révolution interrompit les opérations destinées à régulariser la frontière. Une fois rentré en possession de ses Etals, par suite de la bataille de Novare, le duc de Modène résolut d’occuper ces enclaves et de les réunir de force à ses Etats.

Le 2 e corps d’armée autrichien se trouvait réuni en ce moment dans les duchés, et venait de recevoir l’ordre d'entrer en Toscane. Tandis que le duc de Modène se mettait en mouvement avec ses troupes et se dirigeait vers Fizzivano, d’Aspre envoyait la brigade Kolowrat sur Pontremoli. Les deux colonnes arrivèrent simultanément le 13, le duc à Fizzivano, Kolowrat à Pontremoli. Le général modénais, nommé d’Apice, qui nous connaissait de la dernière campagne de Lombardie, protesta, mais se retira sans faire la moindre résistance. Kolowrat con-

tinua de marcher et arriva à Massa ou la population, fatiguée des excès des révolutionnaires, l’accueillit avec des cris de joie.

La révolution toscane s’était installée sous la protection d’une bande Livournaise ; elle n’avait pas pris racine le moins du monde dans l’esprit du peuple ; le paysan surtout aimait le grand-duc et détestait la république. L’apparition des Autrichiens sur la frontière Toscane amena un revirement immédiat. Le 13, une contre-révolution éclata à Florence. Les volontaires Livournais, qui formaient la garde particulière de Guerrazzi, s’étaient livrés dans la ville à toutes sortes d'excès. La garde nationale soutenue par les volontaires Florentins, prit les armes, désarma et chassa les Livournais, déposa le gouvernement républicain, en emprisonna les chefs, et rappela le grandduc. T,out le pays, à l’exception de Livourne, suivit cet exemple ; ce fut ainsi que fut rétabli le gouvernement régulier.

L’Autriche n’avait pas pris part à cette réaction, mais on n’en avait pas moins besoin d’elle; Livourne était plongée dans l’anarchie la plus complète, qui menaçait de perdre complètement le commerce do cette ville importante. Des aventuriers de toutes les nations s’y étaient réunis, et n’auraient pas tardé à remottre la Toscane dans la situation d’où elle venait do sortir. Le nouveau gouvernement était sans force, sans troupes, enfin sans rien de ce qui est indispensable à un gouvernement qui vient de se rétablir. L’Autriche ne pouvait laisser les choses dans cet état. D’Aspre reçut l’ordre de poursuivre les opérations ot de ne se laisser arrêter par aucune protestation. Le 24 avril, d’Aspre quitta Parme avec le 2 e corps; le 28, les Français débarquaient à Civita Vec-

chia et marchaient sur Rome. La lenteur que d’Aspre apporta dans ses mouvements était bien contre ses habitudes, il faut l’attribuer à la contre-révolution qui venait d’éclater à Florence et qui donnait lieu à d’interminables pourparlers. Enfin, le 5 mai, l’avant-garde, commandée par Kolowrat, arriva à Pise ; d’Aspre avec le reste du corps s’arrêta à Lucques.

Livourne compte environ 60 à 70,000 âmes d’une population très-hétérogène. Il n’y a pas une nationalité dans le monde qui n’y soit représentée. Depuis la décadence de Pise, la ville, qui jouit des avantages d’un port franc, a acquis une très-grande importance. Le gouvernement de Toscane y tolérait tout ce que la police défendait dans les autres villes. La classe aisée était opposée à la révolution, mais la foule des contrebandiers et des portefaix s’était, comme on le pense bien, déclarée pour le communisme. Tout ce qui s’enfuyait devant les troupes de La Marmora, de d’Aspre et d’Oudinot, s’était réfugié à Rome ou à Livourne. Les habitants riches n’osaient pas bouger, de crainte de voir leurs maisons mises au pillage.

Du côté de la terre, la ville est protégée par des fortifications en mauvais état et entourées d’un fossé fangeux; ces ouvrages ne peuvent rien contre une attaque bien menée. Autour des faubourgs on avait récemment construit un mur d’octroi, suffisant pour empêcher la contrebande, mais incapable de retenir une troupe assiégeante. Les insurgés avaient pris leur ligne de défense en dehors de ce mur, et avaient établi une batterie de cinq canons sur un point où convergent la route de Pise et la chaussée du chemin de fer.

Le nombre des défenseurs armés s'élevait à peu près à 7,000 hommes, parmi lesquels se trouvaient quelques sol-

dais réguliers. Cette troupe était dirigée par un certain Gherardi, auquel quelques polonais venus de France ne tardèrent pas à enlever le commandement.

Le 9, Kolowrat avec sa brigade et les troupes modénaises se présenta devant Livourne. Il ûl balte sur le bord du canal Calambrone, disposa ses troupes le long des déclivités du Monte-Nero, et attendit l’arrivée du corps. Le lendemain il fut rejoint par les brigades Lichtenstein, Stadion et Wimpfen, et vers dix heures l’attaque commença. Le régiment Kaiser s’élança le premier, chassa les insurgés de leurs positions et leur prit deux pièces de 24.

Au nouveau mur, auprès de la Porta-Fiorentina, d’Aspre éprouva quelque résistance ; le feu fut assez vif ; un aidede-camp du duc de Modène, qui se trouvait avec l’archiduc Albert sur le point où l’engagement était le plus animé, fut blessé. D’Aspre reconnut qu’il fallait faire une brèche au mur d’octroi, car il n’était pas possible de passer par-dessus. Il remit cette opération au lendemain, et fit bivouaquer ses troupes au pied du nouveau mur.

Le 11, à sept heures du matin, notre artillerie commença à tonner; quatre pièces de 18 battirent le mur à une distance d’environ quatre cents pas, tandis qu’une batterie de fusées, une pièce de 12 et quatre obusiers de 10 dirigeaient leurs projectiles sur la ville môme. Au bout d'une heure trois brèches étaient ouvertes et furent immédiatement rendues praticables par nos pionniers. Le régiment Paumgarten s’avança alors, franchit une brèche, et alla ouvrir une porte aux colonnes qui entrèrent ainsi sans difficulté dans la ville.

Les Livournais s’étaient réfugiés da s les maisons des faubourgs, avaient barricadé les rues; nos soldats enle-

vèrent d'assaut barricades et maisons, passant par les armes tous ceux qu’ils saisissaient les armes à la main. L’ennemi s’enfuit bientôt en toute hôte, et trouva un refuge sur les bâtiments qui se trouvaient dans le port.

Vers midi, d’Aspre entra dans Livourne à la tôle de ses troupes, et fut reçu avec enthousiasme par les hahitants.

La brigade Kolowrat, qui s’était introduite dans la ville par le côté est, campa sur la grande place de Livourne. Tout d’un coup, vers deux heures, des coups de fusils tirés des fenôires des maisons situées autour de la place, viennent atteindre plusieurs de nos soldats. L’alarme se met dans nos troupes, et si elles n’avaient pas été retenues par les liens de la discipline, la ville aurait payé cher cette trahison. Les officiers rétablissent promptement l’ordre; les maisons d’où étaient venus les coups de fusils sont prises d’assaut, et tous ceux qu’on trouve les armes à la main sont mis à mort. Le calme ne tarda pas à se rétablir, définitivement cette fois. La prise de Livourne nous coûta douze hommes tués, trois officiers et environ cinquante hommes blessés. Les perles de l’ennemi durent s’élever à plusieurs centaines d’hommes tués ou blessés.

Le 23, d’Aspre arriva à Florence. La Toscane se soumit sans résistance, maintenant que Livourne, centre de l’agitation, était rentrée dans l’ordre.

La division Wimpfen, composée de deux brigades, fut chargée de soumettre la Romagne jusqu’à Ancône tandis que d’Aspre prendrait les premières mesures nécessaires pour assurer le rétablissement définitif du grand-duc de Toscane.

En Romagne ce n’étaient plus ni le pape ni la république qui régnaient, c’était l’anarchie dans toute l’étendue du mot. Chaque ville faisait ce qu’elle voulait, ou ce qu’elle

pouvait. Daus l’état où se trouvait ce malheureux pays il était difficile de se rendre compte de la résistance qu’on allait rencontrer. Cependant, en considérant les villes importantes et peuplées auxquelles on avait affaire, il est évident que les forces envoyées sur ce point étaient insuffisantes ; il nous arriva ce qui arriva aux Français : nous croyions n’avoir qu’à occuper, nous fûmes obligés d’assiéger. Mais les embarras que rencontraient les négociations obligeaient Radetzky à garder le plus de troupes possible en Lombardie, et il ne put détacher de son armée que ce qui lui parut strictement indispensable à la soumission de l’Italie centrale.

La population de la Romagnc se distingue par sa bravoure et son ardeur, mais aussi par sa férocité. Du temps de Napoléon, les régiments composés de Romagnols étaient les meilleures troupes de l’armée d’Italie. Depuis que ces provinces ont été réunies aux Ktats de l’Eglise, elles n’ont cessé d’ôtre une source d’inquiétude pour le gouvernement du pape. Elles ont pris part à tous les mouvements insurrectionnels dirigés contre ce souverain. Bologne était autrefois la capitale des Légations et de la Marche. Elle s’était soumise à l’Eglise par une capitulation qui lui conservait tous ses privilèges et toutes ses franchises, et lui donnait vis-à-vis de Rome une position menaçante. La fuite du Pape et la proclamation de la république l’avaient mise à mémo do se rondro à peu près indépendante. Elle s’était donné une constitution et avait établi un triumvirat présidé par un certain professeur Alessandrini.

Bologne compte près do 80,000 habitants. La garnison se composait d’une nombreuse garde nationale et d’un régiment do ligne du pape, dans lequel se trouvaient bcau-

coup de Suisses; ce régiment, soit trahison, soit faiblesse de la part de ses chefs, s’était désorganisé et s’était enrôlé en grande partie dans les rangs de l’armée républicaine ; le reste avait regagné ses foyers. Nous renoontrâmes aussi sur notre route une compagnie de Suisses restée fidèle qui se joignit à nous. En outre de ces troupes il y avait encore dans la ville un escadron de carabiniers , 12 canons et un corps de portefaix qui inspirait aux habitants une terreur égale à celle qui accompagnait nos Croates. Toutes ces forces étaient commandées par un général Bellini. La ville n’a pas de fortifications modernes, mais de vieilles murailles moyen-âge, solides et en bon état.

Le 8 mai, Wimpfen se présonta devant Bologne, ses troupes divisées en deux colonnes. La brigade Thurn s’avança jusqu'à la Porta Galbera, la brigade ^fanzelter jusqu’à la Porta Castiglione.

Lorsque la brigade Thurn arriva devant la Porta Galbera, elle la trouva ouverte et abandonnée; le plus profond silence régnait alentour; elle entra et fit une centaine de pas sur la route. Tout à coup la porte se referme, et du haut des murailles, une grêle de balles et de mitraille tombe sur le premier bataillon du régiment Archiduc- Charles, qui formait la tête de la colonne ; le bataillon perd contenance et recule. Le général, qui n’était pas entré dans la ville, dirige une batterie contre la porte pour la rouvrir, mais ses boulets sont impuissants contre cette charpente massive. Les chevaux, no pouvant manœuvrer à cause de la mauvaise nature du sol, les hommes retirent eux-mêmes les pièces hors de la portée de la mousqueterie ennemie; mais ils n’ont encore ramené ainsi que la moitié de la batterie; l’autre moitié était restée dans sa

première position. L’ennemi, remarquant le danger que couraient ces pièces et les portefaix qui se trouvaient sur les remparts, crient aux carabiniers placés au dedans de la porte : « Montrez maintenant que vous êtes bons à quelque chose 1 » Excités par cette provocation , une soixantaine de cavaliers s’élancent par la porte qu’on a rouverte, et cherchent à s’emparer des canons. Mais les artilleurs, qui s’étaient étendus à terre, pour se cacher, se relèvent tout d’un coup et reçoivent l’ennemi avec une volée de mitraille, qui tue le colonel, le major et les deux tiers du détachement. Notre batterie était sauvée, etThurn s’installa alors dans une position avantageuse. Cet engagement nous coûta trente morts et cent quarante-six blessés, dont trois officiers.

A la Porta Castiglione, l’ennemi voulut répéter la même manœuvre, mais la tête de cette brigade était formée par des chasseurs du 10 e bataillon, qui flairèrent la chose et ne tombèrent pas dans le piège. Le général Pflanzer n’entra pas dans la ville, et prit position sur des hauteurs qui la dominent.

Wimpfen, voulant voir si la terreur déciderait la ville à se soumettre, ouvrit un feu violent de toutes ses pièces. Le conseil municipal demanda un armistice, que Wimpfen accorda. Le commissaire papal, qui se trouvait à son quartier-général, adressa aux habitants une proclamation où il les invitait à se soumettre; mais les triumvirs en empêchèrent la publication. Les habitants, qui voyaient le peu d’effet de notre artillerie contre les murailles massives de la ville, qui connaissaient notre faiblesse, encouragés par les nouvelles des avantages remportés par les Romains sur les Français, s’opposèrent à toute tentative conciliatrice de la part du conseil municipal.

Wimpfen, comprenant qu'il ne pouvait atteindre sou but avec les faibles moyens dont il disposait, envoya un rapport au feld-maréchal sur la situation ou il se trouvait; il avait essayé toutes sortes d’expédients pour réduiro la ville; il avait tenté entre autres de couper l’eau qui fait marcher les moulins mais cette tentative n’avait pas réussi.

Pendant ce temps, le bruit du danger que courait Bologne s'était répandu dans la Romagne. Plusieurs milliers de volontaires se réunirent sous la conduite d’un nommé Monlanini, et marchèrent sur Bologne, en passant par linola. Ils avaient avec eux quatre canons. Les troupes de la ville devaient faire une sortie au moment où ils se présenteraient pour tendre la main à leurs frères. Ce fut une colonue d’individus de toute origine, une populace armée qui fut chargée de cette manœuvre. Ces hommes se répandireut sur la route sans précautions et en désordre. Nous avions été avertis de ce mouvement; on les laissa passer; puis, tout d’un coup, ils se trouvèrent accueillis on liane et en arrière par un feu violent dirigé par nos chasseurs styriens et par quelques pièces do canon, et se débandèrent. Alors un escadron de chevau-légers de Wiudischgraetz se mit à leur poursuite, passant au fil de l’épée tous ceux qui se laissèrent atteindre. Quelques Suisses étaient parvenus à so réfugier dans une maison; on les somme de se rendre, et pour touto réponse ils nous envoient des coups de fusil; la maison est prise d’assaut, et les malheureux furent presque tous percés par les baïonnettes de nos soldats.

La colonne venant d’Imola avait été témoin du désastre de ses alliés. Elle crut prudent de se retirer; mais nos troupes se mirent à sa poursuite; les Romagnols s’en-

fuirent à toutes jambes laissant entre nos mains leurs quatre canons.

Gorczkowsky arriva enfin ; il amenait du renfort et de l’artillerie de siège. Le 14 mai, à dix heures du soir, on lança les premières bombes ; mais comme on voulait épargner la ville, s’il était possible, on la somma de nouveau, et on lui accorda douze heures de répit. Ce temps s’étant écoulé et la ville n’ayant pas envoyé de parlementaires, le feu recommença le 15, à midi ; il ne dura pas longtemps. Des colonnes de fumée s’élevant des différents points de la ville nous indiquaient l'efficacité de notre tir. A deuxheures le pavillon blanc flottait sur toutes les tours de Bologne. La capitulation fut très-modérée; tous ceux qui voulurent se retirer en eurent la permission; la plus grande partie des troupes resta dans la ville et prêta de nouveau serment de fidélité au pape.

On laissa daus la ville une forte garnison , dont Gorczkowsky prit le commandement. Wimpfen partit avec le reste de ses troupes pour Ancône. La capitulation de Bologne, la ville la plus importante des Etats de l’Eglise, après Rome, fit une grande impression sur le pays. Quoique animées de l’esprit républicain, les autres villes n’osaient plus résister; et les paysans, qui souffraient le plus do la révolution, et avaient conservé quelque attachement pour le chef de l’Eglise, aspiraient au calme et au repos. Wimpfen fut salué par les acclamations des populations qui se pressaient sur son passage ; cela nous promettait la fin prochaine de nos opérations.

Ancône n’a pas de fortifications du moyen-âge; c’est une place forte construite d’après les principes modernes, et pourvue d’une citadelle solide.

Les Français avaient détruit en 1790 une partie de ces

ouvrages. Mais à la suite des diverses occupations qui se sont succédées dans cette ville, tant des troupes françaises que des troupes autrichiennes, ces dégâts avaient été réparés. La révolution avait profité de nos leçons , car Ancône avait été mis en parfait état de défense. La ville était bien approvisionnée et confiée à un commandant décidé à la défendre jusqu’à la derrière extrémité; nous fûmes obligés d’établir devant Ancône un siège auquel nous n’étions nullement préparés. La population était trèsfanatique; la garnison montait à 4,000 hommes, 120 canons garnissaient les remparts. La place était commandée par un Bolonais nommé Zambeccari, et par un certain Gariboldi, — qu’il ne faut pas confondre avec le célèbre Garibaldi, qui défendait Rome en ce moment là. — Il était impossible aux trois faibles brigades de Wimpfen de se rendre maîtresses de cette ville; elles n’auraient même pas suffi à la cerner.

Le 25 mai, notre avant-garde apparut devant les remparts d’Ancône; elle fut reçue aussitôt par un feu bien dirigé, qui lui tua quelques hommes. Wimpfen essaya d’abord du système d’intimidation. Secondé par le viceamiral Dahlrup qui était arrivé devant Ancône avec une division de notre flotte, il lança pendant deux jours bombes et fusées sur la ville ; mais la garnison ne se laissa pas effrayer, et on fut obligé d’en venir à un siège en règle.

Dès que le feld-maréchal fut informé de la situation où se trouvait Wimpfen, il lui envoya des renforts tirés de Toscane et de Lombardie, de sorte que le corps assiégeant se trouva porté à cinq brigades ; on avait également envoyé de la grosse artillerie. Avec tous ces éléments, on commença sans retard les travaux du siège.

L’ennemi, dans le dessein de les troubler, fit une série

de sorties qui échouèrent toutes devant la vigilance et la bravoure de nos troupes. On avait détruit toutes les conduites d’eau qui alimentent la ville, à l’exception d’une seule, placée au sud. L’ennemi, qui tenait beaucoup à la conserver, avait retranché et garni de troupes le village de Santa-Margherita, oh elle prend naissance. Wimpfen résolut de se rendre maître de ce point. Une compagnie du 10 e régiment de chasseurs, sous la direction du capitaine Beck, fut chargée de ce coup de main. Nos chasseurs surprirent le village ; ils enlevèrent d’assaut les barricades et les retranchements, chassèrent l’ennemi, s’emparèrent de la conduite d’eau et la détruisirent. Cela se passait sous les canons d’une redoute qui protégeait ce point. Le lendemain matin l’ennemi, du haut de la redoute, s’apercevant du petit nombre d’hommes qui lui avaient enlevé ce point important, fit une vigoureuse sortie qui fut repoussée non moins vigoureusement par nos chasseurs. Ce hardi fait de guerre nous coûta seize hommes blessés ou tués. Le brave capitaine Beck était du nombre des derniers.

Le 10, les travaux du siège étaient assez avancés pour qu’on pût commencer le feu contre les ouvrages ennemis. Pendant neuf jours on tira sans discontinuer. Le 19, la garnison demanda à capituler. On lui accorda de se retirer librement et avec les honneurs militaires; et la bannière de l’Autriche flotta de nouveau à côté du drapeau du pape sur les remparts d’Ancône.

La mission que s’était imposée l’Autriche de relever le Saint-Siège était accomplie. A la suite de malentendus survenus entre les chefs français et napolitains, Naples s’était retirée. Les Espagnols parurent en Italie, mais ils up prirent aucune part active aux événements.

Lo rétablissement de l’autorité papale se partageait donc entre la France et l’Autriche. Notre expédition de Toscane dite do Romagne, avait refoulé dans Rome toute l’armée des Mazzinistes, et les forces de la république se trouvèrent bientôt de beaucoup supérieures à celles que les Français avaient amenées. Tandis que ceux-ci attendaient des renforts indispensables, les Mazzinistes eurent le temps de se fortifier et de s’organiser, de sorte qu’on fut obligé d’en venir à un siège en règle contre cette ville qui , pour ne pas avoir de fortifications proprement dites, n’en est pas moins une ville forte. On a reproché aux Français d’avoir choisi, pour attaquer, le point le plus solide de l’enceinte. Ce reproche est juste au point de vue purement militaire; mais, d’un autre côté, nous témoignons tout notre assentiment et toute notre reconnaissance au général français qui tint plus à conserver les vénérables monuments de Rome, qu’à se donner la gloire d’avoir soumis cette ville quelques jours plus tôt. Quelle tempête se serait élevée, non-seulement à Paris, mais dans le monde entier, contre le barbare Oudinot, si ses travaux de siège l’avaient obligé à détruire quelque reste classique , si une malheureuse bombe s’était égarée dans une galerie de tableaux ou dans un musée !

L’ordre do choses régulier pouvait être maintenant considéré comme rétabli dans la Péninsule. Venise seule avait tenu et tenait toujours; Manin, poussé par un aveugle point d’honneur, prolongeait obstinément une résistance qui aurait pu amener la destruction totale de cette ville, si la clémence de l’empereur, la bienveillance du gouvernement autrichien et la générosité de Radetzky ne lui avaient pas pardonné de s’être laissée entraîner par cet homme.

Jusqu’alors le feld-maréchal n’avait pu diriger iri sou attention ni ses forces vers ce point important.

Une. fois Venise tombée aux mains de la révolution par la faiblesse des gouverneurs civils et militaires, on sentit toute la gravité de la perte que l’on venait de faire, et combien Radelzky avait raison lorsqu'il réclamait dos mesures de sûreté à l’égard de celte place. Mais il était trop tard, le mal était fait; il ne s’agissait plus maintenant que de le réparer. Isolé du reste de la monarchie, cerné par l’ennemi , Radetzky se trouvait avec sa petite troupe comme un oasis dans le désert. La totalité des forces dont il disposait aurait été complètement insuffisante pour assiéger Venise, défendue par de nombreux forts, protégée de tous côtés par la mer et par les flottes alliées. Un blocus eût été parfaitement inefficace, tant que la ville pouvait être approvisionnée par mer. Les quelques mille hommes que le feld-maréchal avait placés autour de Venise étaient insuffisants pour garnir la longue ligne de lagunes qui s’étend autour de la ville. Ce corps n’avait d’autre utilité que de couvrir nos derrières dans le cas où les forces qui se trouvaient à Venise auraient tenté de couper les communications du feld-maréchal avec la monarchie. A son grand regret, Radetzky dut abandonner momentanément Venise ; il lui fallait d’abord vaincre ses ennemis les plus menaçants; il se promettait de revenir devant celte ville lorsqu’il aurait rétabli l’ordre sur tous les points, et qu’elle se trouverait entièrement isolée.

Pendant toute la durée du blocus jusqu’à l’armistice de Milan, les opérations devant Venise s’étaient bornées à quelques reconnaissances poussées on terre forme par les troupes vénitiennes. Mais notre ennemi le plus dangereux n’était ni Pepe, ni la garde nationale vénitienne : c’étaient

les émanations pestilentielles qui, vers la fin de juin, se dégagèrent des lagunes ; l'ennemi en souffrait aussi, mais moins que nous, exposés à la funeste fraîcheur des nuits. Le régiment archiduc Louis tomba de deux mille hommes à deux cents ; les autres troupes furent décimées dans les mômes proportions. A la conclusion de l’armistice de Milan , le feld-maréchal avait près de 20,000 hommes dans les hôpitaux; il pouvait, en outre, d’autant moins songer à renforcer le corps devant Venise, qu’à la tournure prise par les négociations de paix, il lui était facile de voir que la lutte allait recommencer dès que le Piémont se sentirait assez fort.

Aussitôt après l’armistice de Milan, Venise avait dénié la fusion : elle s’était séparée du Piémont et avait chassé les commissaires royaux ; on avait proclamé de nouveau la république et investi Manin de la puissance dictatoriale.

L’ Autriche no pouvait plus voir dans Venise qu’une ville rebelle ; elle repoussa donc toutes les ouvertures des puissances médiatrices qui lui proposaient de comprendre Venise dans l’armistice. Malgré les divergences d’opinion qui divisaient Manin et le gouvernement piémontais, ce dernier ne cessait cependant pas d’être en étroite relation avec la république. Le Piémont , par une violation de l'armistice, tout en ramenant ostensiblement sa flotte à Ancône et en lui donnant l’ordre de s’abstenir de toute opération offensive contre l’Autriche , lui avait recommandé de continuer à soutenir Venise et de rester sur la défensive. Les revenus mensuels de Venise s’élèvent à 200,000 livres, et il lui fallait, pour l’entretien de sa flotte, de son armée, et autres défenses, plus de deux raillions. Les Chambres piémontaises lui votèrent un sub-

side de 600,000 fr. par mois — et cela après la conclusion de l’armistice. — Il est vrai de dire que ce subside ne fut pas payé, car on ne savait oîi prendre cet argent. — Manin, marchant sur les traces de Kossuth , eut recours alors au papier-monnaie ; il en fabriqua pour soixante

millions de livres.

Le feld-maréchal avait disloqué son armée de manière à pouvoir, en huit jours, la porter tout entière sur le Tessin. Il ne pouvait donc détacher de troupes pour bloquer Venise. Il fallut sacrifier pour cette destination un corps complètement indépendant. Nous nous souvenons que le feld-maréchal regretta bien de s’être séparé do ces troupes, lorsque, à la suite des malheureux événements de Vienne, il se vit menacé de ne pas recevoir les renforts promis par le ministère.

Vienne soumise, la première révolte de la Hongrie réprimée à Schwechat, l’unité et la fermeté rétablies en Autriche par la formation du ministère Schwarzenberg , on rétracta toutes les ouvertures faites à la république par le précédent ministère, et Radetzky reçut l’ordre de se tenir prêt à agir.

Les promesses de Kossuth , l’assurance donnée par le cabinet de Turin que les hostilités allaient recommencer aussitôt que possible, la crise pénible au milieu de laquelle nous nous débattions, firent que les choses restèrent telles quelles jusqu’au mois de mars 1849.

Haynau avait pris le commandement du corps de blocus, en remplacement de Welden qui avait reçu une autre destination. Il s’occupa activement de réunir tous les matériaux nécessaires à un siège ; il amassa de nombreux approvisionnements qui facilitèrent et abrégèrent l’établissement des travaux.

La plus grande activité régnait également à Venise de- puis le jour ou le Piémont avait dénoncé l’armistice. Manin travaillait à réveiller l’enthousiasme de la population; il exploitait avec habileté la tournure favorable que paraissait prendre l’insurrection hongroise. La flotte piémontaise venait d’arriver devant Venise, et Pepe partait pour Chioggia ou il comptait se joindre aux volontaires romagnols et opérer ensuite sur nos derrières. Malheureusement , la bataille de Novare vint mettre un terme à ces brillants projets.

Le 27 mars, Haynau écrivit à Manin pour lui faire part delà victoire de Novare, de l’abdication do Charles-Albert , de l’armistice conclu avec le nouveau roi Victor- Emmanuel ; il lui conseillait de renoncer à une résistance inutile et de s’en remettre à la générosité de l’empereur. La consternation fut grande à Venise lorsque se répandit le premier bruit de ces événements. Manin tint secrètes les nouvelles qu’il venait de recevoir; mais la vérité ne tarda pas à so découvrir, et Manin se vit obligé de convoquer l’assemblée nationale pour lui faire part de la sommation d’Haynau. Cela se passait le 2 avril. Les partisans de Manin se trouvaient là en majorité. Au lieu d’envisager de sang-froid la gravité de la position où l’on se trouvait, on se laissa abuser par de vaines espérances; on comptait sur l’appui de la Franco ou do l’Angleterre, sur des secours promis par Kossuth. On s’attendait aussi à une rupture entre l’Autriche et la Prusse. Enfin, on résolut de se défendre jusqu’à la dernière extrémité , et Manin fut investi des pouvoirs les plus étendus. Il avait atteint son but, et pour toute réponse, il envoya à Haynau le décret rendu par l’assemblée nationale à la suite de cette séance.

Si Venise se croyait obligée de se sacrifier pour la cause de l'Italie, Radotzky, de son côté, ne pouvait oublier qu’il devait à l’honneur de la monarchie autrichienne de reconquérir Venise à tout prix. Dût-il amener une guerre européenne, Radetzky jura de soumettre Venise et de ne remettre l’épée au fourreau que lorsque le vieux lion de Saint-Marc se serait de nouveau incliné devant l’aigle à deux têtes.

Haynau reçut l’ordre de commencer le siège. Il n’en fallait pas davantage à ce chef énergique pour qu'il mît aussitôt en œuvre toutes les forces dont il disposait.

C’était un projet hardi que concevait là le feld-maréchal; aucun conquérant n’a essayé d’assiéger Venise; les Génois seuls pénétrèrent dans les lagunes par Chioggia, et ils allaient atteindre la place Saint-Marc lorsqu’ils furent repoussés par Pisani , retenu alors dans les cachots de la Signoria par sa patrie ingrate, et que le peuple avait libéré pour le mettre à sa tête.

Dans le sens moderne du mot, l’expression d’assiéger n’est pas juste. Ce n’était ni un blocus ni un siégo qu’on allait exécuter devant Venise, c’était une grande attaque. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de nous rendre maîtres du contour extérieur des lagunes; mais, de ce point jusqu'à Venise, la distance est très-grande, et tous les stratagèmes de l’art de l’attaque des places échouent devant cet obstacle. Grâce à l’immense matériel qu’on leur avait abandonné, les Vénitiens avaient non-seulement transforme en forts les nombreuses îles dont sont parsemées les lagunes, mais encore complété et renforcé les travaux de défense des forts déjà existants.

. Venise, par elle-même, n’est pas une forteresse, ce n’est même pas une ville forte, mais elle est défendue par

une ceinture de forts, et par ses lagunes. De tous ces ouvrages, le plus important, au point de vue défensif comme au point de vue offensif, est sans contredit le fort Malghera, construit en 1807 par les Français. Sous sa protection, des colonnes de troupes peuvent s’élancer sur une armée placée en Lombardie, et dont les communications se trouveraient coupées par le fort môme; il commande la chaussée et le pont du chemin de fer qui relie Venise à la terre ferme. Le fort Malghera représente un pentagone irrégulier, entouré d’uue enveloppe et d’un double fossé communiquant avec la lagune. Cet ouvrage est en terre; le rempart seul est garni, jusqu’au talus, d’un revêtement en pierres de taille. Les Vénitiens avaient renforcé ce fort de deux fortins placés à droite et à gauche. Celui de gauche portait le nom de Rizzardi, celui de droite avait été baptisé du titre de fort Manin. Les remparts étaient garnis de cent trente canons. On avait mis dans le fort une garnison de 2,500 hommes. Mais le fort ne possédant qu’une seule caserne à l’épreuve de la bombe, contenant à peine 500 hommes, la plus grande partie de la garnison est obligée de camper en plein air, exposée aux projectiles ennemis et à la mal’aria, fléau non moins meurtrier.

Au point de vue défensif, le fort est de la plus grande importance : il empêche toute tentative de l’assiégeant pour s’établir sur le rivage situé du côté de Venise ou sur les îles San-Giuliano et San-Secondo, dont la prise entraînerait celle de la ville. Au sud-ouest de Malghera, sur le bord extérieur des lagunes, se trouve un second fort, nommé Brondolo, qui met Venise en communication avec la terre ferme, et couvre les abords du côté de Chioggia. Mous avions abandonné ce fort dans les derniers temps,

mais les Vénitiens l’avaient remis en état de défense. Brondolo est beaucoup moins fort que Malghera et moins important pour l’attaque, mais il était d’une grande utilité pour Venise, en ce qu’il assurait ses communications avec la mer et avec l’Italio centrale.

Il n’y avait pas à hésiter entre ces deux points; Radetzky décida qu’on attaquerait d’abord le fort Malghera. Il était de toute importance pour nous d’avoir terminé nos travaux avant l’arrivée de la saison chaude, car elle nous eût fait plus de mal que tous les canons de Venise. Mais les éléments conspiraient contre nous. Il pleuvait sans discontinuer depuis quarante jours; on enfonçait d’un pied dans la boue; il était impossible d’ouvrir la tranchée; les chevaux ne pouvaient manœuvrer sur un pareil terrain, et nous étions forcés de laisser sur la route nos parcs d’artillerie. Cela dura jusqu’à la fin d’avril. Enfin le ciel s’éclaircit. 30,000 hommes étaient réunis devant Venise; Haynau arriva le 18 avril, et établit son quartier-général à la ville Papadopoli, près de Mestre.

Dans la nuit du 29 au 30, on ouvrit la tranchée, à environ cinq cents toises du fort. Cette distance était plus grande que celle qu’on mesure ordinairement, mais la difficulté du terrain nous la commandait. L’ennemi no s’aperçut de nos travaux que le lendemain matin, et aussitôt il dirigea sur nos hommes un feu violent, mais la tranchée était assez profonde pour que nos travailleurs fussent à l’abri des projectiles ennemis. La tranchée s’étendait depuis le fort Rizzardi jusqu’au fort Manin.

8,000 hommes étaient occupés nuit et jour aux travaux du siège ; le 4 mai ils avaient établi sept batteries, mais nous n’avions de munitions que pour vingt-quatre heures; les approvisionnements n’étaient pas encore arrivés.

On ne s’attendait pas à une résistance sérieuse. Le fort était commandé primitivement par le marquis Paulucci, fils de l’ancien vice-amiral. Mais les Vénitiens, n’ayant pas confiance en lui, l’avaient remplacé par le colonel napolitain Ulloa, militaire brave et résolu. C’est à cette circonstance qu’il faut attribuer la résistance désespérée que nous opposa le fort.

Le 4, vors midi, bien que nos travaux ne fussent pas achevés nous ouvrîmes le feu avec six batteries; nous dirigions nos projectiles non pas contre les ouvrages, mais dans l’intérieur môme du fort, afin d’épouvanter la garnison et de l’obliger à évacuer ou à capituler. Dans le premier moment nous pftmes croire que. notre attaque allait être couronnée de succès; mais l’ordre se rétablit bientôt dans le fort, les artilleurs, choisis dans l’élite de l’armée vénitienne, coururent à leurs pièces, et le fort fit feu de ses trente-sept canons. Les nôtres doublèrent le leur, afin de suppléer au nombre de pièces par la rapidité du tir.

Tout Venise était en mouvoment. Les tours et les toits étaient couverts de spectateurs attendant, avec anxiété, l’issue de ce combat d’artillerie. Nous ne tardâmes pas à voir que nous avions affaire à un brave commandant, et que notre tentative d’intimidation ne réussirait pas. Malgré la ténacité et la continuité do son tir, notre artillerie ne pouvait dominer le feu de l’onnemi ; nos munitions commençaient à s’épuiser; uno batterie était démontée; on nous avait envoyé près de nouf mille projectiles, nous avions lancé à peine la moitié de ce nombre ; vers le soir le feu commença à se ralentir, et au matin le feld-maréchal, arrivé dans la journée du 4, le fit cesser lout-à-fait. il écrivit à Manin, somma une seconde fois Venise de se

rendre, promettant un pardon général et l’entier oubli du passé. Manin répondit que Venise persistait dans sa résistance, qu’il comptait sur le secours de la France et de l’Angleterre, et qu’il consentirait à traiter à condition qu’on reconnût à Venise une indépendance politique. Radetzky répliqua que l’Autriche n’admettrail jamais l’immixtion de puissances étrangères dans ses démêlés avec ses sujets rebelles, et déclara que Venise ne devait plus s’en prendre qu’à elle dos malheurs qui résulteraient de sa résistance; il repartit immédiatement pour Milan.

Haynau se décida à creuser à la sape volante la- deuxième parallèle à deux cent cinquante toises du fort. Cet ouvrage fut exécuté dans la nuit du 6 au 7, sous une pluie battante, et dans un terrain détestable ; l’ennemi ne cessait d’inquiéter nos travailleurs ; le 9, il fit une sortie, et arriva jusqu’à la tranchée ; mais il fut bientôt ramené. Les sorties ne réussissant pas, il s’avisa d’un autre moyen. A l’aide des écluses il fit déborder l’eau dans les fossés des retranchements, et inonda nos tranchées. Nous fûmes obligés de creuser des canaux pour faire écouler cette eau et d'élever des chaussées pour empêcher le retour de cette inondation. Soldats et officiers avaient à lutter contre des difficultés incessantes. Ils travaillaient ayant de l’eau jusqu’à la ceinture, exposés au feu de l’ennemi, avec une persévérance et un entrain admirables.

Tandis qu’on se battait devant Malghera avec un égal acharnement, le blocus maritime commençait à produire de l’effet. Les Vénitiens n’avaient pas utilisé tous les avantages que leur offrait la liberté do la mer. Ils ne s’étaient pas approvisionnés et prodiguèrent leurs munitions. Pendant les premiers jours du siège, les officiers, pour

amuser les dames qui venaient visiter les batteries, faisaient tirer le canon contre la première patrouille qui se montrait. Maintenant la mer était fermée} notre flotte avait établi le plus sévère blocus, et Venise ne recevait plus que des quantités insuffisantes de vivres et de munitions au moyen de quelques barques qui parvenaient à grand peine à échapper h notre surveillance. Les Vénitiens firent quelques tentatives pour forcer le blocus, mais ils échouèrent et se virent forcés de chercher un refuge derrière les batteries établies à l’entrée de la passe de Malamocco.

Haynau avait été appelé, dans le courant de mars, au commandement de l’armée de Hongrie ; il fut remplacé devant Venise par le feld- maréchal -lieutenant comte Thurn ; mais l’attaque du fort Malghera n’en avait éprouvé aucune interruption. La seconde parallèle était terminée et reliée à la première, et le 23, dix-neuf batteries étaient eu position, attendant l'ordre de faire feu de leurs cent pièces de canon.

Les assiégés, qui observaient nos travaux, et qui, malgré un feu violent, ne pouvaient les empêcher, avaient pris toutes leurs mesures pour résister à l’attaque dont ils se voyaient menacés. Le 24, à cinq heures du matin, nos batteries commencèrent à jouer. L’ennemi répondit avec vigueur. On comptait quarante coups de canons à la minute. Tout Venise était sur pied, pour contempler ce splendide spectacle. Au bout d’une heure une de nos batteries fut démontée ; mais grâce à la fermeté et à l’activité de nos hommes, ello fut bientôt on état de reprendre son feu. Notre artillerie faisait do grands ravages chez l’ennemi ; il compta bientôt beaucoup de morts et de blessés ; de notre côté nous avions perdu plus d’un de nos

braves combattants. Cette canonnade se poursuivit sans discontinuer jusqu’au 26. Le feu de l’ennemi commença alors à faiblir ; un tiers de son artillerie était démonté ; il abandonna les retranchements. Le fort Rizzardi ne répondait plus que de deux pièces. Nos batteries de Campalo dirigeaient leur feu sur San-Giuliano, et tenaient à distance les chaloupes canonnières. On ne pouvait pas encore penser à donner l’assaut à Malghera, car bien que les ouvrages eussent énormément souffert, il n’y avait cependant pas de brèche, et il aurait fallu traverser deux fossés pleins d’eau ; à la rigueur le fort était encore en état de tenir. Mais le bombardement incessant auquel il était exposé, l’absence de bâtiments h l’épreuve de la bombe, ne tardèrent pas à rendre la position insoutenable ; plusieurs magasins de poudre avaient sauté ; les casernes tombaient en ruines. Les assiégés avaient près de 500 morts oti blessés, dont 250 canonniers. Il n’y avait pas un coin qui n’eût été atteint par nos projectiles.

Nos travaux contre le fort Rizzardi étaient terminés, et nos dispositions étaient prises pour nous rendre maîtres de ce point le 27 ; par suite, l’ennemi voyait sa retraite coupée, car nous nous établissions aussitôt sur la chaussée du chemin de fer. Sur ces entrefaites l’ennemi se décida à évacuer Malghera ; dans la nuit du 26 au 27 les troupes de San-Giuliano et du fort Manin gagnèrent des embarcations et se retirèrent par la lagune; celles de Malghera se dirigèrent sur Venise par le pont du chemin de fer. Nos troupes, épuisées par les travaux incessants des jours précédents, ne s’aperçurent pas tout de suite de cette évacuation; ce no fut qu’au jour levant qu’une patrouille de chasseurs Styriens remarqua que le plus grand silence régnait dans le fort ; ces hommes se glissèrent le long des

remparts, les escaladèrent, et trouvèrent l’intérieur entièrement vide. La garde de tranchée se jeta aussitôt dans le fort, et le drapeau autrichien flotta de nouveau sur les remparts. Nous trouvâmes à Maighera cent trente-sept canons, avec une assez grande quantité de munitions. Le capitaine du génie Kopetzky sauta eu bateau avec une soixantaine d’ho'mmes, et alla prendre possession deSan- Giuliano; les batteries de San-Secondo et les chaloupes canonnières dirigèrent immédiatement contre cette île un fou violent. Une poudrière, atteinte probablement par une bombe, sauta en l’air, et occasionna la mort du capitaine Kopetzky et de quatre de ses hommes — non pas de soixante, comme on l’a prétendu. — Les nombreuses portes qu’elle avait essuyées, les dangers continuels auxquels elle était exposée, avaient démoralisé la garnison ; il n’est pas vrai de dire que la retraite s’effectua avec beaucoup d’ordre ; elle eut lieu au contraire au milieu du plus grand désordre, et les officiers qui présidaient à l’évacuation ont assuré que si nous avions poursuivi les troupes, nous aurions repris Venise dans cette nuit. Il est certain que si nous nous étions aperçus dès le commencement de l’évacuation de Maighera, nous aurions pu en tirer des avantages capitaux. Mais il n’eût pas été facile de s’introduire daus la ville pêle-mêle avec les troupes de Maighera. Nous savions que plusieurs arches du pont étaient minées, que la grande batterie de Santo-Antonio, située sur la plate-forme qui marque le milieu du pont, était terminée, et nous n’aurions pu surprendre cette batterie qu’en nous y jetant en même temps que l’ennemi poursuivi. Nous n’étions pas préparés à cet événement, car nous croyions être obligés de tracer une troisième parallèle; du reste la garde de tranchée à elle seule était insuffisante pour tenter un pareil coup de main sur Venise.

Le matin même l’ennemi détruisit sept arches du pont ; ce nombre fut bientôt porté à dix-neuf. On boucha avec des sacs à terre un espace laissé libre jusque-là pour le passage du chemin de fer.

La construction du fort explique comment nous ne nous étions aperçus de l'évacuation que le lendemain matin. Le fort quoique bastionné, n’est pas fermé, il a une issue libre du côté de la mer. Afin de cacher son départ, l’ennemi continua son feu jusqu’au dernier moment; et lorsqu’il se tut, les nôtres profitèrent de ce silence pour goûter quelques instants de repos. Une fois dans le fort, nous pûmes juger du dégât causé par noire artillerie. Les casernes n’étaient plus que des masures, les épaulements et les retranchements d’informes tas de terre, les trous creusés par nos bombes ressemblaient à des terriers gigantesques; les affûts brisés, les canons démontés, plaqués de taches de sang, étaient renversés çà et là. Sans faire de phrases, nous pouvons dire que notre artillerie et notre génie s’étaient couverts de gloire. Mais de leur côté les ennemis s’étaient battus avec un admirable héroïsme, et nos soldats à l’aspect de cette désolation et de ces ruines, rendirent d’une voix unanime hommage à des adversaires qu’ils trouvaient dignes d’eux. Notre artillerie avait tiré 60,000 coups de canon, obus, etc. Le jour même Radetzky arriva, et du haut des remparts de Malghera ses soldats le proclamèrent vainqueur.

La possession de Malghera nous assurait une position solide sur la lagune, mais nous x étions encore loin de Venise ; de nombreux obstacles nous en séparaient, et nos moyens n’étaient pas proportionnés aux difficultés à vaincre. Les quelques embarcations que nous possédions étaient insuffisantes vis-à-vis des nombreuses chaloupes

canonnières qui nous empêchaient de rien tenter contre San-Secondo, dont nous aurions pu certainement nous emparer après la prise de Malghera. Nous dûmes nous résigner à établir des batteries en face de Sapt-Antonio et de San-Secondo, travail long et pénible, rendu encore plus difficile par le feu des batteries ennemies et par celui des chaloupes canonnières. Cependant, grâce à l’activité de nos officiers de génie et à la persévérance de nos soldats, on parvint à établir huit batteries : trois à San- Giuliano, trois à l’entrée du pont du côté de la lette ferme, une à Campalto, une à Bottenigo. Mais l’ennemi n’était pas non plus resté inactif : il avait renforcé la batterie Sant-Antonio ; San-Secondo qui, de notre temps, était simplement entouré d’un mur crenelé, avait été transformé en un fort imposant, garni de nombreuses bouches à feu; on avait augmenté le nombre des chaloupes canonnières.

L’ennemi essaya d’entraver la construction de nos batteries à San-Giuliano, mais il fut repoussé et ne réitéra pas son attaque. A Murano, à la tête du pont, du côté de Venise, sur le champ de manœuvres, les assiégés avaient construit des batteries composant une seconde ligne, et ne devant agir que dans le cas où nous nous emparerions de la batterie Sant-Antonio et de San-Secondo.

Le 13 juin, nos travaux étaient terminés, et le combat d’artillerie recommença aussi intense qu’à Malghera. San- Giuliano était celle de nos positions qui se trouvait le plus exposée; San-Secpndo l’accablait de ses projectiles, et les chaloupes canonnières la harcelaient de tous côtés. San- Giuliano est relié à la terre-ferme par un pont; ce passage était devenu extrêmement dangereux, à cause du feu incessant qu’y dirigeaient les chaloupes cononuières ; nos

soldats l’avaient appelé le Pont-des-Morts. Nos batteries parvinrent à couler à fond ou à désemparer quelques chaloupes ; les autres s’éloignèrent , ce qui apporta quelque sécurité dans nos communications avec la terreferme. Cette incessante canonnade nous coûtait beaucoup d’hommes et de munitions, sans nous faire faire de grands progrès. Nous étions cependant parvenus à atteindre un quartier de la ville ; les habitants, qui se croyaient à l'abri de nos projectiles, commencèrent à s’inquiéter. La batterie Sant-Antonio, placée sur le pont, formant pour ainsi dire le front de la ligne ennemie, nous dirigeâmes presque tout notre feu contre elle; voyant cela, l’ennemi construisit deux batteries en arrière do la première, pour s’y réfugier dans le cas où il se verrait obligé d’abandonner Sant-Antonio.

Toutes les forces des assiégés s’étaient concentrées sur le point attaqué par nous ; le feld-maréchal imagina d’en détourner une partie en dirigeant une attaque sur Brondolo. Il envoya do ce côté un détachement d’environ 6,006 hommes, avec ordre de s’en emparer; nous devenions, par suite, maîtres de Chioggia. Mais Brondolo avait été extrêmement bien fortifié, et nous reconnûmes qu’il était impossible de le prendre sans un siège régulier. On se mit aussitôt à l’œuvre ; mais la maladie sévit bientôt dans nos rangs avec une telle intensité, qu’on fut obligé de suspendre le siège et de s'en tenir à un simple blocus.

Quelques jours après l’armistice de Novare, les négociations de paix avaient été entamées à Milan ; mais les dispositions pacifiques ne s’étaient pas maintenues longtemps. Nos prétentions étaient peut-être trop élevées ; et le parti de la guerre, qui avait encore l'influence en Piémont, comptait toujours sur les secours de l’étranger.

Mais l’armistice étant violé par Venise, l’Autriche se trouvait dégagée de ses promesses, et les paissances médiatrices invitèrent le Piémont et Venise à faire la paix, déclarant qu’elles ne voulaient pas entraîner l’Europe dans une guerre générale, attendu que l’Autriche réclamait à justo titre la soumission de Venise, dont la possession lui était assurée par des traités garantis par ces mêmes puissances. Malgré cela, les négociations étaient interrompues; les plénipotentiaires s’étaient séparés; on put croire un instant que les hostilités allaient recommencer. Radotzky se vit obligé d’écrire au roi lui-même, pour lui r ppeler la parole donnée au lendemain de Novare. Cette lettre produisit l’efTet qu’on en attendait, et les négociations reprirent leur cours; nous rabattîmes de nos exigences, et le 6 août, la paix était signée.

Le 18, les ratifications étant échangées, Radetzky put célébrer en même temps la fête de l’empereur et le rétablissement de la paix.

Les lenteurs apportées dans les négociations, et surtout les intrigues de Kossuth qui ne cessait d’exciter Manin à la résistance, lui promettait une flotte, de l’argent et des soldats, la modération du feld -maréchal, qui avait à cœur d'épargner l’antique et vénérable Venise, redoublaient les illusions de Manin. Le ministre du commerce, baron Brück, se trouvait alors au quartier -général du feld— maréchal pour y diriger les travaux de la paix. Animé des mêmes sentiments que Radetzky, il écrivit à Manin. Mais Manin, qui gouvernait l’assemblée nationale, ne se prêta pas aux négociations : il fallut s’en remettre au sort des armes.

L’anarchie commençait à régner à Venise. Le peuple avait envahi et pillé le palais du Patriarche qu’on savait à

la tête du parti de la paix ; le prélat parvint à se soustraire à la fureur de la populace qui l’aurait infailliblement mis à mort. Cet excès resta impuni. Depuis la prise deMalghera et de San-Giuliano, Pepe et les ministres avaient perdu la confiance publique. On déposa le cabinet et on le remplaça par un comité de défense, composé de trois membres : Ulloa, le brave défenseur de Malghera, Sistori, prêtre lombard, etBaldasserotto, officier de marine. Maniu garda la dictature; mais comme il n’entendait rien à l’art militaire, il donna la présidence de ce comité à Pepe, et lui confia le soin de toutes les affaires concernant la défense. C’était une dictature militaire, mais fonctionnant selon les vues de Manin. Ces hommes, jaloux de conserver la haute position qu’ils venaient de se faire, mirent de côté toute modération, toute disposition pacifique. La terreur régnait; parlerde paix, c’était risquer sa vie. L’énorme consommation de poudre à laquelle on se livrait avait nécessité l’établissement d’un moulin à poudre ; par deux fois il sauta. Cet accident dû à la négligence, on l’attribua à la trahison, et sans l’énergie de Manin, le peuple aurait égorgé plus d’un innocent.

Les effets du blocus se faisaient de plus en plus sentir; les prix des vivres devenaient inabordables pour les pauvres. Venise souffrait de tous les maux qui accompagnent un siège. En outre des maladies, résultat inévitable d’uno pareille situation, le choléra s’était mis de la partie; faible d'abord, puis grandissant et terrible, le fléau fit aussi bien des victimes dans le camp des assiégeants ; il nous enleva , entre autres, le chef du génie colonel comte Schauroth. Nous eûmes bientôt 1 2,000 hommes dansles hôpitaux. Cette mortalité nous empêchait de bloquer la ville aussi étroitement qu’il l’aurait fallu, et les Vénitiens trouvaient en-

core moyen d’aller chercher en terre-ferme quelques provisions qu’ils rapportaient à la ville. Ce ne fulqu’après la conclusion définitive de la paix que le corps assiégeant reçut des renforts qui lui permirent de cerner complètement la ville.

La batterie Sant-Antonio avait beaucoup souffert du feu terrible et continu auquel elle était exposée; mais les Vénitiens qui connaissaient la haute importance de ce point, appliquaient tous leurs efforts à réparer à mesure chaque dégât, remplaçant la nuit les pièces démontées, et après quelques instants de silence recommençant le feu avec une nouvelle violence. Le seul moyen de se rendre maître de cette batterie, c’était de s’en approcher assez pour la mettre dans l'impossibilité d’agir ; mais là était la difficulté. On ne pouvait y parvenir que par le pont du chemin de fer, mais la plupart des arches étaient brisées, et les décharges de la batterie ainsi que le feu de nombreuses chaloupes canonnières, concentrées sur ce point, rendaient cette opération sinon impossible, au moins extrêmement dangereuse. On résolut de surprendre la batterie et de s’en emparer par un coup de main. On réunit des hommes de bonne volonté; sur deux cents qui se présentèrent, on en choisit quarante, l’entreprise ne comportant pas une plus grande quantité de combattants.

A la marée montante, ces hardis compagnons, sous la conduite du capitaine Brüll, montent dans les embarcations préparées à l’avance; on avait par différents signaux attiré l’attention de l’ennemi du côté de Campalto; un brûlôt lancé en avant venait de faire explosion dans le voisinage de la batterie, dispersant les chaloupes stationnées en cet endroit, qui s’imaginèrent que l'entreprise était dirigée contre elles, et s’enfuirent à la hâte. Les vo-

lontaires naviguaient silencieusenfent; arrivés à une distance assez rapprochée ils se jettent à l’eau, et le sabre à la main, escaladent la batterie. En ce moment la bravo capitaine Brüll tomba la poitrine percée d’une baïonnette. Les nôtres se jettent sur l’ennemi; tout ce qui ne s’est pas enfui est mis à mort; mais bientôt, attiré parle bruit, arrive un détachement de gendarmes — anciens grenadiers italiens — et alors s’engage un combat que nos quarante hommes sont dans l’impossibilité de soutenir.

Us se retirent après avoir encloué les canons, et regagnent la terre ferme sans avoir éprouvé d’autre perte que celle de leur vaillant chef, rapportant le drapeau qui flottait sur la batterie. Un des bateaux est atteint par un boulet ennemi qui le coule et tue deux hommes.

On fit encore un autre essai. On lança vers la ville des ballons chargés de bombes — cette invention provenait d’un officier d’artillerie. — Ces bombes devaient se détacher à une certaine hauteur et éclater en tombant. Ce n’était là qu’un essai sur lequel nous ne fondions pas grande espérance; mais dans les circonstances exceptionnelles où nous nous trouvions, rien n’était à dédaigner; combien d'inventions dont on rit d’abord et dont on reconnaît l’efficacité à l’épreuve ? On nous avait envoyé de Vienne une centaine de ces ballons. Le vent de mer qui soufflait en ce moment ne nous permettait pas de les lancer de terre, on les plaça sur un bateau. Quelques-uns àrrivèrent à destination, mais la plupart tombaient dans l’eau. Le petit nombre de bateaux dont nous disposions nous empêcha de donner suite à ces expériences.

Cependant la lutte entre les deux artilleries se prolongeait, plus ou moins animée, mais toujours sans résultats. Le manque d’embarcations nous empêchait de nous

emparer d’un point quelconque — de San-Secondo , par exemple, — assez rapproché pour atteindre le centre de la ville.

C’est un principe reconnu, qu’en doublant la charge, et en donnant à la pièce une inclinaison de 42 à 45°, on double le parcours d’un projectilo. Mais nous ne croyons pas qu'on ait jamais appliqué ce principe. On avait, à ce qu’il paraît, fait en France des expériences, dans ce sens, qui avaient parfaitement réussi. Le feldzeugmester baron Augustin, se souvenant de ces expériences, en écrivit au feld-maréchal-lieutenant Thurn, qui se décida à les répéter sur la lagune. Les essais ayant été très-satisfaisants, on résolut de disposer immédiatement des batteries à cet effet. Les canons furent placés en mortiers, l’embouchure appuyée sur des espèces de gorges creusées dans les retranchements. La commotion produite, la détonation était si violente, que les pièces, chargées de neuf livres de poudre, tombaient après avoir tiré. On établit à San-Giuliano deux batteries avec six pièces de 24 et deux de 30 à la Paixhans; une troisième batterie se trouvait au point où le pont était coupé et une quatrième fut placée plus tard à Campalto, lorsque les habitants commencèrent à se réfugier à Murano et voulurent nous inquiéter de ce point.

Dans la ville on ne se rendait pas compte de notre silence, on s’en réjouissait et on continuait à se fortifier.

Son éloignement ainsi que son formidable appareil de défense avaient rassuré complètement les habitants à l’endroit de nos bombes.

Cependant nos travaux préparatoires étaient terminés , et dans la nuit du 29 juillet nos nouvelles batteries commencèrent à tonner sur la ville, tandis que les anciennes foudroyaient San-Àntonio, San-Secondo elles chaloupes

canonnières. La première ligne voyant les projectiles lui passer par dessus la tête s'étonnait de cette aberration; mais bientôt un bruit d’alarme, venu de la ville, annonça la catastrophe.

Venise s'était endormie en pleine sécurité. L’expérience ayant démontré que les bombes autrichiennes ne pouvaient atteindre que quelques maisons situées à l’extrémité de la ville, on s’était contenté d'évacuer ces maisons et l’on se considérait comme à l’abri de tout danger. Tout d’un coup une grêle de boulets tombe sur Venise. Nos projectiles arrivent jusqu’à l’arsenal, situé vis-à-vis de nous; ils ébranlent les maisons jusque dans leurs fondements, et sèment la terreur dans les rues. Nous avions commencé par tirer à boulets rouges, ce qui avait occasionné plusieurs incendies; mais nous remarquâmes que ces boulets portaient moins loin que les autres, probablement parce qu’ils perdaient de leur poids. La population ainsi réveillée do son sommeil sort des maisons et s’enfuit avec ce qu’elle peut emporter de mobilier, dans les quartiers les plus reculés; ceux qui ne peuvent trouver un refuge sous les portiques de la place Saint-Marc, s’en vont camper aux giardiyii publici...

Ce que nous voulions ce n’était pas la destruction de Venise; nous comptions sur l’impression morale produite par celte terrible attaque, pour prouver à Venise que notre bras pouvait l’atteindre, et que tôt ou tard il lui faudrait bien se soumettre. Manin comprit bien que malgré tous ses efforts et toute son énergie, la dernière heure do son pouvoir avait sonné. Chaque instant aggravait la position misérable de la cité ; les vivres et l’eau manquaient; cette foule entassée dans un coin de la ville, affamée, privée de tout, offrait un aliment au fléau pestilentiel. Il mourait

quatre cents individus par jour, et la progression allait toujours croissant.

Du 29 juillet au 17 août, nous continuâmes notre bombardement avec plus ou moins d’énergie. Venise était complètement tombée aux mains de l’anarchie.

Manin se décida enfin à traiter. Il écrivit au baron Brück, alors à Milan, lui proposant de reprendre les négociations. La paix venait d’être signée avec le Piémont, et le ministre répondit à Manin que le temps des négociations était passé et que Venise n’avait qu’à se soumettre aux conditions offertes le 4 mai par le feld-maréchal Radetzky. Le 17, Manin envoya des parlementaires à Mestre. Sur ces entrefaites, le général Gorczkowsky avait succédé, dans le commandement des troupes, à Thurn, rappelé à son corps d’armée alors en Piémont. Divers points, dont il fallut référer au feld-maréchal alors à Milan, retardèrent jusqu’au 22 la signature de la capitulation.

Manin s’était démis de son autorité entre les mains de la municipalité de Venise, le gouvernement impérial ne voulant traiter ni avec la république ni avec Manin.

Les principaux articles portaient que tous les officiers autrichiens passés au service de la république et coupables d’avoir porté les armes contre l’Empereur leur maître, toutes les troupes, et quarante individus qu’on se réservait de désigner, quitteraient immédiatement la ville. Une amnistie générale était accordée au surplus des habitants.

Le 23 et le 24, diverses révoltes militaires eurent lieu, auxquelles Manin mit un terme en distribuant à ses hommes du papier-monnaie, que ses presses continuaient encore à fabriquer. Le 24, la capitulation fut promulguée.

les noms des quarante exilés publiés. Manin, Tomaseo et Pepe s’embarquèrent le 27 sur des bâtiments français et anglais; ils furent reçus avec enthousiasme sur ces derniers. Le 28, Gorczkowsky prit possession de la ville et des forts, et le 30, Radetzky fit son entrée solennelle à Venise; en abordant à la Piazzetta, il trouva le podestat qui lui remit les clés de la ville — les clés d’une ville sans portes. Le feld-maréchal se rendit aussitôt à l’église Saint-Marc, pour remercier Dieu d’avoir mis fin à celte guerre qui avait coûté tant de braves soldats à l’empire et qui aurait pu peser longtemps sur les destinées de Venise , si la clémence impériale n’avait pas daigné oublier le passé et cherché à relever la ville de l’abaissement où elle s’était jetée elle-même.

Venise nous avait retenus plus de six mois, quoique l’attaque véritable n’eût commencé qu’après la conclusion de l’armistice de Novare. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire d'un siège où le soldat ait déployé autant d’abnégation et de persévérance que dans celui-là. Qu’est-ce que l’audace d’un instant qui pousse le soldat au milieu de la mêlée , à côté de ces travaux obscurs interrompus par la fièvre et le choléra , auxquels on préfère mille fois le boulet ennemi?

La première capitulation de Venise nous avait coûté bien des millions laissés aux mains de la révolution ; la seconde nous avait coûté encore des millions et des milliers de soldats. La leçon était dure ; puisse-t-elle servir pour l’avenir !

Tandis que le dernier rempart de la révolution de la Haute-Italie tombait à Venise , elle expirait également dans le sud. Garibaldi avait défendu Rome avec courage et habileté; mais il ne pouvait tenir longtemps contre les

talents militaires et la bravoure des Français. A la fin de juin, Rome se rendit; Garibaldi ne voulut pas se soumettre à la capitulation et se retira emmenant environ 4,000 hommes. Il se dirigea d’abord vers les Abruzzes, dans le but de soulever les ditats du roi de Naples ; mais, sentant que les sympathies n’étaient pas pour lui, il se rabattit sur la Toscane. En route , il se réunit à un aven-

turier anglais, nommé Torbes, qui parcourait les Etats Romains avec une petite armée. Echappant aux troupes françaises et autrichiennes envoyées à sa poursuite , il arriva jusqu’à Saint-Marin d’où il comptait se diriger ensuite sur Venise; mais il fut défait par les Autrichiens commandés par l’archiduc Albert, et laissa dans le pays, comme dernier présent de la révolution, ces troupes de bandits qui tiennent encore aujourd’hui nos troupes en haleine dans les Etats Toscans et Romains.

L’Autriche avait triomphé de la coalition italienne, triomphé de ses provinces soulevées, triomphé du grand parti révolutionnaire. La ruine de la monarchie paraissait consommée lorsque la fidélité inébranlable de l’armée étendit sur elle ses ailes protectrices. Autriche , tu es aujourd’hui plus grande et plus forte qu’avant ! et tout cela, camarades, c’est votre ouvrage ! Recevez, en échange de tant de courage, de tant de noble sang versé, le faible hommage de votre vieux camarade, en attendant qu’une plume plus habile que la mienne se charge de transmettre à vos descendants le souvenir de votre fidélité et de votre amour pour votre empereur et pour votre patrie!

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