DEPUIS L’ARMISTICE DE MILAN JUSQU’A LA FIN DE LA GUERRE
('J août 1848 - 30 août 1849)
Situation de l’Italie. — Insurrection de Sicile. — La république romaine.
— Mort de Rossi. — Le pape s'enfuit à Carte. — Le grand-duc de Toscane abandonne ses Etals. — Amnistie générale accordée par lia detzky. — Les bons du trésor. — Déplorables événements en Autriche et en Hongrie. — Windischgraelz en Bohême; Jeltachich en Hongrie. — Situation morale de l’armée piémontaise. — Les émigrés lombards à Turin. — Le polonais Chrzanowskg nommé major-général de l'armée piémontaise. — Dénombrement des forces. — Le Piémont . — Dénonciation de l'armistice. — Via per Turiuo. — Radetzky se mel en marche pour Lodi, puis retourne brusquement vers le Tessin. — Ramorino battu « la Cava. — Les Autrichiens passent le Tessin ù Pavie. — Engagement de San-Siro. — Bataille de Kortara gagnée par d'Aspre. — Incertitude au sujet de le marche de l'ennemi. — D’Aspre arrive seul devant ,\ov are.
— Résistance désespérée de d'Aspre. — Le feld-maréchal lui envoie du renfort. — La victoire de Movare. — Chartes-Albert sur les remparts de Sovare. — Abdication de Chartes-Albert. — Le comte de Bargé. — Appréciation de la conduite de d'Aspre. — Radetzky et Victor-Emmanuel II. — Armistice de Sovare (20 «or» 1849). — Rentrée triomphale de Radetzky ù Milan. — Lue campagne de six jours. — llaynau à Bresciu. La Marmora à Gènes. — L'Italie centrale. — Contre-révolution à Florence. — D'Aspre f« Toscane , Kolowral à Livourne. — Wimpfen à Bologne et à Ancône. — Les bandes mazzinisles chassées de la Romagne refluent vers Rome. — Oudinol à Rome. — La révolution, vaincue partout, résiste encore à Venise. — Manin proclamé dictateur. — Les subsides du Piémont. — Manin repousse tes ouvertures de llaynau. — Le siège commence. — Attaque au fort Malghera. — Vigoureuse défense des If-
nitiens. — Le général Thurn remplace llaynau appelé en Hongrie. — Prise de Malghera. — Les batteries San- Antonio et San-Secondo. — La paix est conclue avec te Piémont te 1 8 août. — L'anarchie et le choléra à Venise. — Le capitaine Brütl à la batterie San-Antonio. — Le t battons-bombes. — Thurn organise de nouvelles batteries. — Bombardement de Venise. — Abdication de Manin. — Négociations. — Capitulation de Venise. — Radetzkg à Saint-Marc. — Soumission générale.
Les événements s'étaient succédés en Italie comme les tableaux d’une lanterne magique. La bannière jaune et noire flottait de nouveau sur les remparts de Milan. L’aigle impérial déployait majestueusement ses ailes. La croisade moderne s’était terminée comme les anciennes, et les hommes qui avaient repoussé les offres pacifiques de notre ministère se croyant assez forts pour tenir tôle à l’Autriche, erraient maintenant chez l’étranger, réclamant son secours. Tout cela, c’était l’ouvrage de Radetzky et de son armée incomparable. La coalition italienne formée contre nous était dissoute, les ennemis extérieurs vaincus; mais un ver venimeux rongeait le cœur de notre patrie ; c’est là-dessus que comptaient nos adversaires.
Le roi do Naples une fois maître do la révolution, s'était retiré delà coalition contre l’Autriche. Il avait envoyé l’ordre à sa flotte et à sonarmôo commandées par Filangieri, de revenir en Sicilo où elle réprima l’insurrection soulevée à Messine et à Catane par Miorahlowskv, et replaça la Sicile sous l’autorité de son maître légitime.
Les choses allaient de plus mal en plus mal dans les Etats de l’Eglise. Notre victoire do Yicence avait forcé les troupos romaines à se retirer chez elles. La considération du pape était déjà bien affaiblie ; à l’arrivée de ces troupes, elle tomba complètement. Le parti républicain avait attribué à sa protestation relative à la prise d’armes contre l’Autriche, les défaites successives des alliés des Charles-
Albert. Mazzini arrivant avec ses partisans se présenta ouvertement comme ennemi de la hiérarchie, et déclara que son projet était de renverser la papauté. On décréta l’établissement d’une constituante italienne qui devait décider du sort des peuples et des princes italiens, tout comme l’assemblée de Francfort le faisait des peuples et des princes allemands. Le pape ne pouvant plus se dissimuler le danger que courait son autorité, pensa tenir tête à ses ennemis en choisissant un premier ministre capable et énergique. Le choix tomba sur le comte Rossi. Cet homme singulier, d’abord ultrà-libéral, catholique et professeur, puis protestant, puis catholique de nouveau, comte, pair de France et ambassadeur à Rome, connaissait le côté faible et le côté fort de la papauté, il était peutêtre le seul dont l’intelligence et l’énergie pussent tenir tête à Mazzini. Mais le Vieux de la Montagne n'était pas embarrassé pour se défaire des adversaires qu’il redoutait. Rossi montait lès marches du Capitole pour aller assister à la séance d’ouverture de l’Assemblée nationale, lorsqu’il tomba frappé d’un coup de poignard dans la poitrine. Quoiqu’il fût bien entouré par la garde nationale et les troupes, l’assassin put s’échapper.
La mort de Rossi enlevait au pape le dernier homme qui pût le soutenir. Mazzini no craignit plus maintenant de l’attaquer en face. Le peuple, appuyé par la garde nationale, qu’avait formée le pape lui-même, escalada le Quirinal, et une balle vint à côté de Pie IX tuer un de ses serviteurs. Abandonné de tous, le pape renonça à résister davantage, et quelques jours après, il se sauva de Rome, à la faveur d’un déguisement. Il se rendit à Gaëte où il invoqua le secours du monde catholique. Les armes d’une république vinrent mettre fin à la république romaine.
Le grand duc de Toscane ne fut pas plus heureux. Après la défaite de Charles-Albert, les débris des troupes toscanes rentrèrent dans le duché. Affaiblies et démoralisées, elles étaient incapables de défendre le gouvernement, qui apprit, en cette circonstance, combien est grande pour un état l’importance d’une force bien organisée. Le ministre se rallia à la république romaine et à l’assemblée nationale. Le grand duc se réfugia d’abord & Sienne, puis à San Stefano, et finit par aller rejoindre le pape à Gaëte.
Ainsi, les deux principaux princes italiens, ceux qui avaient favorisé la révolution, étaient devenus ses victimes.
Le général prince François Lichtenstein, à la tête d’un détachement de l’armée autrichienne, avait ramené le duc de Modènc dans ses états, oh ce dernier fut reçu avec acclamation par la population et par les troupes. Un général autrichien gouvernait à Parme au nom de l’archiduc. On avait encore besoin des armes de l’Autriche. On a vu plus d’une fois dans l’histoire un état se montrer puissant à l’extérieur, tandis qu’il est bouleversé à l’intérieur. C’était le cas de l’Autriche. Pendant que l’assemblée de Vienne déplorait les succès de nos armées, l’Autriche relevait en Italie sa puissance et son honneur. Mais l’ordre n’était pas rétabli en Italie; il fallait encore une victoire à nos armes, pour la tirer du chaos où l’avaient plongée les amis de la liberté, les patriotes, et les princes philanthropes.
Les six semaines de l’armistice expirèrent sans qu’on eût rien décidé; par un accord tacite on le prolongea indéfini- , ment. C’était une mauvaise chose que cet étatqui n’était ni la paix ni la guerre, et obligeait les deux partis à rester sur le qui vive.
Radetzki avait remis pour quelque temps l’épée au fourreau ; d’autres soins et d’autres soucis allaient remplacer les fatigues de la guerre. L’administration politique du pays n’existait plus. La plus grande partie des employés du gouvernement étaient passés à la révolution et partis avec elle; ceux qui étaient réstés avaient montré si peu d’énergie, qu’ils ne méritaient plus la moindre confiance. Les moyens manquaient donc au feld-maréchal pour réorganiser l’administration. Les hommes qui auraient voulu offrir leurs services au pays, n’osaient pas le faire, redoutaut le fanatisme de ces forcenés qui menaçaient de mort quiconque accepterait une position du gouvernement autrichien ; aussi le feld-maréchal se trouva-t-il souvent obligé de confier l’administration d’une province, ou tout autre poste élevé, à dos individus dont il n’aurait pas voulu dans d’autres circonstances. Le pays, ayant été soumis par la force, était nécessairement placé sous le régime de l’état de guerre; mais le feld-maréchal recommandait la plus grande douceur possible dans l'application de ce régime. Pour les citoyens tranquilles c’était la sécurité. Les nombreuses bandes dissoutes depuis l’armistice s’étaient transformées en troupes de brigands et infestaient le pays et les routes; c’était contre ceux-là que l’état de guerre était nécessaire.
Le feld-maréchal accorda pardon entier aux soldats qui avaient abandonné leurs drapeaux. Avec l’autorisation de l’Empereur il accorda une amnistie presque générale à tous les citoyens qui avaient quitté le royaume. Quelquesuns seulement profitèrent de cette grâce, les autres espéraient revenir à la suite d’une armée quelconque; ils continuèrent leur propagande à l’étranger, ne négligeant aucun moyen pour perpétuer l’anarchie et l’insurrection
dans leur patrie. Des centaines d’embaucheurs furent envoyés du canton du Tessin et du Piémont en Lombardie, pour exciter le soldat à déserter. Le feld-maréchal prit des mesures sévètes à l’égard de ces manœuvres; plusieurs de ces individus furent fusillés.
La loi autrichienne ne connaît pas la confiscation. Au moyen des sommes importantes qu'ils avaient emportées de Milan les émigrés maintenaient dans le pays l’esprit do révolte, et préparaient une seconde révolution qui allait nécessiter une nouvelle guerre. Quelque respect qu’on doive aux principes de douceur et d’humanité qui ont dicté une loi, on peut so demander si dans certaines circonstances la douceur n’est pas une injustice? Si on laisse à un traître les moyens de continuer à conspirer impunément contre son gouvernement et à lui susciter des ennemis, on pèche par humanité contre l’humanité. On ne laisse pas leurs armes aux voleurs de grands chemins, pourquoi les laisser aux rebelles ? L’argent n’est-il pas la plus dangereuse de toutes les armes. Enlevez aux perturbateurs les moyens par lesquels ils fomentent l’insurrection, ils deviendront bientôt inoffensifs. Il sera toujours impossible de rétablir l’ordre en Lombardie tant qu’on n’aura pas modifié la loi de façon à forcer les émigrés à rentrer dans leur patrie et à se soumettre, ou bien à leur enlever les moyens d’entretenir.le trouble dans le pays.
Ce serait nous écarter du plan de cet ouvrage, destiné uniquement à faire connaître les opérations militaires des campagnes de 1848 et de 1849, que d’entrer dans le détail des mesures administratives prises par Radetzky pendant la durée de l’armistice. Il en est une cependant que nous ne devons pas passer sous silence, à cause de l’importance qu’on lui a accordée, et des récriminations qu’elle a soulevées à l’étranger.
La crise politique à laquelle l’Autriche était en proie avait eu, comme on le pense bien, une influence désastreuse sur ses finances. Pour Radetzky le besoin d’argent croissait en raison de l’augmentation de son armée, il lui était d’autant plus difficile de satisfaire à ce besoin que notre papier monnaie n’ayant pas cours dans la Lornbardo- Vénétie, la solde et les fournitures doivent être acquittées en valeurs métalliques .11 n’était cependant pas admissible que les autres provinces de l’empire supportassent seules les frais de la guerre d’Italie. Radetzky avait reconquis la plus riche province de la monarchie ; il était bien juste qu’elle payât au moins une partie des dépenses occasionnées par sa propre révolte ; nous disons une partie car la plus lourde part revenait toujours aux autres provinces. N’était-ce pas les guerres d’Italie et de Hongrie qui nous plongeaient dans les embarras qui amenèrent la baisse des valeurs? L’Italie, cause de tout ce mal, était la seule qui y échappât; elle gardait son or et son argent, tandis que les pays restés fidèles souffraient de la disette do numéraire. Le système des réquisitions cessait du moment que l’armistice permettait de rétablir l’ordre accoutumé dans les fournitures de l’armée. On devait maintenant passer des contrats réguliers, et il fallait de l’argent au feld-maréchal pour suffire à ces dépenses importantes. Les recettes ordinaires du royaume auraient sans doute fait faco aux exigences du service des subsistances; mais le gouvernement provisoire avait réduit à presque rien les impôts indirects ; le feld-maréchal dut aviser à en remplacer le produit. Rien n’eût été plus simple que de frapper le pays d’une contribution de guerre ; mais c’était faire payer l’innocent pour le coupable. La révolution était l’ouvrage des villes, des riches propriétaires,
principalement de la noblesse, le peuple proprement dit y était resté étranger; il semblait donc juste d'atteiudre les coupables pour secourir les innocents. Il répugnait à la mansuétude de Radetzky de traiter l’un comme l’autre. On imagina alors de dresser une liste des révolutionnaires les plus connus, qui s’étaient enfuis à la suite de l’étranger, et qui, de leur retraite entretenaient le trouble dans le pays et machinaient de nouveaux plans révolutionnaires ; on leur imposait, comme contribution de guerre, l’abandon d’une année de leurs revenus. Malheureusement il fut démontré que ce système était impraticable, et on fut obligé de recourir au papier monnaie. Ce papier, désigné sous le nom de bons du Trésor, perdit, dès son omission, 20 pour cent de sa valeur. Il n’avait pas cours forcé et par sa nature même ne pouvait l’avoir, mais une partie des impôts et des services publics devaient être payés en cette monnaie, qui passa bientôt aux mains des spéculateurs; ceux qui perdaient là dedans, c’était l’Etat, les officiers et les employés, obligés de changer ce papier, qui ne passait pas dans le commerce de détail, à des spéculateurs, lesquels le revendaient à un prix plus élevé aux contribuables qui en avaient besoin pour payer leurs impôts. Comme toujours, c’était l’usurier seul qui trouvait son bénéfice dans cette affaire.
L’opération était vicieuse, nous en convenons, mais elle n’était nullement injuste ainsi qu’on l’a proclamé à l’étranger, surtout en Angleterre. C’était au contraire une nouvelle preuve de la modération de Radetzki, qui recherchait tous les moyens de soulager le pays, et surtout les innocents.
Cette mesure du reste ne doit pas être attribuée uniquement à Radetzki, qui n'était pas un financier; on la
lui présenta comme opportune, il l’accepta, parce qu’il croyait à son efficacité. Mais l’écueil de toutes les combinaisons financières c’est la pratique, et les plus belles théories échouent souvent à l’application et sont reconnues insuffisantes et impraticables.
Les pertes éprouvées par notre armée depuis le 23 juillet jusqu’à notre rentrée à Milan s’élevaient à environ 6,000 hommes, tués, blessés ou disparus. A ce nombre il faut ajouter une grande quantité de malades, résultat inévitable d’un campement de quatre mois en plein air. Vers le milieu d’août, le nombre des malades avait atteint son plus haut chiffre : il était de 24,000. Le sort de ces soldats préoccupait au plus haut degré le feld- maréchal; il faisait tout ce qui lui était possible pour les soulager; et il eut la satisfaction de voir, au commencement do l’automne, les deux principales maladies, les fièvres et les diarrhées, à peu près disparues, et la plus grande partie des malades reprendre leur place dans les rangs éclaircis. Grâce aux mesures d'ordre intérieur qu’il fit prendre dans les hôpitaux, on n’observa aucun symptôme de la terrible épidémie qui s'appelle fièvre d’hôpital ou typhus. Cette peste ne parut à l’armée italienne que longtemps après la guerre, apportée par des transports venus de Hongrie.
L’Autriche avait accepté la médiation de la Franco et de l’Angleterre. La conférence devait se réunir à Bruxelles. L’Autriche posait pour base l’intégrité de ses Etats; rien n’était plus naturel; mais le Piémont ne voulait pas consentir à un traité si on ne lui accordait pas un agrandissement de territoire ; les duchés de Parme et de Plaisance lui auraient convenu sans doute, mais l’Autriche ne pouvait consentir à ce qu’on dépouillât des princes qu’elle avait été appelée à défendre contre la révolution. Les né-
gociations traînèrent sans qu'on parvînt à s'entendre. La conférence no se réunit pas. Qui ignorait les plans qu’on méditait alors à Vienne et à Ofen? Un certain comte Spleni, ancien officier autrichien, s’était joint depuis Sommacampagna, au quartier général piémontais; son rôle était de servir d’intermédiaire entre le roi et Kossuth; en même temps il essayait de semer la désertion dans nos braves régiments hongrois. On ne nous persuadera jamais que Charles-Albert ignorait les projets dii parti révolutionnaire de Vienne et de Hongrie. Si ce parti avait réussi à anéantir complètement l’autorité impériale et à obliger Radetzky à diviser ses forces, le roi avait alors atteint son but : la possession du royaume Lombard-Vénitien.
Il n’avait aucune raison de désirer la paix.
Quelques mois après l’armistice, le cabinet piémontais se retira. Le roi en forma un nouveau, à la tête duquel il plaça Gioberti, qui débuta par une proclamation belliqueuse. Il prononça ensuite la dissolution des Chambres. Les électeurs nommèrent un parlement complètement démocratique, qui se déclara ouvertement opposé à la paix, et poussa vivement le roi à la guerre, ce dont, du reste, il n'avait pas besoin.
A la suite des événements de mars, on s’était flatté à Vienne que les choses prendraient une tournure régulière ; l’Empereur avait accordé à son peuple une constitution, qui aurait pout-étre fait le bonheur de l’Autriche si on lui avait donné le temps de se développer, mais on laissa le peuple devenir la victime des démocrates. Cette constitution, qu’on avait d’abord saluée par des cris de joie, fut abandonnée, et on convoqua une assemblée constituante. Sans l’armée, la chute de la monarchie était consommée. Avec une rapidité sans exemple, Kossuth avait détruit l’un
après l’autre tous les privilèges do la couronne, anéanti la force et l’influence de la noblesse, qui avait si longtemps travaillé aveuglément pour lui. 11 était enfin parvenu à former un ministère indépendant, et la Hongrie se trouvait séparée effectivement de la monarchie. On lui fournit une armée, on lui remit les clefs des forteresses, on lui confia deux mille bouches à feu ; cet homme ne devait-il pas nécessairement devenir un rebelle? On lui avait rendu la révolte si facile ! C’est avec horreur que nous rappelons ces temps douloureux. Tandis que nous repoussions l’ennemi, que nous relevions, en Italie, l’autorité de l'Empereur et l’honneur de la monarchie, nous voyions s’écrouler pièce à pièce l’héritage de tant de souverains, l’édifice construit par tant de sagesse et tant de dévouement; et l’ennemi nous retenait à l’extrémité la plus éloignée de l’empire, et nous empêchait de courir là oh nous appelait la voix de l’honneur et de la fidélité! Plus d’une fois, au milieu de la canonnade, notre regard se tourna avec anxiété du côté de Vienne : là, nous le savions, s’agitait derrière nous un ennemi bien autrement puissant et redoutable que celui que nous avions en face.
Combien de fois Radetzky, dans ses entretiens intimes, ne nous avoua-t-il pas que c’était de ce côté que se portaient toutes ses inquiétudes! Nous nous attendions bien à ce que la crise fût violente ; mais qu’elle dût débuter tout d’un coup d’une façon si sanglante et si hideuse, nous étions loin de le soupçonner, lorsqu’on vint nous dire avec épouvante ; le comte Lemberg, commissaire impérial, a été mis à mort par la populace dans les rues de Pesth ; le comte Latour, ministre de la guerre, a été assassiné dans son hôtel : le ministère est dissous ; l’empereur s’est enfui à Ollmütz; la garnison a abandonné la capitale, etl’assem-
blée constituante a usurpé le pouvoir exécutif de la couronne. C’en était fait : la guerre civile était déclarée et se déchaînait d’un bout de l’empire à l’autre. Pauvro Autriche, voilà où, en quelques mois, t'avaient amenée quelques misérables démagogues, et la faiblesse d’un ministère qui disposait de centaines de mille de guerriers dévoués à l’honneur de la patrie.
Quoiqu'il n’entre dans notre cadre de parler que des événements dont nous avons été acteurs ou spectateurs, nous ne pouvons nous empêcher de nommer un homme qui , au même rang que Radetzky, a combattu pour la cause de l’ordre et de la monarchie contre la trahison et l’insurrection. Cet homme, c’est le feld-maréchal prince Windischgraetz, qui commandait alors le royaume de Bohême. Il venait de réprimer un soulèvement à Prague, lorsque éclatèrent la révolution à Vienne et l’insurrection en Hongrie. Il rassembla aussitôt toutes les forces dont il pouvait disposer, apparut devant Vienne, anéantit les Hongrois, traqués par Jellachich jusqu’aux portes de cette ville, reconquit la capitale après une lutte mémorable et rétablit l’empereur sur son trône. La fidélité et la résolution d’un soldat avaient encore une fois sauvé la monarchie.
Cet hiver abonda en grands événements. A peine les armes victorieuses de Windischgraetz avaient-elles réprimé la Hongrie soulevée et ramené la capitale à l’obéissance, que nous reçûmes la nouvelle de l'abdication de l’empereur Ferdinand. Son cœur, si doux et si compatissant, ne se sentait plus la force de résister à ces terribles secousses; son frère, héritier présomptif, avait les mêmes sentiments que lui; ce fut donc François-Joseph, fils de ce dernier, qui prit en main le sceptre impérial ; il af-
fronta bravement, dans sa force juvénile, les tempêtes qui grondaient par tout l’empire
Occupé de réorganiser et d'augmenter son armée , Charles-Albert suivait avec attention tous ces événements qui paraissaient si bien favoriser ses plans ambitieux. Ses partisans travaillaient à rattacher à sa cause les cabinets étrangers; mais jusqu’alors ils n’y avaient pas réussi. Les négociations pacifiques traînaient en longueur. L’Autriche ne voulait pas céder une ligne de son droit confirmé par maint traité. Le temps do la faiblesse et de la condescendance était passé. Le cabinet révolutionnaire était tombé et avait été remplacé par un ministère dont le chef n’était rien moins que patieût. Et, du reste, eût-il voulu céder, l’armée, jalouse de l’honneur du trône et de ses armes, ne l’eût pas souffert; elle n’eût pas reculé devant une guerre universelle pour maintenir l’intégrité de ses principes ; le projet des conférences de Bruxelles n’était, nous le répétons, qu’une feinte destinée à gagner du temps.
A l’inverse de notre armée, l’armée piémontaise ne voulait pas la guerre. Le soldat s’était battu courageusement par obéissance pour son roi, mais l’armée n’était pas révolutionnaire de seutiment. Elle avait été trompée dans ses espérances ; découragée par des défaites , elle n’avait plus confiance dans les talents militaires du roi. L’accueil qu’elle avait reçu en Lombardie avait refroidi ses sympathies pour la cause italienne ; elle ne comprenait pas pourquoi elle versait son sang au profit d’une cause qui n’était pas la sienne et qui n’était plus celle de son souverain. Sa considération môme s’affaiblissait eu Piémont, par la formation d’une garde nationale dont on s’était engoué ; elle sentait bien la nécessité de réparer
son échec , mais elle avait assez de discernement pour voir que ce n’était pas en continuant la guerre qu’elle y parviendrait; elle avait le sentiment de n’avoir dû ses défaites qu’à son chef; le soldat avait fait son devoir et montré qu’il était resté digne de la réputation acquise par l’armée piémontaise dans la longue série des guerres italiennes.
Le bourgeois, au contraire, voulait la guerre , lui qui devait en supporter les frais , qu’on fût vainqueur ou vaincu. Le parti de la guerre dominait partout, et la partie tranquille de la population était obligée de courber la tête devant les turbulentes démonstrations qui , en Piémont comme en Lombardie, avaient pour acteurs non pas la population des campagnes, mais celle des villes. La tribune retentissait de déclamations et de cris guerriers; on attribuait les défaites non pas au talent du général ennemi, mais à la trahison dont on accusait les plus braves et les plus fidèles soldats du roi. La discipline souffrait de tout cela, et un parti révolutionnaire se forma dans l’armée.
Pour ce qui est du roi personnellement, il était, comme on le pense bien, à la tête du parti de la guerre. Charles- Albert avait perdu toute liberté d’action, il s’était plongé si avant dans la Révolution, qu’il n’était plus de son pouvoir do s’en retirer. Vainqueur, il aurait pu se débarrasser de la Révolution et de ses principes, vaincu, il fallait marcher avec elle, ou périr. Le souvenir de ses défaites lui était insupportable, car c’était un prince orgueilleux que Charles- Albert; ce souvenir troublait ses nuits sans sommeil, et le poursuivait comme un fantôme. Un instant il s’élail vu le front ceint de la couronne de fer, maître des duchés de Plaisance, de Parme et de Modènè, recevant au
Capitole, des mains du pape, dès lors sans puissance, la couronne des empereurs romains, et tous ces rêves de gloire et de puissance s’étaient évanouis. Au lieu de gravir les marches du Capitole dans l’appareil auguste de la majesté impériale, il repassait en fuyard les frontières de ses Etats, le désespoir au front, hué par la populace de Milan. C’était trop d’humiliations pour une ême si fière. On a dit, avec raison peut-être, que ce fut le désir de se venger de l’accueil fait par Milan à lui et à son armée qui le décida à recommencer la guerre ; c’eût été un triomphe de plus pour Radetzky de voir son adversaire frapper, lui aussi, les ennemis de l’Autriche.
Mais ce qui poussait le plus le roi à la guerre c’étaient les milliers d’émigrés qui encombraient son palais, sa capitale, son armée, et qui ne pouvaient espérer de rentrer en possession de leurs biens qu’au moyen de la guerre.
Ces hommes, par leurs relations de famille et par d’autres moyens, jouissaient d’une grande influence à la cour et dans les chambres. Le roi agissait comme s’il eût été toujours maître de la Lombardie; il avait auprès do lui une consulte lombarde, qui se permettait de publier des ordonnances et des décrets organiques. Plusieurs même do ces émigrés furent nommés députés.
On réunissait incessamment des recrues, on cherchait à suppléer à la force par le nombre. La grande quantité de soldats mariés qui se trouvaient à l'armée piémontaisc, avait rempli le pays de veuves et d’orphelins. Le paysan comprenait qu’on le sacrifiait à l’ambition dos villes, et le soldat, arraché à sa famille et à ses travaux, apportait sous les drapeaux l’esprit de mécontentement.
La plus grande partie des généraux et tous les officiers éclairés étaient contre la guerre, ils sentaient qu’elle met-
trait la monarchie en danger, et qu’une victoire n’était pas possible avec une armée réorganisée si rapidement. Mais obéissant aux volontés de leur souverain, ils étaient décidés à verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang, à vaincre ou à mourir; ils se taisaient jetant un regard soucieux vers l’avenir : ce n’était pas eux qui pouvaient demander la paix.
Il ne manquait pas de bons généraux dans l’armée piémontaise, mais aucun ne possédait assez la confiance des troupes pour qu’on pût lui en remettre le commandement supérieur. Le seul qui eût joué un rôlo honorable dans la dernière campagne était Bava, mais il s’était rendu impossible par une brochure qu'il venaitde publier, où il compromettait le roi et l’armée en les sacrifiant à son amourpropre. Le roi était plein de bravoure, mais il était complètement dénué de talents militaires et n’avait aucune confiance en lui-même. Un souverain qui suit son armée à la guerre, doit ou bien posséder le commandement supérieur, ou bien se tenir en dehors de toute disposition stratégique. Si admirateurs que nous soyons de l’ancienne Rome, nous ne pouvons approuver l’usage où l’on était dans ses armées de faire alterner jour par jour le commandement; c’est cet usage qui causa la défaite de Cannes. L’unité du commandement est l’âme de la guerre. Il est impossible que la présence du souverain à l’armée ne donne naissance à des immixtions nuisibles aux combinaisons d’un général on chef. Charles-Albert prit lui-même le commandement de son armée, en faisant entendre qu’au jour du combat il le confierait à l’un de ses généraux : entre autres défauts cette combinaison avait celui do ne mettre aucune responsabilité à la charge du général commandant.
Le roi, qui n'avait pas confiance en ses généraux, proposa le commandement supérieur de ses forces à plusieurs officiers étrangers, principalement à des français, mais tous déclinèrent un honneur où ils risquaient leur réputation militaire. Le choix finit par tomber sur un polonais, le général Chrzanowsky, qui avait la réputation d’un bon administrateur, d’un excellent officier d’état-major et d’un brave soldat. Mais comme on sentait que la position d’un étranger à la tête de l’armée serait très-pénible, le roi prit le commandement nominal, et Chrzanowsky reçut le titre de major- général du roi, c’est-à-dire commandant en son nom.
Ce général prit d’excellentes mesures pour réorganiser l’armée; malgré cela à la fin de l’hiver ce travail n’était pas assez avancé pour qu’on pût se mettre en mouvement. Chrzanowski ne cessait de le répéter ; mais que pouvait toute son expérience contre les déclarations des avocats et des professeurs, qui promenaient leur exaltation des clubs dans les Chambres, des Chambres dans les cafés et dans les rassemblements !
Le feld-maréchal suivait avec attention l'agitation qui régnait en Piémont. Il voyait les forces de son adversaire s’accroître de jour en jour, et pouvait compter avec certitude qu’on l’attaquerait au printemps. Nous aurions été parfaitement dans notre droit en réclamant avec insistance une réponse catégorique aux propositions de paix, ou en dénonçant l'armistice à un adversaire qui ne voulait renoncer à aucune de ses prétentions sur l’Italie et déclarait ouvertement son intention de reprendre les armes dès qu’il se sentirait assez fort. Mais l’Autriche voulait continuer le rôle de modération qu’elle avait jusque-là rempli, souvent à son détrimont. Nous étions du reste en état
d’attendre l'ennemi. L’armée s’était accrue, la plus grande partie des malades étaient rétablis, les rangsdes régiments étaient remplis. De nombreux renforts nous étaient arrivés de l’intérieur. Les troupes étaient animées d’un excellent esprit. L’armée était organisée et fractionnée de telle façon qu'elle pouvait être en huit jours concentrée tout entière sur les frontières. Radetzki pouvait envisager l'avenir avec toute assurance. La fuite du pape et du grand-duc de Toscane avaient ouvert la porto à l’agitation républicaine, mais cette situation inquiétait le Piémont plus encore qu elle n'effrayait Radetzki et son armée. Gioberti, alors président du conseil, résolut d’intervenir en Toscane, et plus tard à Rome, sous prétexte que c’étaient-là des affaires italiennes, auxquelles une puissance italienne seule avait à voir. Monsieur l'abbé oubliait que la Toscane appartient à une ligne cadette de la maison d’Autriche, que le grand-duc n’avait pas renoncé à son droit de succession au trône impérial, et que de son côté l’Autriche n’avait jamais eu la pensée de renoncer à ses droits sur la Toscane, et que si les événements exigent l’intervention d’une force étrangère dans ce pays cette intervention appartient exclusivement à l’Autriche. Le rétablissement du grand-duc par les armes piémontaises aurait fait de ce prince un vassal de la Sardaigne, et rais cette puissance sur un pied que ne motivaient nullement ses récentes défaites. Cette entreprise excentrique avait en outre l’inconvénient de distraire des forces assez importantes de l’armée principale, au moment oü l’on allait se trouver aux prises avec un ennemi puissant.
On expédia, en conséquence, pour Sarzana, une division sous le commandement d’Alphonse de laMarmora; mais les chambres trouvant cette mesureanti-républicaine s’op-
posèrent à ce qu’on l’exécutât; et c’est ainsi qu’échoua ce projet bizarre. Gioberti, humilié de l’échec que venait d’essuyer sa politique, quitta le cabinet, qui perdit ainsi le seul homme modéré qui s’y trouvât.
La Marmora resta avec ses troupes sur la frontière de Toscane.
Les symptômes d’une nouvelle levée de boucliers se multipliaient do tous côtés; la haine de l’Autriche redoublait en Italie, on reformait des troupes auxiliaires; Rome et la Toscane devaient fournir un contingent de 30,000 hommes, qui réuni aux troupes de la république de Venise devait opérer sur nos derrières. A Ferrare, le peuple pilla la maison do l’agent consulaire autrichien, et se rua sur trois soldats de l’empereur qui sortaient de l’hôpital. Haynau, qui commandait en Vénétie, indigné de ces insolences, passa le Pô avec une brigade, apparut tout à coup à Ferrare, s’empara de douze citoyens qu’il emmena comme otages, imposa à la ville une indemnité de 20,000 scudi pour les dégâts faits à la maison de notre représentant, et repassa tranquillement le Pô sans qu’aucune de ces villes d’Italie, qui criaient si fort, vînt au secours d’une desessœurs. L’Autriche mit plus tard à la disposition du pape la contribution imposée à Ferrare.
L’hiver s’était écoulé au milieu des préparatifs. Les chambres de Turin poussèrent de nouveau le cri de guerre. Les ambassadeurs de France et d’Angleterre conseillèrent énergiquement la modération, mais ce fut en vain. Nous ne pensons pas que ces conseils fussent donnés par amitié pour l’Autriche; ces puissances redoutaient les conséquences de cette conduite insensée pour Charles-Albert qu’elles aimaient et qu’elles auraient volontiers défendu.
On avait renforcé l’armée piémontaise de seize ré-
giraents et de cinq bataillons de bersaglieri. L’effectif se montait à 130 ou 1 40,000 hommes. La cavalerie qu’il est plus difficile d’augmenter comptait 5,000 chevaux, l’artillerie 152 pièces. Il y avait environ 20,000 hommes dans les hôpitaux, de sorte qu’en déduisant les garnisons de l’intérieur qu’on avait réduites au stricte nécessaire, on espérait pouvoir mettre en ligne 90 ou 100,000 hommes. Le calcul était juste, car il se trouvait à Novare au moins 84,000 hommes en nombre rond.
Réduit à notre simple mémoire, nous ne pouvons donner avec exactitude le chiffre des forces autrichiennes; cependant on peut hardiment le porter à 120 ou 130,000 hommes. Il faut déduire de ce chiffre les corps d’observation de Venise, les garnisons de Legnano, Ferrare, Bologne, Mantoue, Peschiera, de la tête de pont de Brescello, des forteresses de Brescia, Bergame, Milan — cette dernière garnison s’élevait à 4,000 hommes — une brigade établie à Plaisance, plus, une foule d’autres détachements, et environ 10 ou 12,000 malades; de sorte qu’il ne restait à Radetzky que 60 à 70,000 hommes et 200 canons. Nous étions donc numériquement inférieurs à notre adversaire ; mais nous avions sur lui une grande supériorité. La confiance dans les talents de leur chef, l’assurance donnée par la victoire, avaient porté au plus haut degré l’enthousiasme de nos soldats. Ce n’était pas qu’ils méprisassent leur ennemi, non ; — c’est là un sentiment inconnu dans l’armée autrichienne; mais ils étaient si persuadés de leur supériorité qu’ils marchaient joyeusement à une victoire qu’ils considéraient comme certaine.
L’armée autrichienne se composait en majeure partie de vieux soldats aguerris aux fatigues de la guerre ;
l'armée piémontaise, au contraire, était remplie de recrues qu’inquiétaient à juste litre les récits peu encourageants de leurs anciens. Pour mettre son armée sur un pied aussi élevé, le Piémont avait été obligé d’appeler sous les drapeaux plus de 30,000 pères de famille. De tels éléments ne pouvaient lutter contre les troupes solides et expérimentées de l'Autriche , et cependant les Piémontais se battirent bien. Nous nous faisons un devoir de rendre cette justice à une armée qui, obéissant à la politique aveugle de ses maîtres et agissant contre ses convictions, n’en faisait pas moins bravement son devoir.
Il était environ deux heures de l’après-midi lorsqu’un officier de l’état-major piémontais entra dans la cour de la villa oh se trouvait le quartier général du feld-maréehal. Dès qu’on lui eut annoncé l’arrivée de cet officier, Radetzkv devina le but de sa mission, et lorsque celui-ci s’avança en hésitant dans la chambre, le feld-maréchal alla au-devant de lui et lui dit : « Je sais ce que vous m’apportez, et je vous en remercie. » Puis il lut tranquillement la dépêche, et en donna un accusé de réception au courrier auprès duquel il insista pour le retenir à dîner ; mais cet officier, en raison même de sa mission, ne pouvait différer son retour à Turin. En s’éloignant il put être témoin d’une scène, moitié comique, moitié dramatique. Lorsque Radetzky entra dans son antichambre en disant : « Messieurs, on nous dénonce l’armistice, » les officiers d’ordonnance se sautèrent au cou. Un d’eux monta aussitôt à cheval et courut au champ de manœuvre, où la garnison faisait l’exercice, pour annoncer celte bonne nouvelle aux troupes. Il y a un usage commun à toute l'armée autrichienne qui consiste, aux jours de bataille ou
de cérémonie, à mettre à la coiffure un rameau vert ; c’est ce qu’on nomme le feldzweig. Les soldats ornèrent aussitôt leurs bonnets et leurs shakos de cette parure guerrière, la partageant avec leurs camarades et les officiers qu’ils rencontraient. Le soir, toutes les musiques de la garnison, suivies par des milliers de soldats, vinrent jouer sous les fenêtres du feld -maréchal. L’air retentissait des cris de : Vive l’Empereur! vive Radetzky ! Les larmes aux yeux, le vieux guerrier descendit au milieu de ses soldats, qui se pressaient autour de lui comme autour de leur père, et le forcèrent à arborer aussi le feldzweig. Ce cortège singulier parcourut Milan en chantant l’hymne national ; les habitants, effrayés, s’enfermaient vivement dans leurs maisons, pensant que le jour de la vengeance et du pillage était venu; car ils ne pouvaient soupçonner que toute cette joie eût pour raison la déclaration de la guerre.
Nous avons souvent vu, en 1809 surtout, des exemples de l’enthousiasme militaire ; mais il n’y en a jamais eu qui aient égalé la joie de cette journée. Avec de tels soldats, Radetzky pouvait être sûr de la victoire.
La dénonciation de l’armistice était une pièce des plus étranges , rédigée en dehors de tous les usages et de toutes les formes habituels. Elle était signée, non pas par le roi, ni par le général major, ni par le chef de l’état-major; mais par le ministère. Le feld-maréchal aurait été parfaitement en droit de ne pas accepter celle pièce et de la renvoyer comme nulle et non valable. C’était avec le roi, c’est-à-dire avec son quartier-maître général agissant en son nom, qu’il avait conclu l’armistice, et non pas avec le ministère ; c’était au roi seul à le dénoncer.
Depuis quand un ministère constitutionnel s’arroge-t-il le droit de faire la paix ou la guerre? Cette simple considération aurait dû ouvrir les yeux au roi et lui montrer oh le conduisait son ministère. Ce serait ici la place do rapporter ce document, mais nous ne le possédons malheureusement pas.
Le feld-maréchal s’attendait depuis longtemps à cette démarche : aussi son armée était-elle en mesure. Quelques heures après la réception de la dépêche, les courriers galopaient dans toutes les directions, et le lendemain les routes se couvraient de colonnes ralliant leurs lieux de réunion.
L’armée piémon taise n'était plus répartie en corps d’armée, comme l’année précédente; elle se fractionnait en divisions et en deux brigades indépendantes. Ces divisions étaient commandées par los lieutenants-généraux ducs de Savoie et de Gênes, Bes, Perrone, La Marmora , Durando et Ramorino. Les deux brigades se trouvaient, l’une sous les ordres du général Solaroli, l’autre sous ceux du colonel Belvedere.
L’armée autrichienne avait conservé son organisation première. Le 1 er corps était commandé par le général de cavalerie comte Wratislaw, le 2 e par le feld-zeugmeister baron d’Aspre, le 3 e par le feld-maréchal-lieu tenant baron Appel, et le 4® par le feld-maréchal-lioutenant comte Thurn ; le corps de réserve était placé sous les ordres du feld-maréchal-liautenant de Wocher.
A la tète du corps de blocus devant Venise se trouvait le feld-maréchal-lieutenant Haynau, chargé en outre de maintenir la tranquillité dans l’intérieur du royaume.
Le ministère piémontais, que nous avons vu à l'occasion de la dénonciation de l’armistice usurper les préro-
gatives royales, s’imaginait surprendre le feld-maréchal. Au lieu de cela, ce fut son propre général en chef qui fut surpris. Quoique s’attendant à une prochaine rupture, il ne la croyait pas si imminente ; ses troupes étaient loin d'être suffisamment organisées ; les attelages de l’artillerie n'étaient pas complétés; les cadres des nouvelles troupes n'étaient pas encore formés, et ils ne le furent que quelques jours avant la bataille de Novare. Eh bien! on mit une telle précipitation à ce coup de tête que Chzranowsky ne fut qu’au retour du courrier informé de la dénonciation do l’armistice, c’est-à-dire près de six heures après Radetzky.
Quoiqu'on pût facilement avoir à l’armée piémontaise des renseignements exacts sur nos forces et sur notre situation, les opinions les plus diverses se produisaient à notre endroit. On supposait que Radetzky n’ouvrirait pas la campagne avec plus de 40,000 hommes, et on comptait cette fois encore sur la trahison des habitants. Trompé par les émigrés et par les Hongrois attachés au quartiergénéral, on ne doutait pas que les régiments hongrois et italiens ne désertassent dès qu’ils verraient se déployer le drapeau piémontais. Tout engageait le feld-maréchal à prendre énergiquement l’offensive : la force de ses troupes, leur supériorité morale, sinon numérique, sur celles de l'ennemi, la tranquillité qui régnait dans le pays, enfin tous les avantages qui appartiennent à une armée envahissante, et malgré cela, on s’imaginait que Radetzky ferait une guerre défensive, on était persuadé qu’il so retirerait d’abord sur l’Adda et bientôt sur le Mincio , on se voyait de nouveau maître des hauteurs de Sommacampagna. Cette erreur, on y persista jusqu’au dernier moment ; on saisit des lettres où l’on assurait que l’ordre
du jour où Radetzky désignait à ses soldats Turin comme but de leur expédition, n’était qu’une phrase de rhétorique , car on savait de bonne source que les Autrichiens devaient se retirer derrière l’Adda. Ce n’était pas notre faute si on s’aveuglait avec cette persévérance; nous avions dit loyalement et fièroment à nos adversaires ce que nous voulions faire : ils s’obstinaient à ne pas nous croire.
Les écrivains militaires, surtout les écrivains français, se sont complètement abusés sur le caractère de Radetzky. Il en ont fait une espèce de Fabius Cunctator, lui dont le génie était dans’ la décision et la hardiesse du coup de main; si dans la campagne de 1848 il n’agit qu’avec prudence et circonspection, c’est qu’il no pouvait donner aux opérations militaires son application tout entière. Tandis que d’un œil il observait Charles-Albert, de l'autre il regardait Vienne où s’agitait un ennemi plus redoutable que le premier.
Nous n’avons jamais rien su de précis sur le plan de campagne des Piémontais. La rapidité des opérations du feld-maréchal ne lui permit pas de le développer. Le roi, ou plutôt son major général, fut dès l’abord réduit à la défensive, et dès-lors ses mouvements furent subordonnés à ceux de Radetzky. Il n’y a pas à douter que l’ennemi n’ait eu l’intention de prendre l’offensive. D’une part, il était poussé par les émigrés et par un ministère belliqueux; d’un autre côté, il comptait sur un soulèvement général de la Lombardie, formellement promis par les émigrés. Les chambres de Turin avaient décrété une levée en masse, la consulte lombarde en fit autant. Mais, tant que l’armée piémontaise n’aurait pas remporté quelque avantage sur le territoire lombard, il ne fallait pas espérer d’insurrection ; on devait donc porter aussi rapidement
que possible le théâtre de la guerre sur la rive gauche du Tessin.
D’après les positions prises par l’ennemi depuis la réouverture des hostilités, il était clair qu’il avait l’intention de traverser le Tessin à Buffalora pour se diriger sur Milan. Les forces ennemies étaient concentrées autour de Novaro, dans un rayon conforme à ce plan. La brigade d’avant-garde, sous Solaroli , se trouvait à Oleggio, où elle devait traverser le Tessin pour soulever la montagne contre notre aile droite.
Ramorino, avec la division lombarde, était placé sur la rive droite du Pô, et relié à l’armée principale par un pont do bateaux jeté à Mezzana Corte ; il devait prendre position à la Cava, en face de Pavie, y attendre les événements. Le colonel Belvedere était, avec une brigade, à San Giovanni, pour observer Plaisance.
La Marmora se trouvait avec sa division à Sarzana, ainsi que nous l’avons dit plus haut. Après qu’on eût renoncé à intervenir en Toscane, on aurait bien eu le temps de rappeler ce général à l’armée principale, mais on ne le fit pas, et on le dirigea sur Parme, d’où il devait propager l’insurrection sur nos derrières. Cette division de forces implique que les Piémontais se supposaient trèssupérieurs en nombre; mais dans aucun cas on n’aurait dû affaiblir les troupes destinées à être engagées directement avec nous.
Le plus profond secret entourait les mouvements projetés par le feld-maréchal, au point que les généraux placés immédiatement au-dessous de lui ignoraient entièrement son plan. Arrivé à San-Angelo, il n’en avait encore laissé rien transpirer, car de ce point il pouvait encore prendre telle ou telle direction. Il n’est donc pas étonnant que le
général en chef piémontais se soit complètement trompé à ■ce sujet.
Avant d’en venir aux mains, les deux partis publièrent leur manifeste. Celui des Piémontais s’efforçait de dissimuler sous des déclamations et des accusations la faiblesse d'une cause injuste. Celui de l’Autriche était simple, exposant la vérité aux yeux des gouvernements et des peuples. Dans un ordre du jour concis, Radetzky rappelait à ses troupes leur courage et leurs victoires ; il terminait en leur indiquant Turin pour but de leurs efforts. A la suite de cet ordre du jour se trouvait une espèce de manifeste où il commentait sa conduite et celle de ses adversaires. On a reproché à ce document son caractère passionné. Nous ne nierons pas qu’il ne contînt quelques phrases énergiques et que la plume qui l’écrivit ne fut rien moins que diplomatique, mais c’était l’expression de la vérité, et le cabinet de Turin avait donné au vieux soldat assez de raison de perdre patience et de laisser échapper le trop plein de son mécontentement. En môme temps le feld-maréchal invita spécialement les habitants de la Lombardie et de Milan à se tenir calmes.
Chrzanowsky adressa également à l’armée piémontaise quelques paroles pour exciter son courago et lui faire espérer la victoire.
Mais la voix d’un chef inconnu et étranger ne pouvait pas produire, sur les sentiments de l’armée piémontaise, les effets des paroles de Radetzky sur les troupes autrichiennes ; et, tandis que le soldat piémontais restait froid aux exhortations de son chef, les Impériaux juraient à leur vieux général de vaincre ou de mourir autour do lui.
Il est complètement faux de dire que nous étions bien
servis par nos espions; nous eûmes, au contaire, de nombreux désagréments de ce côté, mais nous possédions des renseignements suffisants pour que Radetzky pût combiner son plan d’opérations. Nous connaissions approximativement l’effectif des forces ennemies, et nous savions qu’elles se portaient sur Novare ; il s’agissait donc de maintenir l’ennemi dans la supposition que nous évacuions Milan pour nous retirer derrière l'Adda ; puis, par un mouvement rapide, nous reporter sur le Tessin, et tomber sur l’aile droite de l’ennemi assez vite pour qu’il n’eût pas le temps de prendre l’offensive. La chancellerie du quartier-général avait été établie à Créma, et comme les espions enue'mis ne connaissaient pas la différence qu’il y a entre les bureaux du quartier-général et le quartier-général actif, ils annoncèrent aux Piémontais que nous avions transporté notre quartier- général à Créma. Il n’y avait plus à eu douter, nous battions en retraite. Nous no laissâmes sur le Tessin que l'avant-garde ; toutes les autres troupes, y compris la garnison de Milan, se retirèrent dans la direction de Lodi, réparties sur les différentes routes qui mènent à cette ville.
Le 18 mars, au matin,’ le feld-maréchal quitta son quartier-général de Milan , se dirigeant vers Lodi. La route de Lodi sort par la Porta Romana , celle de Turin prend naissance à la Porta Yercellina et est située à l’opposé de la première, de l’autre côté de Milan. Faisant allusion à l’ordre du jour du feld-maréchal, un mauvais plaisant imagina de placer à la Porta Romana un écriteau portant ces mots : Via per Turino. Celte facétie nous divertit beaucoup, car nous pensions à la figuro décontenancée que feraient les Milanais en nous voyant rentrer dans quelques jours par la Porta Yercellina.
Au lieu de se rendre à Lodi, comme on le croyait, Radetzky tourna brusquement à sa droite et arriva vers midi à San-Angelo. Un fort cordon de tirailleurs placés le long du Tessin masquèrent ce mouvement.
Le feld-maréchal s’était logé dans un de ces châteaux moyen-âge comme l’Ilalie en possède tant. Nous vîmes alors se produire une scèno qui exprime d'une façon caractéristique l’esprit dont était alors animée notre armée d’Italie. Dans la soirée, la musique d’un des régiments jouait dans les jardins du château, les soldats s’étaient répandus dans ces jardins, s’entretenant amicalement dans cette confusion de langues qui caractérise l’armée impériale. La gaîté finit par gagner tout le monde, les soldats so mirent à danser, les officiers se joignirent à eux , les vieux généraux eux-mêmes n’échappèrent pas à l’ivresse générale : on aurait dit que le cor d’Obéron venait de sonner au milieu de tout ce monde. Souriant et dispos , comme s’il se fût agi d’une fête militaire, et non pas d’une terrible bataille où allait se décider le sort de l’Italie, Radetzky contemplait avec émotion ce spectacle singulier. Ce fut également à San-Angelo qu’une députation do ses grenadiers vint lui demander la faveur de combattre au premier rang à la prochaine bataille.
Le 19, le feld-maréchal coucha à Torre-Bianca, et apparut le 20 à Pavie, au grand étonnement de ses propres troupes; il y trouva concentrés 60 bataillons, 40 escadrons et 182 canons.
Le 1 er corps d’armée était à Mirabello, le 2 e à Pavie, d’où il surveillait le Tessin, le 3* è Motta-San-Damiano, le 4 e à Belgiojoso ; le corps de réserve , avec les réserves de toutes sortes à Fassarmato et à Yimanone.
Sur le Moyen-Tessin se tenait le major Czeh des hus-
sards de Reuss, avec une division de ce régiment et un bataillon du régiment Kinsky; il était relié à la brigade Gorger qui observait le Haut-Tessin jusqu’à Sesto-Caleude, et se rattachait elle-même à une division placée à Varese, sous le feld-maréchal-lieutenant Wohlgemuth.
Ces troupes avaient ordre d’observer les mouvements de l’ennemi, et dans le cas où il avancerait, de se retirer, Gorger sur Goggiano et Rosate, Czeh sur Pavie.
A Pavie, un petit bras se détache duTessin, prend le nom de Gravellone et forme une île boisée ; cette île fait partie de notre territoire, elle était occupée par nous et nous donnait la possibilité de jeter. un pont sur le fleuve sans violer l’armistice. En outre du pont déjà construit grâce à cet avantage, on jeta encore au-desso,us de la ville deux ponts de bateaux qui se trouvaient terminés le 20 au matin. Le pont sur le Gravellone est habituellement un pont do bateaux ; mais, naturellement, il avait été rompu, et il ne pouvait être rétabli qu’au moment où cesserait l’armistice; mais nos soldats n’eurent pas la patience d’attendre la fin de l’opération, ils sautèrent presque tous à l'eau, et traversèrent à gué ce petit bras, où ils n’avaient d’eau que jusqu’à mi-jambe.
Le 20, dans la matinée, l’armée se mit en mouvement. Radetzky s’était placé sur le balcon de l'hôtel de la Lombardie, où il avait établi son quartier-général, pour voir défiler ses troupos. A peine la tête de la première colonno eut-elle aperçu lefeld-maréchal, qu’un immense cri de joie retentit tout d’un coup, se propageant do régiment en régiment, et ne cessa que lorsque le dernier soldat eut perdu de vue Radetzky. Les troupes se rendirent directement aux ponts devant lesquels elles se tenaient serrées en masse, attendant avec impatience le moment où le coup
de midi allait leur annoncer l’expiration de l’armistice. Ce fut comme une étincelle électrique qui aurait parcouru cette masse d’hommes, lorsque du haut de la tour de Pavie retentit l’heure si ardemment désirée. En avant pour Turin 1 s’écrie-t-on de toutes parts, et le passage commença.
Le feld-zeugmeister d’Aspre commença cette manœuvre et passa divisé en trois colonnes, tandis que la colonne placée sur son flanc gauche et commandée par le général comte Sladion, se trouvant arrêtée par un terrain bourbeux et par une fosse très-profonde, fut obligée d’attendre qu’on lui établît un pont.
Quoique nous sussions que l’ennemi n’était pas en force sur la rive droite du Tessin, nous n’avions aucun renseignement positif sur ses moyens, et nous étions préparés au cas d’une résistance sérieuse. Mais nous nous aperçûmes bientôt que nous n’avions affaire qu'au bataillon de chasseurs lombards de Manara, qui après avoir échangé quelques coups de fusils avec nos tirailleurs se retira en hâte vers le pont de Mezzana-Corte qu’il essaya de rompre, aidé en cela par nos canons, car c’était bien plutôt notre intérêt que celui de l’ennemi de voir détruire ce pont.
Le i e corps montait vers San-Martino et la Cava, et avait envoyé sur Mezzana Corte la brigade Edouard Lichteinstcin qui échangea quelques coups de canon avec un corps ennemi fort d’environ 3,000 hommes, resté en deçà du fleuve.
Le I er corps, formant notre extrême droite, se dirigea vers Zerbolo, d’où il chassa le 21 e régiment lombard appartenant à la division Ramorino; ce régiment s'enfuit aussitôt du côté de Mortara.
Le corps de réserve campa à Gravellono. La brigade Wimpfen resta à Pavie pour couvrir les derrières de l’armée; le quartier-général passa encore cette nuit dans la ville.
Le feld-maréchal-lieutenant W'ohlgemuth que nous avons laissé à Varese , s’était avancé avec la brigade Gorger vers Rosate, afin de passer le Tossin le 21 à Bereguardo et de rejoindre le I er corps. L’artillerie et la cavalerie redescendraient jusqu’à Pavie, parce qu’elles ne pouvaient passer sur de simples ponts volants. Par suite de ce mouvement si rapidement exécuté, le feld-marécbal avait divisé la ligne ennemie; l’aile gauche composée des divisions La Marmora , Ramorino et de la brigade Belvedere se trouvait séparée du contre d’opérations; nous prenions le gros de l’armée ennemie par le flanc droit, et dès ce moment il était facile de prévoir qu’avant trois jours il se livrerait une bataille décisive devant Novare , car il n’y avait plus à supposer que le roi tentât de rentrer en Lombardie.
Le général Chrzanowsky attribue la perte de la bataille de Novare à cette circonstance que Ramorino n’avait pas exécuté les ordres datés du 16, qui lui commandaient d’occuper le 20 la position de la Cava avec toute sa division. En conséquence de cette accusation, Ramorino fut traduit devant un conseil de guerre, condamné à mort et fusillé.
Le général Ramorino peut avoir mérité par d’autres crimes cette terrible condamnation et ses juges se souvinrent sans doute de l’échaufïourée qu’il tenta en Savoie, en 1834, mais cette fois, l’occasion était mal choisie. Il fallait une victime et il eût été difficile de trouver quelqu’un qui fût plus vulnérable que Ramorino. Quoique
le sort de cet aventurier révolutionnaire nous intéresse fort peu, nous devons dire que nous considérons sa condamnation comme un meurtre judiciaire.
C’était le 20, à midi , que Ramorino devait arriver à la Cava, c’est-à-dire au moment où Radetzky passait le Tessin avec toute son armée. Ramorino avait envoyé sur la rive gauche du Pô, 4 bataillons, savoir : 2 bataillons du 21 e régiment, le bataillon Manara et la légion des étudiants de Trente. Quant à lui il était resté sur la rive avec le surplus de ses troupes , redoutant de la part de notre 4® corps, concentré à Belgiojoso et à Corte-Colonna, un passage à Spessa, et comptant, dans ce cas, se joindre au colonel Belvedere pour défendre le défilé de Stradella. Mais il fut trompé par l'assurance qu’on lui donna que nous devions passer le Pô à Plaisance. Nous avons eu entre les mains une lettre d’un de ses amis de Milan qui le prévenait de ce mouvement. Du reste si Chrzanowsky réputait la position de la Cava si importante, pourquoi avoir attendu jusqu'au 20 pour la faire occuper ? Pourquoi ne l’avoir pas fortifiée? Le 20, c’était trop tard, et que pouvait faire Ramorino contre l’armée de Radetzky toute entière? L’irritation de nos soldats, même des troupes italiennes, était telle contre les réfugiés lombards, qu’il ne s’en serait pas échappé un seul s’ils les avaient rencontrés. Chrzanowsky, alors à Trente, assure qu’il aurait été averti de- l'engagement par le bruit de la canonnade et serait accouru au secours de Ramorino. C’était se fier ainsi à l’éventualité de tel ou tel courant de vent, c’était livrer au hasard le sort de son armée. La vérité est que Chrzanowsky fut surpris et abusé comme le fut Ramorino, et faire fusiller ce dernier pour cette désobéissance, c’était au moins déloyal * eût-il mérité cent fois la mort pour
d’autres choses. Pour notre part, nous n’aurions pas voulu être .obligé de mettre notre nom au bas de cet acte de condamnation dont du reste les détails ont été tenus secrets. Il paraît que Chrzanowsky n’avait pas grande conilance dans son ancien collègue, car il lui avait donné l’ordre de détruire le pont de Mezzana-Corte , afin de le forcer à se retirer sur Mortara ou sur San-Nazaro et à rester sur la rive gaucho du Pô. On était donc d’autant plus répréhensible de lui confier cette position importante de la Cava, au lieu de la donner à garder à l’armée principale, sous la surveillance du général en chef.
Tandis que l’armée autrichienne rompait ainsi la ligne ennemie, on continuait à croire, au quartier-général pié— montais, que Radetzky se retirait sur l’Adda ; toutes les dispositions de Chrzanowsky étaient basées sur cette supposition.
Le 20, au matin, les cinq divisions qui devaient entrer en Lombardie à la suite du roi, se trouvaient en position, attendant l’ordre de traverser le Tessin.
La division du duc de Gênes était placée en avant de Treeate, où était établi le quartier-général, elle avait son avant-garde au pont de Buffalora. La division Perrone se trouvait à gauche de la première, à Romentino et à Galliate, la division Bes à droite, à Cerano et à Castelnovo ; la division Durando se trouvait également à droite, un peu en arrière, à Yespolate. La division de réserve, sous le duc de Savoie, était auprès de Novare, sur la route de Mortara. La brigade Solarole se trouvait, comme nous l’avons déjà dit, entre Oleggio et Belinzago et touchait à la division Perrone. Ramorino aurait dû être à la Cava, mais il était resté sur la rive droite du Pô, à Casalisma, et se trouvait séparé de l’armée par suite de la rupture du
pont de Mezzana-Corte. On avait placé quatre bataillons à Vigevano pour relier les divisions Durando et Ramorino ; mais ce dernier n’ayant pas pris la position réglementaire, il se trouvait que le Bas-Tessin, depuis Vigevano jusqu’à Pavie, restait entièrement découvert; cette circonstance sur laquelle nous ne comptions pas favorisa singulièrement la hardie manœuvre de Radetzky.
Midi sonna, l’armistice cessait. Le duc de Gênes s’avança vers le pont avec sa division. On chercha vainement l’ennemi; on ne vil rien, pas même une patrouille. Le plus grand calme régnait dans la direction da Pavie. On n’avait en aucune façon connaissance de la concentration des troupes impériales sur le Bas-Tessin ; il n'y avait donc pas à douter que nous ne nous retirassions sur l’Adda.
Vers une heure, l’ennemi entreprit une grande reconnaissance. Le duc de Gênes passa le pont, sur lequel Perrone s’établit pour soutenir au besoin le duc de Gênes. Le roi voulut être le premier à entrer en Lombardie, et la tête découverte, comme autrefois Godefroid de Bouillon entrait à Jérusalem, il passa le pont à pied à la tête d’une compagnie de bersaglieri ; cette fois, c'était la dernière ! On ne rencontra personne, excepté dans l’éloignement quelques hussards, qui se retirèrent aussitôt. On s'avança jusqu’à Magenta sans avoir obtenu aucun renseignement sur l’ennemi.
Les habitants de Magenta reçurent très-froidement leurs soi-disant libérateurs ; ils leur refusèrent des vivres, et on ne put obtenir d’eux aucune nouvelle de l’ennemi, ils n’élaient du reste pas mieux renseignés que Cbrzanowky et son état major. Cette réception dut faire réfléchir le roi sur celle qui l’attendait à Milan. Il ne voulut pas qu’on avançât davantage, avant d’avoir l’assurance que l'ennemi
ri’était pas entré en Piémont par un point quelconque. Le duc de Gênes resta donc avec ses troupes à Magenta, tandis que le roi et l’état major retournaient à Trecate et renvoyaient dans ses cantonnements la division Perrone, qui se trouvait sur le pont.
Au retour de l’état major on n’avait encore rien appris à Trecate des mouvements de l’ennemi. Chrzanowsky résolut d’attendre jusqu'au lendemain, et se mit tranquillement au lit à huit heures.
Vers neuf heures arriva un aide de camp du général Bes, annonçant que Radetzky avait heureusement passé le Tessin à Pavie, et que Ramorino ne se trouvait pas sur la rive droite du Pô.
Cette nouvelle inattendue renversait tous les plans offensifs du général en chef ennemi. Ce n’était plus Radetzky qui fuyait devant {'armée Piémontaise, c’était celle-ci qui avait à défendre son propre territoire. On rappela aussitôt le duc de Gênes.
■ Chrzanowsky n’avait qu’une chose à faire, c'était de diriger toutes ses forces sur Vigevano ; se jetant alors sur notre flanc gauche il pouvait faire beaucoup de mal à Wratislaw, et nous enlever notre artillerie de réserve, engagée dans des chemins détestables et sablonneux. Il se pouvait sans doute qu’il ignorât ce dernier détail, mais ce qu’il devait savoir c’est que lorsqu’on a affaire à un ennemi qui s’avance en masse, on ne divise pas ses forces, et c’est justement cette faute-là qu'il commit.
Les généraux Bes et Durando reçurent immédiatement l’ordre de marcher en avant avec leurs divisions. Le premier avait mission de prendre une position en avant de Vigevano, en poussant son avant-garde jusqu’à San Siro. Le second devait se placer à Mortara.
Les autres divisions ne reçurent leurs ordres que le lendemain matin.
Le 21, au matin, Bes et Durando atteignirent leurs positions. Le duc de Savoie, qui suivait Durando, n’arriva que vers midi. Bes prit position près de Sforzesca, et n'étant pas sans douto informé de la présence de Durando à Mortara, envoya la brigade Casale à Fogüoso, pour couvrir son flanc gauche. La brigade de Savoie de la division Perrone arriva vers midi à Vigevano, avec le roi et le quartier-général ; la 2 # brigade de cette division, * commandée par le duc de Gênes, ne parut qu’à cinq heures du soir; elle avait été retardée, comme cela lui était arrivé l’année précédente, par la lenteur apportée dans la distribution des vivres.
La brigade Solaroli fut rappelée d’Oleggio et chargée du pont de Buffalora.
Nous avons déjà dit que nous étions fort mal servis par nos espions; nous n'avions donc pas connaissance des dispositions de l’ennemi et des manœuvres qu’il avait exécutées par suite de notre passage du Tessin. Dans de pareilles circonstances, ce qu’un général en chef a de mieux à faire, c’est de continuer à marcher en avant en prenant toutes les précautions convenables ; c’est ce que fit Radetzky. Il résolut de concentrer ses troupes à Mortara pour se diriger de là sur Vercelli ou sur Novare ; le gros de l’armée ennemie ne pouvait se trouver que sur l’un ou l’autre de ces deux points.
Le feld-maréchal fit manger ses troupes le 21 de bonne heure et reprit son mouvement en avant.
Le 1 er corps reçut l’ordre de s’avancer par Zerboli et Gambolo sur Mortara, et de prendre position à droite de cette ville ; il devait en outre envoyer à Vigevano un dé-
tnchement commandé par le lieutenant-colonel Schantz et composé de deux bataillons et de deux escadrons avec une demie-batterie de fusées. Ce détachement devait s’emparer de Vigevano, à moins que ce point ne fût occupé par l’ennemi, et couvrir le flanc droit du 1 er corps. Le 2 e corps devait dépasser Mortara pour laisser le 3 e s’établir dans la ville même. Le 4 e corps avait pour mission de se diriger par Dorno et San-Giorgio vers Mortara et de prendre position à gauche de la ville. Le corps de réserve, venant par Garlasco et Trumello, devait se placer en arrière de ce point central.
L’armée s’avançait dans cet ordre, à la recherche de l’ennemi, lorsque vers deux heures le bruit de la canonnade, grondant à notre gauche, nous annonça que nous avions enfin atteint notre adversaire; mais le bruit était faible, et nous apprîmes bientôt, par différents rapports, que l’ennemi n’était pas en nombre. Radetzki ne jugea pas nécessaire de modifier l’ordre de marche de l’armée. C’était l’avant-garde du 1 er corps qui avait été engagée. La brigade Strassoldo, qui la formait, avait envoyé à droite, du côté de San-Siro, deux bataillons commandés par le colonel Hablitschek, tandis qu’elle-même suivait la route de Garlasco à Vigevano, soutenue par le détachement du lieutenant-colonel Schantz. Hablitschek trouva à San-Siro l’avant-garde, et ne se sentant pas en force, il prit une position suffisamment couverte, où il put attendre l’arrivée de la brigade. Au bout d’une demiheure, Strassoldo arriva ; il amena aussitôt une batterie et jeta sur les tirailleurs ennemis une grêle de grenades qui les força à se replier dans l’intérieur du village. Alors les tirailleurs du 10 e bataillon de chasseurs vinrent relever ceux du régiment Holenhohe et on s’avança sur l’en-
nemi; les troupes de brigade attaquant de front, le lieutenant-colonel Schantz à gauche avec un bataillon Latour, le village fut envahi de tous les côtés ; nous fîmes une centaine de prisonniers, et l’ennemi se retira sur San- Yittore, où un régiment placé en réserve de ce point le recueillit et le ramena à Sforzesca.
Les nôtres continuèrent à s’avancer sur Vigevano, mais avec précaution, car ils s'attendaient à éprouver sur ce point une résistance sérieuse. L’ennemi avait là le premier régiment de la brigade de Savoie avec dix canons placés aux deux ailes ; Chrzanowsky s’y trouvait en personne. Le lieutenant-colonel Schantz attaqua de front la position ennemie avec le 3° bataillon Holenlohe, tandis que trois compagnies Latour se jetèrent sur le flanc gauche. L’ennemi fit alors feu de tous ses canons et de toute sa mousqueterie. Les nôtres furent repoussés avec perto ; en môme temps l’ennemi se jetait sur notre cavalerie placée à notre .aile gauche. Schantz s’élança à la tête de ses hussards, repoussa les fantassins piémontais jusque sur la bouche de leurs canons. Pendant ce temps, notre infanterie se reforma et revint à la charge. Nos hussards se jetèrent alors sur les lanciers ennemis et les repoussèrent également. Le chef d’escadron Hinüber avait été blessé à mort ; les lieutenant Carwaly et Usskaw avaient été faits prisonniers, puis délivrés par le chef d’escadron Daschek. En ce moment apparut Wohlgemuth avec une partie de la brigade Gorger, et le combat tourna dès lors complètement à notre avantage.
Ce général était arrivé, comme on l'a vu, de Rosate à Bereguardo, et trouva la rive gauche du Tessin libre d’ennemis. Il s’apprêtait à le traverser sur le pont volant qu’on y avait préparé; mais l’opération du passage se
prolongeant, et la canonnade devenant de plus en plus vive du côté de Sau-Siro, il avait laissé le général Gorger pour surveiller le passage, et était parti en avant avec quatre compagnies de chasseurs impériaux et dix compagnies de croates dans la direction d’où venait le bruit de la canonnade. Il rencontra en chemin l’artillerie de réserve du I er corps; comme il en manquait, il emmena une batterie de 12, et arriva sur le terrain au moment où la situation des nôtres commençait à devenir très-critique. Il étendit sa ligne autant que possible, afin de présenter plus de front à l’ennemi, et lui faire croire qu’il allait avoir affaire à des forces considérables. Quatre fois l'ennemi se jeta sur lui à la baïonnette; quatre fois il fut repoussé. Nos chasseurs et nos croates prirent à leur tour l’offensive et se ruèrent également à la baïonnette sur les Piémontais. L’ennemi, quoiqu'il eût reçu du renfort, se retira sur Vigevano, et le combat cessa. Pendant ce temps, les divisions du duc de Gênes et la 2 e brigade de la division Perrone étaient arrivées à Vigevano, de sorte que trois divisions se trouvaient réunies sur ce point, formant une masse d’onviron 30,000 hommes, à laquelle notre 1 or corps aurait pu tenir tête difficilement ; heureusement, le jour finissait, et la nuit promettait d’être trèssombre. Chrzanowsky remit le combat au lendemain. Vers minuit, deux officiers lombards vinrent lui annoncer que Durando et le duc de Savoie avaient été battus à M or tara ; on se décida alors à se retirer sur Novare.
Le roi passa cette nuit à la belle étoile, au milieu de la brigade de Savoie, enveloppé dans une couverture, un sac de soldat sous la tête en guise d’oreiller, à côté de lui quelques-uns de ses serviteurs qui protégeaient son soin-
meil; cette longue stature étendue sur le sol, ce visage pâle comme la mort, éclairé par les lueurs mourantes des feux de bivouacs, tout cela avait quelque chose de lugubre; des convulsions nerveuses crispaient les muscles de sa figure, son bras droit était continuellement en mouvement ; des rêves pénibles paraissaient agiter l’âme de ce malheureux monarque.
Chrzanowsky avait envoyé auprès des divisions de Durando et du duc de Savoie, en route pour Morlara, son chef d’état-major Alexandre délia Marmora pour surveiller l’exécution des manœuvres prescrites. La Marmora arriva vers une heure ; il trouva la division Durando campée en avant de la ville et faisant sa cuisine. La division du duc de Savoie ne parut que vers trois heures.
Aussitôt leur repas terminé les troupes gagnèrent leurs positions. A une faible distance de la ville s’élève une espèce de rideau sablonneux : ce fut derrière ce rideau que se plaça la division Durando ; la brigade d’Aoste, formant l’aile gauche, s’appuyait au cimetière ; la brigade Regina, formant l’aile gauche, touchait au cloître de Santo-Albino. Ces deux brigades étaient séparées par un fossé profond, sur lequel on jeta un pont pour les maintenir en communication. Sur la première ligne se déployaient huit bataillons, sur la seconde quatre ; deux batteries d’artillerie défendaient le front. Les murs du cimetière étaient crénelés, et le cloître de Santo-Albino, qui faisait saillie, était occupé par un bataillon.
A droite de cette ligne se trouvait le duc de Savoie, son aile gauche appuyée à la ville, son aile droite s’étendant vers Castel-d’Agogno ; au centre de sa position s'élevait un moulin dit le Nouveau-Moulin, qu’on avait mis en état de défense et garni de soldats ; la brigade de la garde
était à droite et avait mis des troupes dans Castel-d’Agogno ; la brigade Cuneo formait la gauche ; on avait réparti vingt-quatre canons sur cotte ligne, et gardé huit en réserve. Un régiment de cavalerie se tenait en arrière de la garde, un autre, avec la batterio de réserve, derrière la ville, sur la route de Novare. Le principal vice de celte disposition consistait en ce que l’armée se trouvait trop rapprochée de la ville. La retraite, exécutée dans dos rues étroites, amène inévitablement un désordre funeste ; les bagages, les fourrages, les blessés, les soldats égarés encombrent les rues, et pour peu que l’ennomi lance quelques obus sur la ville, la débandade est complète.
Ce rassemblement de troupes sur lequel aucun des deux généraux ne paraît avoir eu le commandement supérieur, pouvait s'élever à 24,000 hommes avec 48 canons. d’Aspro n’avait que 15,000 hommes et 48 canons.
Comme la journée était assez avancée, l’ennemi ne s’attendait plus à être attaqué. Mais il comptait sans l’activité et l’ardeur de d’Aspre. La division Durando n’avait pas encore achevé de rectifier ses positions, lorsqu’apparut la tête de nos colonnes.
La division du feld-maréchal-lieutenant archiduc Albert marchait la première; derrière elle venait la division Schaffgotsche , qui s’empara de quelques maisons de Santo-Albino, afin de couvrir les derrières de la première division. A ce moment un vif feu de tirailleurs s’engagea, soutenu par une violente canonnado qui, dirigée sur le centre ennemi, porta le désordre dans la brigade Regina qui ne tarda pas cependant à se reformer ; ce fut là que le combat s’engagea. D’Aspre fit former la division archiduc-Albert en quatre colonnes, placées à droite et à gauche de la route. La colonne do droite se composait du ré-
giment archiduc François-Charles et de 2 compagnies de chasseurs, celle de gauche du régiment Kaiser-infanterie et de 4 compagnies de chasseurs, et celle du centre des régiments Gyulai et Paumgarten ainsi que du 11 e bataillon de chasseurs. La cavalerie du corps se tenait en en arrière, à Armondo.
Les colonnes, avec l’artillerie masquée dans les rangs, s’avançèrent alors contre l’ennemi ; un combat terrible s’engagea, au milieu d’un impénétrable nuage de poussière qui ne permettait pas d’en suivre les phases. La brigade Itegina ne put pas résister longtemps à notre attaque, elle se retira en désordre vers la ville, où Benedek la poursuivit vigoureusement avec les régiments Gyulai et Paumgarten et s’empara des maisons situées en dehors do la Porta- Milano. Un extrême désordre régnait à l’intérieur de la ville; l’artillerie, les fourgons de bagages, les habitants épouvantés, se heurtaient et se croisaient éperdûment, encombrant toutes les issues. La nuit tombait épaisse et sombre ; d’Aspre, ne voulant pas s’exposer aux hasards d’une lutte dans les rues de la ville, fait suspendre un instant le combat. Mais Benedek à la tête d’un bataillon du régiment Gyulai, soutenu en flanc par deux compagnies de chasseurs, avait pénétré dans Mortara ; il s’élance dans la rue principale, pousse l’ennemi devant lui et atteint la Porta-Vecelli, située do l’autre côté de la ville; arrivé là il se barricade avec des fourgons et des chevaux morts. Tout d’un coup il entend retentir derrière lui la marche piémontaise ; il est séparé de sa brigade par sa propre barricade, et pris par derrière par l’ennemi. Il n’y a pas à hésiter : il fait faire demi-tour à ses soldats, s’élance bravement au-devant des ennemis, au milieu des balles qui pleuvent de tous côtés autour de lui, et les
somme de se rendre ; le stratagème réussit ; l’ennemi qui se croit cerné, et qui ne peut, à cause de l’obscurité, se rendre compte de sa situation ni de celle de son adversaire, met bas les armes. Pendant ce temps un autre bataillon du régiment Gyulai, conduit par le major Potting avait également traversé la ville, et accourait au secours du colonel. Benedek nettoya entièrement la ville des ennemis qui s’y trouvaient encore, prit 6 canons avec leurs caissons, une grande quantité de bagages, entre autres les chevaux et les bagages du duc de Savoie, et fit prisonniers 66 officiers et 2,000 hommes.
Tandis que la brigade Regina était ainsi maltraitée, la brigade placée à l'extrême gauche avait engagé un feu modéré de tirailleurs avec les nôtres , et se trouvant séparée de la brigade Regina par un fossé, elle ne pouvait courir à son secours, le pont par lequel elle était obligée de passer étant tombé entre nos mains. Durando n’avait pas tardé à leur donner l’ordre de se replier immédiatement sur la ville ; lorsque le bataillon envoyé en avant par le commandant de la brigade arriva devant Mortara, il trouva la ville déjà occupée parles nôtres; force lui fut de déposer les armes; les deux escadrons qui venaient ensuite, réussirent, au moyen d'une attaque hardie, à regagner la route do Novare; le reste de la brigade, qui se trouvait sans chef, parvint à gagner également cette route. Tandis que Benedek s’emparait ainsi de Mortara, le général Kolowrat s’était rendu maître de Santo-Albino et en avait chassé le bataillon qui le défendait. L’ennemi revint à la charge, renforcé d’un bataillon, mais il fut repoussé par le régiment Kaiser et le H* bataillon de chasseurs, et, complètement débandé, alla se jeter dans nos rangs à Mortara.
En ce moment arriva le général La Marmora ; il essaya de ramener les fuyards, mais il fut salué par une violente fusillade dirigée sur lui par les tirailleurs autrichiens. Le duc de Savoie avait envoyé au secours de la ville deux bataillons de la brigade Cunea; La Marmora les avait placés en réserve en dehors d’une des portes ; ces troupes, trompées par l’obscurité, se crurent attaquées par l’ennemi et tirèrent sur les leurs ; l’erreur finit par se découvrir et le feu cessa. La Marmora ne sachant plus de quel côté se tourner, forma alors une colonne d’attaque au centre de laquelle il plaça son artillerie; mais ne connaissant pas le pays, ne sachant pas qu’il existait un chemin qui faisait le tour de la ville, il résolut de s’introduire dans Mortara et de s’y frayer un passage. C’était cette colonne qui s’était heurtée à Benedek; La Marmora se voyant abandonné de ses troupes qui mettaient bas les armes, rejoignit avec une cinquantaine d’hommes le duc de Savoie, auprès duquel il trouva Durando, qui, par suite de l’obscurité, avait été séparé de ses troupes.
Le duc de Savoie, témoin de la défaite de la brigade Regina, s’était rapidement porté à son secours. Il avait envoyé, comme nous l’avons dit, un régiment de la brigade Cuneo pour la soutenir, dans l’intention de rontrer lui-même dans la ville avec le reste de la brigade et deux batteries. Lorsque ces troupes se présentèrent aux portes, elles se rencontrèrent avec des masses de fuyards; le duc entra dans la ville, essaya de rétablir un peu d’ordre, mais ce fut en vain, il fut lui-même entraîné; il donna alors l’ordre de la retraite sur Castel-d’Agogna. Les nôtres poursuivirent la brigade et lui prirent un canon ainsi que quelques caissons. Après avoir traversé le fossé, le duc prit la direction de Robbio. L’arrière-garde, com-
posée des troupes de la garde, s’égara et se retira à Yalenza.
Cette bataille de Mortara peut être considérée comme la plus brillante de toute la guerre. La résolution de d’Aspre, qui continua le combat pendant la nuit, pour ne pas perdre les avantages que venait de lui donner son apparition inattendue, l’habileté do ses dispositions et la sagacité avec laquello il avait discerné les points vulnérables de la position ennemie, assurent à ce général une des places les plus honorables parmi les officiers supérieurs de l’armée autrichienne. Nous n’aimions pas d’Aspre : son égoïsme froid et son orgueil sans bornes étaient loin de lui attirer nos sympathies; nous n’en sommes que plus heureux de rendre à sa mémoire un hommage auquel souscriront tous ses anciens compagnons, et d’honorer sans restriction ses talents militaires. Il faut ajouter qu'il fut admirablement secondé par les officiers placés sous ses ordres. Le feld-maréchal-lieu tenant archiduc Albert forma ses colonnes avec une grande rapidité et marcha bravement au combat, se trouvant toujours le premier là où était le danger, là où sa présence pouvait exciter l’ardeur de ses soldats. Ce fut, sans contredit, le colonel Benedek qui décida de la victoire; grâce à l'audace avec laquelle il avait traversé Mortara, le centre de l’ennemi s’était trouvé rompu ; à partir de ce moment, la victoire nous était assurée, l’ennemi eût-il eu 4 0,000 hommes de plus.
Nous avons dit que nos adversaires avaient commis une grande faute en prenant leurs positions si près de la ville, qui, se trouvant au centre de leur ligne, séparait les divisions du duc de Savoie et celle de Durando ; dès l’instant que Mortara était pris, toute jonction entre ces
deux généraux devenait impossible, et le duc, sans en être venu aux mains, fut obligé de battre en retraite, manœuvre qui lui coûta beaucoup de monde, une grande quantité de ses soldats ayant déserté.
Le 1 er corps d’armée resta à Gambolo, le 2 e s’établit à Mortara, le 3 e àTrumello, le 4 e à San-Giorgio, moins un détachement chargé de couvrir son flanc gaucho. Le corps de réserve se plaça à Gropello. Radetzky s'était installé sur ce dernier point, afin d’être au centre de toute son armée et de pouvoir se porter vers tel ou tel corps , selon les circonstances. Le commandant du 1 er corps nous avait fait savoir que l’ennemi s’était retiré sur Yigevano, 'mais nous n’en continuions pas moins à être fort mal renseignés sur les mouvements de l’ennemi. Cependant, les rapports de d’Aspre,qui formait maintenant notre avantgarde, et diverses autres sources nous annonçaient que l’ennemi se retirait sur Vercelli et que Novare n’était que faiblement gardé. Ces nouvelles étaient vraies jusqu'à un certain point ; car nous savions que les troupes parties de Yigevano n’avaient point passé à Vespostale, elles devaient donc nécessairement s’être dirigées sur Novare et n’avaient pas encore atteint cçtte ville. Les troupes qui paraissaient regagner Vercelli, étaient celles du duc de Savoie; mais elles changèrent bientôt de direction pour se rendre à Novare.
On ne pouvait pas, du reste, supposer que l’ennemi se dirigeât sur Vercelli. Il risquait d’être attaqué en route , car il ne lui était pas possible d’arriver à Vercelli avant nous sans nous rencontrer : la simple inspection des lieux le démontre. Toutes les probabilités indiquaient que l’ennemi livrerait une bataille auprès do Novare. Au point de vue stratégique , la position de Novare est mauvaise
lorsque l’adversaire vient de Mortara ; mais elle a, au point de vue tactique, de grands avantages qui peuvent assurer la victoire à qui sait en tirer parti. Dans la position désespérée où se trouvait le général ennemi, une bataille devant Novare était sa dernière ressource, la seule qui lui permît d’espérer un succès.
On a reproché à Radetzky de s’être avancé trop lentement à la suite du combat de Mortara , tandis qu’en agissant rapidement il aurait pu arriver à Novare avant l’ennemi. Nous répondrons à cela que nous avions devant nous un ennemi nombreux et que nous ne savions pas où se trouvaient ses forces principales. Le roi était à Vigevano; cela nous indiquait que nous avions devant nous trois fortes divisions qui nous auraient accablé si nous n’avions pas été vainqueurs le 21 à Mortara. Nous devions nous tenir sur nos gardes et être en état de soutenir tel ou tel de nos corps en cas d’attaque de la part de l’ennemi.
Nos troupes étaient bien approvisionnées, les distributions se faisaient régulièrement. Nous n’avions pas à craindre de voir un corps retardé dans ses mouvements par suite de l'absence de ses vivres, comme cela eut lieu plusieurs fois chez nos ennemis dans les moments les plus graves. Lorsque l’ordre des marches le permettait, Radetzky faisait manger les troupes à dix heures du matin. Il est toujours bon, répétait-il, d’avoir quelque chose dans le ventre ; à la guerre on ne sait jamais quand on dînera. Il appliquait ce principe à ses repas; il nous faisait souvent déjeuner à neuf ou dix heures du matin. Nous nous souvenons qu'un jour où l’on avait servi le repas à huit heures, nous lui fîmes observer qu’on ne se mettait pas à table à cette heure-là. * Vous verrez, nous répondit-il, que personne ne s’apercevra de l’avance. »
Le 22, à onze heures, les troupes ayant mangé, l’armée se mit en marche dans la direction de Novaro. Le 1 er corps campa à Cilavegna ; le 2 e , le 3® et le corps de réserve suivirent par étapes la grande route de Novaro : le 2 e corps campa à Vespostale , avec son avant-garde placée à Garbagna ; le 3 e corps et la réserve se trouvaient en arrière du précédent; le 4 e s’avança jusqu’à Torre di Robbio en traversant l’Agogna; il se reliait directement au 2 e corps. Cet ordre de marche était parfaitement combiné, il était bien concentré et disposé dans la prévision d’une bataille à livrer devant Novare. Nous verrons bientôt que sur de fausses indications nous modifiâmes cet ordre, et que, par cette faute, nous sauvâmes l’ennemi de la défaite la plus complète qu’eût jamais essuyée uno armée.
La nouvelle des événements de Mortara avait réduit à néant tous les plans offensifs de Chrzauowsky. Il n’avait plus à choisir; il fallait risquer son salut dans une bataille ; une victoire décisive pouvait seule le sauver. On lui avait donné mission do se jeter en Lombardie. Il serait superflu de démontrer l’absurdité d’une pareille tentative. Ce sont des projets fort brillants sur le papier, des bulles de savon qui s’évanouissent au premier souffle. Du moment que le général ennemi ne voulait pas se retirer à Vercelli et se retrancher derrière la Sesia , il lui fallait absolument livrer une bataille décisive ; il le fit, cl agit courageusement ot habilement. Il n’y avait plus à faire de stratégie, la tactique était tout maintenant.
Dans la nuit du 22 au 23 , nous reçûmes la nouvelle confirmée parle feld-maréchal-lieutenant d’Aspre, que l’ennemi n’avait laissé que quelques mille hommes à Novare ot s’était dirigé en masse sur Vercelli. De Vigevano
à Novaro, il y a trois postes; en supposant l’ennemi parti do Vigevano le 22 , il pouvait êtro arrivé à Novare, mais non pas l’avoir dépassé ; ce simple calcul aurait dû nous éclairer et nous décider à conserver notre ordre de marche. Mais la crainte de voir l’ennemi lui échapper et avec lui la bataille décisive qu’il espérait , décida le feldmaréchal à modifier, pendant la nuit, la marche des troupes ; il voulait être en état de joindre l’ennemi, soit qu’il se trouvât à Novare, soit qu’il fût en route pour Vercelli, car il ne pouvait pas encore être arrivé à ce dernier endroit. Il donna l’ordre au 1 er corps de prendre à Robbio la route de Borgo-Vereelli , de manière à pouvoir être porté, selon les circonstances , soit sur Novare, soit sur Vercelli. Le 2* corps devait marcher, dès le matin, vers Novare, et le 4® sur Vercelli, lorsqu'il aurait reçu avis du 2® corps que nous occupions Novare. Le 3® corps et le corps de réserve devaient suivre le 2®. Le changement de direction apporté dans la marche du 1 er corps eut pour résultat que, ne se trouvant placé ni sur l’un ni sur l’autre des deux points où l’on comptait rencontrer l’ennemi, ce corps n'arriva sur lo terrain qu’au moment où la bataille était terminée.
Le 22 au jour levant , Chrzanowsky avait quitté Vigevano avec ses trois divisions, et était arrivé à Trecate vers midi. Il y laissa le duc de Gênes, et avec les divisions Bez et Perrone, continua sa marche sur Novare, où il arriva le soir. A Novare il trouva les débris de la division Durando. Lo duc de Savoie, retardé par le détour qu’il avait été obligé de faire , n’arriva que dans la nuit. Le général Solaroli que nous avons laissé au pont de Buffalora avait été ramoné à Santo-Agobro sur la route de Trecate.
Lo 23 , Chrzanowsky avait concentré toutes ses forces à Novare; l’armée ennemie comptait environ 54,000 hommes et 122 canons.
La ville de Novare a d’anciennes fortifications; elle possède une forteresse qui date du moyen-âge. Quelques portions de ces fortifications peuvent être mises en état de défense; mais à dire vrai, la ville peut être considérée comme une ville ouverte. Le terrain qui l’entoure a toutes les particularités du terrain de la Lombardie; il est consistant, coupé de fossés, parsemé de plantations et d’arbres peu avancés, il est vrai, à cette époque de l’année. Au sud do la ville le terrain s’élève et forme une colline qui coupe presque perpendiculairement la route de Mortara ; au point d’intersection de la roule et de la ligne factice de la colline, se trouve une église entourée de quelques maisons, c’est ce qu’on appelle la Bicoque. De chaque côté de la ville coulent parallèlement, en courant du nord au sud, deux ruisseaux, nommés l’un le Terdoppio oriental, l’autre l’Agogna occidental.
La position dans laquelle Chrzanowsky attendait la bataille se trouvait bornée par les deux torrents, elle s’étendait sur les hauteurs de la Bicoque qu’elle dépassait un peu.
Il occupait une étendue d'environ une lieue, mais il pouvait raccourcir facilement celte ligne, de nombreux canaux, parallèles aux torrents, lui offrant des points d’appui suffisants. L’aile droite do Chrzanowzky s’appuyait à uu de ces canaux, sur lequel se trouve une métairie importante appelée Citadella, occupée par Durando avec la brigade d’Aoste et le reste de la brigade Regina. A côté de lui se trouvait Bes, formant le centre; puis venait l’aile gauche, sous Perrone. Ce dernier occupait solidement la Bicoque, et un point nommé Olego situé à sa gauche. En
arrière de l’aile gauche, près de l’église de Santo-Nazzaro, se trouvait le duc de Gênes, ayant à sa droite son frère, le duc de Savoie; los troupes des deux ducs, formées ou masse, composèrent la réserve. A l’extrême gauche, à cheval sur la roule , s’appuyant à Trecate et à Galliate, son front couvert par le Terdoppio, se tenait le général Solaroli avec & brigade composée de six bataillons, d’une batterie lombarde cl des dragons lombards.
La position du général ennemi était très-bien choisie et solide; son intention était évidemment d’amener ses réserves au moment ou nos troupes se seraient affaiblies en attaquant les deux points qui commandaient la position, c’est-à-dire la Bicoque et Olengo. Le défaut de cette position était que le front se trouvant très-allongé, retombait sur la ligne de retraite, et que, par suite, l’ennemi risquait de perdre cette ligne pour peu que le combat tournât à son désavantage ; c’est ce qui arriva. Mais il n’était pas possible à Chrzanowsky d’éviter cette faute do stratégie ; il ne pouvait, nous l’avons déjà dit, se sauver que par la tactique , et il faut reconnaître que sa position était aussi bien choisie, la disposition des troupes aussi bien réglée que possible. Une autre faute, mais moins importante, c’était do s’être acculé à Novare, qui présentait les mêmes inconvénients et les mêmes dangers qu’un défilé qu’il faudrait traverser en cas d’échec.
Par suite de notre passage sur le Tessin, l’armée piémontaise était diminuée de 20,000 hommes qui restaient inactifs sur les bords du Pô. Les combats de Sforzesca et de Mortara avaient dû coûter environ 8,000 hommes à l’ennemi ; de sorte qu’il lui en restait 53 ou 54,000 à mettro en ligne.
Nos forces étaient à peu près les mêmes; mais il faut observer qu’il n’y eut guère que la moitié de nos troupes qui fut engagée.
A neuf heures, l'armée ennemie était établie dans toutes ses positions. Vers onze heures le roi quitta son palais, dans l’intention de parcourir le front de ses troupes, lorsque le grondement du canon lui annonça que le combat commençait sur les hauteurs de la Bicoque. Le roi mit son cheval au galop ; les troupes au milieu desquelles il passait le saluaient de leurs vivats, mais ce n’était plus là do l’enthousiasme : c’était le dernier cri d’une confiance affaiblie, d’un amour qui s’en allait; cela ne résonnait pas joyeux, clair et bruyant : cela grondait comme le roulement du tonnerre dans le lointain.
L’erreur où nous étions au sujet de la direction prise par les troupes ennemies se prolongeait au point que d’Aspre fit dire dans la nuit au comte Thurn qu'il pouvait continuerde marcher sur Vercelli, parce qu’il était en état de tenir tête aux troupes peu considérables qu’il rencontrerait à Novare.
Le 23 au matin, vers dix heures, après le repas, d’Aspre, formant la tête de notre armée, s’avança vers Novare. L’archiduc Albert avec sa division formait l’avant-garde, suivi à quelque distance par la division Schafigotsche. A Nibbiola l’archiduc Albert détacha sur Monticello, pour protéger son flanc gauche, le colonel comte Kielmansegge avec un bataillon de son régiment, une division du H e bataillon de chasseurs, et un escadron de hussards de Reuss. Le petit détachement rendit de grands services à l’archiduc on l’empêchant d’être tourné par l’ennemi ; le brave colonel Kielmansegge fut tué à la tête de ses troupes.
Il était environ onze heures, lorsquo notre extrême avant-garde rencontra l’ennemi à Olengo : elle crut n’avoir affaire qu’à l’arrièro-garde piémontaiso; le combat s’engagea vivement entre les tirailleurs.
L’incompréhensible aveuglement do d’Aspre, qui persistait à croire qu’il n’avait devant lui qu’une faible partie do l’armée piémontaise, l’enivrement des brillants succès que, grâce à son audace, il venait de remporter à Mortara, lui firent négliger toute mesure de prudence; au lieu d’envoyer une reconnaissance pour se renseiguer au sujet des forces ennemies, il résolut de les attaquer immédiatement avec tout son monde.
Il fit former la division de l’archiduc Albert en colonnes d’attaque des deux côtés de la route ; on plaça à gauche la brigade Kolowrat avec deux bataillons du régiment François-Charles, à droite le 9 e bataillon de chasseurs et deux bataillons du régiment Kaiser. D’Aspre, reconnaissant que l’ennemi déployait des forces imposantes vis à-vis de son aile droite, plaça au centre, sur la route, la brigade Stadion, avec deux bataillons du régiment Gyulai, le 11* bataillon de chasseurs, et un bataillon du régiment Paumgarton avec une demie-batterie de fusées et une batterie de 12. La division SchafTgotsche formait la réserve, et avait derrière elle toute la cavalerie, à l’exception de deux escadrons deschevaux-légers deWindischgraetz, envoyés à l'extrême gauche pour la couvrir. Ses troupes ainsi disposées, d’Aspre donna l’ordre de l’attaque; l’archiduc Albert se tenait à la tête de ses troupes.
Le feu do tirailleurs devenait de plus en plus vif, lorsque la tête de nos colonnes d'attaque apparut en face des positions ennemies. Les Piémontais avaient disposé une batterie de seize pièces, qui jetaient le désordre et la mort dans nos rangs ; les régiments François-Charles et Kaiser n’en continuaient pas moins d’avancer avec un admirable sang-froid. Le premier de ces régiments se dirigea sur un point nommé Montebello placé à gauche
de renuemi et fortement gardé; son premier bataillon se jeta sur le village et s’en empara; le second bataillon, arrêté par des embarras de terrain, était resté en arrière. Les tirailleurs ennemis se retiraient peu à peu sur les hauteurs; mais malgré les efforts personnels de l’archiduc Albert, qui ne voulait pas abandonner les avantages qu’il venait de remporter, les nôtres durent céder à la violente canonnade de l’ennemi et évacuer Montebello; en ce moment arriva le second bataillon du régiment François- Charles, soutenu d’une demie batterie de fusées ; le combat se rétablit, nous reprîmes une seconde fois les maisons de Montebello ; la brigade de Savone ne pouvant résister à notre attaque se retira en désordre ; alors apparut la seconde ligne, formée parle régiment de Savoie; ces troupes excitées par la présence du roi, reconquirent Montebello. L’ennemi tenta en même temps de tourner notre flanc gauche, mais il fut repoussé vigoureusement par le régiment François-Charles. Sur ces entrefaites arriva le général comte Stadion avec sa brigade; il releva le régiment François-Charles qui avait épuisé sos munitions. Deux batteries et une batterie de fusées amenées par Stadion réduisirent au silence l’artillerie ennemie ; une nouvelle colonne revint alors à l’assaut, nos tirailleurs gravirent les hauteurs, et quelques-uns des plus hardis s’avancèrent jusqu’auprès du roi; ils furent enveloppés et faits prisonniers. L’artillerio s'était considérablement renforcée, et bientôt trente-deux pièces de canon tonnèrent contre notre colonne. Malgré l’arrivée du régiment Gyulai commandé par Benedek, ainsi que d’un bataillon du régiment de Kinski et du i er bataillon des volontaires viennois envoyés par Schaffgotsche, toute notre bravoure échouait contre l’énorme supériorité de l’ennemi; lorsqu’un ba-
ta il Ion avait un peu souffert, il le retirait et le remplaçait par un nouveau.
L’archiduc Albert, après deux heures de lutte, n’avançait pas; ce combat acharné avait coûté la vie au major Ostrich, du régiment François-Charles, et au lieutenantcolonel SeyfTert, du régiment Gyulai; le comte Stadion avait reçu une blessure à la poitrine.
Pendant cet engagement, la colonne dirigée par le colonel Kielmannsegge avait, à Torrione Quartara, rencontré l’ennemi s’apprêtant à tourner notre flanc gauche. Cette tentative échoua devant la fermeté du colonel et de ses braves soldats. Kielmannsegge eut le pied emporté par un boulet, et mourut quelques heures après de sa blessure.
• La gravité de cet engagement ot les rapports des prisonniers ouvrirent enfin les yeux à d’Aspre, et le forcèrent enfin à reconnaître qu’il avait affaire au roi et à ses 60,000 hommes, et non pas à une faible arrière-garde. Il dépêcha aussitôt un officier au feld-maréchal Appel pour lui dire d’accourir immédiatement à Novare ; il fit prier également Thurn d’abandonner sa marche sur Vereelli pour se rendre à Novare ; mais Thurn, averti par le bruit de la canonnade, avait compris que d’Aspre était engagé et n’avait pas attendu sa dépêche pour accourir en toute hâte à son secours.
Radetzky attendait, à son quartier-général de Lavez zaro, les rapports de d’Aspre sur ce qu’il avait dû trouver devant Novare, pour se porter, selon les circonstances, sur Vereelli ou sur Novare. Mais vers onze heures il entendit gronder le canon, et quoique n’ayant encore reçu aucune nouvelle, il se rendit aussitôt compte de ce qui se passait. Il ordonna au 3 e corps et à la réserve de se rap-
procher de d’Aspre, afin de pouvoir le soutenir au besoin.
Il envoya en même temps l’ordre au 4 e corps de ne plus se diriger sur Vercelli, mais sur Novare ; le I er corps devait suivre le 4 e . Nous avons vu que Thurn avait pris l’initiative et devancé les ordres du feld-maréchal. Ces dispositions prises, Radetzky monta à cheval. Le premier rapport de d’Aspre était assez rassurant, mais à chaque nouvel envoi il devenait plus pressant, et nous comprimes bientôt que l’ennemi s’était concentré à Novare et non pas à Vercelli. Le feld-maréchal accéléra sa marche, s’embarrassant à chaque instant dans les bâgages du 2 e corps, qui suivaient la route, et qu’on avait oublié de parquer. Cet obstacle retarda également l’arrivée du 3® corps.
Tandis que l’archiduc Albert s’acharnait contre la Bicoque, s’exposant aux plus grands dangers et ramenant sans cesse à l’assaut ses troupes, toujours repoussées, le général Kolowrat, avec deux bataillons de Kaiser-infanterie, quatre compagnies de chasseurs et une demi-batterie à cheval, avait pris l’offensive. Il plaça la demi batterie dans la direction de la Casina Castelazzo et ouvrit le fou, mais l’ennemi opposa à cette artillerie une batterie de douze pièces, qui en démonta deux des nôtres. Alors Kolowrat s’avança à pied à la tête de son détachement, précédé par ses chasseurs, déployés en tirailleurs. Il prit deux fois la Casina Castelazzo ; deux fois il en fut chassé par l’ennemi. A la fin, grâce à un renfort composé d’un bataillon Furstenwarlher et d’un bataillon Kinsky, il parvint à se rendre maître de la Casina Castelazzo ; il poursuivit l’ennemi jusqu’à Forsada, où il fut arrêté par des forces supérieures. Pendant ce temps, la brigado Lichtenstein, de la division Schaffgolsche, s’était avancée en première ligne, et avait logé le 2* bataillon de chasseurs impériaux
dans le village d’Olengo, situé à sa droite. En ce moment, d’Aspre avait toutes ses troupes engagées. L’archiduc Albert s’était élancé de nouveau contre la division Perrone et l’avait enfin mise hors d’état de reprendre l’offensive. Perrone, un des rares généraux qui approuvaient la guerre, venait d’être tué. Chrzanowsky donne alors l’ordre au duc de Gênes de s’avancer avec sa division et de se jeter sur notre aile droite. Le duc marche hardiment à la tête de la première brigade de Piémont, laissant la seconde en réserve; le 3 e régiment prend à droite, le 4 e à gauche de la route ; le général Passalacqua, t|ui conduisait ce régiment, tombe percé de trois balles en arrivant sur le terrain. Le duc, à la tête du 4' régiment, tourne notre ligne à Castelazzo, et, soutenu par le 1 4 e régiment, s’avance jusqu’à Olengo. Là il rencontre te 2 e bataillon de chasseurs impériaux. Le major Hubel, qui commandait cette troupe, comprenant l’importance de celte position, avait déclaré à ses soldats qu’ils devaient tenir jusqu’au dernier homme. Le duc de Gênes, après avoir triomphé des troupes qu’il avait rencontrées sur son passago, entra résolûment dans le village ; mais arrivé là, il se heurta contre la résistance désespérée des chasseurs. On dit que Chrzanowsky, craignant que le duc do Gênes ne se laissât emporter et n’exposât trop ses troupes, lui donna l’ordre de se retirer en arrière de Castelazzo. Quoiqu’il en soit, Hubel resta maître d’Olengo, et sauva notre aile gauche d’un désastre; il prit aussitôt l’offensive, s’empara de Forsada, où l’ennemi avait pris position, et où il trouva une demi-batterie de 16. Chrzanowsky, inquiété par la résistance de notre aile droite, qu’il avait sauvée lui-même de l’attaque du duc de Gênes, envoya contre la Bicoque trois régiments frais, deux de la division de Savoie, conduits par le duc
de Savoie lui-même, et un de la division Bes : ces troupes rétablirent le combat sur ce point, et commencèrent à gagner du terrain. Le moment était décisif.
L’épuisement de nos troupes était extrême; elles ne pouvaient plus soutenir cette lutte si inégale. L’ennemi renouvela son attaque; d’Aspre céda; l’ordre de ses troupes était détruit, les soldats combattaient au hasard, là où ils se trouvaient.
Nous ne croyons pas qu’il y ait d’exemple, dans l'histoire moderne, que 15,000 hommes aient soutenu ainsi, sans être vaincus, l’effort d’au moins 50,000 ennemis.
Il était trois heures. D’Aspre, tout en prenant les dispositions nécessaires pour rétablir sa ligne de bataille , regardait avec anxiété la route par où devait venir le 3 e corps; enfin il aperçut dans le lointain la tête de ce corps qui s’avançait au pas de course, enseignes déployées. Une commotion électrique parcourut les rangs du brave 2 e corps; maintenant la victoire était assurée. Derrière le 3 e corps venait la réserve. Radetzky arriva sur le champ de bataille presqu’en même temps qu’Appel ; sa présence releva le courage des plus abattus.
Le pou d’extension de notre front nous avait exposé aux plus grands dangers, car d’Aspre risquait à tout moment de voir ses ailes tournées par l’ennemi. La division Lichnowsky, laquelle formait la tête du 3 e corps, fut immédiatement disloquée ; on envoya à l’aile gauche la brigade Alemann, composée de quatre bataillons et d’une batterie, et à l’aile droite la brigade Maurer avec trois bataillons. La division du prince Taxis fut placée momentanément en arrière du centre, en attendant l’arrivée du corps do réserve. Par suite de l’impossibilité où était le 2 e corps d’exécuter une manœuvre quelconque, le 3 e corps se trou-
vait disséminé aux extrémités opposées de la ligne. On plaça vingt-quatre canons vis-à-vis la ligne ennemie, et le combat recommença. Notre aile droite, renforcée maintenant de la brigade Maurer, attaqua la première ; elle parvint à chasser l’ennemi de sa position; Castelazzo et Forsada furent repris; les batteries ennemies se voyant abandonnées par les troupes se retirèrent précipitamment; l’aile gauche piémon taise fut poussée vivement contre Novare.
Chrzanowsky avait ordonné à l’aile droite, qui n’avait eu jusque-là à lutter que contre le détachement de Kielmannsegge , de prendre l'offensive, afin de soulager les troupes qui se trouvaient à la Bicoque. Le général en chef dirigeait en personne ce mouvement, à la tête de la division Durando et d une partie de la division Bes. Il avança pendant quelque temps sans rencontrer de résistance, mais bientôt il so trouva en face de plusieurs batteries installées par le directeur de l’artillerie, général Stwrtnik ; le combat s’engagea vivement; mais avant que l’avantage se fût prononcé , Chrzanowsky, instruit des dangers que couraient son aile gauche et son centre, se retira subitement et se dirigea vers la Bicoque.
Le feld-maréchal se trouvait en arrière de ce point; la nuit commençait à venir, lorsqu’apparut enGn la tête du corps de réserve. Se souvenant de la promesse faite à ses grenadiers, au château de San-Angelo, il avait fait former ses cinq bataillons en colonnes d’attaque. II avait l’intention de se jeter avec eux contre le centre ennemi. Ces braves troupes attendaient impatiemment l’ordre de s’élancer, lorsque le bruit des fusées nous annonça l’arrivée du 4 e corps.
A peine la brigade Alemann avait-elle rejoint l’archiduc
Albert, que celui-ci reprit l’offensive avec un redoublement d’énergie ; il ne remportait pas d’avantages décisifs, mais il gagnait toujours du terrain. Durando attaqué en front par l’archiduc, pris en flanc par le 4 e corps, s’était retiré, tout en luttant. En ce moment Chrzanowsky arrivait à la Bicoque, pour être témoin de ce mouvement. Le point capital de la ligne ennemie, ce point contre lequel nous avions lutté tout le jour, était entre nos mains. La retraite de Durando avait découvert la Bicoque ; nos batteries, amenées rapidement, vinrent jeter la mort dans les rangs des Piémontais , qui se retirèrent en désordre vers Novarc. Le duc de Gênes, qui avait eu trois chevaux tués sous lui dans cette journée, parvint à réunir trois bataillons, et se mettant à pied à leur tête, essaya de les ramener contre nos troupes; mais accueilli par une violente mitraille et une vive mousqueterie, il fut obligé de se retirer.
Le roi n'avait eu aucune part à la direction de la bataille ; il s’était tenu toute la journée à l’endroit où lo feu était le plus violent; il fut un des derniers qui abandonnèrent le Bicoque; en s’en allant, il retournait de temps en temps son cheval de notre côté ; il rentra au pas dans la ville.
Dès que l’ennemi eut évacué les hauteurs, nos batteries s’y installèrent et dirigèrent une canonnade violente contre la ville ; les Piémontais nous répondaient de derrière les 'murailles ruinées ; le roi se tenait là, au milieu des canons, contemplant ce champ de bataille, où il venait de perdre sa couronne, et ne prenant pas garde aux dégâts causés autour de lui par nos projectiles. Les personnes qui l’entouraient croyaient le voir frappé d’un moment à l’autre. Le général Jacob Durando lui prit le
bras el voulut l’entraîner. « Laissez-moi, général, s’écria l’infortuné monarque, c’est aujourd’hui mon dernier jour, laissez-moi mourir! »
C’était un an avant, jour pour jour, le 23 mars, que Charles-Albert avait publié son manifeste contre l’Autriche, et qu’il avait donné A ses troupes l’ordre de marcher sur le Tessin.
Il faisait nuit noire. Lorsque Durando arriva avec ses troupes auprès de la ville, il fut reçu par une volée de mitraille, lancée du haut des remparts. On reconnut bientôt l'erreur. Le désordre était extrême aux abords des portes, mais l’obscurité de la nuit et la pluie qui tombait à torrents protégèrent la retraite de nos adversaires. A huit heures, il ne restait plus hors de la ville que les morts et les mourants. La brigade Solaroli, qui n’avait presque pas été engagée, rentra comme le reste de l’armée.
Le comte Thurn, que nous avons laissé marchant sur Confienza, avait atteint ce point vers midi ; la canonnade do Novaro grondait de plus en plus forte II accéléra sa marche, gagna la grande route, et arriva entre cinq et six heures au pont de l’Agogna, qu’il trouva libre ; il ne rencontra qu‘un faible détachement de cavalerie qui fut refoulé dans la ville par les chevau-légers de Windischgraetz. Durando se voyant menacé à gauche parinos troupes maîtresses de la Bicoque , à droite par le corps de Thurn, avait comme nous l’avons vu renoncé à son offensive, et battu en retraite. Il envoya contre Thurn quelques troupes avec de l’artillerie, mais elles furent reçues par le général comte Degenfeld, commandant l’avant-garde, qui leur prit trois canons et leur fit 400 prisonniers. C’était en ce moment que le feld-maré-
chai se préparait à faire avancer ses 5,000 grenadiers, lorsqu’on vint lui annoncer que la Bicoque était en notre pouvoir; un second avis, adressé par le colonel Benedek, lui apprit que l’ennemi était en pleine retraite ; le feu des batteries se tut. La bataille de Novare était gagnée.
Radetzky demeura quelque temps encore sur le champ de bataille pour recevoir les rapports qui lui arrivaient de tous côtés. L’obscurité de la nuit, la violence de la pluie rendirent fort pénible son retour à son quartier-général de Vespolate ; il manqua plusieurs fois d’être écrasé au milieu des fourgons, des canons et des caissons, dont la route était encombrée.
Il faisait nuit, les troupes avaient accompli leur œuvre, et elles étaient épuisées, elles avaient certainement le droit de se reposer, mais nous étions maîtres de toutes les positions qui dominent Novare, nous pouvions, avec nos 200 bouches à feu, accabler la ville où se pressait l’armée en déroute. Si, après un bombardement énergique on avait lancé, le soir, sur la ville, le 4 e corps et le corps de réserve, les conséquences de la victoire eussent été immenses ; la plus grande partie du matériel fût tombé entre nos mains ; l’armée piémontaise eût été complètement dissoute. Pourquoi n’avons-nous pas profité de nos avantages ? Nous supposons, nous, que l’humanité de Radetzky se révoltait contre l’idée d’une prise d’assaut, qui eût été suivie inévitablement du meurtro de milliers d’innocents.
Des témoins oculaires nous ont fait un tableau véritablement effrayant du désordre qui régnait dans la ville pendant cette nuit. La majeure partie de l’armée piémontaise n’avait pas mangé de la journée. Après une pareille lutte et une pareille retraite le soldat s’était affranchi de
la discipline ; il se jetait dans les maisons des habitants, en s’écriant: « Le bourgeois a voulu la guerre ! Eh bien, qu'ils la paie maintenant ! » On se contenta d’abord de chercher des vivres, mais bientôt on en vint au pillage ; la voix des officiers était méconnue, il fallut faire avancer de la cavalerie, et tirer sur les pillards. Les soldats s’enfuyaient dans toutes les directions pour regagner leurs foyers. Il n’y avait qu’un armistice qui pût sauver l’armée ; si nous poursuivions notre marche, tout était perdu pour elle.
Avant d’abandonner le rempart, le roi envoya chercher le ministre Cadorna, qui suivait le quartier-général pour contrôler et surveiller ses actes. Cadorna arriva tout blême et tout défait, car il n'était plus à la tribune du palais Carignan, mais sur un bastion ébranlé à tout moment par les projectiles ennemis. Le roi lui montra le champ de bataille et lui donna l’ordre de se rendre avec le général Cassato auprès de Radelzky pour lui proposer un armistice et la suspension immédiate des hostilités. Radetzky repoussa cette dernière proposition, mais invita les parlementaires à se représenter le lendemain pour entamer les négociations. Le roi reçut cette nouvelle sans rien dire. Vers neuf heures il envoya chercher les deux ducs ses fils, les principaux généraux et le ministre Cadorna. Lorsque ces personnages furent tous réunis, le roi entra dans la chambre où ils se trouvaient, et d’une voix calme mais sourde il prononça les paroles suivantes :
« Messieurs, je me suis sacrifié pour la cause de l’Italie; pour elle, j’ai exposé ma vie, la vie de mes enfants, mon trône! J’ai été malheureux dans mon entreprise. Je sens que je suis le seul obstacle à la conclusion d’une
paix qui est maintenant une nécessité. Je ne peux cependant mo résoudre à la signer. Puisque je n’ai pu trouver la mort que j’ai cherchée dans le tumulte de la bataille, je veux être la dernière victime sacrifiée à la patrie ; je dépose ma couronne, je la résigne en faveur du duc de Savoie, mon fils. »
Il embrassa ensuite tous les assistants qui fondaient en larmes, et, arrivé au seuil de la porte, il jeta un dernier adieu à ses fils et aux généraux ; puis il écrivit une lettre à la reine et disparut du palais.
Au milieu de la nuit, vers onze heures, une berline de voyage, accompagnée d’un unique domestique et escortée d’un sous-officier, fut amenée dans la cour de la ferme où se trouvait le quartier général du comte Thurn. Un homme descendit de la voiture et entra dans la cuisine où se tenaient le général Thurn et ses officiers d’état-major. « Je me nomme le comte de Bargé, dit l’inconnu ; je suis colonel de cavalerie au service du Piémont, et la bataille terminée, j’ai obtenu la permission de me rendre à Nice, où se trouvent mes propriétés. Vous avez gagné la bataille sur tous les points ; Charles-Albert a abdiqué, et des négociations de paix vont être entamées avec Radetzky. » Le comte Thurn lui offrit une tasse de café, qu’il accepta, et la conversation s’engagea , l’étranger s’exprimant avec beaucoup de justesse sur tous les détails et tous les événements de la journée. Puis Thurn signa le sauf-conduit, et l’inconnu remonta dans la berline, qui repartit au galop. Cet homme, c’était Charles-Albert, tout à l’heure roi de Sardaigne, maintenant simple particulier, qui s’en allait chercher un asile sur los côtes du Portugal, où il devait mourir bientôt, car son cœur était brisé. Ce fut cet unique serviteur qui l’accompagnait qui lui
ferma les yeux. 11 n’avail voulu emmener personne. Ses fils eux-mêmes ne surent que le lendemain ce qu’était devenu Charles-Albert; c’est du moins ce qu’il assura plus tard à son gendre, l’archiduc Léopold.
Nos troupps campèrent dans leurs positions : les 2 e , 3 e et 4® corps sur le champ de bataille , le 1 er à Monticelli, le corps de réserve entre Olengo et Garbugna.
Le lendemain, au jour levant, Thurn qui se trouvait le plus rapproché de la ville commença à la bombarder. On envoya parlementaires sur parlementaires pour proposer un armistice, mais Thurn répondit qu’il n’avait îcçu du feld-maréchal aucun ordre à ce sujet. Enfin une députation de la municipalité vint annoncer que la ville était évacuée. Aussitôt le 4® corps et en même temps le 2® — car d’Aspre ne pouvait modérer son impatience — se précipitèrent dans la ville, chassant l'ennemi sur les routes de Momo et d’Oleggio.
Les deux armées peuvent envisager cette journée, les Autrichiens, avec orgueil, les Piémontais, sans honte; la ténacité et l’ardeur des nôtres sont presque sans exemple dans l’histoire. Le 2' corps, presque entièrement désorganisé, n’en conserva pas moins sa position, et ne se battit qu’avoc plus d’acharnement. L’armée piémontaise ne fut pas moins brave; elle ne renonça à la lutte que lorsque l’arrivée de deux nouveaux corps lui eut enlevé l’avantage du nombre, et l’apparition d’un troisième corps sur son flanc gauche l’avantage de la position.
Nous sommes bien certainement les derniers à reprocher à un général sa témérité. C’est une faute assez rare pour qu’on soit indulgent envers elle. C’est cependant celte faute que nous reprocherons à d’Aspre. Il est mort aujourd’hui, il appartient à l’histoire, et nous devons nous
exprimer librement à son égard ; nous maintenons que ce furent sa vanité et son ambition qui lui firent commettre cette faute à Novare. Il laissa trop longtemps ignorer à Radetzky la gravité de sa situation, parce qu’il en coûtait à son caractère orgueilleux de dire : Je me suis trompé, j’ai besoin de votre aide ; il s’élança aveuglément au combat, comptant sur son bonheur, qui l’avait si souvent fait triompher, à Mortara, par exemple. Il est évident qu’une fois engagé on ne pouvait pas renoncer au combat : mais ce qui mérite toute notre admiration, c’est la bravoure et la ténacité avec lesquelles il le continua. Il connaissait ses troupes, et savait tout ce qu’il pouvait attendre d’elles. Chrzanowsky ne sut pas tirer de ces circonstances le parti qu’il devait ; il ne seconda pas l'attaque du duc de Gènes, qui pouvait nous être si fatale, il laissa inactive la brigade Solaroli, avec laquelle il était facile de menacer gravement notre aile droite, il eut en outre le tort de porter toute son attention et toutes ses forces sur un point unique, sur la Bicoque. Chrzanowsky n’avait pas confiance en ses troupes, pas plus que ses troupes n’avaient confiance en lui. S’il avait dirigé une attaque soit sur notre aile gauche, soit sur notre aile droite, de manière à empêcher la jonction avec le 4 e corps, d’Aspre était obligé de se retirer sur le corps d'Appel. Nous ne pensons pas que Chrzanowsky, eût-il fait tout cela, aurait évité une défaite; il aurait toujours été obligé do battre en retraite devant nos quatre corps d’armées convergeant sur Novare, mais il aurait peut-être réussi à s’ouvrir un chemin jusqu’à la Sesia.
Le 24, au matin, arrivèrent des parlementaires envoyés par le quartier-général ; ils nous firent part do l’abdicacation de Charles-Albert et de l’intention où était le nou-
veau roi de se rendre en personne auprès du feld-maréclial pour procéder avec lui à la conclusion de l’armistice. On convint provisoirement d’une suspension d’armes, et Radetzky monta à cheval à onze heures, pour aller audevant du roi, qui l’attendait au-delà de Novare. La marche du feld-maréchal au travers des troupes campées le long de la route fut un vrai triomphe. L’air retentissait des hurrahs et des vivats auxquels se mêlaient les voix affaiblies des blessés qu’on n’avait pas encore enlevés.
La population de Novare le reçut avoc tous les signes de la satisfaction et du respect; elle le remerciait de l’avoir sauvée par sa modération et son humanité d’une effroyable catastrophe.
L’entrevue du jeune roi et du feld-maréchal eut lieu dans une métairie de Vignale, petite localité située à environ trois milles de Novare, sur la route de Borgomanero. Nous arrivâmes les premiers. Au bout de quelques instants nous aperçûmes le roi galoper sur la route ; il était vêtu, ainsi que toute sa suite, d’une espèce de costume polonais ; pour nous, habitués à l'étiquette sévère mais pleine de dignité, de la cour de Turin, tout cet accoutrement nous parut assez singulier. On voyait bien qu’une révolution avait passé par là. Le roi et le feld-maréchal descendirent en même temps de cheval, et se placèrent au milieu de la cour de la ferme, où ils s’entretinrent environ une demi-heure. Si nous ne nous trompons, la première base que posa le feld-maréchal fut qu’il ne voulait traiter qu’avec le roi et directement avec lui, et non pas avec le ministère ; qu’il ne reconnaissait qu’une signature, qu’une parole, c’était celle du roi ; il se souvenait de ce qui s’était passé à l’occasion du dernier armistice. On convint que la convention serait rédigée et signée le lendemain à Novare.
Le régiment Gyulai avait fait hommage à Radelzky d’un des chevaux qu’il avait trouvés à Mortara dans les équipages du duc de Savoie : le roi déplorait cette perte lorsque l’écuyer du feld-maréchal vint à passer, monté précisément sur ce cheval ; le roi reconnut la bête, — un superbe anglais bai-brun — et aussitôt Radotzky lui demanda la permission de renvoyer immédiatement le cheval au quartier-général royal, ce que le roi accepta avec un visible plaisir.
Aucune difficulté n’étant survenue, l’armistice fut signé le lendemain. Cet acte appartient à l’histoire; nous pensons qu’il est opportun de le rapporter ici, tel qu’il a été publié officiellement :
Stipulations d’armistice entre S. M. le roi de Sardaigne et le feld-maréchal Radelzky.
Art. 1. Le roi de Sardaigne donne une assurance positive et solennelle de faire conclure, avec S. M. l’Empereur d’Autriche, un traité de paix dont cet armistice est le préliminaire.
Art. 2. Le roi de Sardaigne licenciera les corps militaires hongrois, polonais et lombards, se réservant de conserver à son service certains officiers de ces corps. Le comte Radetzky s’entremettra auprès de S. M. l’Empereur, afin que complète amnistie soit accordée aux soldats hongrois, polonais et lombards, sujets de S. M. sus-énoncée.
Art. 3. Le roi de Sardaigne permet que 18,000 hommes d’infanterie et 2,000 hommes de cavalerie occupent le territoire compris entre le Pô, le Tessin et la Sesia, et que les troupes autrichiennes composent la moitié de la
garnison d’Alexandrie. Celle occupation n’exercera aucune influence sur l’administration civile et judiciaire de la division de Novare. 3,000 Autrichiens pourront composer la moitié de la garnison do la ville et de la citadelle d’Alexandrie, et l’autre moitié pourra être composée des troupes de S. M. sarde. Les Autrichiens auront libre communication entre Alexandrie et Lomellina par Valence. Il sera nommé une commission militaire mixte pour régler l’entretien des troupes autrichiennes. Seront évacués par les troupes sardes les duchés de Modène, de Plaisance et de Toscane, c’est-à-dire les territoires qui, avant la guerre, n’appartenaient pas au Piémont. ’
Art. 4. L’entrée de la moitié de la garnison dans la citadelle d’Alexandrie ne pouvant avoir lieu que dans trois ou quatre jours sera garantie par le gouvernement sarde.
Art. o. La flotte sarde quittera l’Adriatique avec tous les bateaux à voile et à vapeur dans le délai de quinze jours, rentrant dans ses ports, et les Piémontais qui se trouveront à Venise auront l’ordre de rentrer dans leurs anciens Etats ; sinon, ils n’auront aucun recours contre la capitulation qui pourra suivre la prise de cette ville par les troupes impériales.
Art. 6. Le roi Victor-Emmanuel promet de conclure une paix prompte et durable, et de réduire, dans le plus bref délai, l’armée sur l’ancien pied de paix.
Art. 7. Le roi de Sardaigne, en vertu de son droit de déclarer la guerre et de faire la paix, regarde comme inviolables toutes les conditions ci-dessus stipulées.
Art. 8. Il sera envoyé des plénipotentiaires munis de pleins pouvoirs ad hoc dans une ville quelconque à déterminer, à l’effet de conclure la paix définitive.
Art. 9. La paix sera faite indépendante de la stipulation du présent armistice. Le feld-maréebal Radetzky s’engage à faire immédiatement part à sa cour des dispositions pacifiques do S. M. sarde.
Art. 10. Le présent armistice durera do droit pendant tout le temps des négociations de paix. Dans le cas oh elles n’aboutiraient pas, la dénonciation de l’armistice aura lieu dix jours avant la reprise des hostilités.
Art. 1 1 . Seront rendus réciproquement et immédiatement tous les prisonniers de guerre.
Art. 12. Les troupes autrichiennes suspendront leur mouvement en avant, et celles qui ont déjà passé la Sesia seront tenues de rentrer dans les limites ci-dessus tracées.
Novare, le 26 mars 1849.