CHAPITRE XXIX
COIVCLUSIOIV.
Adresse de la Convention à l'armée des Pyrénées orientales. — Gloire de cette armée vaincue. — Des représentants du peuple dans nos armées révolutionnaires. — Leur rôle aux Pyrénées orientales. — Comment les Espagnols entendaient la guerre d'invasion. — Comment la défensive fut par nous comprise. — Ce qui ressort de l'étude de cette première campagne.
C'était au moment où la reprise de Toulon soulevait dans toute la France des transports de joie et d'espérance, que se terminait ainsi , par un enchaînement de revers, la désastreuse campagne que nous venons de raconter. Seule des quatorze armées qui avaient soutenu cette lutte gigantesque de 1793, l'armée des Pyrénées orientales se retirait vaincue. Aussi eut-elle à subir le châtiment, alors si redouté, du blâme national, une adresse flétrissante de la Convention :
« L'esclave espagnol et l'Anglais, en fuyant nos rivages, por- « tent la honte sur les mers ; et vous, au pied de rochers inac- « cessibles , vous fuyez devant les ignares soldats du tyran de « Madrid ! Vous laisserez donc les Pyrénées sans gloire , au «c milieu des succès qui couronnent nos armes ! »
Non, elles n'étaient pas sans gloire, les Pyrénées, et nos malheureux soldats auraient pu relever la tête, et, à ces maîtres si durs pour leur infortune, montrer la trace de leur sang sur tous les points du sol envahi. « Vous nous avez délaissés, avaient-ils encore le droit de leur répondre, et quand, importunés par nos cris de détresse, vous semblicz nous prendre en commisération, les hommes envoyés par vous pour sonder nos plaies, que nous apportaient-ils? L'anarchie! l'anarchie qui engloutissait tous nos efforts; l'anarchie qui, du commandement en chef, avait fait une proie incessamment disputée et douze fois prise et reprise en neuf mois ! Car il
excitait encore la brigue et l'envie, le sinistre héritage de ces chefs d'un jour que vos agents officiels ne se fatiguaient pas de livrer au tribunal révolutionnaire, ou qu'ils faisaient décapiter au milieu des camps , sous les yeux des soldats , et, pour combler la flétrissure, par la femme du bourreau ! »
La constance, la ténacité dans les revers, ont aussi leur gloire, et jamais ces vertus, si souvent contestées à notre nation, ne se révélèrent avec autant d'ensemble et de grandeur, que dans ce douloureux épisode de nos guerres républicaines.
Abandonnés à eux-mêmes au milieu des angoisses d'une invasion contre laquelle le gouvernement n'avait rien su préparer, nos populations méridionales avaient su, elles, tirer de leurs entrailles une armée qui , à force de sacrifices , avait fini par combler le gouffre; car, après tout, l'invasion espagnole restait enchaînée au pied des Pyrénées.
Gloire donc à ces indomptables vaincus qui, terrassés sans cesse, se relevaient toujours; à ces généreux fanatiques dont la foi aveugle demeura inébranlable sous les coups les plus accablants , et qui , pour leur sainte cause , surent braver ce qui est plus difficile que la mort, la honte des défaites, l'humiliation continue du drapeau !
DES REPRÉSENTANTS DU PEUPLE AUX ARMÉES. — DcS chcfs OU
des soldats , il serait difficile de dire quels furent ceux qui supportèrent avec le plus d'abnégation le poids de cette terrible campagne. Mais ce qu'on peut hardiment affirmer, c'est qu'en tête de ceux qui acceptèrent sans détour la responsabilité la plus effrayante, qui coururent au devant d'elle, apparaissent les représentants du peuple.
La présence de ces hommes aux premiers rangs de nos armées révolutionnaires, a soulevé une réprobation à peu près unanime. Mais sur cette question encore brûlante, l'impartial jugement de l'histoire a-t-il prononcé son dernier mot?
Quel spectacle offraient alors nos armées? D'une part, des chefs , ou improvisés et encore sans poids, ou violemment arrachés aux sévères et jalouses habitudes de toute leur
vie, pleins des regrets du passé, sans confiance dans l'avenir, éperdus enfin , comme des pilotes surpris par la tempête dans des parages inconnus ; de l'autre, des masses confuses, impatientes, qui venaient chaque jour, recrues de la veille, agiter dans nos camps les idées subversives d'une société dont tous les liens étaient rompus. Le moyen de coordonner de tels éléments? de faire, du jour au lendemain, dans ces camps où trônait l'anarchie, prédominer la voix de l'autorité, de la discipline? La voix seule de la passion était à la hauteur du tumulte, et seule encore, l'épreuve d'une longue année de revers pouvait démontrer l'impuissance de l'enthousiasme sans la discipline. Mais enfin, pour traverser ces premiers et inévitables moments de confusion, l'enthousiasme était, à défaut de discipline, la seule langue que comprenait la foule ; et cette parole inconnue à nos hommes de guerre, c'était à d'autres, c'était aux législateurs de la religion nouvelle, de l'annoncer.
Cette tâche fut, en effet, une de celles qu'accomplirent les représentants que la Convention envoya aux armées, y porter son souffle et sa toute-puissance.
L'histoire a relevé avec justice, quoique avec amertume, les incontestables maux causés par ces mandataires d'un pouvoir sans frein, comme il était sans précédent. Ces maux , dont la cause était saisissante et les effets terribles, ont frappé tous les yeux, ont laissé des impressions ineffaçables, ont fondé les premiers arrêts de l'opinion. Mais le bien qui s'est placé à côté du mal, le bien qui, par sa nature, est toujours moins retentissant; ces mille ébauches d'organisation desquelles seules pouvaient sortir ce que, même dans les temps de calme, on n'improvise jamais, l'ordre et la lumière; les prodiges accomplis pour créer et entretenir quatorze armées ; ce feu d'apôtre si ardemment propagé , dans une crise où la tiédeur était mortelle; tous ces efforts si ingrats, qui laissent derrière eux si peu de traces , en a-t-on tenu compte aux représentants du peuple? En un mot, l'histoire, en compensation de l'éclat jeté par elle sur de grandes fautes, a-t-elle fait ressortir tous ces immenses travaux accomplis dans l'ombre
pour le salut commun, cette loi suprême dont il n'est guère permis, quand on en a accepté les bienfaits, de maudire les exigences souvent impitoyables.
LES REPRÉSENTANTS AUX PYRÉNÉES ORIENTALES. — C'cst aUX
Pyrénées orientales , et pendant cette première campagne surtout, qu'il faut suivre, dans les camps, les délégués de la Convention. C'est, de tous ceux qu'on peut citer, l'exemple le plus propre à faire ressortir cette alternative de bien et de mal qui leur est imputable : exemple si frappant , qu'il saisit les contemporains eux-mêmes et fut invoqué le premier, quand, l'hiver étant venu suspendre les hostilités, la Convention, dans une discussion étincelante d'idées neuves, passa en revue les fautes de la campagne qui finissait , et les remèdes proposés pour celle qui allait s'ouvrir (1).
Aux Pyrénées, l'action gouvernementale pouvait-elle, sans un rouage intermédiaire, s'exercer active, incessante, en connaissance de cause? Non, séparée de la capitale par le Midi en feu, cette frontière lointaine échappait au centre d'action, et l'autorité souveraine devait s'y faire représenter.
Ceux qu'elle chargea de cette mission usèrent d'abord de leurs pouvoirs discrétionnaires pour improviser un noyau de résistance. Ce fut là leur gloire. Mais comment empêcher que l'ardeur qui dévorait ces hommes, dont l'exaltation n'avait d'égale que l'inexpérience , ne les emportât bientôt au delà du but de leur mission, but que la Convention, au milieu de ses orages, n'avait pas eu le temps de bien définir (2)?
Ils s'ingérèrent donc dans la conduite des opérations militaires. Quelques succès , dus à d'heureuses , mais fugitives inspirations, semblèrent d'abord justifier leur audace; puis l'impéritie de la plupart de nos hommes spéciaux, la faiblesse ou l'insuffisance de leur caractère, allaient comme à souhait au-devant des illusions de ces étranges conducteurs d'armées. De là leurs déplorables écarts. Alors, le sang de 40,000 sol-
(1) Voir le rapport de Diibois-Crancé sur l'organisation de l'armée-, du mêm? (13 frimaire) sur l'embrigadement; de Barrère (6 frimaire) sur les opérations du comité de salut public dans la campagne de 1793.
(2) Voir la loi du 30 avril 1793.
dats, dontrardeur et l'enthousiasme ne calculaient point, fut sacrifié à la folle présomption de ces hommes qu'on vit, tour à tour administrateurs et généraux, s'arroger le droit de commander aux obstacles, aux éléments mêmes. Alors, l'imagination volcanique de Fabre enfanta ses désastreux projets ; alors, l'impatience révolutionnaire imagina la guerre démocratique, l'irruption, l'arme blanche ; et les hommes de savoir, d'expérience, cédèrent la place aux ignorants qui, n'ayant que leur foi, seuls espéraient encore ! Spectacle déchirant, mais rempli de hautes leçons pour qui, aux étincelles de ce chaos, sait entrevoir l'apparence d'une phase toute nouvelle dans l'art de la guerre, d'une révolution que précipitaient les extravagances mêmes de ces novateurs qui n'avaient point de passé ! C'est ainsi qu'il en est souvent dans les arts : lorsque les anciens maîtres se déconsidèrent, de la foule qui encombre un instant la lice déshonorée, s'élève quelque grande pensée qui fait la loi nouvelle.
CONDUITE DE l'attaque ET DE LA DÉFENSE. — Cependant, si de ces chocs désordonnés jaillit à la fin, pour notre salut, la lumière d'un ordre nouveau, ce fut grâce à ce que nos adversaires se traînaient, eux, dans l'ornière d'une routine frappée d'impuissance. Les Espagnols n'avaient aucune habitude de la guerre d'invasion, et, comme leurs ancêtres aux seizième et dix-septième siècles, ils ne savaient que la guerre de postes, cette guerre où l'on combattait éternellement pour l'attaque et la défense d'une ligne , où l'on couvrait tout ce que l'on dépassait, où l'on regardait à faire un pas dans la crainte de se compromettre. Ricardos, toutefois, avait, en plusieurs circonstances, déployé des talents incontestables, mais accompagnés d'une lenteur si grande, qu'elle finit par impatienter même la cour indécise du timide Charles IV. Cette indolence tenait d'abord à la nature , aux 66 ans et à la santé délabrée du général, ensuite , murmuraient quelques officiers de son entourage , aux idées philosophiques qu'il avait puisées à notre école, idées qui, selon eux, inspiraient à leur chef de la méfiance pour ses propres forces, en même temps qu'une sorte de respect swgfw/ier pour ses adversaires. Ce respect, qui, sans
nul doute, devait contraster avec la présomptueuse confiance dont l'état-major de Ricardos donna depuis tant de ténioignages malheureux, c'était tout simplement une certaine modération dont ce noble vieillard produisit, surtout dans ses succès, des preuves manifestes; modération qui lui était inspirée, nonobstant le sentiment national, par une juste appréciation de rissue de la lutte engagée.
Quoi qu'il en soit , si les Espagnols commirent des fautes nombreuses , sur ce point nous ne laissâmes , en quelque sorte, échapper aucune occasion de surpasser nos adversaires. N'avions-nous pas, en effet, dès nos premiers pas, rejeté le principe même de la défensive qui convenait à ce théâtre, la guerre de montagne? Nous établir au centre des montagnes, sur le flanc et les derrières de l'ennemi ; choisir et fortifier successivement, ;\ mesure qu'il avançait, une suite de bons postes, pour l'y i)rovoquer et tenir sans cesse en échec sa ligne d'opération; n'aller jamais, qu'en cas de nécessité absolue et après avoir épuisé la ressource des manœuvres, nous heurter à aucune position retranchée : c'est ce que nous avions à faire, et c'est précisément le contraire que nous fîmes.
En vain donc chercherait-on, soit d'une part, soit de l'autre , dans cette campagne , quelques-unes de ces grandes combinaisons dignes de servir de modèles pour une guerre à soutenir ou à engager aux Pyrénées orientales. Mais si les plans conçus, si les faits accomplis nous présentent, dans leur ensemble, plus de fautes à éviter que d'exemples à suivre, leurs détails n'en sont pas moins pleins d'enseignements du plus vif intérêt. Que de fois môme ils embarrassent, ils désarmentla critique, lorsqu'on les envisage de leur véritable point de vue, lorsqu'on se reporte aux indicibles péripéties de ces temps de tourmente et de confusion !
Nous venons d'assister à une lutte corps à corps , désordonnée, plus féconde en émotions dramatiques qu'en leçons de l'art. Maintenant , c'est une guerre que nous allons raconter.