SIÈGE DE SAINT-ELME
fort saint-elme. — Ce fort, qui plonge à la fois Port- Vendres et Collioure à une distance et sous un angle que le canon atteint sans peine , est effectivement la véritable clef de ces deux places. Il a ensuite l'avantage d'occuper l'extrémité d'une arête étroite, inaccessible par ses deux revers, et abordable en tête seulement, par le puig de las Daines. Mais sa valeur intrinsèque ne répondait pas alors à l'excellence de sa position. Qu'on se figure, en effet, une petite étoile à six pointes, festonnée autour d'une ancienne vigie, et sur ce tracé, des escarpes élevées jusqu'à une hauteur de 18 mètres; puis, l'espace annulaire compris entre cette tour et son enveloppe, recouvert d'une série de voûtes qui soutenaient une plate-forme bordée de parapets en maçonnerie : et l'on aura la représentation de cette sorte de boîte casematée où était à peine ménagé un chétif emplacement pour mettre à couvert une seule bouche à feu. Le reste de la construction servait de logement à 150 hommes qui, de cette manière, n'avaient pour respirer aussi bien que pour développer leur artillerie et se défendre, que la terrasse supérieure. Ajoutons qu'une espèce de fossé sans contrescarpe ni chemin couvert achevait de découvrir l'enceinte aux coups du dehors. Aussi, pour avoir raison de ces murailles inertes, n'était-il pas nécessaire de pousser jusqu'à leur pied de longs et pénibles cheminements : il suffisait d'en approcher à 4 ou 500 mètres et de dresser contre elles, à cette limite, une batterie de brèche. Or, pour établir et armer cette batterie, l'assiégeant avait à remplir une condition préalable, essentielle, qui dominait toutes les autres et les entraînait presque : occuper le puig de las Daines. Les Espagnols ne l'ignoraient pas ; seulement, ils ne croyaient pas à la possibilité de cette occupation. Aussi ne saurait-on comparer qu'à la consternation des défenseurs du Boulou, le 11 floréal matin, la surprise et l'effroi de ceux de Collioure, lorsqu'au soleil levant du 14, ils découvrirent sur les montagnes l'armée victorieuse qui
les enveloppait, et, au-dessus de cette ligne d'investissement , cet autre pic Saint-Christophe qu'eux aussi avaient commis l'irréparable faute de nous abandonner, le pic de las Daines , tout couvert de baïonnettes menaçantes et déjà envahi par notre état-major, car Dugommier venait fièrement y installer son quartier général , dans une misérable cabane de chevrier. Le sort de ces imprudents assiégés était donc désormais à la merci d'une courte série d'opérations toutes matérielles, dont le succès n'était plus qu'une question de temps. Il ne s'agissait plus, en effet, que de débarquer sur une plage déserte quelques pièces de canon, de les élever sur une montagne que nous occupions en force, et de les traîner ensuite sur une crête presque unie, l'espace de moins de 1,500 mètres, jusqu'à portée du fort.
transport de l'artillerie. — La flottille chargée du transport de ce canon avait encore essuyé de nouveaux contretemps. C'était à Agde, sous les ordres du chef de la marine de ce port, du commandant Castagnier, qu'elle devait se rallier pour le départ. Déjà les pièces étaient rendues au point de rassemblement. Mais les bâtiments qui avaient embarqué les affûts, tardivement sortis de Toulon , avaient été contraints de relâcher à Marseille, d'où, par suite, les affûts n'étaient parvenus à Agde que grâce au zèle du représentant Milhaud qui les avait fait expédier par la voie de terre et en poste. La flottille alors s'était mise en route, forte de 17 voiles de diverses grandeurs, bombardes, chaloupes-canonnières et avisos. Enfin le 11, elle était venue, au bruit du canon de Montesquiou, mouiller sous les batteries de Saint-Laurent de laSalanque. Elle n'attendait donc plus qu'un ordre et un vent favorable , pour se porter au rendez-vous convenu. L'ordre fut donné aussitôt après l'investissement, le 14, et le surlendemain 16, à la tombée du joar, le vent ayant sauté au nord, Castagnier appareilla sur-le-champ. Vers le milieu de la nuit, il était embossé devant Collioure. Le débarquement devait s'effectuer derrière le cap de Biarre, aux anses Pollies (ou Paulillas). Pour détourner l'attention des Espagnols, les bâtiments de haut bord se mirent à canonner Collioure , et
les troupes républicaines qui couronnaient la crête du promontoire, à simuler une attaque sur la vigie de Port-Vendres. Cependant nos chaloupes, filant derrière la ligne d'embossage, doublaient le cap et allaient aux anses Pollies déposer leur chargement, c'est-à-dire douze pièces de 24, trois de 12 et huit mortiers de divers calibres.
Restait à transporter ces lourdes masses à plus de 300 mètres au-dessus du rivage, par des pentes affreuses où Ton ne rencontrait pas la trace du moindre sentier. Aussi ne se présentait-il d'autre voie à suivre que l'âpre et tortueux lit du torrent de Cosprons, étroite ravine tout encombrée de rocs, qui se décharge aux anses Pollies. Mais le dévouement et l'ardeur de nos canonniers surmontèrent tous les obstacles. On essaya d'abord d'un attelage de 50 chevaux : ils ne purent faire un pas. Alors on prit le parti d'envelopper les pièces de douelles de cuves , et , ces enveloppes elles-mêmes , de cordes librement enroulées , sur lesquelles tiraient 200 hommes par bouche à feu. Ces cordes, en se déroulant, imprimaient au pesant cylindre, sollicité en outre par des leviers, un mouvement de rotation qui peu à peu le faisait avancer. Des pionniers préparaient les rampes en avant. Le convoi passa entre le mas Pi et l'église de Cosprons, le mas de la Baneta et celui de Romani. Vers la fourche du torrent de las Pintas, on dut, malgré la roideur des pentes, dresser quelques gabions pour échapper aux enfilades de Saint-Elme. Enfin, après deux jours d'efforts inouïs, on atteignit le nœud du revers de las Daines d'où se détache l'arête qui conduit au fort. Le parcours de cette arête présentait des difficultés d'une autre nature; car nous allions avoir à compter sérieusement avee l'artillerie de la défense. L'énorme commandement de la plate-forme où s'élevait cette artillerie, la contrepente, par rapport à celle-ci, de l'arête sur laquelle il fallait cheminer, son peu de largeur, la nature rocheuse du sol , tout concourait à rendre une sape à peu près impossible. Il fallut donc avancer à découvert et n'opérer que la nuit. Le matin , on cachait sous des fascines pièces et cordages, et le soir, le travail recommençait.
L'arête de Saint-Elmeva en s'inclinant, non par une pente uniforme, mais par deux faibles ressauts, appelés Palat (1) et Japone. Le puig Japone, qui n'est plus qu'à 450 mètres environ du fort, avait été choisi pour l'emplacement de la batterie de brèche que l'on préparait depuis plusieurs jours. L'assiégé avait naturellement le plus grand intérêt à contrarier ces préparatifs; il n'essaya néanmoins qu'une sortie insignifiante qui fut repoussée et causa à peine quelques heures de trouble parmi nos travailleurs.
ouverture et progrès du feu. — Le 20, trois canons de 12 et deux mortiers de 8 pouces , qui avaient devancé l'artillerie de siège, arrivèrent au puig Japone, y trouvèrent un épaulement tout prêt, et furent bientôt mis en action. Les Espagnols, protégés par les feux du puig Oriol qui voyait à revers, quoique de fort loin heureusement , notre étroit front d'attaque, tentèrent une seconde sortie, mais ils furent de nouveau refoulés et même poursuivis jusque sous leurs retranchements.
Ils avaient à Saint-Elme dix bouches à feu : une seule couverte, avons-nous dit, une pièce de 16 en fonte, sur bascule , et neuf autres en batterie derrière les parapets de la plate-forme, savoir : trois couples de canons de 12, de 8 et de 4, et trois mortiers dont un de 12 et deux de 8. Nous réussîmes à démonter deux canons de la plate-forme. Cependant ces effets d'un tir de plein fouet ne satisfaisant pas Dugommier, il imagina un expédient dont il se promettait des résultats plus prompts et plus efficaces. Mal renseigné sur la consistance de ces murailles qu'il croyait pouvoir réduire en 48 heures, il fit diriger ses boulets sur le sommet de la tour qui dépassait les parapets, dans l'espoir que la plate-forme, inondée d'éclats de maçonnerie, ne serait plus tenable, que l'assiégé, réduit à la seule pièce qui paraissait hors d'atteinte, s'enfumerait lui-même dans sa casemate, et qu'alors une escalade aurait des chances de réussite. Mais la vieille
(1) Un fort, qui vient d'être élevé sur ce point , change aujourd'hui l'aspect des lieux et une partie de ce que nous venons de dire sur le Saint-Elme de 1794.
tour résista , et il fallut attendre la grosse artillerie. Enfin, dans lu nuit du 21 au 22, la troisième depuis que cette grosse artillerie avait dépassé las Daines, quatre canons de 24 et un mortier de 12 pouces arrivèrent au puig Japone. On avait construit en avant de ce mamelon, dans une dépression de la crête, un nouvel épaulement. Cette seconde batterie, où l'on se hâta de transporter aussi l'armement de la première, fut donc immédiatement armée. Elle se composait ainsi de 10 pièces : quatre canons de 24, trois de 12, un mortier de 12 pouces et deux de 8. Son feu commença dans la journée, éteignit, au bout de deux heures, celui de Saint- Elme, et continua, le 23 et le 24, à bouleverser la plate-forme et à démolir les parapets.
Le 25, deux nouvelles pièces de 24 abordèrent le puig Japone et furent ajoutées à la batterie de brèche. Trois autres canons du même calibre, fournis par la place de Perpignan, débarquaient en même temps aux anses Pollies. Ces derniers avaient été embarqués sur la plage d'Elne et venaient de traverser impunément l'escadre espagnole que le gouverneur de Port- Vendras , Ezpeleta, avait mandée à Roses par une tartane, dans la soirée du 22. Cette escadre se hâta d'envoyer ses petits bâtiments à Collioure, pour y faire un chargement d'objets précieux et recueillir des prêtres, des moines et quelques émigrés pressés de sortir, qu'elle alla , le lendemain, déposer dans les ports de la Catalogne. Elle rangea ainsi, à son départ, les batteries de Banyuls sous lesquelles son apparition de la veille avait nécessairement refoulé Castagnier. Cet officier la laissa passer sans lui décocher un seul boulet, faute qui fut vivement blâmée.
grande sortie. — Cependant le feu du puig Japone étendant ses ravages , Navarro se décida à risquer un grand effort, pour au moins retarder de quelques jours le moment fatal où il allait être acculé aune capitulation. Il choisit pour sa tentative la nuit du 27 au 28, et fit sortir en silence de Collioure et de Port-Vendres deux, grosses colonnes qui se portèrent rapidement, de part et d'autre de l'arête Saint-Elme, au pied de las Daines. Là, vers 11 heures, ces colonnes ne
pouvant plus dérober leur marche qu'un beau clair de lune, du reste, venait de trahir, payent d'audace et escaladent, tamboursbattants, la montagne où était installé notre quartier général, pendant que, sous la protection des feux du puig Oriol, les émigrés qui défendaient Saint-Elme , poussent le long de sa crête, sur la batterie de brèche, une vigoureuse sortie. Dugommier, qui reposait tranquillement dans sa cabane de las Daines, réveillé en sursaut par un biscaïen qui le frappe à l'épaule , n'a que le temps de se mettre en sûreté. Mais las Daines n'est point le but de l'attaque , c'est notre batterie que l'ennemi veut détruire ; or, les chasseurs chargés de la défendre, peu nombreux parce que l'espace est fort restreint, se voyant débordés, flottent et reculent. Cependant, comme ils étaient tous gens d'élite (on avait suppléé au nombre par la qualité), ils se remettent bientôt d'un premier saisissement, reprennent vivement l'offensive et refoulent les Espagnols jusque sous leurs murailles. Ceux-ci laissaient sur le terrain environ 460 morts ou blessés et 80 prisonniers. Nous avions 80 hommes hors de combat.
A la suite de cette affaire, le commandant de Saint-Elm.' reçut une sommation directe , mais ayant demandé un délai pour consulter Navarro, ce fut notre canon qui lui répondit. Le feu de l'attaque reprit donc avec une nouvelle violence ; néanmoins, comme il avait affaire à une maçonnerie épaisse et résistante, ses progrès étaient si lents, qu'à peine apercevait-on un commencement de brèche.
milhaud et soubrany. — Déjà nos soldats s'inquiétaient de ces lenteurs; Dugommier partageait leur impatience ; mais il y avait au milieu d'eux un homme surtout que l'attente irritait, un homme dont les impressions étaient contagieuses, car il excellait à jeter dans l'âme des autres les passions qui tourmentaient la sienne : c'était Soubrany, le représentant du peuple.
Le temps n'étaitplus où ces proconsuls aux armécsdictaient aux conseils des généraux leurs arrêts suprêmes. Résignés maintenant à leur véritable rôle, ils restaient d'intègres et rigides administrateurs, qui ne sortaient plus guère de leurs la-
borieuses fonctions, que pour partager les fatigues et les dangers de nos troupes. Ils conservaient néanmoins, en dehors de leurs attributions officielles, une influence considérable. La Convention , pour couper court à de graves abus, avait, par décret du 2 nivôse, envoyé aux Pyrénées. orientales, à la place de trois députés du pays, Cassanyes, Fabre et Gaston, deux représentants de l'Auvergne, Milhaud et Soubrany.
Le représentant Milhaud , destiné à s'illustrer plus tard dans la carrière des armes (1), avait déjà le sentiment des convenances hiérarchiques, qui le dissuadait d'usurper prématurément un droit qu'il n'avait pas encore acheté par l'expérience. Stais Soubrany montrait moins de réserve. C'était un ancien officier de dragons, dont les goûts violents s'accommodaient mieux des périls à ciel ouvert du champ de bataille que des perfides orages de la tribune. Il jouissait d'un grand crédit parmi nos soldats qui n'avaient pas de plus infatigable compagnon au bivouac, de plus intrépide frère d'arme au combat. Il les charmait surtout par la témérité de sa turbulente bravoure, par la franchise, la brusquerie de ses allures, et jusque par l'étrangeté d'un costume bizarre, affectant d'étaler sa poitrine toujours nue et de cacher à demi, sous un énorme bonnet à poil, son rude et sombre visage (2).
(1) Milhaud, né à Arpajon (Cantal) , n'avait que 27 ans quand , après deux missions, dans les Ardennes et sur le Rhin, il fut envoyé aux Pyrénées orientales où, à son début, il exerça bien des violences. Son exaltation ne le cédait en rien à celle de son collègue Soubrany, mais il la tourna bientôt vers la carrière des armes. On connaît la vie militaire de ce vaillant général de cavalerie qui a si glorieusement mêlé son nom à notre dernier désastre. Il est mort à Aurillac, en 1833.
(2) Soubrany était né à Riom, en 1750, d'une famille noble et riche. Brillant officier de dragons sous l'ancien régime , la révolution avait opéré chez lui, dans ses idées et jusque dans ses traits, une métamorphose si complète, que les amis de sa jeunesse avaient peine à le reconnaître dans le représentant du peuple. Austère et sombre, son exaltation n'avait pas de bornes , mais il la dépensa en action, aux armées de la Moselle et des Pyrénées orientales. A la Convention, on ne l'entendit jamais proférer une parole, si ce n'est pour voter sans appel ni sursis la mort de Louis XVI , et dans la terrible journée du 1er prairial, pour calmer l'émeute qui venaitde le proclamer inopinément chef de l'armée parisienne. Cette nomination et ces quelques mots le perdirent : il fut décrété d'accusation avec son compatriote Romme et les débris de la Montagne. Prévenu du décret avant son arrestation, il profita de ce répit pour courir chez lui avertir un émigré auquel il avait donné asile , et tomba ainsi
co.nseil de guerre. — Le 30 floréal (19 mai), Soubrany, de concert avec le général en chef, fit convoquer un conseil de guerre où furent appelés tous les officiers généraux de l'armée de siège.
Dugommier, avant d'aborder Saint-Elme, avait un moment songé à une escalade, mais il y avait bientôt renoncé, à la vue de ces énormes escarpes qui, même depuis la chute de leurs parapets, présentaient encore une élévation que nulle échelle d'assaut ne pouvait atteindre. Cependant le général en chef était aussi pressé que personne d'en finir : car il savait que Navarro s'était entendu avec le commandant de la marine de Roses; qu'à la suite de ces pourparlers, cinq frégates venaient de paraître dans les eaux de Collioure, et qu'un mouvement extraordinaire se faisait remarquer dans les deux ports. Aussi, comme tous les autres membres du conseil, admettait-il que la garnison espagnole était sur le point de s'échapper; mais il pensait qu'en la pressant de toutes parts, en lui enlevant le puig Oriol (ce qu'il aurait dû faire depuis longtemps) , enfin, en attaquant à la fois tous les postes répandus entre Port-Vendres et Saint-Elme, il retarderait cette évacuation, que les vents ensuite pourraient bien empêcher. A ces propositions, Soubrany répondit que la valeur de nos troupes ne connaissait point d'obstacles, tous les généraux furent de son avis, et l'on arrêta : « Que l'on se contenterait de maintenir en respect le puig Oriol et le camp de la Justice; qu'on tenterait, dans l'intervalle, une fausse attaque , qu'une autre plus sérieuse serait entreprise entre Collioure et Port-Vendres ; que les forces de l'ennemi ainsi divisées et partout occupées, on s'approcherait de Saint- Elme, si quelque circonstance heureuse pouvait en annoncer la possibilité. » Et comme, sur ce dernier point, les excitations du représentant n'avaient pu vaincre la répugnance du pru-
aux mains du bourreau. On sait qu'il voulut s'y soustraire en se poignardant sur les marches du tribunal qui venait de le condamner, et que, moins heureux que la plupart de ses infortunés compagnons, il ne put réussir à se donner la mort. 11 fut donc conduit à l'échafaud noyé dans son sang , mais sans perdre la haute et fière attitude qui le distinguait.
dent général , Dugommier fit ajouter : « qu'il était expressé- « ment défendu de s'approcher du fort , à moins que le feu « de la terrasse ne fût complètement éteint, et que des tirail- « leurs adroits et bien distribués n'eussent forcé l'ennemi à a quitter la plate-forme et à se retirer dans la casemate. » Enfin on ajourna à trois fois 24 heures, pour les préparatifs, l'exécution de cette entreprise, à laquelle 1,500 hommes du col de Banyuls et 1,200 de la brigade Victor qui couvrait Argelès, devaient coopérer. Il va sans dire que c'était une entreprise de nuit.
tentative d'escalade. — Le 3 prairial donc (22 mai), à la chute du jour, toute l'armée de siège entrait en action : Victor, prenant pour direction la redoute du puig d'en Bell, marchait sur les avant-postes du camp de la Justice ; une seconde brigade s'avançait à droite de la précédente, comme pour emporter le puig Oriol ; Micas se jetait entre Collioure etPort-Vendres; une forte colonne allait se masser en arrière de la batterie de brèche; enfin le reste de nos troupes s'apprêtait à soutenir cette attaque générale, qui embrasa bientôt toute notre ligne d'investissement.
Les Espagnols, surpris, ignorant ce qui allait suivre, opposèrent de tous côtés et à peu près au hasard , des décharges continues, « tandis qu'au centre de ce cercle de « feu, Saint-EIme, qui du haut de ses remparts désarmés , « faisait rouler des bombes et des grenades et vomissait « des matières incendiaires, semblables à des laves enflam- « niées, Saint-EIme apparaissait comme un volcan en éruption. »
Tous les postes épars à droite et à gauche de Saint-EIme, toutes les grand'gardes qui couvraient la communication du camp de la Justice au puig Oriol , furent bientôt emportés, et nous aurions atteint le but que le général en chef ne voulait pas dépasser, si la colonne en observation sur le puig Japone avait su maîtriser son impatience. Mais, surexcitée par le spectacle qui se déroulait sous ses yeux, cette colonne imprudente, sans attendre que les assiégés aient quitté la plate-forme, se rue sur Saint-EIme. Nos soldats accourent
donc à Penvi appliquer contre ces hautes murailles à peine écrêtées, leurs échelles d'assaut. Vains efforts ! ces échelles n'atteignent pas à la moitié de l'escarpe ; d'ailleurs, à peine sontelles dressées, qu'une averse de fer et de feu les renverse ou les brise. Deux fois les assaillants reviennent à la charge, deux fois ils sont repoussés. Il fallut lâcher prise et abandonner les échelles et une trentaine de morts. On eut même beaucoup de peine à sauver les blessés, un d'eux surtout à qui on dut faire violence pour l'arracher du terrain, l'instigateur de cette tentative insensée, le représentant Soubrany. Son éclatante bravoure avait fait place cette fois à un sombre accès de désespoir, comme si un vague et sinistre pressentiment l'eût poussé à se soustraire, par une mort, glorieuse, aux coups affreux qui devaient si prochainement trancher le cours de son orageuse carrière.
saint-elme évacué. — Cette nuit sanglante ne changea rien à la situation des deux partis ; elle amena bien quelques pourparlers, mais on ne put s'entendre et l'assiégeant en revint à sa batterie de brèche. Elle comptait pour le moment : six pièces de 24, trois de 12, un mortier de 12 pouces, deux de 8 et trois de 5. Ces quinze bouches à feu , dont six canons de 24 avaient déjà été remplacés, étaient servies avec une activité incroyable; c'était un véritable feu de bataille. Ainsi , dans la journée du 4 , les neuf canons tirèrent ensemble plus de 1,200 coups, et il y en eut sept encore mis hors de service. Ils éventrèrent une des faces du redan d'attaque et découvrirent une espèce de souterrain ou, pour mieux dire, un obscur compartiment des bâtiments de l'intérieur, lesquels, ainsi que nous l'avons expliqué, faisaient corps avec l'escarpe. Une partie des voûtes de la plate -forme suivit le mur de revêtement, et les trois quarts des parapets furent rasés. L'ennemi , qui ne brûlait plus une amorce , se contenta de barricader pour la nuit l'ouverture du souterrain.
Le 6 f2o mai), la terrasse acheva de s'écrouler, les bâtiments perdirent leurs formes, et l'escalier finit par ne plus ii. 6
offrir qu'un monceau de décombres. En seize jours, ce malheureux fort avait reçu 10,800 projectiles (1). Enfin , la nuit suivante, il fut évacué.