REPRISE DE NOS PUCES DE LA COTE
Ordres donnés sur le champ de bataille du Boulou pour investir Collionre. — Bonheur avec lequel Dugommier surmonte les difficultés de cet investissement. — Siège de Saint-Elme. — Description de ce fort. — Surprise des Espagnols, quand ils se voient cernés. — Arrivée de la flottille française qui débarque aux anses Pollies le canon de siège. — Transport de cette artillerie au puig de las Daines. — Ouverture d-u feu. — Ses effets. — Inutile apparition de l'escadre espagnole. — Grande sortie repoussée. — Le siège traîne en longueur. — Impatience du représentant Soubrany. — Tentative d'escalade qui échoue. — Le feu des assiégeants redouble. — Saint-Elme évacué. — Port-Vendres également abandonné. — Capitulation de Collioure. — Hommage rendu aux habitants de Eanyuls-sur-Mer.
investissement général. — La bataille du Boulou était à peine terminée , que Dugommier enjoignait au général Labarre de courir avec 1,500 chevaux envelopper Argelès, puis de s'avancer sous le camp de la Justice qui couvrait Collioure du côté de la plaine, pour intercepter toutes les communications de celle-ci avec la place menacée. Sauret, avec sa division, devait suivre Labarre, et le général Chabert, avec sa brigade détachée du centre, aller fermer le col de Banyuls. Mais au milieu de l'émotion inséparable des suites d'une grande victoire, ces ordres ne purent être exécutés à temps. Ainsi Chabert, ayant pris le chemin de la crête des Albères, s'égara au milieu de rochers inconnus aux pâtres mêmes qui lui servaient de guides, en sorte qu'il n'atteignit le col de Banyuls qu'après 42 heures de marches et de contre-marches, le 16 au soir, quand déjà la plus grande partie de la cavalerie ennemie, environ 500 chevaux, avait franchi ce passage pour se rallier sous Figuères aux débris de la Union. Labarre , dont la tâche pourtant était beaucoup plus simple , éprouva aussi quelques relards : il n'arriva devant Argeiès
que le 13 à 4 heures du matin, et trouva ce poste , qu'il comptait surprendre, complètement évacué. Rejoint alors et remplacé à Argelès par 3,000 hommes de notre division de gauche, il se porta sous le camp de la Justice, prit possession de la plaine environnante, et envoya bientôt une sommation au maréchal de camp Navarro qui commandait en chef à Collioure. Mais Navarro ne pouvait hésiter : 7,000 hommes de troupes fraîches, 91 bouches à feu en batterie, des murailles en bon état de défense, enfin une escadre maîtresse de la mer, lui imposaient des devoirs qu'il sut comprendre, et il répondit en conséquence- Dans l'après-midi du même jour 13, Dugommier arriva à Argelès avec la division Sauret dont ilvenait de porter l'effectif à 14,000 hommes, non compris la brigade Chabert. Puis surle-champ il prit toutes ses dispositions pour commencer, dès l'entrée de la nuit , l'investissement général des trois places qu'il voulait attaquer.
Rappelons d'abord que Collioure et Port-Vendres occupent, à gauche et à droite d'une arête dont le fort Saint-Elme couronne la pointe vers la mer, le fond de deux petits bassins symétriques et extérieurement encadrés pardeux autres nervures qui enveloppent, la première Collioure du coté de l'ouest, la seconde Port-Vendres du côté de l'est. Ces trois chaînons partent d'un nœud commun, du puig de las Daines. C'est de là, en effet, que se détachent:!0 la branche, d'abord jalonnée par le pic Taillefer, qui va ensuite, en tournant par le puig Oriol, se terminer aux hauteurs de la Justice, lesquelles tracent la ligne de démarcation entre Collioure et la plaine roussillonnaise; 2° l'arête de partage des deux bassins symétriques, court éperon qui s'avance droit sur le rivage et dont Saint-Elme signale la croupe; 3° la branche qui, du puig Lagrange, piton voisin de las Daines, s'élance vers le nord-est en laissant Port-Vendres à gauche, et finit au cap Riarre. Deux torrents, dont les têtes sont adjacentes et les directions contraires, le Ravenel et le torrent de Cosprons, creusent autour de cette espèce de patte d'oie un couloir demi-circulaire. Enfin le tout est accolé à la grande chaîne. (Voir, pour
plus de détails, les pages 237, 238, 279 et 280 du Ie' vol.) C'était à travers cet amoncellement de montagnes qu'il s'agissait de pénétrer, pour investir trois places qui, étroitement reliées par Saint-Elme, ne forment en quelque sorte qu'un seul et même système de fortifications. Or, ce qui faisait la difficulté de cette entreprise , c'était, non pas seulement l'éfendue et l'àpreté du massif qu'il s'agissait d'envahir, mais surtout sa charpente. Ce que nous venons d'en dire fait assez comprendre, en effet, que, pour empêcher l'investissement, les Espagnols n'avaient qu'à bien garder le puig de las Daines. L'occupation de ce point capital était pour eux d'ailleurs d'autant plus naturelle et facile, qu'ils avaientpour garnir les places où ils étaient entassés, deux fois plus de monde qu'il ne leur en fallait. Cet excédant de forces aurait dû même leur démontrer tout d'abord que l'avantage de leur position résidait essentiellement dans la défense extérieure. Us l'abandonnèrent, néanmoins, cette défense où ils pouvaient faire si bonne figure, et, de cette belle ceinture de rochers qui formait autour d'eux comme une seconde enceinte, ils se contentèrent d'occuper les hauteurs de las Forças , c'est-àdire notre ancien camp delà Justice, depuis la côte jusqu'au puig Oriol. Le reste, ils le jugèrent inabordable. Mais Dugommier allait une seconde fois prouver à ces trop confiants adversaires que, dans la guerre de montagnes, il ne faut jamais faire fonds sur d'inertes obstacles de terrain.
Le 13 floréal (2 mai), à la nuit tombante, les 14,000 nom mes qui composaient l'armée de siège, provisoirement divisés en 0 brigades, partirent d'Argelèsoù ils s'étaient concentrés. Les chasseurs Guillot ouvraient la marche. Pour éviter les feux du puig Oriol, ils prirent, au mas Vergés, la gorge tortueuse du Ravenel qu'ils durent remonter par le mas Rimbaud jusqu'en face du Taillefer, puis, du pied de cette montagne, ils s'élancèrent sur las Daines qui était libre et qu'ils occupèrent immédiatement.
Les brigades Micas et Pelletier suivaient les traces de Guillot. Arrivées à las Daines, elles y appuyèrent leur gauche et se répandirent sur l'arête de Riarre jusqu'à la hauteur de la
Vigie où elles arrêtèrent leur droite. Celle-ci essaya aussitôt de surprendre les deux batteries chargées de défendre, au pied du promontoire de Biarre , l'entrée du goulet de Port- Vendres ; mais cette tentative fut rudement repoussée.
Les brigades Causse et Pinon firent halte au mas Gally où elles donnèrent la main aux chasseurs Guillot; puis elles se déployèrent à gauche par le mas Jordi et les défilés du mas Frère, jusqu'au pied des montagnes. La brigade Victor vint barrer la plaine et fermer à la côte, en avant du mas Leclerc, la ligne d'investissement. La cavalerie se replia en seconde ligne et s'étendit dans la campagne autour d'Argelès. Enfin, 50 miquelets s'en furent occuper la tour de la Massane qui plane sur tout ce théâtre.
C'est ainsi que, par une manœuvre dont on ne saurait trop admirer l'habileté et la hardiesse , Dugommier, avec 14,000 hommes seulement, parvint, sans coup férir, à envelopper en une nuit, sur une étendue de plus de trois lieues d'un terrain affreux, à travers des rochers que nulle troupe encore n'avait osé gravir, à envelopper une place de guerre, huit forts ou batteries permanentes, un vaste camp retranché, enfin une division de 7,000 soldats reposés, aguerris et soutenus par une escadre dont les feux pouvaient impunément balayer la plage à laquelle s'appuyaient les deux ailes de cette audacieuse ligne d'investissement. Tout s'était passé avec la précision de l'ordre du jour (1), sauf la légère infraction de
(1) Voici cet ordre du jour:
« Six mille hommes, divi&és en trois brigades, partiront d'Argelès sur la « brune. Guillot, avec l'infanterie légère, se portera en une heure et demie au « mas Jordi ; le chemin est étroit, deux hommes seulement peuvent y passer « de front. Du mas Jordi au mas Vergés, un quart d'heure; du mas Vergés au « mas Rimbaud, trois quarts d'heure. Au mas Rimbaud, on se déniera des « feux du Puig-Oriol. On suivra ensuite le Ravenel et l'on montera au Taille- « fer : le chemin est mauvais, on mettra une heure. Du Taillefer, on descendra « en un quart d'heure au puig de las Daines. De là partira une colonne qui, « en un quart d'heure, s'emparera de ce puig.
« Les brigades Micas et Pelletier nieront sur les traces de l'infanterie légère. « Arrivées au puig de las Daines, elles se dirigeront, par la crête de l'arête, « sur le col de Perdiguicr. Là, ces deux généraux porteront leur droite jusqu'à « la vigie de Béarn. Le 4e bataillon de chasseurs sera détaché au col del Mitg, « et 50 miquelets iront occuper la tour de la Massane. »
l'attaque des batteries de Port-Vendres. Encore, cette tentative malheureuse, qu'avait entraînée un excès d'ardeur, eutelle son bon côté; car, non-seulement elle fut pour nos troupes, jusqu'alors peu scrupuleuses sur la stricte observance de leurs consignes, elle fut une très-utile leçon, mais, par le désordre qu'elle répandit dans les eaux de Port-Vendres, elle causa à l'ennemi des pertes qui nous indemnisèrent largement des nôtres. En effet, les cinq frégates espagnoles qui mouillaient à l'entrée du port et les chaloupes qui en encombraient l'intérieur, ayant pris l'alarme et mis précipitamment à la voile par un fort gros temps, un assez bon nombre d'émigrés de la légion de la Reine , qui s'étaient entassés dans de frêles embarcations pour regagner Collioure, périrent misérablement dans la traversée. Une de ces barques eut une fin moins triste : à la pointe du jour, enveloppée encore dans la brume, elle allait échouer sur la plage d'Argeîès devant nos postes inattentifs ou endormis ; les naufragés les réveillèrent à coups de fusil et s'attirèrent ainsi, avant de sombrer, la mort qu'ils venaient de choisir, celle du soldat.
Ces batteries de Port-Vendres contre lesquelles nous venions d'échouer, ne manquaient pas d'une certaine analogie avec la redoute anglaise, dite fort Mulgrave, ou petit Gibraltar, qui couronnait le plateau de Caire sur le promontoire de l'Eguillette, et dont la chute avait déterminé la prise de Toulon. Cette analogie avait même tellement frappé Dugommier, que , dans un ordre donné antérieurement à la bataille du Boulou (Voir la note page 34), le vainqueur des Anglais avait arrêté que les troupes d'investissement, en abordant le promontoire de Biarre, tenteraient de prendre à revers les batteries correspondantes, et surtout, si c'était possible, celle de la Liberté dont il voulait faire son fort Mulgrave; mais ce fort, Dugommier allait le retrouver dans une autre position, la seule ici réellement décisive, dans le fort Saint-Elme.