COMBAT DE LA FONDERIE DE LA MIGA
La divi&ion Augereau installée autour de la Fonderie, sur la haute Muga. — Dangers de cette position excentrique. — La Union profite de cette faute pour reprendre la campagne. — Son plan d'attaque pour envelopper et écraser notre division isolée. — Sanglant combat de la Fonderie. — Les Espagnols sont refoulés sur tous les points. — Sombre énergie des soldats d'Augereau. — Abnégation de la brigade Mirabel.
position d'augereau. — Nous avons dit qu'à la suite de la bataille du Boulou, Pérignon et Augereau, après avoir perdu quelques jours bien précieux, étaient allés, le premier investir Bellegarde, le second surprendre la Fonderie de Saint- Laurent de la Muga. Nous avons ajouté qu'Augereau, abusant de l'indépendance qu'on lui laissait, au lieu de se rallier à son collègue pour couvrir le blocus de Bellegarde et observer l'armée espagnole qui se reformait sous Figuères , avait pris la détermination bizarre de s'installer sur le terrain dont une imprudence inutile venait de le rendre maître , c'est-àdire sur un point tout à fait en dehors de la place que lui assignait le rôle qu'il avait à remplir. Il était, en effet, beaucoup trop éloigné de notre ligne d'investissement pour la protéger d'une manière un peu efficace contre un ennemi qui s'en trouvait si rapproché et qui, en outre, avait pour appui la belle forteresse de Figuères.
Cette faute d'Augereau, et surtout l'entêtement qu'il mit à y persister, allaient donner au début de notre invasion en Catalogne une tournure que personne n'avait prévue. En effet, au lieu de s'engager comme à l'ordinaire, aux abords de la ligne naturelle d'opération, de la grande route, les hostilités se trouvaient ainsi transportées dans les monta-
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gnes reculées de la haute Muga où elles devaient se maintenir tout l'été, en dehors de toute voie de communication; en sorte que ces solitudes arides, inconnues, allaient, pendant quatre longs mois, servir de théâtre à de stériles effusions de sang; combats à outrance, où le sombre acharnement des acteurs sembla refléter quelque chose de l'aspect sauvage de la scène.
L'aspect de ce nouveau théâtre de guerre est étrange en effet, et nulle part l'âpre Catalogne ne présente un terrain plus bouleversé : des crêtes de roc vif aux flancs abrupts et décharnés, sur lesquels tranchent çà et là des lambeaux d'une noire et rude végétation; un torrent embarrassé dans sa marche tortueuse, qui roule entre d'immenses escarpements; un village isolé, une fonderie solitaire, puis, de loin en loin seulement, quelques métaieries ou cabanes de bergers, éparses dans les rares ouvertures de la gorge ou dans les oasis de la montagne; enfin pour communications des sentiers suspendus au-dessus des précipices ou ensevelis sous les déjections des ravins : telle est la sévère image des lieux.
Saint-Laurent et la fonderie à laquelle ce village a donné son nom, distants l'un de l'autre de trois kilomètres environ, occupent, au bord et sur la rive gauche de la Muga, 'les deux extrémités d'une demi-circonférence que ce torrent décrit autour d'un massif de sept à huit cents mètres de relief. Cette montagne, appelée la Magdelaine, est la tête d'un gros chaînon qui sépare la Muga d'une gorge adjacente, la gorge de Terradas, laquelle décharge ses eaux dans le Manol, non loin du fort de Figuères, qui couronne la pointe orientale du chaînon.
La Magdelaine était naturellement le point capital de cette position. Mais, pour occuper cette niasse énorme, il eût fallu des forces considérables, et Augereau avait à peine 6,000 hommes. Il s'était donc forcément limité aux bords mêmes de la Muga. Le général Guieux campait, avec quatre bataillons et sans retranchements, sur les hauteurs de la rive droite, en avant et à l'est de Saint-Laurent. Mirabel gardait la Fonderie, en face de laquelle plusieurs redoutes, élevées
sur des mamelons épars au pied de la Magdelaine, couvraient le pont de Saint-Sébastien. Enfin, au loin à gauche, à Darnius, un bataillon détaché dont il a déjà été question, devait, à lui seul, masquer la trouée qui séparait la Fonderie du village d'Agouillane. un peu en arrière duquel commençaient les premiers postes de Pérignon. Or, comme le chemin d'Agouillane à la Fonderie traverse deux hautes crêtes et trois gorges profondes, cette lacune n'équivalait pas à moins d'une grande journée démarche. Tout était donc péril autour d'Augereau : le fait et la nature de son isolement, et sa position elle-même, qui laissait au-dessus de sa tête, à la merci du premier occupant, une montagne écrasante. C'est ce qui détermina la Union à reprendre la campagne.
POSITION dks espagnols. — Au reste, le vaincu du Boulou, que nous n'avions plus inquiété depuis son désastre, commençait à se refaire. Déjà il comptait, en état de combattre. lo.OOO hommes d'infanterie, savoir : o.ÛUÙ entre Espolla et Vilarnadal . et 10,000 en avant de Figuères. Ceux-ci avaient leur droite soutenue par îles retranchements ébauches sur les buttes qui dominent Pont-des-Moulins. village où se croisent la Muga et la grande route ; puis ils allaient, par les plateaux de Llers, appuyer leur gauche à une vaste redoute commencée près de Vinyonnet, au débouche même de la gorge de Terradas. Venaient en outre 4,000 chevaux, frais et bien montes, car ils n'avaient pris aucune part à la bataille du Boulou ; ils étaient répandus dans la petite plaine de Vilanau, et reliaient Vilarnadal à Pont-des-Moulins.
Ces forces, toutefois, étaient encore trop restreintes pour que la Union songeât, soit à troubler le siège de Saint-Elme. soit à inquiéter sérieusement le blocus de Bellegarde; mais il pouvait écraser Augereau. C'était effectivement le dessein qu'il avait conçu et qu'il allait mettre à exécution. Seulement, au lieu d'employer, pour atteindre son but. le moyen le plus simple et le seul efficace, qui consistait à reunir sa petite armée sur les plateaux de Llers et à la pousser droit et en masse sur la Magdelaine, il s'ingénia et prit comme plaisir à la disséminer.
Il en forma sept colonnes : la première, pour attaquer Saint-Laurent; la deuxième, pour assaillir la Fonderie, et la troisième pour la tourner ; la quatrième, pour emporter Darnius et se joindre ensuite à la seconde ; la cinquième, pour se glisser entre la Muga et la Fonderie, et aller intercepter notre ligne de retraite sur le Vallspire ; enfin les deux dernières, pour contenir et inquiéter Pérignon et l'empêcher, par suite, de faire un détachement du côté de Darnius.
combat. — Le 30 floréal (49 mai), à l'aube du jour, les deux premières colonnes, laissant entre elles la Magdelaine, parurent à l'improviste en vue, l'une de Saint-Laurent, l'autre de la Fonderie. Cette dernière ne devait commencer son attaque qu'après la chute de Darnius et la jonction de la colonne chargée d'abord d'emporter ce point isolé; mais, après avoir vainement attendu, elle finit par déployer en tirailleurs, sur le versant septentrional de la Magdelaine, ses intrépides gardes vallones, qui ne tardèrent pas à provoquer nos redoutes du pont de Saint-Sébastien. La colonne de Saint- Laurent suivit l'impulsion de sa voisine ; elle aborda le plateau où campait le général Guieux. L'action devint donc générale.
Les chances se partagèrent immédiatement : les Espagnols prirent l'avantage à Saint-Laurent, tandis que le canon de nos redoutes obtenait à la Fonderie une supériorité incontestable. Mirabel n'avait pas dépassé, et il bordait, en avant des forges, la rive gauche de la Muga. Il apprend ce qui se passe à sa droite, et, comptant sur la bonne attitude de ses redoutes qui lui promettent une heure ou deux de résistance, il quitte un moment la Fonderie et vole à Saint-Laurent avec son artillerie légère. Il arrive au moment où les Espagnols descendaient dans le village, les couvre de mitraille, les arrête, permet à Guieux de se reconnaître, de ressaisir l'offensive; puis il se hâte de regagner son poste, où la scène changeait et prenait un aspect inattendu.
Là, en effet, sur le versant de la grande chaîne à laquelle s'adossait la Fonderie, on venait de signaler l'apparition d'un parti nombreux : c'était la colonne chargée de prendre à re-
vers cet établissement, qui exécutait sa manœuvre tournante et commençait à envahir nos derrières. Il fallait, à tout prix, l'arrêter. Augereau, heureusement, venait d'accourir sur le champ de bataille avec quatre compagnies du 6e bataillon de chasseurs , conduites par l'intrépide commandant Bon : il ordonne à ce vaillant officier d'escalader la montagne à la rencontre du nouvel ennemi.
Nos chasseurs franchissent rapidement les premiers degrés de l'amphithéâtre, et ils ne sont pas plutôt en évidence, qu'une émotion indicible éclate et circule dans les rangs des deux partis. Tous les combattants, comme suspendus au spectacle qui se déploie au-dessus de leurs têtes, suivent avec anxiété les progrès de ces soldats à demi perdus dans les nuages, qui vont décider de leur sort. Déjà, entre les deux troupes prêtes à s'entre-choquer, il n'y a plus que quelques portées de fusil. Bon s'arrête, reforme sa petite colonne, la laisse respirer; puis il l'enlève, et fond sur ses adversaires qui, du premier choc, sont culbutés.
A ce dénoûment, comme à un signal électrique, une immense clameur s'élève dans la vallée, la charge répond à ces cris de victoire, et des redoutes , du pont de Saint-Sébastien, de toutes parts nos soldats s'élancent sur les Espagnols déconcertés, et les repoussent. Par une heureuse coïncidence, en ce moment même, le général Guieux, qui avait déjà rejeté sur l'autre revers de la Magdelaine la colonne d'attaque de Saint-Laurent, Guieux s'emparait de Terradas et coupait ainsi à ses adversaires et à ceux de Mirabel leur principale ligne de retraite. Bompues donc sur les deux versants de la montagne et à demi enveloppées, les deux colonnes espagnoles cherchent à se rallier sur les crêtes qui font suite à la Magdelaine, et à regagner par là les plateaux de Llers; mais l'impétuosité de notre retour offensif les entraine et change bientôt leur retraite en déroute.
Une lutte de huit heures sous un soleil ardent, réverbéré par un sol d'airain ; les dangers qu'ils venaient de courir; la présence odieuse des émigrés, avaient exaspéré les vainqueurs : ils furent impitoyables, et, sauf 250 prisonniers
(dont un général et 22 officiers de divers grades), ils massacrèrent tout ce qu'ils purent atteindre. Ils traitèrent surtout sans merci la troupe qui s'était opiniâtrée contre les redoutes et se trouvait ainsi la plus engagée, les gardes vallones, qui tenaient souvent à nous prouver, par leur obstination au feu, que la race des vieilles bandes dont ils portaient le glorieux nom, avait survécu au désastre de Rocroy. L'acharnement fut tel, qu'on vit des volontaires du 2e bataillon de la Haute- Garonne, étouffer dans leurs étreintes de malheureux fuyards qui s'étaient enlacés à eux pour éviter leurs baïonnettes. On estima à 2,000 le nombre des Espagnols tués ou blessés qui restèrent sur le terrain, nombre relativement énorme, car il dépassait le cinquième de l'effectif des combattants. Quoi qu'il en soit, « des cimes de la Magdelaine aux précipices de la Muga, dit un rapport, les ravins étaient jonchés de cadavres et les rochers teints de sang. »
Peu s'en fallut que ce violent combat n'atteignît les proportions d'une bataille.
A Darnius, on s'était battu toute la journée, et le bataillon qui gardait ce poste , le 3,lie de la 3me demi-brigade , avait sauvé la Fonderie, en arrêtant, jusqu'à fin de l'action, la colonne qui devait doubler le nombre des assaillants de ce poste capital. Ces braves défenseurs avaient même fait 60 prisonniers.
Les colonnes ennemies, qui n'avaient à remplir que des rôles secondaires, s'étaient seules acquittées de leur tâche; même une d'elles avait dépassé la sienne, la colonne qui devait s'interposer entre la Muga et la frontière, pour nous barrer, en cas de revers, les chemins du Vallspire. Elle se composait de 600 miquelets. Ces aventureux partisans avaient marché toute la nuit, poussé jusqu'à Coustouge , et forcé le détachement qui occupait ce village à rétrograder jusqu'à Saint-Laurent de Cerda. Puis ils avaient regagné leurs lignes sans le moindre embarras, en sorte que cette audacieuse violation du territoire français était restée impunie.
Les deux colonnes chargées, pendant l'attaque de la Fonderie, de tenir en échec notre division du centre, avaient
également accompli leur mission. C'était, d'une part, toute la cavalerie espagnole soutenue par une brigade d'infanterie , qui avait pris position sur la grande route; et de l'autre, un corps nombreux sorti d'Espolla , qui avait pour instruction de s'engager dans les Albères , comme pour menacer le col de Fourcade, en arrière de Cantallops. La cavalerie, par ses évolutions aux abords de La Jonquère, les troupes d'Espolla, en se déployant sur les hauteurs au nord de Vilaortoli et en poussant une pointe jusque sous Cantallops, avaient donné le change à Pérignon. En effet, dans la crainte de découvrir sa ligne d'investissement , le commandant du blocus de Bellegarde était resté immobile , aussi longtemps du moins qu'il avait ignoré ce qui se passait sur sa droite; puis, prévenu encore à temps des événements de la Fonderie, au lieu de se lancer du côté de Darnius , où il lui eût été si facile d'accabler la colonne isolée qui assiégeait ce poste, il s'était borné à suivre, par la route, le mouvement rétrograde des Espagnols, et à les refouler jusqu'à Pont-des-Moulins, où, déjà couverts par de bons retranchements, ils n'avaient rien à craindre.
La division Augereau ne devait donc son salut qu'à ellemême. Malheureusement, c'était là tout ce qu'elle avait gagné. Toutefois, l'effort suprême qu'elle venait de produire pour se tirer d'un grand péril , fut pour elle comme un baptême de sang où elle allait puiser cette incomparable énergie qui ne la quitta plus, qui même, à partir de ce jour dont elle garda un profond et ineffaçable souvenir, dégénéra en un sombre mépris de la vie, en une sorte de vertige qu'on ne saurait s'empêcher de déplorer, car c'était la douloureuse réaction des souffrances qu'elle endurait gratuitement au milieu de ces arides et brûlantes solitudes.
Transporté au récit de cette terrible rencontre, le club des Jacobins de la capitale vota d'enthousiasme à la brigade Mirabel les primes qu'il décernait, comme couronnes vallaires, aux actions d'éclat. Mais nos rudes soldats repoussèrent avec impatience « ce vil métal des esclaves, fait pour gâter « leur métier. Ils ne demandaient pour eux que les fatigues,
« les périls et la mort... La liberté, l'égalité, la patrie! En « fallait-il davantage pour leur faire braver les hasards « des batailles? Ils n'étaient affamés que de gloire et de « liberté. »
Us mirent le sceau à cette fière réponse en y joignant le produit de la vente des armes qu'ils venaient d'arracher aux Espagnols, une somme de 6,612 livres, destinée à être distribuée aux veuves et aux orphelins de 200 victimes que nous avions à regretter. Et comme, dans une armée française, les beaux exemples sont toujours contagieux, la brigade Lemoine, le 14me chasseurs à cheval , et le bataillon des Pyrénées orientales de la division de Cerdagne, qui avaient aussi des fusils espagnols à vendre, en ajoutèrent le prix au don patriotique de la brigade Mirabel.