‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 20 sur 64 · DUGOMMIER FRANCHIT LES PYRÉNÉES · texte numérisé non relu

DUGOMMIER FRANCHIT LES PYRÉNÉES

Aupiereau continue à rester isolé. — Arrivée de Dugommier à La Jonquère. — Il adresse une première sommation au gouverneur de Bellegarde; belle réponse de celui-ci. — Les Espagnols commencent leurs fameuses lignes dites de Figuères. — Pour juger de l'importance de ces travaux et les arrêter, si c'est possible, Dugommier ordonne une grande reconnaissance. — Combat de Llobregat. — Mort du général Labarre. — Eloge de ce brillant officier.

Si la journée du 30 floréal n'avait pas abouti pour nous à une catastrophe, on ne pouvait guère l'attribuer qu'à la valeur de nos troupes, qui s'étaient tirées d'affaire en dépit de leur périlleux isolement, nous allions dire en dépit de leurs chefs. On devait donc espérer que ceux dont la responsabilité venait d'être si gravement compromise, songeraient à prévenir le retour du danger passé, en rectifiant une position démontrée vicieuse par une expérience aussi aventureuse, c'est-à-dire qu'ils rallieraient enfin cette division de droite au blocus de Bellegarde. Personne, néanmoins, n'en prit l'initiative. Dugommier était absorbé par Saint-Elme dont il attendait d'un moment à l'autre la chute inévitable; il répugnait, d'ailleurs, à donner des ordres applicables à un terrain qui lui était encore inconnu. D'autre part, ses lieutenants, présents sur ce terrain nouveau, semblaient ne pas souhaiter leur rapprochement. Augereau, dont les populaires allures contrastaient avec les habitudes patriciennes de Pérignon, était gêné et plein d'aigreur dans ses rapports avec celui-ci. De son côté, Pérignon, s'il eût provoqué un mouvement de concentration qui aurait forcément placé sous ses ordres immédiats son acerbe collègue, un peu plus jeune que lui de

grade et d'âge, Pérignon eût fait violence à des habitudes de réserve et de modestie dont il ne voulait pas se départir. Tous deux, enfin, subissant, à leur insu peut-être, la secrète influence de la sévérité de leurs relations, pouvaient avoir des doutes spécieux sur l'opportunité de leur rapprochement. Quoi qu'il en soit, le général en chef, sans tenir compte de la leçon du 30 floréal, que du reste il ne pouvait juger qu'imparfaitement, se contenta d'expédier au successeur de Dagobert en Cerdagne, au général Doppet, l'ordre de descendre dans la vallée du Ter, afin d'attirer l'ennemi de ce côté et de soulager par suite la division Augereau.

Cette demi-mesure, bien insuffisante, était en cours d'exécution, quand Dugommier, qui venait de passer une vingtaine de jours en convalescence du côté de Narbonne, se fit transporter à La Jonquère. La contusion qu'il avait reçue à l'épaule, dans la sortie du 28 floréal, avait pris de la gravité, et il en était encore tout languissant : circonstance à laquelle il faut attribuer en partie l'espèce de désordre qui se manifestait alors dans nos opérations. Néanmoins, on s'attendait à voir le vainqueur de Collioure signaler son arrivée par quelque entreprise décisive : l'invasion de la Catalogne, sur laquelle il avait de grandes vues, disait -on, allait enfin commencer.

En 1675, le maréchal de Schœmberg, chargé de reprendre Bellegarde, était allé en chercher les clefs au centre de la Catalogne. Débouchant par le col de Banyuls, il avait immédiatement poussé jusqu'au Ter et culbuté l'armée espagnole; puis, après un coup de main sur Girone dont il avaii failli s'emparer, il était revenu sur ses pas, et au bout de quatre jours de siège, la place qu'il convoitait lui ouvrait ses portes.

C'était un exemple à imiter, quoiqu'on eût déjà, nou> l'avons dit ailleurs, laissé passer le moment favorable. Mais le Comité de salut public, si rigide sur l'exécution littérale de ses ordres, en souffrirait-il une telle interprétation? Dugommier ne le pensa pas. Un siège en règle ? La position de Bellegarde le rendait bien difficile, sinon impossible; d'ailleurs,

toutes les ressources pour une attaque régulière avaient été épuisées devant Saint-Elme ; enfin , on attachait une grande importance à recouvrer, dans le bon état où les avaient remises les Espagnols, ces murailles qui, cependant, n'avaient arrêté l'invasion ni de part ni d'autre. Dugommier se résigna donc à continuer le blocus qui était commencé depuis le 21 floréal (10 mai). Mais alors au moins devait-il réunir autour de Bellegarde ses trois divisions. Il n'en fit rien encore; car il laissa Augereau à la Fonderie, une grande partie de la division Sauret à Collioure ou dans ses anciens cantonnements du Roussillon, en quartiers de rafraîchissement, enfin la brigade Victor Perrin au col de Banyuls; et c'est à peine si quelques milliers d'hommes, les brigades auxiliaires du centre, vinrent à sa suite renforcer Pérignon.

Le général en chef s'était fait précéder d'une sommation où, après avoir énuméré les succès de l'armée française et rendu hommage à la fermeté du défenseur de Collioure, il offrait au commandant de Bellegarde les larges conditions qu'il avait accordées à Navarro. Il ajoutait qu'en cas de refus, « il laisserait la garnison de Bellegarde périr de misère et de « faim. » Le marquis de Vallesentaro, gouverneur de la forteresse bloquée, répondit le même jour (31 mai) : « Qu'il ne « se trouvait point dans la position de capituler, parce qu'il « avait des hommes pour défendre ses murailles encore in- « tactes et des vivres pour les soutenir longtemps ; qu'il ne « doutait pas que Navarro n'eût fait son devoir; qu'il était « reconnaissant des offres qu'on lui faisait, mais que Thonce neur des armes espagnoles et le sien ne lui permettaient « point de les accepter. »

Une réponse aussi calme annonçait une longue résistance. Dugommier le comprit, et n'en fut que plus décidé à ne pas tirer un coup de canon contre une forteresse disposée à soutenir un siège à outrance, un siège qui aurait changé en un monceau de ruines une belle place qu'il voulait avant tout rendre intacte à la République.

Cette résolution, d'en passer par les lenteurs d'un blocus, irrévocablement arrêtée, Dugommier crut devoir reconnaître

et, le cas échéant, essayer de troubler les grands travaux que les Espagnols avaient entrepris depuis un mois, en avant de Figuères.

Ces ardents travailleurs ne prétendaient rien moins que barrer à l'invasion l'entrée de l'Ampurdan, et cela en développant, des montagnes à la mer, une ligne immense d'ouvrages défensifs. C'était une entreprise- aussi gigantesque qu'insensée, et, surtout impardonnable un mois après la leçon du Boulou. Car au Boulou, du moins, ils s'adossaient à des montagnes dont les crêtes paraissaient leur appartenir. Mais ici, au mépris de toutes les règles et par une complète interversion de rôles, c'était à la Muga, au déversoir des montagnes occupées parleurs adversaires, qu'ils appuyaient leur base ; c'était le fond de l'amphithéâtre qu'ils voulaient disputer à ceux qui se trouvaient échelonnés sur ses gradins. Toutefois, ces ouvrages se bornaient encore à des positions assez bien choisies aux abords de la grande route.

Cette route, entre la frontière et le pont de Camany, est tracée, d'abord sur la rive gauche d'un petit affluent de la Muga, nommé Llobregat, puis sur la rive droite, jusqu'au débouché de la gorge de Bioure. C'est à cette hauteur que l'on commence à entrevoir à l'est la plaine de l'Ampurdan. Le Llobregat s'enfuit par cette échappée, en coupant la route. Celleci continue par Pont-des-Moulins où elle traverse la Muga sur un pont solidement construit qui a donné son nom au village , puis elle ondule au pied des plateaux qui couronnent la croupe des montagnes du couchant, et poursuit ainsi jusqu'à Figuères.

Le village de Pont-des-Moulins était le centre des positions de l'ennemi, qui se retranchait, en arrière et en avant, sur les plateaux de Llers et de Nostra Senora del Roure.

combat du llobregat. — Chargé, par le général en chef, de conduire la reconnaissance projetée, Pérignon se mit en marche dans la nuit du 18 au 19 prairial (du 6 au 7 juin), à la tête de 4,000 hommes d'infanterie et de 600 chevaux. Il suivit la grande route, laissa au pont de Camany une forte réserve, jeta en passant, sur sa droite, dans la gorge de Bioure,

un détachement de 800 hommes chargés, sous les ordres du général Raman, d'attaquer de front les retranchements du plateau de Roure ; puis il fit avancer la brigade Ranel qui devait assaillir ces mêmes retranchements du côté de la route.

Il restait à Pérignon la brigade Point, c'est-à-dire 4,700 baïonnettes environ et 250 sabres; il les porta en avant du débouché de la gorge de Rioure, sur les buttes de la rive droite du Llobregat.

L'action s'engagea d'abord sur la montagne de Roure. Là, près de la chapelle, 2,000 Espagnols travailiaientà une grande redoute qui n'était encore qu'ébauchée. Surpris, débordés sur leur droite, ils sont culbutés sans peine, et poursuivis jusque sous les batteries de Pont-des-Moulins.

Cependant la Union, croyant à une attaque générale, déploie toutes ses forces, et lance sur Pérignon une masse compacte de cavalerie qui remonte au grand trot la rive gauche de Llobregat et va tourner notre gauche.

Cette gauche, qui se trouvait en face de la trouée par laquelle s'échappe le Llobregat, n'était couverte que par ce faible ruisseau. Aussi fallait-il opposer bien vite aux escadrons ennemis un obstacle plus sérieux. Le général Labarre conduisait en personne la poignée de cavaliers qui avait suivi la brigade Point. Il n'avait donc que 2o0 chevaux pour en arrêter plus de 4,200; mais, emporté par un mouvement de gloire et par l'indiscrète initiative du représentant Soubrany, qui déjà lui enlevait sa troupe et allait charger à sa place, il s'élance dans le torrent et se précipite tête baissée au plus épais des escadrons ennemis. 11 tombe et, après, une mêlée furieuse, sa troupe, culbutée, repasse en désordre le Llobregat. Le général Point se présente à son tour : il est chargé, enfoncé, poursuivi. Une troisième colonne, l'intrépide phalange des grenadiers du Gard, accourt, et arrête enfin la cavalerie espagnole.

Alors (il était midi), Pérignon fait évacuer la redoute de Roure et se hâte de regagner le pont de Camany, où il avait laissé 4,500 hommes et le reste de sa cavalerie.

Sur ces entrefaites, Augereau, qui n'était nullement prévenu du mouvement de la division du centre, se trouvait par hasard sur les hauteurs de Terradas, d'où il venait de débusquer quelques bandes de miquelets qui y avaient paru la veille. Il avait entendu le canon de la plaine, et il s'était immédiatement dirigé sur le plateau de Llers, où nos adversaires avaient déjà établi et retranché un vaste camp. Aborder ce camp et l'envahir, fut pour le fougueux général l'affaire d'un moment, et il allait mettre le feu aux tentes, quand le mouvement rétrograde de Pérignon le contraignit à se retirer.

Nous laissions sur le terrain 170 hommes et cet intrépide Labarre qui, partout, à l'armée d'Italie, dans les plaines du Boulou, sous les remparts de Collioure, avait donné de si brillantes espérances. Comptant, quoique jeune encore, de longs services et de nombreuses blessures, distingué par ses talents, par l'étendue et la variété de ses connaissances, par son éducation et ses manières de preux chevalier, Labarre était cher à l'élite de nos vétérans, parce qu'il leur rappelait, sous les formes les plus séduisantes, des habitudes que la rudesse de nos volontaires républicains n'avait point encore bannies du souvenir et des regrets de tous ceux qui avaient appartenu à l'ancienne armée. Sa mort avait été héroïque. Des grenadiers l'emportaient expirant du champ de bataille, sous l'ardente poursuite de l'ennemi : a Laissez-moi, leur dit-il, mes amis , rentrez dans vos rangs et combattez pour la République... Je suis content, je meurs pour elle... Vive la République!... »

Soubrany, qui chargeait à côté de Labarre, avait, comme toujours, montré son panache tricolore au premier rang et fait l'admiration de nos soldats. Les généraux Raman et Guieux étaient assez grièvement blessés.

Cette malheureuse affaire troubla à peine les travaux des Espagnols, travaux qui, désormais, ne devaient plus être inquiétés. Et c'était pour un pareil résultat qu'on avait compromis l'armée tout entière !

La faute capitale que l'on venait de commettre, celle n 8

d'avoir laissé sans instructions, sans avis même, le général qui, dans cette journée, eût dû remplir le premier rôle, cette faute paraissait d'autant plus inexplicable, que c'était pour soulager Augereau , prétendait-on , qu'en ce moment même, la division de Cerdagne affrontait les plus grands dangers.

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