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RÉORGANISATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE

Situation déplorable de l'armée des Pyrénées orientales. — Dugommier est appelé à la commander. — Avant de quitter l'armée victorieuse de Toulon , il propose au Comité de la jeter en masse sur les Espagnols. — Cette belle combinaison est repoussée. — Antécédents et portrait du nouveau général en chef. — Son arrivée à Perpignan. — Il réorganise successivement l'état-major, les troupes, les services administratifs. — Notre armée partagée en trois divisions : Augereau , Pérignon , Sauret. — La cavalerie commandée par le général Labarre, l'artillerie par Lamartillière.

situation. — L'hiver avait suspendu les hostilités. Pendant cette courte halte , quand, en face de l'Europe qui reprenait son élan, nos quatorze armées, que le combat n'échauffait plus, sentaient enfin tout le poids de la terrible responsabilité qui pesait sur leurs têtes ; quand, malgré les éclaircies qui les avaient ranimées à la fin de la dernière campagne, de toutes parts encore autour d'elles l'horizon était si gros et si sombre, qu'on se figure quelle devait être la situation de la seule de ces armées qui, depuis quatre mois, n'avait pas entrevu la ii. 1

moindre lueur d'espérance; qui seule, entre toutes, restait ensevelie sous un entassement d'affronts continus et officiellement dénoncés à toute la France : la situation si exceptionnelle de l'armée des Pyrénées orientales. (Voir aux états de situation celle du 15 nivôse.) Ce nom môme d'armée, pouvait-on le donner encore à des-débris de bataillons sans armes, à des bandes d'hommes demi-nus, en proie à la famine ('l)et au typhus, qui erraient en quête d'un asile, entre le camp à demi dissous de l'Union et les murs encombrés de Perpignan? A ces maux trop réels, conséquences inévitables de la rigueur des temps, la désorganisation des services administratifs ajoutait encore des misères factices. Enfin, ce qu'avait épargné l'anarchie, les dégoûts moraux étaient venus l'achever. Ces bons Jacobins qu'on mandait itérativement (2) pour évangéliser les Pyrénées orientales, qui , fidèles à leur mission , remplissaient ou assiégeaient tous les emplois et encombraient L'état-major, ces apôtres civiques s'en allaient propageant partout le découragement dont leurs âmes non moins pusillanimes que corrompues étaient infectées , et cette autre peste causait plus de ravages encore que l'épidémie. Tous les regards étaient tournés vers Toulon, d'où l'on attendait le vainqueur des Anglais, que l'Espagne aussi connaissait déjà par les fugitifs de son escadre, l'illustre et vertueux Dugommier.

Une partie des malheurs de cette frontière pouvait être imputée à ceux qui y avaient exercé le commandement. Les uns, tout à fait incapables ou étourdis par leur brusque élévation, n'avaient produit, dans leurs courtes apparitions au

(1) La récolte de 1793 avait été anéantie presque partout, mais dans le Midi principalement. Pour soulager ces malheureuses provinces, le gouvernement avait eu recours à la régence d'Alger, qui s'était engagée à envoyer du blé à Marseille. Mais le marché avait été rompu par les intrigues d'un agent anglais; intrigues auxquelles, ajouierons-nous, remonte l'origine de la fameuse querelle qui nous vaut aujourd'hui la possession de l'Algérie.

(2) On lit dans une lettre adressée aux Jacobins le 21 pluviôse, et signée Milhaud et Soubrany : « On demande itéralivement un secours d'apôtres civiques qui cvatujcliscnl les habitants du pays et les remettent dans la voie du salut de la patrie. » Gaston, on se le rappelle, avait déjà fait, vers la fin de 1793, à la fameuse société, la demande de cent bons Jacobins.

premier rang, que le triste témoignage de leur impéritie; les autres, hommes de savoir et d'expérience, mais par cela même d'autant plus préoccupés de ce qu'avait d'anormal leur étrange situation, n'avaient ni assez vite ni assez largement compris quelles ressources ils pouvaient improviser avec les éléments que jetait dans leurs mains la tourmente révolutionnaire. Ainsi, l'explosion tumultueuse dans nos camps d'un enthousiasme qu'ils ne partageaient pas, avait effarouché leurs sévères habitudes de discipline, et à des élans qui pourtant renfermaient le germe de notre salut, ils n'avaient répondu que par la froideur ou le dédain. Tous, par suite, avaient laissé le champ libre à la présomptueuse ignorance de chefs étrangers au métier des armes , mais revêtus du seul titre alors respecté, du titre de représentant.

le général DUGOMMiEK. — Dugommier réunissait tout ce qui avait manqué à ses prédécesseurs : l'expérience du métier, les passions ardentes qu'il faut pour dominer dans ces temps d'orage, l'autorité d'un beau caractère, enfin sa part de souveraineté, car il était membre de la Convention.

Ni son élévation, du reste, ni ses éminentes qualités n'étaient les fruits prématurés de la brûlante atmosphère des révolutions, et avant de s'illustrer comme général, il avait depuis longtemps conquis et dans les grades inférieurs delà hiérarchie militaire, et dans l'accomplissement de ses devoirs de citoyen, une honorable célébrité.

Ainsi que Dagobert, son compagnon de gloire aux Pyrénées orientales , Jean-François Coquille Dugommier était né en 1736 et avait fait , quoique à une autre extrémité du monde, la guerre de Sept ans. Lorsqu'en 1759, en effet, la Guadeloupe, sa terre natale, était tombée au pouvoir des Anglais, il avait pris à sa défense une part active et distinguée 11 avait alors vingt-trois ans d'âge et déjà dix années de service. La croix de Saint-Louis et le grade de lieutenantcolonel ne tardèrent pas à récompenser la précoce bravoure du jeune officier créole. Néanmoins, à la paix de 1763, le ressentiment d'un passe-droit lui fit demander sa mise à la réforme. Rendu ainsi à la vie privée, il se retira dans une

magnifique habitation qu'il possédait à la Basse-Terre; et il y vivait dans l'opulence et le repos, jouissant en paix de la haute considération que lui eurent bientôt conciliée ses vertus, ses bienfaits, et principalement sa touchante humanité envers les esclaves, quand les cris de guerre et de liberté qui retentissaient d'une rive à l'autre de l'Atlantique, vinrent l'arracher aux douceurs de la vie des champs et le précipiter de nouveau dans la carrière des armes.

Les troubles qui devaient désoler nos Antilles commençaient avec l'année 1790, et avaient éclaté à Saint-Pierre de la Martinique; le parti oligarchique et le peuple s'y égorgeaient. Cette malheureuse cité implora le secours de la Guadeloupe. Dugommier, déjà membre du conseil colonial, fut alors acclamé chef des gardes nationales du pays, et courut délivrer Saint-Pierre. Mais son brusque départ de cette ville y ayant donné le signal de nouveaux excès, une nouvelle intervention fut bientôt sollicitée. Immédiatement résolue et confiée encore au digne colonel, elle eut le succès de la première, grâce à la fermeté, à la modération, et aussi à l'éloquence du négociateur. Cependant, comme celui-ci, pour ne faire ombrage à personne, ne passa encore une fois dans la turbulente colonie que le temps d'y rétablir l'ordre matériel, il n'était pas plutôt de retour à la Basse- Terre que le gouverneur de la Martinique, s'associant aux projets des ennemis de la révolution, envahit Saint-Pierre et en opprima de nouveau la population patriote. Dugommier y est rappelé pour la troisième fois; il y vole, et, avec moins de 400 soldats ou gardes nationaux, il reprend la ville sur 6,000 baïonnettes qui l'occupaient militairement. Mais il y est bientôt cerné par une armée de nègres et de mulâtres que l'indigne gouverneur ne rougit pas de commander en personne. La place, investie à l'improviste , est sans approvisionnements ; n'importe, son intrépide commandant saura braver les horreurs d'une famine qui va dévorer une partie de sa garnison, et il attendra six mois qu'une escadre française vienne e délivrer.

Sa mission accomplie, Dugommier retourna à la Guadeloupe, le 20 mars 1791. D'ardentes sympathies, des haines

plus passionnées encore et surtout plus puissantes, l'y suivirent; en sorte qu'aux ovations de ses partisans succédèrent bientôt des persécutions qui le contraignirent à quitter sa demeure , et à errer quelque temps sans asile sur une terre où il venait d'être porté en triomphe. Enfin il réussit à s'embarquer pour Marseille, et il arriva à Paris au commencement de 1792.

Trois mois après, le 4 avril, l'Assemblée législative ayant décrété l'envoi aux Antilles d'une nouvelle expédition, Dugommier brigua la périlleuse faveur de l'accompagner ; mais il ne recueillit de ses sollicitations que refus et dégoûts. Néanmoins , il rassemblait ses dernières ressources pour aller isolément prendre sa part des nouveaux malheurs qui menaçaient la Guadeloupe, quand la guerre maritime vint lui fermer l'Atlantique.

Ne pouvant plus servir au delà des mers la cause pour laquelle il aurait volé au bout de l'univers (1), Dugommier eut toutefois la consolation de voir l'estime de ses compatriotes rouvrir à son dévouement une voie nouvelle: il fut nommé représentant des Antilles à la Convention nationale. Mais, à l'ingrate mission de veiller au gouvernail de la France préférant un poste de combat pour la défendre, il obtint, en septembre 1793, mais non sans beaucoup de démarches et de peines, et sans que le hasard lui vînt en aide, d'être envoyé comme général de brigade à l'état-major de l'armée d'Italie. Ce riche colon, deux fois millionnaire, se trouvait alors dans un dénûment tel, qu'il fut obligé de demander à la Convention mille écus pour faire ses équipages. Il essuya un refus brutal ; mais, sans se décourager, il vendit les restes de sa vaisselle, et, à ce qu'on assure, se rendit à pied à sa destination.

A peine avait-il passé quelques jours à l'armée duVar, qu'il en commandait l'aile gauche , et que deux affaires brillantes,

(1) Paroles de Dugommier, extraites d'un écrit qu'il venait de publier sous le titre de : Ma profession de foi, où il disait:» Oui, j'approuve l'égalité, j'idolâtre la liberté et je déteste l'oppression. Appelé pour y résister (à l'oppression), je volera is au bout de l'univers... Partout où je la verrai, je me mêlerai aux braves qui voudront y résister. Si quelqu'un me prête d'autres vues, il me calomnie, et je le plains, car il est injuste. »

les combats de laGilette et d'Uteille, lui méritaient l'honneur de diriger l'entreprise qui dominait alors toutes les préoccupations de la république, le siège de Toulon.

Les souvenirs si populaires qui entourent cette page de la vie du général, nous dispensent d'en entretenir nos lecteurs. Piappelons seulement, ce qui caractérisera l'homme , la courageuse attitude, si rare alors, qu'il sut prendre vis-à-vis des commissaires de la Convention chargés de le surveiller, et du gouvernement même, dont il ne craignit pas de tempérer parfois les ordres impitoyables. Non moins jaloux, en effet, des nobles traditions de la France que du succès de ses armes , chaque fois que l'honneur national fut en jeu. qu'il fut question, soit de lui épargner quelque atteinte dans nos camps, son dernier asile, soit même de le relever aux yeux d'un ennemi dont l'exemple pourtant autorisait nos violences officielles, le chevaleresque député des Antilles engagea sans hésitation sa responsabilité. C'est ainsi qu'il encourut le blâme du Comité de salut public pour avoir traité avec les égards dus au malheur le général anglais O-Hara, fait prisonnier dans une sortie où lui-même avait été blessé. Trente-quatre ans auparavant, Dugommier était tombé au .pouvoir d'O-Hara , et il pensait , écrivait-il à ses accusateurs, que ceux qui sont exposés aux représailles ont quelque intérêt à les rendre le moins dures possible. Le Comité, lui fut-il répondu, prend ta victoire et ta blessure en compensalion. Néanmoins, profondément offensé de ces étranges reproches, et non moins sensible à ceux qu'il encourut bientôt, lorsque après la prise de Toulon il essaya de faire entendre la voix de l'humanité, le fier et bon général, ne voulant pas assister plus longtemps aux affreuses exécutions qui déshonoraient sa victoire, demanda, le 24 décembre, à aller se rasseoir à son posie de législateur. Il reçut pour réponse l'ordre d'aller prendre par intérim, pendant la maladie de Ooppct, le commandement en chef de l'armée des Pyrénées orientales (1).

(1) Dugommier écrivait encore en janvier, à la Convention : « Je seconde-

Tels étaient les antécédents de l'homme à qui l'on avait si longtemps marchandé Pépée de général que Ton prodiguait alors à tant de mains inconnues et inexpérimentées, cette épée que Dugommier devait porter avec tant d'honneur et d'éclat.

Il avait, disent les Mémoires de Sainte -Hélène, toutes les qualités de l'homme vieilli dans le métier des armes, un courage à toute épreuve, l'amour des braves, le sang-froid et l'opiniâtreté dans le combat. Ajoutons que, par un privilège bien rare, il savait allier à un sens droit, à un grand amour de l'ordre et de la justice une véhémence extrême, qu'il puisait dans l'ardeur de son sang créole, surexcité encore par les passions contagieuses de l'époque. Cette véhémence lui avait attiré les recommandations de Marat; mais elle était si bien tempérée par la franchise, par l'effusion de ses prompts retours, que, loin d'entacher aucun des actes de sa carrière publique, elle servit, au contraire, à les parer de ce charme qui procède toujours du contraste entre des inclinations douces, la sévérité d'austères devoirs, et les emportements éphémères d'un naturel affectueux. Cette heureuse opposition de qualités si diverses, la vivacité, une bonhomie ferme, l'intelligence, rayonnaient à la fois dans ses yeux pénétrants et sur son large front que relevait encore une épaisse chevelure blanche; car il avait déjà, à cinquante-sept ans, avec la verdeur de l'âge mûr, l'imposant aspect d'un vieillard. Enfin, jusqu'à une taille élevée, il possédait tous les dons extérieurs qui commandent la vénération, et que l'on admire si volontiers dans les portraits des illustrations d'un autre âge.

L'armée de Toulon, dans l'enivrement de son triomphe, était capable des plus grandes choses. Son chef proposa de la diriger à marches forcées et en masse sur Perpignan, pour assaillir à l'improviste les Espagnols, à peine établis dans leurs quartiers d'hiver. Cettebrillante combinaison réunissait toutes les chances possibles de succès ; néanmoins elle fut repoussée,

rai de toutes mes facultés le général Doppet, et. lorsqu'il aura pris assez de santé et de forces pour se passer de son frère d'armes, j'espère que vous voudrez bien me recevoir parmi vous. »

et le souvernerneiit eor.imit la faute de partager son armée victorieuse entre ies Pyrénées et les Alpes, sans vouloir comprendre que le mois de janvier, dans les Alpes, opposait à toute opération militaire des obstacles dont on n'eût pas alors rencontré la moindre trace dans la plaine si tempérée du Roussillon. Il en résulta que Dugommier ne put emmener avec lui que 10,500 hommes, qui encore furent triés au profit de la frontière italienne. «J'avais mis en mouvement, écrivait-il au i< Comité en quittant Toulon, les troupes destinées à renforcer « l'armée des Pyrénées orientales. J'avais jugé qu'il convenait « d'y apporter en qualité plus qu'en nombre, et je me flattais « d'y arriver avec des moyens efficaces ; mais les représen- « tants ont subitement arrêté le mouvement pour choisir « parmi les bataillons qui composaient le renfort. Cependant, « il me semble que rien n'était plus simple que de réunir « nos efforts pour chasser l'ennemi du territoire. Je crois « pouvoir assurer que j'en aurais eu bon compte, si j'étais « arrivé à eux avec les bataillons que j'avais choisis. » C'est ainsi que Dugommier se vit, à son très-grand regret, privé du jeune commandant d'artillerie qui avait été l'âme du siège de Toulon, sur lequel il se reposait déjà pour l'attaque de Collioure, et dont il avait entrevu, sinon prédit, la destinée immortelle.

réorganisation. — Le nouveau général en chef arriva à Perpignan le 27 nivôse (16 janvier), et se mit aussitôt en devoir de réorganiser la malheureuse armée des Pyrénées orientales.

Il commença par la tête. Déjà, depuis la retraite sous Perpignan, dans l'espace de vingt jours, seize généraux avaient été mis en état d'arrestation ; six autres furent suspendus, révoqués ou changés. Le dernier chef d'état-major, le général Lamer, qui avait fait preuve de capacité, fut maintenu à son poste (1); mais on renvoya impitoyablement à leurs corps tous les officiers en sous-ordre qui ne purent justifier d'une instruction suffisante.

(I) Nous devons au fils du général Lamer la communication de précieux documents, tels que registres d'ordres et de correspondance, cartes, plans, etc., sur les campagnes de 1793 à 1794.

On avait ordonné partout l'amalgame des volontaires avec la ligne. Dugommier pensa qu'il fallait apporter, dans l'exécution de cette mesure, une prudence extrême ; car, selon lui, c'était pour avoir mêlé le bon et le mauvais qu'on avait tout perdu aux Pyrénées orientales. En conséquence, il partagea ses troupes en trois catégories : 1° les compagnies de grenadiers et les bataillons de chasseurs; 2° la ligne; 3° la force d'inertie. Sous cette dernière dénomination, le général comprenait les hommes qui ne connaissaient encore ni rang ni fde, ni droite ni gauche, qui, sachant à peine charger leurs armes, détournaient la tête en tirant. 11 les destinait, en attendant leur instruction, à garder en arrière quelques postes retranchés qu'il allait établir, moins pour assurer sa base d'opération que pour donner à ces recrues, impatientes de servir, le sentiment de leur utilité immédiate, et les relever ainsi à leurs propres yeux.

Cette division en catégories était du reste le stimulant le plus propre à hâter l'instruction générale, comme l'expérience vint bientôt le démontrer. Il fallait voir, en effet, l'ardeur de nos jeunes volontaires à briguer l'honneur d'un fusil à baïonnette. C'était aussi la première fois qu'on tentait en grand l'organisation des chasseurs, si admirablement propre à utiliser et à régler à la fois les puissantes mais dangereuses saillies de l'enthousiasme révolutionnaire. De plus, pour le terrain sur lequel on allait combattre, devant une puissante cavalerie à laquelle nous devions rester constamment si inférieurs, les bataillons de chasseurs étaient une nécessité et valaient des escadrons.

L'artillerie volante était un nouveau moyen de suppléer à l'irrémédiable faiblesse de notre cavalerie; on ne cessa plus d'exercer les batteries légères et l'on en créa de nouvelles.

Dans la confusion de la dernière campagne, fusils de chasse et de munition, on avait tout accepté, tout confondu, et rien changé depuis; en sorte que le même bataillon présentait souvent une incroyable variété d'armes. On commença par grouper celles du même calibre. Au surplus, comme, à l'exception de 5 à 6,000 fusils, tout l'armement était à renou-

vêler, on remplit d'ouvriers, travaillant nuit et jour, les fonderies d'Alby, les manufactures de Bergerac, les fabriques de baïonnettes d'Alais et d'Anduze. Enfin, de Toulouse à Perpignan, chaque ville, chaque bourg, transforma ses édifices publics, ses places mêmes, en ateliers de réparation.

Les services administratifs sortirent de l'horrible confusion où ils étaient plongés. Narbonne devint le dépôt central des vivres et des fourrages ; soixante lieues de route furent réparées ; les transports reçurent une organisation nouvelle. On créa des ambulances, on assura la tenue des hôpitaux, si négligée jusqu'alors, et l'on poussa la sévérité jusqu'à rendre les officiers de santé personnellement responsables du progrès des maladies, jusqu'à punir de mort les erreurs des infirmiers (1). Les tribunaux militaires venaient d'être affranchis de toute formalité; la discipline fut resserrée dans des liens de fer. Parfois même, malheureusement, aux salutaires rigueurs de la loi se mêlèrent, en dépit du général en chef, les sanglantes exécutions de la Terreur. C'est ainsi que 22 grenadiers des Bouches -du-Rhône, échappés de Toulon où ils avaient un moment servi sous les drapeaux anglais, étant venus chercher aux Pyrénées un asile contre la fureur des discordes politiques, ces infortunés, qui allaient expier devant l'ennemi leur égarement de quelques jours, furent reconnus et livrés tous, le même soir, à la hache du bourreau, aux yeux de nos soldats glacés d'effroi.

Mais ce qui, mieux que le sang versé sur les échafauds, allait retremper la discipline et ramener dans nos rangs toutes les vertus guerrières , ce fut la persistance des efforts de Dugommier, sa sollicitude constante pour l'instruction et l'entretien du soldat, le soin des armes, la précision des manœuvres. Déjà l'armée avait un aspect imposant. L'arrivée de sept bataillons détachés des Pyrénées occidentales venait de la porter à 28,800 combattants. Elle comptait en outre 9,000 recrues composant la force d'inertie, et 25,000 hommes disséminés dans les places fortes et autres, dans les camps d'ins-

(1) Des infirmiers furent guillotinés pour avoir transporté dans la salle des morts des agonisants qui n'avaient pas encore rendu le dernier soupir.

truction de Carcassonne et de Mon Ipel lier, et dans les postes épars sur les côtes dont l'armée des Pyrénées orientales avait la surveillance, laquelle s'étendait jusqu'aux Bouchesdu-Rhône. (Voir l'état de situation du 15 germinal.)

Les troupes en état de combattre furent partagées en trois divisions. Celle de droite avait pour chef Augereau , déjà connu aux Pyrénées orientales; Augereau, ancien maître d'armes , qu'une grande bravoure , un coup d'œil sûr et prompt, mais par-dessus tout l'art d'animer le soldat, avaient rapidement élevé aux premiers rangs (1). Sa division, forte de 6,300 hommes , était la plus belle, la mieux disciplinée, la plus ardente. L'ancien colonel de la légion des Pyrénées orientales, Pérignon, commandait au centre 12,500 combattants. La république n'avait pas de plus cligne serviteur que ce vaillant et modeste officier, que la voix d'un ami avait naguère reconquis à nos drapeaux, alors qu'il s'acheminait vers l'exil (2). La division de gauche, de 5,000 hommes, était

(1) Augereau était né à Paris en 1757, d'une famille d'ouvriers du faubourg Saint-Marceau. Son père était maçon et sa mère marchande de fruits. Encore enfaut, il s'était engagé dans Bourgogne-cavalerie, mais il en avait été promptement expulsé pour une faute qui, sans son âge, lui aurait attiré une punition plus sévère. Toutefois, ce fâcheux antécédent ne l'empêcha pas de rentrer au service. Car, grâce à sa belle tournure, un colonel de carabiniers le prit des mains d'un raccoleur, pour l'enrôler dans sou régiment. Le jeune Augereau ne sut point justifier cette nouvelle faveur, et déserta en Suisse, où il se fit maître d'armes. Plus tard, il passa au service de Naples et devint sergentinstructeur. Les troubles de 1792 purgeront sa contumace, et au commencement de 1793, il partait pour la Vendée, comme volontaire, avec un bataillon de Parisiens qu'il ne tarda pas à commander. A quelques mois de là, il était adjudant-général, et il suivait Turreau aux Pyrénées. C'est là qu'il allait commencer la période de sa carrière qui en aurait fait oublier le commencement, si elle avait pu en racheter la fin.

(2) Issu d'une famille noble et ancienne , Dominique-Catherine Pérignon était né à Grenade près de Toulouse, le 31 mai 1751. Il se voua de bonne heure et par goût au métier des armes, et devint promptement capitaine-aide-major du régiment des Grenadiers-Pioyaux de Guienne. A la réforme qui suivit la paix'de 1783, il fut nommé aide de camp du comte de Pressac. Cette position était une sinécure qui rendait en quelque sorte son titulaire à la vie privée. En conséquence, Pérignon se retira au milieu de ses compatriotes, dont les suffrages, après l'avoir élu juge de paix , l'envoyèrent ensuite à l'Assemblée législative. Le capitaine de grenadiers y siégea à côté des monarchistes les plus avancés. Aussi, après le 10 août, se crut-il obligé d'émigrer. Mais comme il allait franchir la frontière d'Espagne, il eut le bonheur de rencontrer un ami dont les conseils le sauvèrent. Il resta donc au service de son pays , et grâce à la

aux ordres de l'infatigable Sauret, qui, depuis le combat où son bataillon sauvait des précipices du Tech notre armée naissante, jusqu'à la périlleuse retraite sur Perpignan, où sa brigade ralliait les derniers lambeaux de cette armée presque anéantie , avait partout et toujours combattu avec autant d'intelligence que d'acharnement. Six mille chasseurs, partagés en six bataillons de même force, étaient également répartis dans nos trois divisions. La réserve, de 3,000 baïonnettes, avait à sa tête le jeune général de brigade Victor Perrin, qui venait de faire ses preuves à Toulon (1). Le premier des généraux de l'armée d'Italie qui avait marché sur cette cité rebelle, qui commandait une colonne à l'attaque du Pharon et avait été proclamé à la Convention l'un des vainqueurs de la nuit mémorable du 27 au 28 brumaire, le jeune et brillant Labarre , commandait les 2,000 chevaux qu'à force d'activité et de peines nous étions parvenus à réunir et à équiper. Enfin notre artillerie, qui, même au milieu des désastres de la dernière campagne, n'avait pas tout à fait perdu son ascendant, allait le reprendre avec éclat sous la direction mieux secondée du même chef, du savant général Lamartillière , une des sommités de l'arme dont il avait étudié les progrès sur les champs de bataille du grand Frédéric, et qui, à soixante-deux ans, rivalisait d'ardeur avec les plus jeunes.

Quarante jours avaient suffi pour opérer toutes ces heureuses transformations.

réputation qu'il s'était faite par ses connaissances en administration militaire, il fut bientôt chargé d'organiser à Auch la légion des Pyrénées orientales, à la tête de laquelle il devait commencer sa belle carrière.

(1) Claude-Victor Perrin était né le 6 décembre 1763 , à Lamarche , petite ville de l'ancienne Lorraine. Enrôlé volontaire à l'âge de 17 ans , dans le régiment de Grenoble-artillerie , il y fit un congé. Plus tard, en 1792, il fut appelé au 3e bataillon de la Drôme en qualité d'adjudant-sous-officier; mais, avant la fin de l'année, il était élu lieutenant-colonel en second du 5' bataillon des Bouches-du- Rhône. Il venait de gagner fort honorablement deux nouveaux grades au siège de Toulon.

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