DISPOSITIONS DES DEUX PARTIS
L'armée française reprend confiance. — Dugommier assure ses ailes c-t ses derrières. — Sa sollicitude extrême pour la défense de nos côtes. — Attitude de l'Espagne. — Elle penche vers la paix. — Le vieux ministre Aranda, rappelé au conseil, veut, comme l'année précédente, traiter avec la République. — Le ministre favori, Godoy, l'emporte. — Le gouvernement espagnol laisse néanmoins son armée du Roussillon dépérir dans ses quartiers d'hiver. — Cette armée s'entoure de nouveaux retranchements dans son camp du Boulou. — Extension donnée à ce camp. — Morts subites de Ricardos et de son successeur désigné, O-Reilly. — Las Amarillas chargé de l'intérim, en attendant une nomination définitive.
L'armée française réorganisée , son chef ordonna des travaux de campagne afin d'endurcir ses troupes, puis des reconnaissances fréquentes et des surprises nocturnes, pour les aguerrir peu à peu. Déjà nos soldats manifestaient du dédain pour un ennemi qui restait encore engourdi dans ses quartiers d'hiver.
Ces progrès intérieurs permirent bientôt à Dugommier de porter ses regards autour de lui. Il s'occupa d'abord d'assu rer ses ailes et ses derrières.
Les Espagnols, maîtres de la tour de Batère, sur le flanc oriental du Canigou, pouvaient de là inquiéter notre droite, ou tout au moins les communications de Villefranche à Mont-Louis. Pour les contenir sur ce point, le général fît élever deux redoutes au col Ternère, sur les hauteurs qui plongent la route, en avant et à gauche de la chapelle Sainte- Anne.
La mer menaçait son aile gauche et ses derrières : il apporta un soin tout particulier à la défense des côtes. Cette défense avait été complètement abandonnée dans la dernière campagne. Quelques épaulements de batterie commen-
ces entre les embouchures de l'Aude et de la Tet, des platesformes et des affûts transportés sur place , c'est tout ce qui avait été préparé avant l'invasion, et l'ennemi avait à peine abordé notre territoire , qu'on se hâtait de faire disparaître ces premières ébauches, dans la crainte qu'elles ne tournassent contre nous; car, à cette époque, nos escadres maîtrisaient encore la Méditerranée. Le désastre de Toulon, il est vrai , avait bien changé les choses. Néanmoins , ce n'était point les Anglais que nous avions à craindre dans ces parages : en mésintelligence avec les Espagnols depuis leur commun échec, rien ne les appelait dans ces parages. Maison venait de signaler, dans les eaux de Port-Vendres , l'amiral Langara; Langara qui, après avoir noblement protesté contre l'odieuse conduite de ses alliés d'un jour, venait de déposer en Catalogne leurs complices de Toulon, ces Français égarés dont les mains suppliantes s'étaient vainement étendues vers l'escadre anglaise. La marine espagnole pouvait donc nous donner quelques inquiétudes. Toutefois le général créole, l'enfant des Antilles, qui s'était trouvé toute sa vie mêlé à des guerres maritimes, se préoccupait peut-être un peu trop vivement des dangers de la mer : personne, pour le moment du moins, ne songeait à nous attaquer sérieusement sur la côte du Roussillon.
La pointe de Leucate attira la première l'attention de Dugommier. « Elle coupe, disait-il, la route de l'intérieur. Les « deux longues plages de sable qui la terminent sont faciles « à aborder, et il est facile de s'y maintenir. Quelques batte teries à barbette, quelques mauvais retranchements sur « des hauteurs, tels que la redoute de la Matte, sont insuf- « fisants pour empêcher un débarquement. L'artillerie de « cote, isolée, n'est bonne qu'à protéger le cabotage. L'ex- « périence prouve qu'on aborde devant cette artillerie aux « endroits les plus inabordables, qu'on prend les batteries à « dos , et qu'on bat les troupes éparpillées. (Exemples . « Cherbourg, Belle-Isle, la guerre du Canada.) C'est en croi- « sant les feux sur les points de débarquement, en faisant « de la plage une courtine bien flanquée, qu'on peut se pro-
« mettre de la sécurité. Des troupes échelonnées garderont « le reste. » C'est sur ces principes que le prudent général rédigea ses ordres pour la défense du littoral ; les recrues furent désignées pour ce service.
Ainsi, rien n'échappait à sa vigilance. C'était donc une ère nouvelle qui s'ouvrait pour les Pyrénées orientales, et tout présageait que la seconde campagne laverait les affronts de la première.
Le temps que Dugommier mettait à organiser ses moyens d'agir, l'Espagne l'employait à délibérer. Les généraux en chef de ses trois armées pyrénéennes avaient été appelés à Madrid. Le parti opposé à la guerre s'était singulièrement accru depuis une année , par suite de nos succès dans le Nord. Son organe au conseille sage Aranda, crut l'occasion favorable de reprendre la question de la paix. Il s'efforça donc de démontrer une fois de plus : que cette guerre était aussi injuste qu'impolitique; que le démembrement de la France menaçait la monarchie espagnole; que l'Autriche ne manquerait pas de faire revivre d'anciennes prétentions, et l'Anglais de tomber sur les colonies espagnoles. « Notre « dette est énorme, ajouta-t-il avec chaleur (on assurait que « la campagne de 1793 avait coûté 225 millions), l'enthou- « siasme de la nation est factice : c'est un feu catholique qui « va en s'éteignant. Qu'une grande puissance du Nord vienne « à se détacher de la coalition, alors l'Espagne n'aura plus « qu'à demander des miracles à son apôtre saint Jacques. » C'était au jeune favori de la cour de répondre. Godoy balbutia quelques banalités sur l'insolence, l'impiété du gouvernement français, sur sa croisade d'athéisme. Mais au fond, ces arguments pitoyables laissaient entrevoir l'espérance de ce démembrement qu' Aranda venait d'évoquer comme une menace, et dont l'aîné des Bourbons régnants ne pouvait guère abandonner si promptement sa part, en désertant un des premiers la cause des rois qui conservait encore tant de chances. Le parti de la guerre l'emporta donc encore, et un exil en province paya ce que le monarque appelait l'insolence de son ancien ministre. Charles IV eut toutefois le cou-
rage de refuser au Saint-Office, qui le réclamait, le vénérable conseiller de son père.
Il fallait soutenir ces allures guerrières : on promit pour sa part à l'armée de Ricardos 40,000 hommes, et pour leur faire place, on envoya au Boulou Tordre d'élargir cette base d'opération. Mais l'armée qui occupait le Boulou n'avait pas attendu cet ordre, car elle avait passé l'hiver à étendre et à fortifier son camp. Les hauteurs qui en dominaient le centre et que nous occupions naguère, le puig Scingli, le pla del Rey, Saint-Luc, avaient été envahis le jour même de notre retraite. Saint-Luc était devenu une redoute presque inabordable, le pla del Rey un fort complet. A l'ouest, l'ermitage de Saint-Ferréol, retranché avec le plus grand soin, servait de réduit à une chaîne d'avant-postes qui barraient la descente des Aspres et couvraient ainsi les avenues du pont de Céret, auquel s'appuyait la gauche du camp. Tous les chemins avaient été coupés dans cette partie. A l'extrémité opposée , les Trompettes-Basses (de Baix), qui touchaient au Tech, étaient reliées par un retranchement continu aux Trompettes- Hautes, lesquelles se rattachaient, par une série de redoutes, à Montesquiou. Ce village, qui occupe un palier des Albères, élevé de 90 mètres environ au-dessus des bords correspondants du Tech , planait sur l'ensemble et formait comme la citadelle du système. (Voir, pour une description plus complète des lieux, vol. Ier, p. 169.) Enfin ces lignes, hérissées de palissades, d'abatis, de toutes les défenses accessoires possibles, étaient armées d'une artillerie formidable. Mais il leur manquait l'essentiel, un nombre de défenseurs proportionné à leur nouvelle extension. En effet, la mauvaise administration qui achevait de mettre en péril les intérêts, déjà si compromis par sa politique, du gouvernement espagnol, loin de faire honneur aux présomptueuses promesses de la Cour, avait même cessé de pourvoir aux plus indispensables besoin s de son armée des Pyrénées orientales ; en sorte que cette brillante armée de Ricardos se trouvait pour le moment réduite à 27,300 combattants, savoir : 2,000 Portugais dans le Vallspire; 3,200 Espagnols à Céret; 6,400 en avant du Boulou;
5,700 sur la rive opposée du Tech, entre les Trompettes et Montesquiou ; 5,000, d'Argelès à Port-Vendres ; enfin , 5,000 chevaux, dont la plus grande partie cantonnait encore en Catalogne.
Ainsi, grâce à l'apathie de l'Espagne plus encore qu'à l'activité de Dugommier, nos forces égalaient à peu près celles de nos adversaires. Il est vrai qu'ils nous étaient de beaucoup supérieurs en cavalerie, mais, comme ils manquaient de fourrages de ce côté-ci des monts, ils n'avaient pas réellement en ligne 1,500 chevaux. Ils nous surpassaient encore par le nombre de leurs bouches à feu, car, au Boulou seulement, ils n'avaient pas moins de 900 canonniers pour le service des pièces de position ; mais leur artillerie était pesante, presque immobile, et la nôtre avait des ailes. Enfin, nous étions les plus forts en infanterie, et c'était l'arme décisive sur le terrain où la lutte allait s'engager.
Ricardos se disposait à quitter Madrid pour aller reprendre son poste, quand, le 13 mars, il mourut subitement (1). Il n'eut que le temps de désigner, comme le plus digne d'hériter de sa place , O-Reilly, son vieux compagnon d'armes. Ce vœu d'un mourant fut exaucé ; mais, par une fatalité étrange, O-Reilly était à peine en route, qu'une mort soudaine vint aussi l'emporter. En attendant une nouvelle nomination, le général de las Amarillas,le plus ancien des lieutenants-généraux présents à l'armée du Boulou, fut, sous ces tristes auspices, investi du commandement suprême.
(1) Le bruit courut qu'il mourait empoisonné pour avoir pris par mégarde, chez le ministre Godoy, une tasse de chocolat qui était destinée au maître de la maison.