‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 51 sur 64 · CHAPITRE VIL PAIX AVEC L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL PAIX AVEC L'ESPAGNE

Phases diverses éprouvées par les négociations et leur influence sur les opérations de la campagne. — Godoy cherche à gagner du temps pour écarter un membre du conseil qui a pris, dans la question de la paix, une initiative que le futur prince de la Paix se réservait. — Autres motifs, plus avouables, de ces retards calculés. — La paix est signée à Bàle le 4 thermidor (22 juillet). — La nouvelle en arrive à Figuères le 12. — Conclusion.

Les négociations qui avaient précédé la paix, avaient eu, sur la marche des opérations de cette campagne , une influence telle, que nous ne pouvons nous dispenser de revenir en quelques mots sur ces préliminaires.

négociations. — Aussitôt après le siège de Roses, la paix avait été adoptée en principe de part et d'autre des Pyrénées, et le cabinet de Madrid, qui devait faire les avances, avait chargé son général Urrutia d'entrer en pourparlers avec nous, c'est-à-dire avec nos représentants du peuple en mission à l'armée de Catalogne. Mais les conventionnels étaient les hommes du monde les moins propres à remplir des fonctions diplomatiques : roides, obstinés, rougissant presque d'agir en conciliateurs, ils auraient rebuté les meilleures dispositions. Aussi avaient- ils fait échouer ces premières ouvertures, qu'avec un peu d'adresse pourtant, il eût été si facile de mener à bonne lin , avant la reprise des hostilités. Après, il n'en fut plus de même, et l'Espagne chercha à temporiser. On s'imagina d'abord , et les représentants les premiers , que les Espagnols, encouragés par l'élan belliqueux de leurs populations du nord , voulaient attendre encore les chances de la coalition. Mais il s'agissait bien à Madrid de la lutte européenne ! un intérêt plus grave était en jeu : il s'agissait de H. 22

savoir comment l'ancien chef du parti de la guerre, le ministre favori de la Cour, passerait, sans compromettre son crédit, à la tête du parti de la paix. Car, dans le nouveau rôle qu'il allait prendre, Godoy venait d'être devancé par un autre membre du conseil , le ministre de la marine Valdes. Or, il fallait, avant tout, prendre le temps d'écarter cet audacieux rival. Alors on recommença, pour retarder la paix, ce qui avait si bien réussi pour précipiter la guerre : on exploita l'attachement du roi à sa malheureuse famille, et dans les conférences de Figuères , le général Roquesante dut revenir à tout propos sur la tendresse de son maître pour les deux enfants de Louis XVI ; car on savait bien que le Comité ne transigerait pas sur cette question, malgré son sincère et vif désir de traiter le plus tôt possible, et malgré les ardents efforts de Tallien qui venait d'épouser la célèbre fille d'un riche banquier espagnol.

Delà, la marche tortueuse des préliminaires, ces ruptures, ces reprises de conférences, et, par contre-coup, l'intermittence des hostilités.

Ces lenteurs produisirent leur effet : elles exaspérèrent Valdes au point qu'il se perdit lui-même par son emportement et fut exilé. Maître alors du terrain, le duc d'Alcudia s'apprêta à négocier franchement. Mais il fallait au futur prince de la Paix une action toute personnelle dans l'affaire qui devait couronner sa fortune. En conséquence, il prescrivit à un de ses chargés d'affaires résidant en Allemagne , à D. Domingo Yriarte, de s'entendre avec notre ambassadeur près des Cantons helvétiques, François Barthélémy, qui venait de traiter avec la Prusse. Mais Don Yriarte voyageait alors en Pologne, ce qui amena des retards et fît soupçonner la bonne foi de l'Espagne, intéressée alors à prolonger une lutte dont les chances, aux Pyrénées orientales du moins, tournaient en sa faveur. Sommé par le gouvernement républicain de dissiper ces soupçons, Godoy chargea, pour la forme, le marquis d'Yranda de s'aboucher avec le général Servan qui venait d'être envoyé à Bayonne sous le vain titre d'inspecteur. Mais ces semblants de conférences commen-

çaient à peine, que le diplomate voyageur s'était retrouvé et concluait la paix aux bords du Rhin.

traité de bale. — La mort du fils de Louis XVI était venue lever à propos une difficulté d'autant plus sérieuse, qu'en réalité, dans cette guerre déplorable, Charles IV avait constamment sacrifié les intérêts de la politique à ses affections de famille : mérite d'une honnête conscience, qu'il ne serait pas généreux de contester à un roi dont la mémoire a rencontré si peu de flatteurs. Ajoutons encore, et ceci, moins dans le but de réhabiliter un nom sacrifié, que par respect pour cette opinion consolante, qu'il n'est pas d'aspiration si égoïste de l'ambition humaine où n'intervienne forcément quelque recherche du bien public, ajoutons que Godoy, dans ses dernières tergiversations surtout, ne fut pas uniquement poussé par le honteux mobile que ses contemporains ont prêté à sa conduite, mais qu'il cherchait en même temps à échapper, et à l'intervention de nos représentants avec lesquels on n'eût jamais rien terminé, et à la surveillance de l'Angleterre qui, prévenue de ce qui se passait, aurait pu replonger l'Espagne dans de nouveaux malheurs.

Ce fut le 12 thermidor (30 juillet) qu'un courrier français, se rendant à Madrid par Figuères, remit au représentant Clausel une lettre de Barthélémy en date du 4 (22), annonçant que, le soir de ce même jour, « il avait signé un traité « de paix et d'amitié entre la République française et le roi « d'Espagne. »

Schérer envoya sur-le-champ cette nouvelle à Urrutia qui s'en rapporta loyalement à la parole de son adversaire et répondit « qu'en attendant un ordre de sa cour, l'humanité lui « faisait un devoir de prendre sur lui la suppression de toute « hostilité. » Au reste, 48 heures s'étaient *u peine écoulées, que les deux généraux avaient reçu , chacun de son gouvernement, un avis direct, et bien que l'Espagne désirât garder le secret jusqu'à l'échange des ratifications, on peut dire que dès ce jour, 14 thermidor (1er août), la paix fut proclamée.

Elle fut proclamée aux acclamations de la France et de

l'Espagne (1). Les officiers espagnols, seuls, laissèrent éclater des regrets qui faisaient plus d'honneur à leur bravoure qu'à leur sagacité; car, malgré les apparences du moment, le résultat final pouvait-il être douteux ? Mais il nous convenait de donner à l'Europe effrayée de nos victoires, un gage de modération, et la France, cédant toutes ses conquêtes, refusant même de réclamer quelques vaisseaux pris à Toulon , la France ne demanda à l'Espagne que sa moitié de Saint-Domingue, qui déjà n'appartenait plus à personne.

conclusion. — Cette triste indemnité de Saint-Domingue ne semblait guère répondre aux griefs des vainqueurs, non plus qu'aux réparations qu'ils étaient en droit et en pouvoir d'exiger. Car, autant il était difficileà l'Espagne de justifier sa malencontreuse intervention dans nos discordes intestines , l'Espagne qui n'aurait fait que s'alfaibliren acceptant la moindre part de la curée générale à laquelle l'Europe l'avait conviée, l'Espagne qui, garantie par son isolement et son état social, de nos secousses révolutionnaires qu'elle brave encore aujourd'hui, n'avait pas même l'excuse de ses alarmes; autant il nous était facile d'obtenir les réparations si légitimement dues à de tels griefs. En effet, qui pouvait mettre un frein à nos exigences, quand un regard du Comité de salut public vers les Pyrénées orientales , quelques secours envoyés sur les bords de la Fluvia, eussent suffi pour faire tomber la place d'armes du royaume entamé , la chancelante Catalogne; et quand l'armée de Navarre n'avait plus qu'à franchir les plaines ouvertes de la Castille, pour frapper aux portes de Madrid? Et les biens delà noblesse et du clergé espagnols! les dépouilles de cette aristocratie qui nous avait mis au ban des nations, qui avaient soulevé contre nous les fureurs d'un autre âge ; ces immenses richesses ne s'offraientelles pas à la république épuisée par ses victoires, et pour

(I) Voir le Moniteur du 16 thermidor an m, séance dn 10. Ce numéro contient le iraité de paix. Dans la séance du 13, ce traité fut ratifié j ar la Convention; et un représentant, Vallée, ayant proposé de réclamer les vaisseaux et frégates enlevés à Toulon p..r l'escadre espagnole, l'assemblée en masse demanda la clôture de la discussion et adopta le traité à l'unanimité.

relever son crédit en détresse, et pour changer en abondance les misères de ses soldats, et pour se créer peut-être au delà des monts, par le partage d'autres biens nationaux, d'innombrables partisans? Car enfin, pourquoi cette république, qu'on disait si altérée de propagande, n'aurait-elle pas caressé l'espoir de révolutionner un grand peuple, tout en se donnant la joie de précipiter du trône un autre Bourbon?

Mais, au rebours de la règle commune, ce furent précisément les sacrifices que le traité de Bâle épargna aux vaincus, qui firent sa gloire :car ce traité inaugurait dans la politique républicaine une ère nouvelle , celle de la véritable force , l'ère de la modération.

Une conduite aussi sage devait avoir les conséquences les plus heureuses. Aussi, dans les douze années qui suivirent, fut il permis de croire à une conquête plus digne, que ce funeste Saint-Domingue, du prix de tant de sang répandu : à l'alliance intelligente de deux grands peuples, cette alliance que la nature leur impose.

Le monde sait le cruel démenti qui fut donné à de si belles espérances. Les Espagnols surtout s'en souviennent : c'est leur droit et leur orgueil. Seulement, quand ils racontent avec tant d'amertume la terrible tempête où périt le traité de Bâle, ils devraient, remontant aux souvenirs que ce traité rappelle, se demander qui, en 1793, violait, de ce côté-ci des Pyrénées, les principes de l'indépendance des nations , et à qui, le 4 juillet 1795, la France outragée et triomphante épargnait les humiliations de la mauvaise cause désarmée.

Mais nous-mêmes, n'avions-nous pas oublié le premier acte de notre dernière lutte avec l'Espagne, pour ne nous rappeler que les scènes lugubresdu dénouement? Oui, une guerre où nous n'avons recueilli que des haines , une guerre fatale dont la date marque le commencement de nos malheurs, nous a fait oublier les irréprochables et féconds travaux d'une armée qui, sans dépasser le seuil de la Péninsule, l'avait reconquise au pacte de famille, avait mis à notre discrétion les trésors, les escadres, les vaillants soldats d'une ardente alliée.

C'est pour ressusciter ces purs et nobles souvenirs, qu'ont été écrites les pages que nous terminons. Puissent-elles donc, en acquittant une dette de reconnaissance nationale, faire revivre, sur l'éternelle barrière des Pyrénées, les exemples de patriotisme et d'abnégation qu'y prodiguait, il y a 60 ans, la plus modeste , la plus rudement éprouvée , mais non point, à coup sûr, la moins glorieuse des quatorze armées qui sauvaient alors et immortalisaient nos frontières!

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