‹ Campagnes du premier empire: succès et reversChapitre 1 sur 15 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Un des premiers soins de Bonaparte après le 18 Brumaire fut de renouer l'alliance séculaire de la France et de la Turquie. 11 avait compris qu'il faisait fausse route en cherchant à profiter delà décadence de l'empire ottoman. Il n'avait en effet conquis l'Egypte que pour en faire une colonie anglaise, et chassé de Malte les chevaliers de Saint-Jean que pour donner aux Anglais cette admirable position. Il n'avait enlevé les îles Ioniennes aux Vénitiens que pour y installer les Russes et leur livrer ce poste d'observation* dans la Méditerranée qu'ils convoitaient depuis si longtemps. Il n'avait donc travaillé que pour autrui, et toutes ses victoires n'avaient abouti qu'à augmenter la puissance ou le territoire de nos ennemis.

Les Turcs de leur côté n'éprouvaient pour leurs prétendus alliés,

Anglais OU Russes, qu'une sympalliie fort médiocre. Ils ne se dissimulaient pas qu'on cherehail à les exploiter sous prétexte de les aider. Aussi bien les Anglais ne s*étaient-ils pas déjà payés de leurs services en s'installanl en Egypte comme en pays conquis? Reconnaissant la beauté, la fertilité et les immenses ressources du pays, ils mettaient garnison à Suez, h Damiette, à Alexandrie, au Caire, à Kosséir, sans se préoccuper de ses légitimes possesseurs. Quant aux Russes, plus impudents encore, ils fortifiaient Corfou et les Iles Ioniennes, appelaient à eux des renforts, augmentaient leur flotte, et excitaient une dangereuse fermentation parmi les populations chrétiennes de l'Albanie et de la Grèce. Aux réclamations de la Turquie, Russes et Anglais répondaient par de banales excuses, et ne prenaient même plus la peine de cacher leurs convoitises. Le Sultan Sélim, irrité de ces prétentions que ne justifiaient pas les services rendus, ne demandait donc qu'à redevenir notre ami.

L'ambassadeur de Turquie en France, Esseid-Eflendi, n'avait pas abandonné son poste, malgré la guerre. Bonaparte le manda aux Tuileries, et lui fil connaître son sincère désir de renouer les bonnes relations d'autrefois. En même temps, comme il se défiait des lenteurs de la diplomatie orientale, il fit passer à Constantinople, par l'intermédiaire de l'ambassade d'Espagne, de nouvelles propositions de paix. Cette précaution était inutile. Nous arrivions à temps pour permettre au Sultan de se retirer avec honneur d'une position embarrassante. Sélim répondit qu'il acceptait avec em* pressement ces ouvertures. Les préliminaires de paix furent donc signés <^ Paris le 9 octobre 1801 et convertis en un traité définitif le ^5 juin 1802. Les deux pays adoptaient le staiu quo ante bellurn^ c'est-à-dire que la France renonçait à tout droit, à toute revendication ultérieure sur l'Egypte, et que la Turquie restituait les biens confisqués aux sujets français, rendait la liberté à nos agents, à nos marchands, à nos religieux, et renouvelait les capitulations antérieures à la guerre. Un article spécial portait que les Mes Ioniennes seraient érigées en république indépendante sous la protection delà Turquie. Cette clause était fort habile de la part de Bonaparte. Le premier consul prévoyait que la France ne rentrerait que difficilement en possession de cet important archipel, et il ne voulait pas le laisser entre les mains d'une puissance aussi active et aussi am-

ÀFFAItES 39fli£NTÂL£S <) 800-1606). 7

bilieuse que ia Russie. Ea deftoant â oes m9ukia*es les afifiareaces de {'«utoiiCMDiiie, il f^enociçaîi par oela mèmt aux ptrétentioBS françaîsesy fliaisjtttssi il ealevaii au Russes toiil {>rëte\l!e de pnrfonger leur ooci]|^0B, et intéressait les Tvres à «'opposer à toute lentatrv'^ utlérieiiiire contre «Mit aïK^ipd. 11 «était difficile de ise tirer avec plus d'adresse d'utte situation équivoque.

TiMit t^efliblail râtabli comme avant 1 789. Les Thpcs avaient rëoccupé leurs territoires ; les Anglais devaient leur rendre l'Egypte, et les Riusses les îles Ionîenoes« La France avait renoncé à tout projet de décnembrement de Tempire ottoman. Déjà nos consuls avaîenlreparu ji leurs postes, nos religieux dans leurs convents. 11 ne restait que le souvenir d'«Be injusèe agression, que le temps ferait sans douée oublier, et les deux pays revenaient à idur politique traditîooiielle, qui leur commandait des ménagements «t des égards réciproques. Rien ne semblait devoir troubler cetle paix et ces relations inlimes. On eût dit que de longues années de tranquillité ^taÎM»t réservées aux deux pays.

Ce calme était pourtant trompeur. Malgré Tinsuccès de ses premières tentatives, malgré la prodigieuse mnlliplicilé d'afikires qui tournaient son attention vers l'Occident, Bonaparte n'avait pas encore renoncé k bouleverser te monde oriental ; car il croyait que les destinées de l'Europe dépendaient de ce mystérieux Levant qui tient les clefs de ia Méditerranée et commande la route des Indes. Le maintien ou la chute de l'empire ottoman lui paraissait la plus grave des questions contemporaines. 11 voulait se tenir prêt i tout événement. Aussi, dès qu'il eut signé la paix avec la Turquie, s*occûpa-t-il avec ardeur i régénérer notre influence, notre commerce et notre nom dans tout l'Orient. Pour accomplir cette iftcbe difficile, il avait besoin d'un homme de confiance et de talent^ dont le caractère sympathique et les aptitudes variées suffiraient à toutes les éventualités. Ce confident de ses pensées intimes, il crut l'avoir trouvé dans la personne d'un de ses compatriotes, son aide de camp Sébastiani.

Sébastiani se disait issu de famille noble et parent de Bonaparte, mais cette double prétention est commune à tant de Corses, que nous ne Tearegistrons que pour mémoire. On le destinait à la carrière ecclésiastique. La Révolution modifia ses projets, ^'ommé sous-

lieutenant d'infanterie en 1789, il passa en 1794 à Tarmée des Alpes et conquit sur les champs de bataille tousses grades jusqu'à celui de colonel. Lors du 18 Brumaire, il fut un des meneurs les plus déterminés du coup d'Etat. Aussi le premier consul l'attacha-t-il à sa personne, et, comme il lui trouvait des dispositions toutes spéciales pour la diplomatie, lui confia-t-il, en 1802, une importante mission. Sébastiani devait officiellement requérir des Anglais l'évacuation d'Alexandrie, annoncer aux pachas turcs d'Egypte et de Syrie la paix conclue avec la Porte et le prochain envoi de commissaires français dans les échelles du Levant pour renouer des relations de commerce ; mais il faut lire dans la Correspondance (5 septembre 1802) la véritable mission de ce singulier agent. Le colonel se rendra d'abord à Tripoli, où il se conciliera le bey, puis en Egypte et en Syrie. Arrivé à Alexandrie, « il prendra note de ce qui est dans le port, des bâtiments des Anglais et des Turcs, de leurs forces, de l'état des fortifications, de l'état des tours », etc. De là il se rendra au Caire, y verra les quatre grands cheikhs, et devra « prendre note de l'état des fortifications environnantes, de l'état de la citadelle du €aire, dire à tout le monde que Bonaparte aimait le peuple d'Egypte, qu'il désirait son bonheur, qu'il parlait souvent de lui, tout cela en ayant soin de ne pas se compromettre ». Poursuivant sa tournée, Sébastiani ira à Jaffa « pour y voir Tétat des murailles, ainsi qu'à Gaza et à Jérusalem. Il visitera Djezzar à Saint-Jeand'Acre, s'informera des fortifications qu'il fait construire, les parcourra lui-même », etc. C'était donc réellement une mission politique et militaire dont était chargé Sébastiani. Le premier consul ne renonçait pas encore à ses projets sur fOrient, et les infinis détails auxquels devait descendre le confident de ses projets prouvent qu'il nourrissait l'espoir d'une prochaine intervention dans ces contrées. Sébastiani remplit à merveille ses instructions. Aussi bien il avait toutes les qualités extérieures qui plaisent aux Orientaux. Il avait reçu de la nature un physique séduisant. D'une taille moyenne, mais bien prise, tous ses gestes étaient gracieux. Il causait avec un charme incomparable, quoiqu'il aimât trop à s'écouter parler. Ses qualités étaient toutes en dehors. Bien qu'il eût peu de connaissances, îl pratiquait l'art de paraître en avoir beaucoup. Il n'avait pas à proprement parler d'éloquence, mais il couvrait la vulgarité

de ses expressions et de ses pensées par une prodigieuse facilité d'argumentation. Sa première visite fut pour le bey de Tripoli, vrai chef de forbans, barbare mal dégrossi, qui se laissa prendre à la séduction de ses prévenances et lui promit de respecter non seulement les bâtiments français, mais encore ceux de notre alliée, la république italienne. De là il aborda à Alexandrie que le général anglais Stuart refusait d'évacuer, malgré les stipulations du traité d'Amiens. Sébastiani, tout en gardant les convenances, sut lui faire comprendre que les parties intéressées, c'est-à-dire la Turquie et la France, pourraient intervenir, et que TAutriche et la Russie ne consentiraient jamais à laisser TEgypte aux Anglais. Stuart, qui goûtait ces raisons, consulta son gouvernement. Le cabinet anglais finit par céder et ordonna de rendre le pays aux Turcs. La remise se fit en effet le 17 mars 1803.

Sébastiani n'assista pas à cette remise qu'il avait préparée. Aussitôt après avoir rempli son mandat auprès du général Stuart, il s'était enfoncé en Egypte afin d'y voir, disait-il, tous les endroits naguère illustrés par ses frères d'armes. Les souvenirs de l'occupation française étaient encore vivants dans le pays. Sébastiani fut accueilli avec empressement, surtout au Caire, où la foule le salua par ses acclamations. Tous nos anciens partisans se groupèrent autour de lui. Les mameluks, nos rivaux d'autrefois, que la prudente politique de Kléber nous avait ralliés, lui proposèrent même de se révolter contre les possesseurs actuels de l'Egypte, et de redevenir tributaires de la France. Sébastiani repoussa ces ouvertures ; mais il eut soin de ne décourager personne, et manœuvra si bien qu'il laissa la porte ouverte à toutes les espérances. Il obtint même du pacha le rétablissement, avec tous leurs privilèges, des monastères catholiques du Sinaï et du Nil. En un mot, partout où il se présenta en Egypte, il reçut, en sa double qualité de représentant de la France et d'ami de Bonaparte, un accueil qui ne pouvait que surexciter nos espérances.

En Syrie Sébastiani fut plus heureux encore. Sa tâche était pourtant plus difficile, car les Syriens n'avaient pas eu à se louer de notre intervention. Ceux d entre eux qui appartenaient à la religion chrétienne, nous les avions piteusement abandonnés; quant aux musulmans, nous les avions battus, incendiés, massacrés. Les murs

de Saint-Jeaa-d*Acre porlaient encore la trace de nos boulets; les ruines de Jaffa et de Gaza n'avaient pas été relevées ; tout le pays qui sépare la Syrie de l'Egypte n'était plus qu'un désert; aussi que de rancunes et de haines I

Sébastian! feignit de ne pas comprendre la gravité de la situation. Il s'engagea dans le pays, et, avec un courage qui fit impression, se mit tout de suite entre les mains du plus redoutable de nos adversaires, le pacha de Saint-Jean-d'Acre, le féroce Djezzar. Ce fut une heureuse inspiration. Djezzar se serait certainement opposé aux intrigues et aux sourdes menées de Sébastiani ; il aurait même dressé mille embûches sur sa route, si Sébastiani eût paru se défier de lui ; mais du moment ou l'envoyé de la France, affectant de ne plus se souvenir de la dernière guerre, se livrait h lui et faisait appel aux sentiments de générosité et de fastueuse hospitalité qui sont comme les qualités natives de la race turque, Djezzar, touché de cette preuve de confiance, Taccueillit avec plaisir. 11 le laissa libre de renouer des relations avec les chrétiens du Liban; il lui promit même de restituer leurs privilèges aux marchands français, et leurs prérogatives aux religieux de la Terre Sainte. « Je serai moi-même, disait-il, le commissaire français à Acre, et vos compatriotes y trouveront l'accueil le plus amical. » Cet homme qui nous accablait ainsi de ses protestations de dévouement, n'était-ce pas le même qui, trois ans auparavant, nous faisait 'une guerre sauvage, assassinant nos parlementaires, massacrant nos prisonniers et nos blessés? Le plus singulier, c'est que dans les deux cas, il était également de bonne foi, et croyait remplir son devoir.

Sébastiani n'avait plus qu'à rentrer en France, mais il ne voulut le faire qu'après avoir- visité une de nos anciennes possessions, les Iles Ioniennes. Cet archipel venait d'être constitué en république indépendante, sous te protectorat de la Turquie. Si la France ainsi que l'Autriche avaient intérêt à ce que cette clause des traités fût scrupuleusement exécutée, la Russie n'avait cédé qu'à contre-cœur. Elle avait espéré s'installer à titre définitif dans ces îles et ne se retirait que lentement. De nombreux émissaires russes exploitaient la i^ssemblance de religion pour faire aux insulaires les plus magnifiques promesses et préparer ainsi la future domination du Tsar.

AFFAIRES ORIENTALES (1800-1808). Il

Une escadre russe croisait dans le voisinage, toute prête ù jeter un corps de débarquement. Sans appartenir légalement A la Russie, les Iles Ioniennes étaient donc travaillées par ses agents, et le Tsar ne cachait pas son désir de prendre pied dans la Méditerranée en occupant cet archipel. Sébastiani avait été chargé d'étudier le terrain. Les insulaires, qui étaient au courant des projets russes et se défiaient de la Turquie, le reçurent comme un libérateur. La France répandait alors un tel éclat qu'on était fier de lui appartenir. D'ailleurs, on avait gardé bon souvenir à Corrou de notre occupation éphémère. Les prévenances du général Gentili, le courage du général Chabot avaient produit une excellente impression. Les Corfiotes aspiraient à devenir Français : Sébastiani fut obligé de calmer leur impatience, mais il leur promit de faire part de leurs vœux au premier consul et tint parole. Bonaparte en effet profitera de la première occasion favorable pour prendre de nouveau posses* sion de l'archipel. ^^

A peine de retour en France, Sébastiani rédigea son rapport, qui/ fut publié dans le Moniteur et produisit une vive impression. Ce rapport était une sorte d'évaluation claire et précise des ressources de l'Egypte et des chances delà France pour conquérir une seconde fois ce pays. Il n'était pas une ligne de ce document dont la conséquence immédiate n'impliquât une nouvelle expédition. Sébastiani allait jusqu'à donner le chiffre exact de la composition de l'armée turque; il faisait remarquer que ces soldats étaient mal armés, mal disciplinés, énervés par le climat et aussi par la débauche ; il ajoutaiten forme de conclusion : « Six mille Français sufliraienl aujourd'hui pour reconquérir l'Egypte ».

Si la publication de ce manifeste provoqua les légitimes susceptibilités des Turcs, qui étaient nos amis, elle eut sur les Anglais, qui ne nousaimaient pas, le retentissement d'une déclaration de guerre. Depuis la paix d'Amiens plusieurs questions étaient restées en suspens entre la France et l'Angleterre, et, bien que la discussion fût demeurée toute diplomatique, une certaine aigreur séparait déjà les deux cabinets. Lorsque le ministère anglais, qui n'avait pu voir sans dépit la bonne amitié renaître entre Bonaparte et Sélim, comprit que la France républicaine allait continuer, en les agrandissant, les projets de la France monarchique, il n'hésita plus et

annonça qu'il ne restituerait jamais Tile de Malte, tant qu'il ne serait pas assuré des projets de Bonaparte sur TOrient. Malte entre ses mains devenait un gage de réussite contre les desseins secrets de Bonaparte à Tégard de TEgypte. Ainsi posée, la question était résolue à Tavance. La guerre fut en effet déclarée.

La publication du rapport de Sébastiani amena encore la rupture de la Russie avec la France. Bonaparte réclama Texécution du traité en vertu duquel les Russes devaient évacuer les iles Ioniennes. La Russie ne voulut pas les abandonner. Soutenue par TAngleterre, elle répondit aux sommations du premier consul par un refus absolu, et réoccupa Corfou et les autres positions stratégiques de Tarchipel.

L'Angleterre et la Russie cherchèrent aussi à entraîner la Turquie dans une coalition contre la France. On ne savait, en effet, quelle serait l'attitude de cette puissance. Fidèle à ses traditions trois fois séculaires, se prononcerait-elle en notre faveur, ou bien, répudiant son passé et ne consultant que ses intérêts immédiats, s'uniraitelle à ses ennemis ? n était difficile de connaître Ses intentions. Elle était sans doute l'amie des puissances qui l'avaient aidée dans la dernière guerre; mais les services qu'elle avait reçus n'avaient pas été gratuits, et le sultan Sélim s'irrilait de l'arrogance anglaise et de l'influence croissante de la Russie sur ses sujets chrétiens. D'un autre côté, les souvenirs désagréables de la récente guerre n'étaient pas encore éteints, et on ne savait pas ù Constantinople, surtout après la publication du rapport de Sébastiani, s'il fallait considérer Bonaparte comme un ami ou comme un adversaire. La Turquie se trouvait ù une de ces heures troublées et indécises où les Etats, comme les particuliers, ne savent à quelle décision s'arrêter, bien qu'ils n'ignorent pas que tout retard leur est préjudiciable. Entre la coalition anglo-russe et l'amitié française Sélim était hésitant. Bonaparte aurait du profiter de ces hésitations pour enchaîner la Turquie à notre alliance. 11 fallait envoyer à Constantinople un ambassadeur au courant de la situation, capable de tourner à notre profit les incertitudes de l'heure présente. Sébastiani aurait convenu, mais il était trop jeune et n*occupait pas une position assez élevée. Le général Brune lui fut préféré.

Ce fut un choix malheureux. Avec sa droiture républicaine et sa

fierté pleine d'emportements, Brune n'était guère propre à négocier avec des ministres dont la plupart étaient pensionnés par l'Angleterre. S'il eût écouté les prudents avis de son conseiller d'ambassade, Ruffin, qui était habitué aux intrigues du sérail et savait opposer l'adresse à la ruse et l'astuce à la tromperie. Brune aurait peut-être réussi à entraîner la Turquie dans notre alliance, mais cet empire dégénéré n'avait déjà plus de politique nationale : il se traînait à la remorqué du plus fort. Si pourtant l'armée turque s'était portée sur le Danube et eût attaqué par derrière les coalisés que la France aurait assaillis en face, cette diversion lui aurait valu, sinon une augmentation de territoire, au moins la consolidation de sa puissance pour de longues années. Les alliés comprirent le danger et aux propositions de Brune ripostèrent par des menaces. Le Divan finit, comme font pour leur malheur la plupart des Etats faibles ou dévoyés de leurs traditions, par adopter la plus déplorable des politiques. Il résolut de rester neutre. Brune eut beau prier, insister, menacer à son tour et feindre un départ immédiat, on n'essaya pas de le retenir. Comprenant enfin qu'il n'avait plus rien à espérer, il renonça à son entreprise et partit pour Paris le 12 décembre 1804. Les ambassadeurs russes et anglais se rapprochèrent aussitôt du Sultan, mais ils se heurtèrent contre une mauvaise volonté bien caractérisée. Sélim avait, il est vrai, repoussé les propositions françaises, mais il n'acceptait pas non plus celles de l'Angleterre et de la Russie; en un mot il persistait dans sa neutralité, espérant qu'il y gagnerait les ménagements des puissances rivales : la neutralité ne lui valut que les dédains de la France, les rancunes de l'Angleterre et les hostilités de la Russie.

Surcesentrefaitesle premier consul devint l'empereur Napoléon 1". Les victoires de la grande armée, le coup de foudre d'Austerlitz, l'humiliation des Autrichiens à Presbourg, la retraite des Russes, tous ces événements, dont la rapide succession tenait du prodige, frappèrent les Turcs de stupeur. Le Sultan se repentit d'avoir repoussé les avances de Brune. L'habile et peu scrupuleux homme d'État qui dirigeait notre politique extérieure, Talleyrand, ne cachait pas qu'à ses yeux l'unique moyen de résoudre la question d'Orient était de démembrer la Turquie et d'en partager les dépouilles de façon à

assurer la grandeur et la sécurité de la France. Son plan favori consistait à faire de TAutriche une puissance slave et orientale en lui attribuant, au lieu de ses provinces allemandes, toutes les provinces danubiennes de la Turquie. Sélim connaissait ces projets de démembrement et savait Napoléon capable de les exécuter. Il déclara donc & ses ministres qu'il n'était que temps de sortir de la neutralité et d*implorer Falliance française. Un ambassadeur extraordinaire» Gallip-eiTendi, fut envoyé & Paris pour féliciter l'Empereur de son élévation au trône de France et l'assurer du sincère attachement que lui portait le Sultan. Ces félicitations étaient tardives, mais Napoléon 1"', qui avait besoin de Talliance turque, feignit de croire à leur sincérité et répondit à l'envoyé de Sélim que son maître pouvait compter sur lui.

En même temps, et pour resserrer les liens de l'alliance, il désigna comme ambassadeur à Constanlinople Sébastiani, qui venait de conquérir le grade de général sur les champs de bataille de Bavière et de Moravie, et qui, par son activité, par sa souplesse et aussi par son caractère liant et sympathique, lui semblait plus que personne capable de représenter honorablement la France à la Sublime Porte. 11 l'autorisait à mener avec lui de nombreux ofliciers qui l'aideraient & réorganiser l'armée ottomane. Enfin il lui recommandait d'arriver vite à son poste, car de graves événements se préparaient en Orient, et l'Empereur voulait que la France fût en position de les diriger ou d'en profiter.

L'ambassade de Sébastiani est restée célèbre. Comme diplomate, le général rendit à ce moment des services incontestables & son pays. Comme militaire, il se conduisit avec un courage qui lui valut les sympathies ottomanes. Aussi bien le choix de Sébastiani comme ambassadeur déplut à l'Angleterre et à la Russie. Ni l'une ni l'autre de ces puissances n'avaient oublié sa mission en 1802. Elles le savaient partisan déterminé de l'intervention française en Orient, elles le supposaient même plus avant qu'il ne Tétait dans la confidence de Napoléon. Arbuthnotet Italinski, leurs deux ambassadeurs à Constanlinople, se promirent de surveiller ses moindres démarches, et de continuer contre lui, sur ce terrain neutre, la guerre que leurs flottes et leurs armées soutenaient au même moment contre les soldats et les matelots français. Sébastiani, sans seule-

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ment tenir compte de leurs sourdes menées, affectant même la superbe tranquillité que donne la fortune, marcha résolument à $on but, qui était d'entrainer la Turquie dans une guerre contre la Russie et TAngleterre. Il ne devait que trop réussir dans sa mission.

Une habile concession de Sébastiani lui concilia tout d'abord les bonnes dispositions des Turcs. L'usage s'était établi que les représentants des puissances européennes prenaient sous leur protection immédiate un certain nombre de chrétiens sujets de la Porte. Ces privilégiés se nommaient les barataires^ du mot barai qui signifie exemption. Us étaient en effet exempts d'impôts, et jouissaient des immunités réservées au personnel de l'ambassade. Â l'origine, chaque ambassadeur délivrait quinze barats; mais, comme c'était un moyen d'augmenter leur influence et aussi de battre monnaie, ils avaient avec le temps singulièrement étendu le nombre des barats. Cet abus donnait lieu à de continuelles et légitimes réclamations de la part des Turcs. Les ministres de la Porte en avaient à plusieurs reprises, mais vainement, demandé la suppression. Que fit Sébastiani? De lui-même il proposa de supprimer tous les barats français et de renoncer à cette prérogative qui cachait des malversations. Cette démarche était d'autant plus habile de sa part que, par suite de la longue interruption de nos relations avec le Levant, nous ne possédions alors que fort peu de barataires, en sorte que Sébastiani, tout en paraissant désintéressé, disposait favorablement les Turcs à son égard et portait un coup direct aux ambassadeurs des autres puissances, qui avaient sous leur dépendance un nombi'e considérable de barataires, et se virent obligés d'imiter notre ambassadeur, sous peine de se donner les apparences de champions des abus.

L'affaire deshospodars fut menée avec une égale habileté. Depuis le traité de Kainardjé, signé en 1774 entre la Russie et la Turquie, la Turquie s'était engagée à nommer hospodars, c'est-à*dire gouverneurs des deux provinces de Yalachie et de Moldavie, des sujets à elle, mais de religion grecque, et dont le choix aurait l'agrément de la Russie, c'est-à-dire que la Russie avait la haute main sur l'administration de ces provinces et que les hospodars étaient ses créatures. En effet les deux hospodars de 1806, Ipsilanti en Yalachie

et Moroussi en Moldavie, n'étaient que des agents russes qui entretenaient une dangereuse fermentation dans le pays qu'ils étaient censés gouverner au nom de la Porte, et préparaient la prochaine domination du Tsar dans ces contrées. Sébastiani avait obtenu des renseignements positifs sur les menées de ces deux princes. Prévoyant que leur destitution deviendrait un motif de rupture entre Constantinople et Saint-Pétersbourg, il fit comprendre aux ministres du Sultan qu'il était dangereux de conserver à la tète de ces importantes provinces des fonctionnaires dévoués à la Russie. Les ministres, qui ne demandaient qu'à être convaincus, prononcèrent brutalement la destitution des hospodars, et les remplacèrent par leurs rivaux, Soutzo et Gallimachi. Protestation immédiate de l'ambassadeur de Russie Italinski. L'ambassadeur apglais, Arbuthnot, prend fait et cause pour son collègue, et demande le rétablissement des hospodars, ou des passeports. Or le Divan, qui se souciait peu des menaces russes, car il comptait sur la puissante diversion de la France, redoutait une rupture avec l'Angleterre. Aussi retombat-il dans ses hésitations ordinaires, et, comme il voulait gagner du temps, donna-t-il aux représentants des deux puissances des réponses fort évasives.

Italinski, qui ne se faisait aucune illusion sur les desseins secrets du Divan, réclama ses passe-ports et s'embarqua sur un navire russe destiné u le porter en Crimée. Arbuthnot exigea une réponse catégorique et envoya son secrétaire, Welesley Poole, la réclamer au Divan. Ce jeune homme, vif, brusque, mais intelligent et audacieux, courut à franc étrier à Constantinople et se présenta, le fouet à la main, encore tout couvert de boue, aux ininistres de Sélim. 11 annonça hautement qu'une flotte anglaise partie de Gibraltar dicterait sous peu de jours la loi aux Turcs si les hospodars destitués n'étaient pas rétablis. Le ton hautain de Welesley, son air d'assurance, sa tenue même, disposèrent les ministres à croire à la réalité de ces menaces. Toute discussion cessa et le Divan prononça la restauration d'Ipsilanti et de Moroussi. Quant à Sélim, il se résigna à l'humiliation, céda aux exigences de la Russie et de l'Angleterre, mais il ne le fit qu'à contre-cœur. Non seulement il le déclara à Sébastiani, avec lequel il eut une entrevue secrète, mais encore il poussa le soin de sa justification jusqu'à

écrire, pour expliquer sa conduite, à Tempereur Napoléon..

Malgré les apparences, Téchec diplomatique de Sébastiani n'en était donc pas un. Sans doute les hospodars étaient rétablis malgré la France, mais la France conservait à Gonstantinople toutes les sympathies du gouvernement, et la masse du peuple ne cachait pas son désir de voir le Sultan venger Toutrage par une prochaine déclaration de guerre. Napoléon I" s'y attendait tellement que, loin de décourager Sélim par des témoignages de mécontentement, il le plaignit, le caressa, le ranima, et lui offrit le double concours de la flotte franco-espagnole de Cadix et de l'armée française de Dalmatie. En attendant il lui expédia plusieurs officiers de génie et d artillerie pour seconder ses soldats dans la défense de Gonstantinople et des Dardanelles. Malf ré ces encouragements, malgré les promesses de Sébastiani qui lui laissait entrevoir la restitution de la Crimée et de la Bessarabie, le Sultan hésitait encore. La Russie mit un terme à ses hésitations en donnant elle-même le signal dés hostilités. iSi

Le tsar Alexandre se doutait de la prochaine intervention des Turcs. Connaissant la lenteur ordinaire de leurs préparatifs et le mauvais état des places ottomanes du Danube, il ordonna au général Michelson d'entrer en Moldavie et en Valachie. C'était une grave détermination, mais un invincible attrait a toujours poussé les Russes vers Gonstantinople. Bien qu'ils eussent déjà à résister à Napoléon, au lieu de lui opposer toutes leurs forces, ils ne craignirent pas d'en distraire une partie pour conquérir ces provinces tant convoité'es. Il est vrai que le Tsar comptait alors sur l'appui de l'Angleterre. L'amirauté anglaise» venait en effet de concentrera Ténédos une flotte de huit vaisseaux et de plusieurs frégates et corvettes, commandée en chef par Duckworth. Cette escadre ne devait, jusqu'à nouvel ordre, tenter aucune démonstration hostile, mais elle se tenait à portée de secourir l'ambassadeur Arbuthnot, et déjà le Divan croyait à une entente des deux cabinets, les Russes ayant pour objectif les provinces danubiennes et les Anglais TÉgypte. Ce déploiement de forces inattendu excita la fureur ottomane. Italinski, durement interpellé, prétendit d'abord que l'invasion des deux provinces avait étél^ conséquence immédiate de la destitution irrégulière des hospodars, mais on apprit bientôt à Gonstantinople

que Michelson poursuivait sa marche en avant, qu'il avait fait prisonnier notre consul général à Jassy, Reinhardt, et qu'il parlait non pas d'une occupation temporaire, mais d'une prise de possession délinitive. La position d'Italinski devint critique. Il s'attendait à être massacré par la population ou tout au moins jeté au château des Sept-Tours. Sébasliani le sauva en suppliant le Divan de renoncer a ce barbare usage. Il prit le Sultai>par Tamour-propre, et lui repré-

senta que Tarrestation d'un ambassadeur était une violation du droit des gens. Italinski put se retirer sans vexation (20 décembre 1806). La guerre était donc déclarée entre la Russie et la Turquie, et Sébasliani avait réussi dans la première partie de sa mission. Il ne lui restait plus qu'à provoquer les hostilités de l'Angleterre.

Le représentant de la Grande-Bretagne vint au-devant des secrets désirs de Sébastiani en prenant tout à coup une attitude hautaine et agressive. Arbuthnot ne se dissimulait pas que l'attaque des Russes augmentait à Constantinople l'influence française, et il en avait conçu un violent dépit. Il venait de lire la déclaration envoyée le 19 janvier 1807 au Sénat par* Napoléon : « Qui pourrait calculer, disait l'Empereur, la durée des guerres, le nombre des campagnes qu'il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte de Constantinople ! Nous laisserions à nos neveux un long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait nos provinces attaquées par des nuées de fanatiques et de barbares, et si, dans celte lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait à périr, notre coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité et serait un titre d'opprobre dans l'histoire. » Celte déclaration avait eu un grand retentissement, et l'honneur français était désormais intéressé à soutenir la Turquie. Arbuthnot savait encore que Tarmée de Dalmatie, commandée par Marmônt, se préparait à marcher directement au secours de Constantinople. Conseils, armes, munitions, subsides, Marmont envoyait déjà tout ce dont il pouvait disposer aux pachas d'Épire et de Bosnie. Ses émissaires parcouraient les provinces turques et pro^ mettaient des secours immédiats. A Constantinople même on prenait des mesures pour fortifier les Dardanelles et le Bosphore. Un des officiers de Sébastiani, Juchereau de Saint-Denis, venait de faire

un rapport sur les forlifications des détroits, etSélim avaitordonné rexéculion immédiate des travaux proposés. L'influence française grandissait donc tous les jours et s'augmentait de tout ce que perdait l'influence anglaise. Arbuthnot s'en rendait compte. Il essaya quelque temps de lutter, tout en demandant des instructions précises à son gouvernement. Le cabinet anglais, jugeant que la Turquie devenait pour la France uRe alliée trop utile, l'autorisa a employer les menaces et au besoin la force pour obliger les Turcs à rompre leurs nouveaux engagements. Aussitôt Arbuthnot envoya au Divan un véritable ultimatum : rappel d'italinski, renvoi de Sébastiani, adoption d^une politique hostile à la France, et libre entrée des détroits pour le pavillon britannique. Il ajoutait qu'en cas de refus l'escadre de Duckworth, alors embossée à Ténédos, forcerait l'entrée des Dardanelles, et viendrait jusque sous les murs du sérail dicter des conditions plus dures encore.

Il était difficile de pousser plus loin l'exigence dans le fond et l'arrogance dans la forme. Le Divan ne pouvait décemment accepter de pareilles propositions. Il le pouvait d'autant moins que la plupart de ses membres étaient honteux d'avoir une première fois cédé aux menaces de Welesley Poole. D'ailleurs Sébastian! était h\ qui les soutenait de son énergie. Il faisait ressortir à leurs yeux la coïncidence de l'invasion russe et de l'ultimatum anglais, ainsi que les efforts concertés pour envahir l'empire ottoman à la fois par terre et par mer. Il les effrayait à la pensée du démembrement projeté de l'empire et les rassurait en leur parlant des victoires et des projets de Napoléon. Ces exhortations produisirent le meilleureffet, et le Divan répondit qu'il n'acceptait pas les propositions d'Arbuthnot. Ce dernier se doutait du refus et avait fait en secret ses préparatifs de départ. Craignant d'être retenu comme otage, il s'embarqua sur une frégate anglaise alors mouillée dans le port, VEndi/mton,et, le 29 janvier, quitta Constantinople. Il arriva bientôt à Ténédos et écrivit à la Porte pour lui faire connaître les motifs de son départ et demander à reprendre la négociation commencée.

La saison n'était pas favorable pour entrer dans les Dardanelles, caries lourds vaisseaux de l'époque ne savaient manœuvrer que vent arrière, surtout dans une mer fermée. Les Turcs avaient donc du temps devant eux pour préparer la défense. Us auraient dû feindre

d'accepter la négociation et travailler énergiquement à fortifier les détroits ; mais, malgré l'imminence du danger, ils ne secouaient pas leur torpeur. En vain Lascours, premier aide de camp de Sébastiani, que ce dernier avait envoyé aux Dardanelles pour étudier la situation, démontra-t-il aux officiers turcs la nécessité d'activer les constructions et d'augmenter le nombre des travailleurs. Ces derniers, follement convaincus que les Anglais n'oseraient pas s'engager dans les détroits, lui répondirenten souriant que les dépenses seraient inutiles, et continuèrent à se croiser les bras. Le réveil fut terrible. Le 19 février 1807, profitant du vent du sud qui venait enfin de se lever, l'escadre anglaise forçait le passage et se dirigeait sur Constantinople.

A vrai dire, les Dardanelles n'avaient pas été fortifiées. Ce long et étroit corridor qui conduit de l'Archipel dans la mer de Marmara n'était alors défendu que par deux forts, séparés l'un de l'autre d'environ quinze cents mètres : le premier de ces forts, Kelidil Bahar, ou Clef de la Mer, est bâti en Europe, le second, Sultanieh Kalessi, ou Tour du Sultan, est en Asie. L'un et l'autre étaient fort délabrés, ainsi que diverses batteries éparses le long du canal. Juchereau de Saint-Denis avait proposé, dans son rapport, de remédier à l'insuffisance de ces fortifications en ajoutant aux deux citadelles des ouvrages en terre dontl'armement permettrait de doubler le nombre des canons destinés à défendre ce point. Il proposait en outre d'embosser derrière la pointe de Nagara, sous la protection de plusieurs batteries de côte, une flotte de douze vaisseaux de ligne qui écraserait par une immense supériorité de feux l'escadre ennemie, déjà maltraitée et en partie désemparée par les projectiles des forts. Ce plan avait été adopté par le Divan, mais, quand les Anglais se présentèrent, rien n'était achevé. Les artilleurs n'étaient même pas à leur poste, car c'était un jour de fête consacré par l'islamisme, et le capitan pacha, que les vigies avaient pourtant prévenu, s'imagina d'abord que la flotte anglaise se contentait de manœuvrer. Bientôt le doute ne fut plus permis. Les Anglais entrèrent directement dans le détroit, sabords ouverts, canonniers à leur poste, mèche allumée, bref tout prêts au combat, alors que les Turcs non seulement n'y songeaient pas, mais étaient incapables de repousser la force par la force.

AFFAIRES 0B1ENTALES (1800-18DS). '21

Favorisée par un venl frais, la flotte anglaise entra hardiment dans lecanal.Lecapilan pacha, inquiet, irrésolu, demandant des conseils et n'écoulant personne, s'eflbrçait de racheter par la précipitation et l'incohérence de ses ordres le temps qu'il avait perdu. Heureusement les artilleurs turcs se rendirent d'eux-mêmes aux batteries. La flotte anglaise s'avançai dans un ordre parfait, sans s'inquiéter

du feu désordonné dirigé contre elle ; mais, arrivée en travers des châteaux, elle lâcha sa bordée et continua son chemin. Le capitan pacha, eiïrayé par quelques boulets anglais qui pénétrèrent dans ta batterie où il se trouvait, se retira sous prétexte d'ordres â donner à la flotte. Aussitôt les artilleurs jettent refouloirs et écouvillons, et menacent de tuer ceux qui s'opposeraient à leur fuite. En quelques minutes les ofQciers français se trouvèrent presque seuls sur ces

ft CAMPAGNES DU PREHIER EMPIRE.

batteries, que les vaisseaux anglais dans leur marche rapide foudroyaient à leur passage.

Duckworth venait de remporter un premier et incontestable succès en conduisant sans encombre Tescadre anglaise au delà des chàtcaux turcs. Il se trouvait alors engagé dans la partie du canal où Juchereau de Saint-Denis avait proposé d'accumuler les moyens de défense, mais rien n'était prêt ; la batterie de Nagara était ù peine ébauchée, et la flotte qui aurait dû être embossée derrière la pointe se réduisait h un vaisseau de ligne, cinq frégates et un brick : proie offerte aux Anglais pour les dédommager du feu qu'ils venaient d'essuyer. En effet les navires turcs furent incendiés, et le brick seul réussit à se sauver et courut annoncer à Constantinople la prochaine arrivée de l'escadre.

Le 21 février au matin les Anglais furent signalés. La flotte comptait huit vaisseaux de ligne, quatre frégates, deux corvettes et six brûlots, c'est-à-dire que, si la bataille s'engageait, près de mille canons allaient vomir sur une capitale populeuse la dévastation et l'incendie. Affolée de terreur, une partie de la population réclamait une capitulation immédiate. Les femmes du Sérail, exposées les premières aux boulets anglais, troublaient de leurs gémissements le palais impérial. Presque tous les ministres étaient d'avis de céder. Le Sultan lui-même était ébranlé par les clameurs dont il était assailli, par les cris des odalisques, les hurlements des eunuques, les signes manifestes de terreur qu'il lisait sur tous les visages. 11 se dt'îcida à accepter l'ultimatum de l'Angleterre. Les conditions en étaient pourtant bien dures : renvoi immédiat de Sébastiani, remise pour six mois de quinze vaisseaux et de quinze frégates turques, occupation temporaire du Bosphore et des Dardanelles, alliance avec l'Angleterre et avec la Russie. Le grand conseil de l'empire fut convoqué et la discussion s'engagea. Arbuthnot tenait surtout à l'expulsion immédiate de Sébastiani. Il se montra fort coulant pour les autres conditions, mais exigea impérieusement le renvoi de l'ambassadeur français. Pas une voix ne s'éleva en sa faveur. Sélim luinu^me ne le défendit pas. Il lui envoya un de ses favoris, Isaac-Bey, pour lui annoncer la décision du Divan et lui demander s'il était disposé à partir. Cet Isaac, élevé en France grAce aux bontés de Louis XVI, avait conçu une haine violente contre notre gouvernement

issu de la Révolution. 11 s*acquitta de sa mission avec une telle dureté que Sébastiani crut tout perdu. Il brûla ses papiers, nolisa un petit bâtiment, et fit en même temps disposer des relais et des chevaux, car il ne voulait pas être pris et redoutait d'ajouter un ridicule à un revers politique. Par bonheur il eut la présence d'esprit de faire en secret ses préparatifs de départ, et, avec une fermeté qu'il n'éprouvait pas en réalité, répondit à Isaac qu'étant à Gonstantinople par les ordres de son souverain, il n'en sortirait que par ces mêmes ordres, à moins qu'on ne l'en arrachât par la force. Cette noble attitude fit rougir de honte le Sultan et ses ministres. Sébastiani fut mandé au palais. Il conseilla de résister à outrance, d'envoyer â Andrinople les femmes et la cour, d'élever en toute hâte des batteries et de gagner du temps au moyen d'une négociation simulée.

Sébastiani trouva tout â coup des auxiliaires inattendus et en grand nombre. La terreur des habitants du Sérail ne s'était pas en effet communiquées ceux de la ville et des faubourgs. D'eux-mêmes les topchys ou artilleurs coururent aux batteries et commencèrent â les armer. Les janissaires se réunirent dans leurs casernes. Les vieillards et les enfants offrirent leurs services pour porter des terres et des fascines. Tous parurent disposés à périr plutôt que de se soumettre. Cet élan populaire changea les dispositions des ministres. Sélim reprit courage et répondit qu'il demandait du temps pour donner aux Anglais une réponse définitive. Sur ces entrefaites arriva, très à propos, une lettre de Napoléon au Sultan pour l'exciter à la résistance. < Généreux Sélim, montre-toi digne des descendants de Mahomet. Voici l'heure de t'affranchir des traités qui t'oppriment. Je suis près de toi, occupé â reconstituer la Pologne, ton amie et ton alliée. L'une de mes armées est prête à descendre le Danube et à prendre en flanc les Russes que tu attaques de front. L'une de mes escadres va partir de Toulon pour garder ta capitale et la mer Xoire. Courage donc 1 Tu ne retrouveras jamais une pareille occasion de relever ton empire et d'illustrer ta mémoire. > La lecture de cette lettre, faite dans les m'osquées, surexcita l'enthousiasme populaire. Les ministres qui, tout à l'heure, parlaientdecapitulation, furent les premiers à prêcher la résistance à outrance, et Sélim chargea Sébastiani de la préparer et de la diriger.

\ AFPliltES ORIENTALES (IMOO-tSOS). ^5

Le premier seci'élaii'e de l'iimbassade française, Buffin, qui habitait depuis longtemps Constantînople et connaissait toutes tes variations des vents et des courants, avait remarqué que le vent du

8ud-ouesl, qui avait porté la flotte anglaise jusqu'auii lies des Princes, était subitement passé au nord-est et s'opposait à ce que la flotte avançât plus loin. Si donc le vent persistait, l'expédition était raanquée. Il sufiirait d'ouvrir une négociation que tes Anglais

ne pouvaient décemment refuser, de la traîner en longueur et de mettre ce temps à profit pour la défense. Ainsi fut fait. Arbuthnot, croyant que sa présence suffisait pour vaincre les irrésolutions du Divan, commit la maladresse d'entamer ces négociations. Une note dictée par Sébastiani lui fut envoyée et lui donna Tespoir d'un prompt succès. La Porte déclarait qu'elle acceptait en principe les prétentions anglaises, mais qu'elle ne voulait pas délibérer sous le canon de l'ennemi. Elle priait donc l'ambassadeur de retenir l'escadre de Duckworth aux lies des Princes. Or il faut au moins une journée pour aller et revenir de Constantinople à ces îles. Il suffisait donc d'un petit nombre de communications pour gagner les quelques jours dont on avait besoin.

Arbuthnot ne comprit pas qu'on lui tendait un piège et maintint l'escadre dans son mouillage. Quelques jours se passèrent ainsi. Les officiers anglais, qui répugnaient à l'idée d'un bombardement et auraient préféré obtenir par l'intimidation ce qu'ils réclamaient, partagèrent cette erreur. Ils demandèrent un endroit pour négocier. La Porte ne se pressa pas de leur répondre et, le surlendemain seulement, leur assigna Kadikoï, l'ancienne Chalcédoine. Comme le lieu n'était ni des plus sûrs ni des plus convenables pour l'officier qui aurait été chargé de la négociation, Duckworth réclama un autre rendez-vous. Les ministres eurent l'adresse de traîner en longueur leur réponse. Duckworth finit par comprendre qu'on le jouait et menaça la capitale d'un bombardement immédiat si on ne désignait pas un lieu propre à négocier. Cinq jours avaient été ainsi perdus. On était arrivé au 2 mars. Quelle ne fut pas sa surprise quand il reçut un ultimatum du Divan par lequel on lui répondait que, dans l'état des esprits, on ne connaissait aucun lieu assez sûr pour garantir la vie des négociateurs.

Pendant ces longs pourparlers les Turcs, au lieu de négocier, s'étaient fortifiés. Grâce à l'énergie de Sébastiani, grâce à l'élan général de la population, ils avaient réussi à couvrir la capitale par d'imposantes fortifications et se trouvaient en mesure de repousser l'attaque des Anglais. Sébastiani avait appelé à lui tous les Français établis à Constantinople, et les avait envoyés dans les batteries pour en activer la construction et en diriger la défense. Parmi eux se distinguèrent Lablanche et Latour-Maubourg, secrétaires d'ambas-

sade, Lascours, aide de camp du général, Desacre de Fleiiranges et Gérard, officiers de sa suite, mais surtout les capitaines Boutin, Leclerc et Coulaillont, envoyés de Dalmatie par Marmont. Un sénateur, Pontécoulant, qui se trouvait alors à Conslantinople, déploya dans cette circonstance le zèle et le courage d*un militaire. L'ambassadeur d'Espagne, marquis d'Almenara, se fit aussi remarquer par son ardeur. Secondé par ses secrétaires et les officiers de sa légation, il se tint nuit et jour sur les batteries et organisa une compagnie de canonniers pris parmi les marins de sa nation, alors à Constantinople. Le chargé d'affaires de Hollande et tous ses compatriotes se mirent également à la disposition du Sultan. Les ministres turcs s'établirent en permanence dans les batteries avec une partie du personnel de leurs bureaux. Le Sultan se montra partout. On le voyait sourire à tous, interroger les ingénieurs et mesurer lui-même les dimensions des batteries pour reconnaître si elles avaient été construites avec soin et exactitude. Quant au peuple, il était dans le délire de l'enthousiasme.

Aussi les travaux avançaient-ils avec rapidité. Turcs, Grecs, Arméniens, Juifs portaient des terres, élevaient des parapets et traînaient les canons avec une activité qui tenait du prodige. Dès le premier jour le port fut fermé par un double rangde chaloupes canonnières, et des brûlots furent réunis à Tophana pour être lancés sur les vaisseaux ennemis. Dès le second jour trois cents pièces de canon étaient en position, et le nombre des bouches à feu s'éleva dans les jours suivants jusqu'à près de douze cents de toute espèce et de tout calibre. La ville devenait inabordable, et l'enthousiasme croissait d'heure en heure. Déjà des marins, montés sur de frêles embarcations, osaient se glisser au milieu de la flotte anglaise et enlever les canotsqui se rendaient d'un vaisseau à l'autre. Les Turcs en étaient arrivés non pas seulement à ne plus redouter mais même à espérer l'attaque anglaise.

Duckworlh, en recevant l'ultimatum, eut un instant la pensée de donner le signal du bombardement, mais l'issue du combat n'était rien moins que certaine. D'un autre côté il était averti que les passes des Dardanelles, sur ses derrières, se hérissaient de canons. Il avait donc la certitude en attaquant Constantinople de commettre une barbarie sans profit, et d'arriver avec une flotte désemparée à un

i8 CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.

détroit devenu dangereux à traverser. Ces considérations l'engagèrent à renoncer et à des sommations inutiles et à une négociation qui ne pouvait pas aboutir. Le 2 mars il leva Tancre. Le vent poussait Tescadre sur Constantinople. Il se présenta en bataille devant la capitale et courut des bordées presque à portée de canon. Les Turcs étaient à leurs postes. Une foule immense couvrait les quais et les collines. Tout à coup les vaisseaux anglais virèrent de bord et disparurent dans la direction des Dardanelles. Turcs et Français n'en pouvaient croire leurs yeux. Bientôt éclatent des cris de joie, les habitants se répandent dans les rues et se félicitent d'avoir échappé aux horreurs du bombardement. Passant d'un extrême k l'autre, les Turcs voulurent même poursuivre les Anglais. Sébastiani s'efforça d'arrêter cette imprudence, qui pouvait fournir à Duckworth l'occasion d'illustrer sa retraite par la destruction de la flotte ottomane, mais il fut impossible d'arrêter les équipages, et le capitan pacha leva l'ancre pendant que les Anglais, pressés de se retirer, fuyaient ainsi devant une victoire certaine.

Aussi bien le passage des Dardanelles inquiétait Duckworth. 11 savait que des ingénieurs et des canonniers avaient été expédiés de Constantinople. On lui avait dit que tout avait rapidement changé d'aspect; que des milliers d'ouvriers, pris dans les villages voisins, travaillaient avec ardeur ; que les canonniers turcs avaient installé de nombreuses batteries et que les ingénieurs en construisaient chaque jour de nouvelles. Il craignit d'être enfermé dans la merde Marmara et pressa sa marche. Le 3 au matin il était à l'entrée du passage. A l'exception de la batterie de Nagara, du Kelidil Bahar et du Sultanieh Kalessi, rien encore n'était prêt; mais cette fois les canonniers se trouvaient à leur poste et les canons des batteries basses, dont quelques-uns lançaient des boulets de granit de sept à huit cents livres, n'avaient pas été négligés. Favorisés par le vent et par les courants, les Anglais passèrent rapidement, ne répondant qu'à peine au feu des Turcs, mais la traversée fut pénible. Les énormes boulets des batteries basses produisirent des effets désastreux. S'ils eussent été creux et chargés de poudre, comme nos obus, les vaisseaux auraient peut-être été coulés. Le Windsor-Casilej navire à trois ponts, en reçut un qui fit une large brèche et coupa le grand mât. Un autre boulet pénétra par la poupe du Standard^

vaisseau de 74, renversa tout sur son passage et ne fut arrêté que par le màt de misaine. Le choc de cette masse granitique fit naître des milliers d'étincelles, qui mirent le feu à des caisses de munitions : une-explosion se produisit qui enleva presque tout le pont supérieur, et mit hors de combat près de soixante hommes ; mais la plupart de ces énormes projectiles furent lancés en vain, parce que les canons qui les projetaient étaient simplement couchés à terre, sans recul, et ne pouvaient être chargés qu'avec lenteur. Leur immobilité obligeait les canonniers turcs d'attendre pour faire feu que les vaisseaux ennemis se montrassent dans la direction immédiate des pièces. La plupart des navires anglais reçurent néanmoins de fortes avaries, et près de deux cents hommes furent mis hors de combat.

Arrivé à Ténédos, Duckworth fut rejoint par Tamiral russe Siniavine, qui lui proposa ses six vaisseaux afin de renouveler la tentative qui venait d'échouer. Duckworth refusa et il eut raison. S'exposer à un second échec eût été pure extravagance, et six vaisseaux russes n'auraient ni changé la situation ni amoindri la difliculte. Les alliés se séparèrent. Duckworth fit voile pour l'Egypte, et Siniavine resta à Ténédos. Il y fut rejoint par cette flotte de Gonstantinople qui venait de se lancer si inconsidérément à la poursuite des Anglais. Une bataille s'engagea. Les Turcs furent vaincus et obligés de rentrer dans la mer de Marmara. Ce Içger échec ne diminuait en rien les conséquences de leur première victoire. Gonslantinople était désormais à l'abri de toute attaque, et le principal honneur de ce beau fait d armes revenait à l'heureux diplomate qui, d'une situation presque désespérée, avait tiré une victoire éclatante.

L'Angleterre fut affectée de ce résultat. Elle regretta de s'être engagée à la légère dans une entreprise de cette nature. Elle aurait presque consenti à des excuses; mais la Turquie les repoussait mainlenant. Elle venait, justement irritée de cette agression, de déclarer la guerre aux Anglais. Elle ordonnait le séquestre dans tout l'empire des meubles ou marchandises appartenant à des sujets de la Grande- Bretagne. Le cabinet de Londres, entraîné, contre son attente, dans une guerre si contraire à sa politique et à ses véritables intérêts, ne répondit pas à la déclaration de la Porte par des actes d'hostilité. Il fit même évacuer presque entièrement les mers de Syrie et l'Archipel

par ses vaisseaux de guerre, dans Fespoir que ces ménagements lui vaudraient une paix prochaine; mais le coup était porté. Les Turcs dédaignèrent ou repoussèrent ces avances intéressées, et les Anglais se trouvèrent de la sorte, malgré eux, entraînés à une guerre impolitique.

Napoléon au contraire fut très heureux de cet événement. Les lettres par lesquelles il annonça la victoire de Sébastiani sont remarquables par leur expression de joie contenue et sincère. Il écrivit à ses frères, à ses principaux lieutenants et jusqu'au Chah de Perse pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il accabla Sélim de compliments et mit à sa disposition les officiers et les soldats dont il aurait besoin. « J'ai regretté, lui écrivait-il le 3 avril 1807, que tu n'eusses pas demandé quelques milliers d'hommes. Tu ne m'en as demandé que 500. J'ai ordonné aussitôt qu'ils partissent. J'entends qu'ils soient soldés et habillés à mes frais, et que tu sois remboursé des dépenses qu'ils pourront t'occasionner.... Confie-moi tous tes besoins, je suis assez puissant et assez intéressé à tes succès, tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te refuser. >

Constantinople, plus encore que Napoléon, ressentit une joie profonde du départ des Anglais. Cette reculade ne prouvait-elle pas que les Turcs, endormis et ignorants, mais fiers et énergiques, étaient susceptibles de Télan et du dévouement patriotiques qui peuvent sauver une nation ! Dans l'enivrement de la première heure, les Turcs n'oublièrent pourtant pas qu'ils devaient témoigner leur reconnaissance au général qui seul avait relevé leur courage abattu, et leur avait donné l'exemple de la résistance. Sélim se rendit en personne à la batterie du kiosque vert, et décora Sébastiani de l'ordre du Croissant, ainsi que le marquis d'AImenara et Ruffin. II n'oublia ni les employés des ambassades ni les négociants européens qui s'étaient distingués par leur bravoure, et assura Sébastiani de ses bonnes dispositions et de la solidité de l'alliance turque.

Cette alliance qui paraissait si solide se trouva tout à coup compromise, et le traité de Tilsitt fut la malencontreuse contrepartie de la défense de Constantinople.

LesTurcs avaient noblement payé à notre ambassadeur leur dette de reconnaissance. Investi de la confiance des ministres, honoré de lamitié particulière du Sultan, idolâtré par la populace, jamais

représentant d'une puissance étrangère ne jouit à Gonstantinople d'une influence et d'une autorité plus grandes que Sébastiani. A vrai dire il gouvernait le Divan, le Sérail et la ville. On ne jurait alors que par lui, on n'espérait qu'en lui. Quelques officiers français, détachés de l'armée de Dalmatie, venaient d'arriver dans la capitale. On remarquait parmi eux les colonels Haxo, Foy, Sorbier et le capitaine de Tracy. Ils annonçaient le prochain envoi d'un corps de cinq cents artilleurs. Ils furent les bienvenus. On les distribua immédiatement parmi les divers régiments de l'armée, et ils 's'occupèrent à l'organiser à l'européenne. Dans la pensée de Napoléon les armées turques étaient destinées à une puissante diversion. U espéraitque, secouant leur apathie, les généraux ottomans profileraient de l'occasion pour se jeter sur le flanc de la Russie, pendant qu'il l'attaquerait en face. C'était la tactique qui avait déjà si bien réussi à nos souverains au xvi** et au xvir siècle, mais contre un autre ennemi, les Autrichiens. Il est certain que les Turcs, s'ils nous rendaient cet important sei'vice, non seulement assuraient la sécurité de leurs frontières, mais encore prolongeaient pour de longues années leur existence nationale. Par malheur ils ne se rendaient pas un compte exact de la situation.

Deux partis divisaient et divisent encore cet empire : celui de la vieille Turquie, hostile à toute réforme, ennemi du progrès; celui de la jeune Turquie, adversaire déclaré de la tradition et de la routine. Sélim était à la tête du second de ces deux partis. Convaincu, par l'histoire de ses prédécesseurs, qu'il avait besoin d'une troupe d'élite, à lui dévouée, il avait organisé un nouveau corps, les nizam-gedittes ou nouvelles ordonnances. Armés et équipés à Teuropéenne, revêtus d'un uniforme commode et gracieux, pourvus d'une haute solde, les nizam-gedittes devinrent les meilleurs soldats de la Turquie. Partout où on les envoya, contre les brigands de Roumélie ou les insurgés de Serbie, ils remportèrent de brillants succès. On crut trop vite qu'ils suffiraient à maîtriser les janissaires; on résolut doue d'augmenter leur nombre par la conscription. Les janissaires et les vieux Turcs sentirent la portée du coup qui les frappait, et se révoltèrent. Des scènes tumultueuses éclatèrent partout où fut publié le hatti-chérif sur la conscription. Sélim, et ses ministres comprirent, par cette résistance générale.

que le moment n'était pas encore venu d'exécuter leur plan favori, mais, tout en rapportant le décret, ils ne renoncèrent pas à leurs espérances, pas plus que les janissaires et leurs amis n'oubliaient leurs inquiétudes et leurs rancunes. Il en résulta une situation fausse et troublée. Bien que senant sous le même drapeau, nizam-gedittes et janissaires se jalousaient, et il était évident que cette rivalité ne cesserait que par un massacre général de l'un ou de l'autre parti.

Sébastiani, très au courant de la situation, et comprenant que cet antagonisme latent empêchait l'armée ottomane de tenter contre les Russes la diversion que désirait Napoléon, proposaau Divan de faire venir sur le Danube l'armée française de Dalmatie. Les ministres de Sélim acceptèrent avec empressement cette proposition. Il semblait donc que les deux armées ottomane et française allaient marcher ensemble à la conquête du Danube. Déjà même le général en chef désigné, Marmont, bâtissait dans sa féconde imagination des projets gigantesques, et rêvait de marcher sur Moscou, pendant que Napoléon pousserait devant lui les armées russes désorganisées par une double attaque. Y

Certes le projet était réalisable et Marmont très capable de l'exécuter. Pourtant ce ne fut jamais qu'un projet. La Turquie, aussitôt après l'attaque des Anglais, avait expédié un ambassadeur extraordinaire à Napoléon, afin de signer avec lui un traité d'alliance offensive et défensive. L'Empereur était alors à Varsovie, Il accueillit cette demande avec plaisir, et promit à l'ambassadeur les subsides et les renforts qu'il réclamait, mais il ne voulut jamais consentir à ce que les deux États s'engageassent à ne signer la paix générale que de concert; il est vrai qu'il déclara qu'il saurait ménager les intérêts de son allié, et € que la main gauche et la main droite n'étaient pas plus inséparables que Sélim et lui ». Napoléon en effet songeait déjà à opérer une volte-face dans son système général de politique. Il pensait à contraclerune alliance avec la Russie, et ne voulait pas se lier pour l'avenir, en promettant à la Turquie des garanties qu'il serait peut-être obligé de lui refuser plus tard. Les Turcs ne se laissèrent pas tromper par ses assurances, et ne se prêtèrent plus qu'à demiaux projets des Français. lisse contentèrent de contenir sur le Danube l'armée russe de Michelson et ne parurent plus disposés à se joindre à l'armée française de Dalmatie. Il en résulta un refroidis*-

3i CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.

sèment entre les deux cabinets, et, si l'alliance ne fut pas rompue, elle fut du moins singulièrement atténuée.

Un événement inattendu précipita la rupture. Une révolution mi-

; lîlaire venait d'éclater à Constantinople. Un certain Cabakchy-Oglou,

a la tête des janissaires et des autres soldats mécontents, avait

f déposé Sélim, et Tavait remplacé par Mustapha IV, qui s'était tou-

jours opposé aux réformes de son prédécesseur. En apparence rien

I ne fut changé à la marche habituelle des affaires. Sébastiani conti-

I nua à être entouré du respect de tous, bien que son intimité avec

le Sultan dépossédé fût notoire. Les nouveaux ministres lui firent

i savoir qu'ils ne demandaient que la continuation de l'alliance fran-

j çaise. Notre représentant fut très habile. Il afTecta de croire aux

protestations des nouveaux ministres. Il se lia même avec le princi-

, pal d'entre eux, Cabakchy-Oglou, et ne tarda pas à ressaisir toute

rinfluence dont il avait joui sous le sultan Sélim. Il est certain que, '^ grâce à son adresse, l'alliance turco-française aurait pu être main-

tenue. Ce fut Napoléon lui-même qui la rompit, en abandonnant la Turquie au traité de Tilsitt.

On sait déjà que Napoléon, en négociant directement avec le tsar Alexandre le traité qui devait terminer la guerre de Prusse, était disposé à da grandes concessions dans l'espoir de trouver auprès du Tsar l'allié et Tami dont il avait besoin. S'il parvenait à associer à ses projets un souverain jeune, ambitieux, n ayant, en raison même de son éloignement, aucun conflit d'intérêts avec la France, c'était pour lui une merveilleuse simplification. Seulement il lui fallait s'emparer de l'esprit du Tsar en le remplissant d'idées ambitieuses. L'Orient ne s'offrait-il pas comme une ressource inépuisable pour procurer à son futur allié ces satisfactions plus aisées à imaginer qu'à réaliser? Il est vrai que nous étions les amis et même les alliés des souverains orientaux. N'avions-nous pas au quartier général des ambassadeurs turcs et persans, auxquels on venait de promettre monts et mer\eilles? Sébastiani à Constanlinople, Gardaneà Téhéran n'avaient-ils pas reçu l'ordre de se mettre à la disposition absolue du Sultan et du Chah? Enfin les Turcs et les Persans ne s'élaient-ils pas jetés, dans la guerre contre la Russie, parce qu'ils espéraient qu'à la paix générale ils seraient récompensés de leur diversion? Certes ces engagements étaient solennels^ mais l'Empe-

reur, en apprenant la déposition de Sélim, se crut dégagé de ses promesses vis-à-vis de la Porte. Ses scrupules, si tant est qu'il ait jamais éprouvé des scrupules, se dissipèrent par enchantement, et il envisagea tout d'un coup les affaires d*Orient sous une face nouvelle. Brusquement et sans transition, il revint à la politique qui lui avait, dans le temps, inspiré Texpédition d'Egypte, c'est-à-dire qu'il considéra la Turquie comme une proie offerte à toutes les convoitises. Le mieux à faire était donc de profiter de ses dépouilles pour acheter l'alliance russe. En exaltant le Tsar par la promesse de quelques-unes de ces dépouilles, et cela, au moment même où Alexandre vaincu ne pouvait s'attendre qu'à des déceptions et nullement à des conquêtes, n'était-il pas probable que Napoléon obtiendrait une alliance intime et dévouée, qui lui vaudrait la domination de l'Europe?

Alexandre fut ébloui, surtout lorsque l'Empereur lui proposa nettement le partage de l'empire ottoman : à la Russie les provinces danubiennes et la Bulgarie jusqu'aux Balkans, à la France toutes les provinces maritimes, à l'Autriche la Bosnie et la Serbie. Emporté par la fièvre soudainement allumée des convoitises, le Tsar ne se contenta bientôt plus de sa part et réclama pour lui Constantinople et les détroits, offrant à l'Empereur la Syrie et l'Egypte. Napoléon refusa. On raconte qu'un jour les deux Empereurs, au retour d'une longue promenade, s'enfermèrent dans un cabinet où étaient étalées de nombreuses cartes géographiques. Napoléon demanda à son secrétaire Meneval une carte de la Turquie, et, posant le doigt sur Constantinople, s'écria plusieurs fois sans s'inquiéter d'être entendu : « Non, Jamais! Constantinople, c'est l'empire du monde! >

Voici les conditions du traité de Tilsitt relatives à la Turquie : la France proposait sa médiation au Tsar et au Sultan pour la signature de la paix. Alexandre s'engageait à évacuer immédiatement, jusqu'à la conclusion du traité définitif, la Valachie et la Moldavie. Cette clause, Napoléon l'avait introduite plutôt par respect humain que par ménagement pour la Turquie, car les articles secrets du traité stipulaient expressément que la Russie conserverait ces provinces. Enfin, au cas où la Turquie n'accepterait pas la médiation française, les deux Empereurs s'engageaient à soustraire les provinces d'Europe, c sauf Constantinople et la Roumélie >, aux vexa-

lions de la Porte. Il s'agissait donc d'un partage éventuel de l'empire ottoman. Aussi bien ce projet n'est-il pas confirmé par les instructions précises données à Marmont, qui devait faire connaître à Napoléon par ses officiers : € 1° les renseignements géographiques et administratifs qu'il pourrait obtenir sur la Bosnie, la Macédoine, la Thrace, l'Albanie et la Grèce; 2"* quelle population turque, quelle population grecque; 3" quelles ressources ce pays offrirait en habillements, vivres, argent, pour une puissance européenne qui la posséderait; 4* quel revenu on pourrait tirer tout de suite au moment de l'occupation >. Il demandait encore : € si deux armées européennes entraient à la fois, une par Cattaro et la Dalmatie dans la Bosnie, l'autre par Corfou dans la Grèce, quelle devrait être sa force pour être sûr de la réussite? Quelle espèce d'arme est la plus avantageuse? Comment passerait l'artillerie? Comment se recruterait-on? > etc.

La nouvelle du traité fut accueillie à Constantinople avec stupeur. Les Turcs s'étaient bercés de l'espoir de reprendre aux Russes la Bessarabie, peut-être même la Crimée, et ils apprenaient tout à coup qu'il leur fallait renoncer à la Valachie et à la Moldavie. Ils s'étaient endormis pleins de confiance dans la parole de Napoléon, et ils se réveillaient sous la menace des canons russes; car il n'y avait plus à se le dissimuler: toutes les armées russes étaient disponibles contre eux, et ils ne pouvaient plus compter sur les secours de la France, c'est-à-dire qu'il ne leur restait plus qu'à se résigner aux conditions imposées par les alliés de Tilsitt. Ils le firent, et dès le 25 août leurs plénipotentiaires et ceux de la Russie signèrent un armistice, conformément au traité de Tilsitt, en présence d'un commissaire français, Guilleminot.

Ce ne devait être que le commencement de leurs déceptions. Alexandre et Napoléon, en effet, désireux l'un et l'autre de pousser jusqu'au bout les conséquences de-leur intimité, s'occupèrent sérieusement d'un partage éventuel de l'empire ottoman. Nous n'avons pas à raconter ici les négociations, qui devaient aboutir à l'entrevue d'Erfurt.Il nous suffira de rappeler que les Turcs étaient au courant de ces intrigues et qu'ils agirent avec bon sens en se rapprochant de la seule puissance qui pût alors venir à leur aide, l'Angleterre. Le cabinet de Saint-James fit les premières démarches,

Sir Arthur Pagetfut envoyé aux Dardanelles pour rétablir les relations amicales, rompues depuis le départ d'Arbuthnot : il fut dénoncé à Sébastiani, qui s'emporta contre la perfidie des ministres turcs, et déclara que, si on ne rompait pas à Tinstant les négociations commencées, il demandait ses passeports. Le Divan se laissa intimider et obéit.

Sébastiani venait de remporter un nouveau succès diplomatique, mais cette fois son triomphe n'était pas complet. On ne lui avait cédé que parce qu'on avait peur de lui. La France n'était plus une alliée, mais une impitoyable créancière. On avait cessé de l'aimer : on la subissait. Le Divan se vengea de son impuissance en faisant tomber la tète du drogman Alexandre Soutzo, qui avait averti Sébastiani des négociations entamées avec l'Angleterre. Puis il appela coup sur coup à de hautes fonctions des hommes notoirement connus par leur hostilité à la France. Sébastiani se sentit bravé, mais il contint sa colère, tout en se promettant de saisir la première occasion pour éclater contre les ministres. Cette occasion se présenta bientôt. Trois voleurs esclavons, nés dans cette partie de l'Esclavonie que les récents traités avaient attribuée à la France, avaient élé bâtonnés. Sébastiani réclania la punition des magistrats qui avaient osé frapper des citoyens français. Le Divan refusa de lui donner cette satisfaction. Sébastiani demanda ses passeports et fit ses préparatifs de départ. Cette fois encore les ministres eurent peur et cédèrent.

Ce fut le dernier succès de notre ambassadeur. Les Turcs, mécontents du résultat indécis des négociations entamées avec les Russes et irrités de l'indifférence française, ne se privaient plus de rappeler au général les promesses pompeuses qu'il leur avait faites, au nom de Napoléon, pour les pousser à la guerre. La position de Sébastiani devint embarrassante. Il se contenta d'assurer, avec un air de mystère, que l'Empereur ne voulait pas dévoiler ses véritables sentiments à l'égard des Turcs. Fatigué de jouer un rôle qui ne présentait plus que des contrariétés, énervé par les justes récriminations des Turcs, attaqué par une fièvre lente, Sébastiani, depuis le commencement de 1808, n'avait pas cessé de demander son rappel. Il l'obtint au mois d'avril de la même année, et laissa les affaires àLatour-Maubourg, qui, dans une gestion de plusieurs an*

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nées, allait, tout en soutenant avec fermeté l'honneur et les intérêts de la France, lutter contre des obstacles continuels.

Aucun ambassadeur européen n'a joué un aussi beau rôle que Sébastiani, et n'a exercé autant d'influence sur les ministres turcs. Assurément si Napoléon avait eu le bon sens de persister dans ses premiers desseins, si surtout il n'avait pas sacrifié la Turquie à la Russie, c'est-à-dire les intérêts immédiats de la France à de chimériques ambitions, Sébastiani aurait continué son rôle de médiateur et de protecteur ; mais la faute était commise, et commise d'une façon irréparable. Elle allait être suivie de plusieurs autres, qui compromirent, pour de longues années, l'influence et même la sécurité de la France en Orient.

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