GUERRE D'ESPAGNE. — RAYONNE. — RAYLEN. — CINTRA
Depuis les dernières années du xviii* siècle, TEspagne était restée fidèle à Talliance française. Le peuple espagnol éprouvait même pour TEmpereur Napoléon I" une véritable admiration; le roi Charles IV le considérait comme son ami particulier; le ministre dirigeant, Manuel Godoî, malgré ses velléités d'indépendance, ne savait plus que s'incliner devant les volontés de son impérieux allié. iVapoléon se trouvait donc vis-à-vis de l'Espagne dans une situation \mique : il était à la fois lallié sympathique et Tallié nécessaire. Certes, s'il avait ménagé les susceptibilités légitimes d'un grand peuple, s'il l'avait loyalement associé à sa politique, s'il avait contribué à son relèvement et à sa prospérité, l'Espagne aurait été dévouée jusqu'au bout ; mais il ne sut que froisser son amour-propre national, qu'exploiter ses ressources grandes encore, que l'accabler d'humiliations et de mécomptes. Il* ne conserva même pas à son égard le respect des convenances internationales. L'Espagne aurait été conquise par nos armes qu'elle n'aurait pas été traitée avec plus de sans-gêne et de fourberie. Cette conduite impolitique vis-à-vis d'un noble peuple, qui aurait pu devenir le plus ferme de nos appuis, fut la principale faute de TEmpereur et la source de bien des déconvenues et de bien des malheurs. Lui seul en est responsable, car il fut l'unique auteur de ce qu'on pourrait appeler la grande trahison espagnole.
GUEHRE D'ESPAGNE.
Od sait que le roi Charles IV, prince faible et débonnaire, avait abandonné à son indigne favori Godoî la direction des affaires.' Godoî avait concentré tous les pouvoirs entre ses mains. Généralissime des armées de terre, grand amiral d'Espagne et des Indes, commandant et inspecteur de la maison militaire, prince de la Pais, il se trouvait le maître absolu de l'arm^'e, de la flotte et du palais. Investi
de ladignitéd' Altesse Sérénissime, marié à une infante, le roi semblait prendre plaisir à légitimer l'omnipotence dont il revêtait son favori. Mais tant d'honneurs accumulés sur une seule tète avaient irrilé l'opinion publique. Godoî était impopulaire, et il ne l'ignorait pas. H savait également que l'héritiei' présomptif de la couronne, l'infant Ferdinand, n'attendait pour le déposséder de ses dignités que le jour de son avènement au trône. Sans doute il était rassuré pour l'heure présente, car il était persuade que ni le roi, ni surtout la
H gàmpagkes du premier empire.
reine, ne Tabandonneraient ; mais Tavenir était pour lui gros d'orages. Aussi voulut-il se prémunir contre une catastrophe probable en cherchant au dehors Tappui dont il avait besoin. Ce protecteur tout-puissant, il crut Tavoir rencontré dans la personne de Napoléon, et, pour mieux assurer sa sécurité, n'hésita pas à lui livrer le pays dont la défense lui avait été confiée.
Il est vrai que Godoï avait à se faire pardonner une grave imprudence. Au moment où la France était engagée contre la Prusse, le prince de la Paix avait eu la fantaisie d'opérer sur nos derrières une diversion qui aurait pu devenir dangereuse. Trouvant, non sans raison d'ailleurs, que l'alliance française coûtait cher à l'Espagne, et que, sans parler de la flotte déti^uiteàTrafalgar, des colonies occupées pai* l'Angleterre, du commerce ruiné, des princes napolitains chassés de leur trône sans uamot d'excuse, l'Espagne était par trop traitée en puissance vassale, il appela la nation aux armes, et, dans une proclamation emphatique, annonça que le c moment était venu de marcher à la défense de la patrie, tant que durerait le danger actuel >. Or c'était le jour même d'Iéna qu'était publié ce malencontreux manifeste. Heureusement pour lui, Godoï, bien que personne ne s'y fût trompé en Espagne et ailleurs, n'avait pas cité la France. Apprenant nos triomphes inespérés, il affecta une joie extrême, et déclara qu'il était tout prêt à entrer en campagne contre les ennemis du grand Napoléon. Se désavouer ainsi, c'était se mettre à la merci de l'Empereur. Ce dernier en effet feignit de prendre au mot Godoï, etlui demanda un corps d'armée de 15 000 hommes, qui, sous le commandement du marquis de la Romana, furent immédiatement dirigés sur l'Elbe. II lui enjoignit de porter tousses efforts sur la marine, et de s'associer sans réserve à toutes les mesures du blocus continental contre l'Angleterre. Bientôt même, poussant jusqu'à l'extrême le dédain pour un grand peuple mal gouverné, il disposa arbitrairement d'une partie de son territoire, et entama des négociations au sujet de la cession éventuelle des îles Baléares.
Si Godoï, comprenant le rôle piteux qu'il était désormais appelé à jouer, eût franchement renoncé à ses rêves d'ambition personnelle, et se fût souvenu qu'il était avant tout le représentant d'un j^rand pays et d'une fière nation, le moment n'était pas encore passé Je prendre la seule attitude qui convînt à l'Espagne. Il aurait été
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soutenu par tous ses compatriotes, que commençaient à lasser les exigences de l'Empereur, et ce dernieraurait hésitéavantde serisquer à mettre le pied dans la péninsule. Les complaisances inavouables de Godoï seront la principale cause des malheurs qui fondront sur l'Espagne, et aussi des fautes, nous dirions presque des crimes politiques que commettra l'Empereur.
Napoléon en effet, persuadé queGodoI n'était plus entre ses mains qu'un instrument, et que l'Espagne lui appartenait en vertu de l'abandon, par un ministre indigne, de ses véritables intérêts, ne songea plus qu'à exploiter la situation. Conrormément aux stipulations secrètes du traité de Tilsitt, le Portugal avait été comme laissé à la discrétion de la France. C'était en quelque sorte sa part du butin. Napoléon résolut d'intéresser l'Espagne à ce partage, et, pour être plus certain. de sa connivence, d'associer directement le prince de la Paix à ses combinaisons. Godoï n'ignorait pas que l'héritier de la couronne, l'infant Ferdinand, le détestait et n'attendait qu'une occasion pour se débarrasser de lui. Aussi ne demandait-il qu'à se ménager un refuge pour le moment du danger. Une souveraineté indépendante lui aurait permis, le jour où il aurait cessé de gouverner l'Espagne sous le nom de Charles IV, de se retirer avec honneur dans des possessions où il n'aurait pas à redouter le ressentiment du nouveau roi. Napoléon flatta ses secrets désirs et lui promit une couronne. Un traité secret fut signé à Fontainebleau, le 27 octobre 1807, entre Duroc, le confident de la pensée impériale, et Yzquierdo, l'agent de Godoï. Par ce traité le Portugal était divisé en trois lots: la partie septentrionale formerait le royaume de Lusitanie septentrionale et serait attribuée au roi d'Étrurie, en échange de ses États italiens qui passeraient à la France. La partie méridionale formerait le royaume des Algarves et serait attribuée à Godoï. Napoléon garderait jusqu'à la paix générale les provinces de Beïra, de Tras os Montes et d'Estramadure, et les rendrait à la maison de Bragance comme rançon de Gibraltar, de la Trinité et d'autres colonies espagnoles prises par les Anglais, ou bien les donnerait à l'Espagne, ou bien en créerait un nouveau royaume en faveur de son frère Lucien. Quant aux colonies portugaises, elles devaient être partagées entre la France et l'Espagne, et le roi d'Espagne prendrait le titre d'empereur des deux Amériques. Une
autre convention, également secrète, préparait la conquête et Forganisation du Portugal. Vingt-huit mille soldats français et autant d'Espagnols devaient envahir le Portugal, et un second corps français de quarante mille hommes se réunirait à Bayonne pour entrer en Espagne, au cas où les Anglais enverraient des renforts au Portugal ou menaceraient TËspagne.
Quelle était la pensée de l'Empereur en signant cette convention ? Était-il déjà déterminé à renverser les Bourbons et à recommencer l'œuvre de Louis XIY en plaçant l'un de ses frères à Madrid ? Avaitil médité à l'avance la conquête de l'Espagne, et préparé la série des trahisons qui constitue la triste histoire de notre intervention dans ce pays? On l'en a accusé. On a prétendu que, de concert avec Talleyrand, il avait tout disposé pour que la prétendue protection dont il couvrait l'Espagne se changeât promptement en sujétion. De fait certaines paroles de l'Empereur, certains documents diplomatiques prêtent à l'équivoque. Nous avons pourtant peine à croire à tant de duplicité. Ce sont les circonstances qui poussèrent l'Empereur, et nous estimons que l'idée de conquérir l'Espagne ne se forma que peu à peu dans son esprit. Il ne voulait d'abord que l'exploiter. Ce n'est certes pas une raison pour atténuer sa conduite, ni pour justifier des fautes qui nous conduisirent à des désastres. Au moins chercheronsnous à les expliquer.
Le traité de Fontainebleau fut promptement exécuté, car, avec Napoléon, l'idée d'une entreprise et son exécution se développaient toujours en même temps. Dès le 19 novembre une armée française commandée par Junot mettait le pied sur le territoire portugais, au moment où une division espagnole, commandée par le général Caraffa, se présentait à la frontière du sud-est. C'étaient, pour la plupart, des conscrits sans expérience de la guerre. L'armée française en effet commençait à s'affaiblir. Ainsi que l'a écrit un juge compétent, le maréchal Bugeaud, c dans l'esprit du gouvernement, et devant les nécessités pressantes de la situation, les préoccupations de quantité pour la formation des effectifs durent l'emporter sur les préoccupations de qualité. On fit de grands efforts pour retenir sous les drapeaux de vieux soldats, qui devinrent trop vieux, et pour multiplier les jeunes soldats, qui furent trop jeunes, et, à peine formés, acheminés vers les armées actives >. L'armée du Portugal,
lancée en avant par son impétueux général» eut beaucoup à souffrir de ses marches forcées à travers un pays pauvre et hostile. Nos jeunes régiments furent bientôt en désordre. Si les Portugais avaient essayé un simulacre de résistance, ils auraient été ou écrasés ou dispersés. < Pendant cinq mortelles journées, lisons-nous dans les relations d*un témoin oculaire, le futur général Foy, de tristes monlicules de grès succèdent à des bandes de roches schisteuses et tranchantes et sont remplacés par d énormes montagnes de granit. Là où la pierre ne se montre pas à découvert, Tœil se perd dans des landes uniformément parsemées de bruyères et de cistes. Il faut, pour trouver des traces humaines, les chercher au fond de quelques ravins qui conservent Teau pendant Tété... Le mauvais temps assaillit constamment larmée. Les pluies de Tautomne sont, en Portugal, un véritable déluge qui rappelle Thivernage des Antilles. Vingt fois par jour les colonnes d'infanterie se rompaient en passant à gué les rivières gonflées et débordées. Les soldats marchèrent à la débandade. En cessant dïHre contenus par le lien de l'organisation et par la présence de leurs chefs, ils ressemblèrent non plus à une armée, mais à un ramassis d'hommes exaspérés par la misère. On n'arrivait au gîte que très avant dans la nuit, et quel gite, presque toujours le roc nu. C'était beaucoup quand ils trouvaient à se recueillir sous l'abri d'un chêne vert, quand de chétifs oliviers leur procuraient de quoi allumer un feu qui n'avait pas assez de force pour sécher leur corps et leurs habits imbibés des eaux dû ciel et des torrents. »
Junot, malgré son ardeur, n'était pas sans inquiétude. Il sentait parfaitement que, dans l'état où se trouvait l'armée, il n'y avait pas de milieu pour elle entre un succès immédiat ou une ruine complète. Or les Portugais commençaient à reprendre confiance; les troupes régulières s'organisaient; les paysans couraient aux armes; une flotte anglaise de secours approchait, et pouvait d'un instant à l'autre mettre Lisbonne à l'abri d'un coup de main. Junot ne voulut pas laisser aux ennemis le temps de se reconnaître, et, le 30 novembre 1807, il entra dans la capitale portugaise à la tête des cadres ou plutôt des débris de ses régiments d'élite. Les Portugais furent étonnés à la vue de ces soldats presque enfants, auxquels restait à peine la force nécessaire pour suivre la cadence des tambours. Hâves, déguenillés, n'ayant que .des fusils rouilles et des cartouches imprégnées
iS CAMPAGNES DU PREMIER EMPIRE.
d'eau, ils inspiraient la pitié plutôt que la terreur. Cette première impression ne fut jamais oubliée, et laissa dans Tesprit de tous un germe de révolte que ne tardèrent pas à développer les événements.
Trois jours avant l'entrée de nos soldats à Lisbonne, la famille royale s'était embarquée précipitamment pour le Brésil. Près de quinze mille personnes émigraient en même temps. Elles emportaient la moitié du numéraire qui circulait dans le royaume. Retenue à l'ancre pendant plus de quarante heures par des vents contraires, la flotte portugaise ne prit la mer que le 39. La sentence de Napoléon était exécutée. La maison de Bragance avait cessé de régner en Europe, et c'était sous d'autres cieux que ses princes allaient dorénavant chercher une couronne.
Junot prit aussitôt ses dispositions pour assurer sa rapide conquête. Bien que le prince régent eût, avant son départ, institué un gouvernement provisoire, des brigands menaçaient l'ordre public, et la populace était disposée au pillage. Quelques exécutions sommaires firent bientôt cesser Tanarchie menaçante. Nos soldats se rallièrent peu à peu et se cantonnèrent dans les provinces qui leur avaient été assignées. Les Espagnols, de leur côté, s'emparèrent de TAlemtejo et des Algarves. De la sorte fut exécuté, presque aussitôt que conclu, dans celle de ses clauses qui concernait l'occupation du Portugal par les troupes franco-espagnoles, le traité de Fontainebleau. Restait à opérer le partage. Ce fut à ce moment que des tragédies domestiques éclatèrent en Espagne, qui suspendirent d'abord, puis bientôt annulèrent les autres stipulations de ce traité.
Le prince des Asturies Ferdinand, dans sa haine aveugle contre Godoï, s'était imaginé que, pour le renverser, il avait besoin d'un protecteur étranger, qui ne pouvait être que Napoléon. Il s'adressa donc secrètement à lui, solIicitaThonneur d'entrer dans sa famille, et promit de conformer sa politique aux vues et aux désirs de son toutpuissant allié. L'Empereur, sans prendre d'engagement formel, lui fit répondre qu'il s'intéressait à ses projets d'avenir. Le pirince des Asturies se crut dès lors nécessaire. 11 en devint à la fois plus entreprenant et plus imprudent. Mal inspiré par ses amis, il résolut de renverser Godoï et de s'emparer de la direction des affaires. C'était une véritable conspiration qu'il ourdissait, et le prétexte du renversement cachait mal une ambition inavouable. Or, de son côté, Godoï
se croyait assuré de Tappui de Napoléon. Ne venait-il pas de signer avec lui le traité de partage du Portugal? Ne lui avait-il pasabandonné l'Espagne? Aussi se crut-il assez fort pour tenter un coup hardi contre la personne de Tinfant, avec Tespoir de le dépouiller de ses droits à la couronne, ou au moins de Tinquiéter sur la validité de ses droits, afin de le tenir sous sa dépendance. Comme il était très au courant des projets du jeune prince, il le fit arrêter comme prévenu de révolte et de trahison (30 octobre 1807). Charles IV écrivit aussitôt à Napoléon, en le prenant en quelque sorte comme arbitre de cette querelle de famille, et lui annonça son intention « de remplacer le prince et dans son cœur et sur le trône ». Ferdinand se défendit mal. Il renia ses conseillers, avoua tous ses torts, et en demanda humblement pardon. Godoï ne pouvait pousser plus loin sa vengeance. Ce fut à sa requête que Charles IV consentit à rendre la liberté à son fils. \^
Napoléon connaissait et les intrigues du prince des Asturies et les projets de Godoï. Il les dominait Tun et Tautre, d^autant plus qu*il ne s'était pas encore prononcé. La famille royale, en recourant à sa m^3diation, lui avait pour ainsi dire remis tous les pouvoirs. Le peuple espagnol, espérant retrouver sa splendeur passée sous la direction de l'homme qui avait arraché la France à l'anarchie, qui avait régénéré ritalie et la Hollande, battu les puissances continentales et tenu l'Angleterre en échec, était disposé à recourir à son intervention. Napoléon était donc le maître de la situation. Il ne comprit pas la grandeur du rôle qu'il était appelé à jouer. Au lieu de devenir le bienfaiteur de TE^agne, en lui donnant un gouvernement honnête et des institutions modernes, il se posa en conquérant. Il n'eut même pas le mkile d'avouer au grand jour ses sinistres desseins, et c'est par la trahison et la perfidie qu'il prépara l'asservissement de l'Es- " pagne.
En effet, sous prétexte de renforts à Junot, tout se préparait pour une invasion de la péninsule. 24 000 hommes conduits par Dupont occupaient déjà la vallée duDouro et pénétraientàValladolid. Après Dupont arrivait Moncey avecSOOOOhommesquis'avançait deVittorîa jusqu'à Burgos. Après Moncey, Duhesme marchait de Perpignan sur Barcelone, et Darmagnac, deSaint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune. En même temps plusieurs régimentsdela garde, commandés par Bessières, s'acheminent vers l'Espagne. Surpris par cette démonstration
militaire, le gouvernement espagnol enjoignait tout d'abord aux commandants des diverses provinces de faire aux troupes françaises Taccueil le plus amical. Nos généraux, qui tous avaient reçu des instructions secrètes, profitèrent de cette condescendance pour s'emparer des places fortes et des citadelles qui se trouvaient à leur portée. C'est ainsi que Pampelune, Figuières, Monjuich et Saint-Sébastien tombèrent entre leurs mains. Afin d'expliquer aux yeux de l'Europe ces singulières manœuvres, l'Empereur avait recommandé de répandre le bruit que ses soldats allaient non plus au secours de l'armée de Portugal, mais jusqu'à Cadix et Gibraltar pour repousser un prétendu débarquement des Anglais. Bientôt on apprend que Murat est nommé général en chef de l'armée d'Espagne, et que, par un mouvement concentrique sur Madrid, Junot, Dupont et Moncey vont bientôt se réunir sous les murs de la capitale.
Les Espagnols avaient d'abord assisté avec stupeur à cette prise de possession d'un pays ami. Le mécontentement public avait été contenu par l'incertitude et surtout par l'ignorance des événements. Sans doute ils s'indignaient à l'aspect de ces étrangers qui occupaient leur territoire sous prétexte de le faire respecter, mais, comme ils ne soupçonnaient pas le véritable but de ces manœuvres, leur haine s'exaspérait contre Godoï, contre cet indigne favori qui attirait les Français en Espagne pour en faire les instruments de son ambition personnelle. A la cour de Madrid au contraire on s'inquiétait de ce déploiement de forces inattendu. L'obscurité des dépêches de l'Empereur, la contradiction des ordres que transmettait son ambassadeur à Madrid, Beauharnais, les allées et venues de nos agents, leurs entrevues secrètes tantôt avec les amis du prince Ferdinand, tantôt avec les créatures de Godoï, tout contribuait à jeter dans les esprits un trouble qui se convertissait en frayeur. Sans doute Napoléon prodiguait les protestations d'amitié et nos soldats se comportaient en alliés et nullement en ennemis, mais pourquoi ce silence obstiné sur ses desseins ultérieurs? Pourquoi cette invasion continue et cette conquête mal déguisée? Ce fut alors que Godoï, pour échapper à la terrible responsabilité qu'il sentait de jour en jour peser plus lourdement sur ses épaules, prit une résolution désespérée, mais qui pourtant, eu égard aux circonstances, n'était pas maladroite, celle de se soustraire aux dangers de l'intervention fran-
çaise, et, en même temps, de perpétuer son pouvoir, en entraînant avec lui la famille royale Jusque dans les colonies américaines.
Aussitôt tout se prépara pour un prochain départ. Des sommes considérables furent expédiées en Andalousie et au Ferrol. Des caisses nombreuses renfermant des objets de grande valeur furent portées dans diverses directions. On flt venir des troupes à Aranjuez, où résidait alors la cour. On donna ordre à Tarmée du Portugal de se rabattre sur l'Andalousie, et on se disposa à s'embarquer dans un bref délai. Ce départ était contraire aux intérêts du prince des Asturiesqui, persistant à voir dans les Français des amis, était obligé, s'il suivait ses parents au Nouveau Monde, de renoncera ses espérances ambitieuses. On lui avait recommandé le secret : il s'empressa de dénoncer le projet à ceux des ministres qu'il croyait intéressés à le contrecarrer. A ce moment commençaient à circuler à Madrid de vagues rumeurs sur le prochain départ de la cour. Le peuple sentit redoubler sa haine contre le favori, auquel il prêtait les plus sinistres desseins contre l'héritier de la couronne. En présence de l'excitation croissante, Charles lY crut devoir démentir les bruits qui couraient, il ne réussit qu'à augmenter les défiances populaires. Une foule incrédule et irritée se porta sur Aranjuez pour surveiller les abords du palais. Les soldats de la garde du souverain, au lieu de le protéger, promirent de l'empêcher de réaliser ses desseins. Peu à peu les esprits se montent, les colères éclatent, et, dans la nuit du 17 au 18 mars 1808, la foule assiège la demeure de Godoï, renverse les gardes, cherche partout, sans le trouver, le favori, et satisfait sa fureur en brisant les meubles et les objets d'art. Au premier moment d'anxiété, Charles IY,qui ne songeaitqu'àsauver celui qu'il appelait son ami, lui retira ses titres et ses dignités ; mais ce n'était pas assez ; l'expiation ne paraissait pas suffisante. Godoi avait d'abord réussi à se cacher dans un des combles de son palais, blotti sous une natte qu'il avait roulée autour de son corps. Après trente-six heures d'immobilité, pendant lesquelles il avait entendu les cris de la multitude assoiffée de sang, il fut découvert et à grand peine sauvé par les gardes du corps, qui lui firent un rempart de leurs chevaux, mais ne purent le soustraire aux coups qu'on lui portait de tous côtés. Le roi, pour calmer les esprits et rassurer le prisonnier, lui envoya son fils Ferdinand, devenu l'idole des in-
GOERRE D'ESPAGNE. 51
RUi^és. Le prince accepta cette mission qui lui permetlaitd'assouvir sa haine. 11 promît à Godoï qu'il aurait la vie sauve. « Ëtes-Vous déjà roi? » lui demanda le favori avec une fierté qui prouve qu'il n'était pas sans courage. « Non, répondit Ferdinand, mais je le serai bientôt, i
Charles IV en effet ayant envoyé à la caserne des gardes du corps un carrosse destiné à éloigner Godoï d'Aranjuez, la foule se rua sur l'atte-
lage, et chassa les conducteurs. A cette nouvelle insulte, Charles IV, que fatiguait cette longue lutte, et qui, sans son favori, ne se sentait plus la force d'être roi, manifesta l'intention d'abdiquer. La reine, qui ne songeait qu'au salut de Godoï, embrassaavec ardeur ce parti. Nul parmi les assistants ne l'en détourna. L'acte d'abdication fut aussitôt rédigé el signé.>On le publia à .\ranjuez, et, dès le lendemain 19 mars, Ferdinand était proclamé roi au milieu d'un véritable délire, mais où la haine contre le favori et les défiances contre l'étranger tenaient autant de place que l'amour pour le nouveau souverain.
Pendant que s'accomplissait la révolution d'Aranjuez, Murât de»-
cendaitles pentes du Guadarrama el s'approchait de Madrid. La situation était modifiée par les événements qui venaient d'avoir lieu. Non seulement la cour n'avait pas pris la fuite, mais un roi jeune et populaire venait de monter sur le trône. C'était une surprise qui déconcertait toutes les combinaisons. Or Murât n'était pas venu en Espagne sans le secret espoir de gagner un trône. L'Empereur, il est vrai, n'avait pris aucun engagement formel, mais ses réticences et ses insinuationsà double entente lui permettaient de tout supposer. H agit en cette circonstance avec une grande finesse. Les instructions de l'Empereur lui prescrivaient de tenir la balance entre les deux partis, et la révolution d'Aranjuez avait brusquement rompu l'équilibre au profit du prince des Asturies: il s'agissait donc de le rétablir en soutenant Godoï et Charles lY. Comme, dès le 21 mars, Charles avait protesté contre une abdication arrachée, disait-il, par la violence, et avait supplié l'Empereur de terminer, comme bon lui semblerait, la querelle ouverte entre lui et son fils. Murât profila de cette protestation pour déclarer à Ferdinand qu'il ne pouvait le reconnaître jusqu'à plus ample informé comme le maître légitime de l'Espagne, et il promit en môme temps à Charles IV de le traiter en souverain. Seulement il leur conseilla à l'un et à l'autre de se rendre en personne auprès de Napoléon, dont on annonçait la prochaine arrivée à Bayonne, et d'accepter la décision du tout-puissant arbitre qu'ils avaient choisi.
Ferdinand ne se décida pas sans peine. 11 ne céda qu'aux conseils ou plutôt aux injonctions de Savary, le confident de Napoléon, son homme d'exécution, très capable d'enlever par la force ce qu'il n'aurait pas obtenu par la persuasion ; mais il ne se mit en route que très à contre-cœur et à petites journées. Il avait comme le pressentiment qu'il courait à sa perte. Le peuple, qui s'obstinait à voir en lui le représentant de la nationalité, s'opposait à son départ. A Vittoria l'émotion populaire prit un tel caractère que Savary, afin de prévenir une catastrophe, partit au-devant de Napoléon pour demander de nouvelles instructions. Il revint bientôt avec la réponse de TEmpereur. Ce dernier afiectait de ne donner au nouveau roi que le nom de prince des Asturies. t Je ne suis pas juge de ce qui s'est passé, mais ce que je sais, c'est qu'il est dangereux d'accoutumer les peuples à répandre le sang et à se faire justice eux-
mêmes. » 11 ajoutait que, si Tabdication d'Aranjuez n'avait pas été imposée, il ne ferait aucune difQculté pour reconnaître Ferdinand comme roi d'Espagne — ce qui était une indigne tromperie de la part d'un homme qui avait déjà entre les mains la protestation de Charles IV — et il finissait par conseiller à Ferdinand de venir le trouver à Bayonne pour causer amicalement de la situation. Ébranlé par les instances de ceux de ses serviteurs qui avaient éventé le piège, Ferdinand eut un instant la pensée de retourner en arrière ; mais les soldats français s'étaient repliés de tous les côtés et lui fermaient toutes les avenues; Savary, d'ailleurs, était là qui lui prodiguait les promesses d'une prompte reconnaissance, et affirmait que son maître n'avait d'autre désir que de lui être agréable ; et cela au moment même où l'Empereur écrivait à Bessières (17 avril) : «^ Si le prince des Asturies vient à Bayonne, c'est fort bien. S'il rétrograde sur Burgos, vous le ferez arrêter et conduire à Bayonne. > Il n'était plus temps de revenir sur ses pas. Ferdinand se résigna et passa la frontière (20 avril). Personne n'était allé à sa rencontre, sauf trois grands d'Espagne qu'il avait chargés d'aller complimenter l'Empereur, et qui lui apprirent que ce dernier avait l'intention de ne plus laisser les Bourbons régner désormais sur l'Espagne.
Napoléon venait en effet de se décider. Il était résolu à prendre l'Espagne pour lui. Charles lY et Godoï ne pouvaient plus rentrer à Madrid. Ferdinand n'aurait jamais été qu'un ennemi caché. Napoléon pensa que les Espagnols lui pardonneraient son usurpation en reconnaissance des services qu'il leur rendrait, et, dès lors, ne songea plus qu'à profiter des circonstances pour s'emparer de la proie offerte à ses convoitises. On a prétendu plus tard que Murât et Talleyrand l'avaient trompé, le premier par ambition, le second par désir de se perpétuer au pouvoir ; mais, à travers les précautions oratoires et les contradictions étonnantes de la Correspondance, il est facile de démêler la vérité. Dès le 26 mars Napoléon n'écrivait-il pas à son frère Louis cette lettre significative, dont l'authenticité indiscutable démontre sa duplicité ; « J'ai résolu de mettre un prince français sur le trône d'Espagne. Le climat de la Hollande ne vous convient pas. D'ailleurs, la Hollande ne saurait sortir de ses ruines. Répondez-moi catégoriquement. Si je vous nomme roi d'Espagne, l'agréez-vous? Puis-je compter sur vous? Ne mettez per-
sonne dans notre confidence, et ne parlez à qui que ce soit de Tobjet de cette lettre, car il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue y avoir pensé. »
Restait « à faire la chose ». C'est alors que commence ce que Napoléon a lui-même appelé la tragédie de Bayonne. Ferdinand, à peine arrivé, avait demandé c^ l'Empereur de vouloir bien le reconnaître. Il lui avait en même temps offert de renouer l'alliance franco-espagnole en épousant une princesse de la famille Bonaparte. Napoléon ne fut pas long à lui notifier sa résolution. 11 lui fit intimer par Savary l'ordre d'abdiquer, et lui proposa à titre d'indemnité le royaume d'Etrurie. Savary se présenta le front haut devant le prince qu'il avait lui-même, et pas à pas, conduit à sa perte, et lui fît sans rougir cette offre dérisoire. Le prince et ses conseillers refusèrent avec indignation. « Qu'il se décide avant l'arrivée de son père, répondit l'Empereur, car je suis sûr d'obtenir de lui tout ce que je voudrais. » Les vieux souverains venaient en effet d'arriver à Bayonne, pleins de haine contre le fils auquel ils attribuaient tous leurs malheurs, et pénétrés de reconnaissance pour le souverain qui les avait protégés et auquel ils devaient la délivrance de leur ami Godoï. Rien de plus aisé que de se servir du père pour obtenir la renonciation du fils, et de se faire donner ensuite par Charles IV une couronne qui n'avait plus de prix à ses^ yeux. Il suffisait presque de les mettre en présence. En effet Charles lY et sa femme saisirent avec empressement l'occasion qu'on leur présentait de se venger, lis firent venir le prince, l'accablèrent de sanglants reproches en présence de Napoléon et de Godoî, et le sommèrent de rendre une couronne arrachée par l'usurpation. Le prince resta impassible, mais opposa des refus persistants à des instances de plus en plus vives. Le vieillard perdit patience et brandit sa canne sur la tète du jeune homme. Après cette déplorable entrevue, la question fut reprise par voie de correspondance. Ferdinand finit par rendre la couronne, mais à condition que la renonciation aurait lieu à Madrid, en présence des Cortès, et seulement en faveur de Charles IV. Ce dernier refusa ces conditions, et, comme Ferdinand résistait toujours, on ne sait à quelles extrémités Napoléon se serait porté contre son prisonnier, lorsqu'un grave événement lui épargna de nouvelles violences.
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Murât, qui nourrissait toujours le secret espoir de fonder en Espagne une dynastie, s'était installé à Madrid et avait aussitôt pris les allures d'un conquérant. Persuadé qu'une bonne émeute, dont il viendrait facilement à bout, lui aplanirait le chemin du trône, il n'avait pas tardé à exaspérer les Madrilènes par sa morgue et ses prétentions. La nouvelle des événements de Bayonne aggrava l'effervescence. Apprenant que Murât se disposait à envoyer en France les derniers membres de la famille royale d'Espagne, la foule s'assemble sur la place du palais, où devait s'effectuer le départ, bien décidée à s'y opposer. Les troupes envoyées pour disperser le rassemblement font feu sur la multitude désarmée. Aussitôt éclate l'insurrection. Il n'y eut de rési^ance sérieuse que de la part d'une compagnie d'artillerie espagnole, dont les officiers, Yelarde et Daoïz, se firent héroïquement tuer; mais la lutte était trop inégale pour se prolonger. Dès que les principales rues furent balayées par nos canons, la cavalerie de la garde, les lanciers polonais et les mameluks sabrèrent sans pitié les fuyards. Autant qu'on peut en juger par des récits contradictoires, près de huit cents insurgés payèrent delà vie l'honneur d'avoir été les premiers à relever le drapeau de l'indépendance nationale. Aussi bien Murât avait été impitoyable dans la répression. Même après le combat, il avait fait fusiller une centaine de patriotes, dont le seul crime était d'avoir combattu pour l'honneur national.
L'insurrection du 2 mai avait été noyée dans le sang, mais elle avait retenti dans l'Espagne entière comme un appel aux armes.. Napoléon croyait tout fini : la résistance commençait à peine. Au moins profita-t-il de cette sanglante émeute pour venir à bout de la résistance de Ferdinand. Chartes IV, poussé par l'Empereur, manda de nouveau son fils près de lui, et l'accusa d'être l'auteur de l'insurrection. « Nous ne perdîmes pas un mot de ce qui fut dit à cette occasion, raconte un témoin de cette scène, Savary ; le prince de la Paix écoutait avec nous à la porte du salon, qui était en bois de sapin fort léger. Le roi demanda au prince d'un ton sévère : « As-tu des nouvelles de Madrid? > Nous n'entendîmes pas la réponse du prince, mais le roi repartit vivement : « Eh bien ! je « vais t'en donner, moi », et lui raconta ce qui s'était passé, c Croisc tu, lui dit-il, me persuader que tu n'as eu aucune part à ce saccage,
< loi et les misérables qui te dirigent? Était-ce pour faire égorger € mes sujets que tu t'es empressé de me détrôner? Dis-moi : crois-tu € rogner longtemps par de tels moyens? Quel est donc celui qui t'a € conseillé cette monstruosité? N'as-tu de gloire à acquérir que celle « d'un assassin ? Parle donc I > L'Empereur, qui assistait à cette terrible entrevue, prit alors la parole pour annoncer à Ferdinand qu'il n'avait d'engagements qu'avec le roi son père, et qu'il était prêt aie reconduire à Madrid. Charles lY répliqua vivement : c Moi, je ne c veux pas. Eh ! qu'irai-je faire dans un pays où il a armé toutes les ( passions contre moi? Je ne trouverai partout que des sujets sou- € levés, et, après avoir été assez heureux pour traverser sans pertes un € bouleversement de toute l'Europe, irai-je déshonorer ma vieillesse
< en faisant la guerre aux provinces que j'ai eu le bonheur de con- € server? Non, je ne le veux pas. Il s'en chargera mieux que moi! » Le prince, terrifié, céda enfin. Il rédigea deux renonciations, lapremière, en date du 6 mai, en faveur de son père et comme roi de fait, la seconde, en date du 10, en faveur de Napoléon et comme héritier de la couronne. Il recevait à titre d'indemnité le château de Navarre et une rente d'un million de francs. Charles lY n'avait pas attendu ces deux actes pour abandonner à l'Empereur tous ses droits sur TEspagne et les Indes, moyennant les châteaux de Compiègne et de Chambord et une rente de trente millions de réaux.
Napoléon était donc le maître de l'Espagne. Il l'avait acquise au prix d'une trahison, dont il est peu d'exemples dans l'histoire, car il avait lui-même attiré â Bayonne, comme dans un piège, tous les princes espagnols, et c*est par la menace, par l'intimidation, par la lassitude qu'il avait arraché au vieux roi et au jeune souverain leur renonciation au trône. Les troupes occupaient alors les principales villes. Murât était installé dans la capitale et s'y imposait par la terreur, c Je regarde le plus gros de la besogne comme fait, écrivait Napoléon dès le 6 mai. Quelques agitations pourraient avoir lieu, mais la bonne leçon qui vient d'être donnée à la ville de Madrid doit nécessairement décider promptement les choses. » — « L'opinion de l'Espagne se ploie suivant mon désir >, écrivait-il â Cambacérès le 14 mai. — « Les affaires d'Espagne vont bien, écrit-il deux jours plus tard à Talleyrand, et vont être entièrement terminées. » Napoléon se trompait. Les affaires d*Espagne allaient seulement
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commencer, et lui, le tout-puissant Empereur, le maitre de tant de royaumes, le général redouté de tant de soldats, allait se heurter et se briser contre une nation sans chefs, sans armée, presque sans ressources, isolée de ses alliées, à la merci des légions jusqu*alors invaincues qui Tavaient conquise sans combat, mais que révoltait le souvenir de Tiniquité commise, et que soutenait Tespoirde laliberté à recouvrer et de la patrie à venger.
Les Espagnols avaient frémi d'indignation au bruit des fusillades de Madrid. La nouvelle de l'attentat de Bayonne les exaspéra. D'un bout à l'autre de la péninsule retentit un long cri de fureur et d'extermination. En un instant, et sans s'être concertés, tous se trouvèrent debout, en armes, prêts à mourir pour la patrie. Sur tous les points à la fois, conduits par leurs curés et par leurs seigneurs, paysans et ouvriers se réunirent dans les villes, déposèrent les autorités qui hésitaient encore, organisèrent des juntes insurrectionnelles, s'emparèrent des arsenaux et se jetèrent sur nos soldats. Le signal fut donné par les Asturies, par cette héroïque population dont les ancêtres avaient jadis été les derniers défenseurs du christianisme contre l'invasion arabe. Dès le 9 mai Oviedo entrait en révolte. Les paysans désarmaient un poste français et s'emparaient d'un arsenal où étaient déposés cent mille fusils. La junte provinciale s'assemblait aussitôt, décrétait la levée en masse, et déclarait solennellement la guerre à Napoléon. Au même instant, à Carthagène, les habitants se soulevaient, et empêchaient l'amiral Salcedo de conduire à Toulon une escadre que Napoléon avait donné l'ordre de diriger sur ce port (22-23 mai). Murcie et Valence suivaient le mouvement et se soulevaient au cri de : Vive Ferdinand! Meurent les Français! Et ce n'étaient pas de vaines menaces, car la population de Valence, excitée par un fanatique, le chanoine Calvo, massacrait les résidents français, qui avaient cru trouver un refuge dans la citadelle. Le soulèvement de la Galice suivit de près celui des Asturies. Le Ferrol et la Corogne, avec les ports et les arsenaux dont Napoléon convoitait la possession, tombèrent aux mains des insurgés. Les Aragonais se révoltent à leur tour et se donnent pour chef un héros, don José Palafox. La Vieille-Castille, la Manche, l'Estramadure, la Catalogne s'insurgeaient l'une après l'autre. L'Andalousie prend feu. A Séville s'organise une junte qui s'intitule junte
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suprême d'Espagne et des Indes. Jaen, Cordoue, Grenade se rallient au mouvement, et à Cadix Tamiral Rosily ne parvient à sauver les débris de la flotte de Trafalgar qu'en prenant position au milieu de la rade, hors de la portée des feux de la ville. Seules les provinces basques, inondées par nos soldats, restent immobiles, et encore la province de Santander se révolte-t-elle, en menaçant nos communications avec les Pyréaées. Un mois à peine s'était écoulé depuis Tentrevue de Bayonne, et TEspagne tout entière était debout, frémissante, prête à la lutte. Napoléon s'était trop tôt cru le maître de TEspagne. Il n'y possédait que le territoire occupé par ses soldats.
Pendant qu'avait lieu cette explosion nationale, l'Empereur, toujours à Bayonne, y réunissait un certain nombre de grands seigneurs, de fonctionnaires et de propriétaires espagnols, et leur faisait part de ses projets de réorganisation. 11 espérait que ces prétendues Gortès s'associeraient à ses desseins et donneraient h ses volontés l'apparence d'une résolution nationale ; mais les Espagnols qu'il réussit à attirer à Bayonne n'avaient d'autres pouvoirs que ceux dont il les avait lui-même investis, et cette parodie de la représentation nationale ne devait être qu'une humiliation à ajouter à toutes celles dont il avait déjà abreuvé l'Espagne.
Le premier soin de Napoléon fut de donner un souverain à l'Espagne. Il ne pouvait songer à prendre pour lui cette nouvelle couronne, et, bien que résolu à exploiter à outrance le pays que ses anciens maîtres venaient de lui abandonner, il comprenait la nécessité de lui rendre avec un nouveau souverain les apparences de l'autonomie. Murât s'attendait à être désigné. Ce fut pour lui une amère déception quand il apprit que l'Empereur lui destinait un autre trône, celui de Naples. Et de fait, ce brillant général, aux allures de matamore, aurait mieux convenu aux Espagnols que le froid et circonspect Joseph Bonaparte, que Napoléon arrachait malgré lui à son beau royaume napolitain, où il commençait à s'affermir, pour le lancer dans la grande aventure espagnole. Joseph ne se décida qu'à contre-cœur. 11 n'arriva que le 7 juin à Bayonne, où il avait été convoqué par son frère, et reçut à la fois la nouvelle de son avènement et les compliments des rares Espagnols qui constituaient les prétendues Gortès. Il était trop tard pour repousser cette fatale cou*
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ronne. Il se résigna donc et s'occupa de régler l'administralion de ses nouveaux États ; mais, pendant qu'il créait d coups de décrets des ministres et des grands dignitaires, pendant qu'il recevait les députations de citoyens ramassés par la violence ou contraints par la peur, pendant qu'il farsail frapperdes médailles commémoratives, ses sujets non seulement ne déposaient pas les armes, mais encore
arrêtaient la marche des régiments Trançais, et remportaient môme sur eux des avantages partiels.
Il est vrai que Napoléon, plein de mépris pour ces bandes insultées qui n'oseraient, il le croyait du moins, s'aventurer en rase campagne, dédaigneux de ces généraux improvisés qui avaient l'audace de résister fi ses lieutenants, commil une double Taute, d'abord
en s^obstinant à diriger les opérations à distance, et surtout en dispersant les troupes au lieu de les concentrer. Il espérait écraser plus vite la révolte, mais il allait se heurter non pas conti*e des insurgés isolés, mais contre un peuple qui ne voulait pas être asservi. Les premiers engagements furent tous en notre faveur. Verdier fut facilement victorieux à Logrono, Frère à Ségovie, Lasalle à Torquemada et au pont de Cabezon (6 juin), Merle à Lantueno et Lefebvre-Desnouetles à Tudela(8 juin) et à Malien; mais ces défaites répétées ne découragèrent nullement les Espagnols. Toujours battus, ils revenaient à la charge. Bientôt on apprit que Moncey, envoyé contre Valence, était obligé de s'arrêter à Cuenca (H juin); que Chabran n'avait pas pu dépasser Tarragone ; que Duhesme était bloqué par la révolte dans Barcelone, et que Lefebvre-Desnouettes était tenu en échec devant Saragosse par Palafox.
Napoléon comprit la nécessité de frapper un coup retentissant, et il ordonna à trois de ses lieutenants de prendre une vigoureuse offensive. Dupont devait envahir TAndalousie, Moncey marcher de nouveau contre Valence, et Bessières livrer bataille à l'armée espagnole que La Cuesta et Blake rassemblaient dans la Vieille-Castille. Bessières était chargé de l'opération la plus importante, car une victoire en Castille ouvrirait à Joseph les portes de Madrid et désorganiserait l'insurrection. Le tort de l'Empereur fut d'appliquer aux Espagnols les règles de tactique qui jusqu'alors lui avaient réussi. Il s'imagina qu'après une victoire éclatante sur la principale armée, et une fois maître de la capitale, il ne rencontrerait pas plus de résistance qu'il n'en avait rencontré en Autriche après Austerlitz ou en Prusse après léna. Ce qui était vrai pour une monarchie militaire ne .l'était plus pour un pays dont les soldats se reformaient après la défaite et se recrutaient par l'insurrection. En outre Madrid n'était que la capitale administrative, et, grâce k la forte organisation provinciale, tant que le drapeau national flotterait sur les murs d'une ville espagnole, l'Espagne serait encore debout et résistante. C'est pour avoir méconnu ces vérités que Napoléon commit la faute d'envoyer tous les renforts disponibles à Bessières, et de négliger, comme des opérations secondaires, les manœuvres de Moncey et de Dupont.
Au moins Bessières ne trompa-t-il pas les espérances de l'Empe-
reur. Le 14 juillet 1800 il rencontrait à Médina del Rio Seco, entre Yalladolid et Benavente, 25 000 hommes commandés par La Cuesta et Blake. Il les abordait avec une froide intrépidité. Une charge de cavalerie assurait le succès, et la retraite des Espagnols se changeait bientôt en une effroyable déroute. 4 à 5 000 fugitifs tombaient sous le sabre de nos dragons. Nous ne perdions que 70 morts et 300 blessés. Napoléon considéra cette victoire comme décisive, c Jamais bataille ne fut gagnée dans des circonstances plus décisives, écrivait-il à Bessières ! Elle décide les affaires d'Espagne. » Aussitôt il ordonne à Joseph de presser son entrée à Madrid, et à tous ses autres lieutenants de disperser ce qu'il nomme les derniers rassemblements.
Joseph n'aurait demandé qu'à se laisser persuader, mais il ne tarda pas à reconnaître que tout n'était pas fini, comme on voulait bien le croire. Entrant à Burgos au lendemain du désastre de Médina, au lieu de trouver sur les visages l'expression de l'abattement, il y lut celle de la haine et du défi. Il en fut douloureusement affecté, f La peur ne me fait pas voir double, écrivit-il à son frère. Je ne suis point épouvanté par ma situation, mais elle est unique dans l'histoire. Je n'ai pas ici un seul partisan. » Joseph en effet jugeait sainement la situation. Les Espagnols ne voyaient en lui qu'un intrus. S'il recevait des hommages, ces hommages étaient forcés. Si quelques fonctionnaires se groupaient autour de lui, c'était malgré eux. Partout le vide ! partout le silence ! Joseph continua pourtant sa marche et arriva à Madrid le 21 juillet. Il n'avait déjà plus d'illusions, c J'ai pour ennemis, écrivait-il à son frère trois jours plus lard, une nation d'habitants exaspérés au dernier point. On parle publiquement de mon assassinat. Les honnêtes gens ne sont pas plus pour moi que les coquins. Vous êtes dans l'erreur. Votre gloire échouera en Espagne I >
Au moment même où ce souverain malgré lui adressait à Napoléon ces paroles prophétiques, une catastrophe sans précédents privait la France d'une armée, et portait à la puissance impériale un coup dont elle ne se releva jamais. Dupont venait de capituler à Baylen !
Les Espagnols avaient accumulé en Andalousie leurs principales ressources. Non seulement presque toutes les forces régulières y avaient été concentrées, mais encore elles occupaient de fortes
positions, et étaient soutenues par la population, unanime dans ses sentiments de haine contre l'étranger. Napoléon avait ordonné à un de ses plus brillants lieutenants, au héros d'Albeck, de Halle, de Friedland, au futur maréchal Dupont de disperser ce qu'il appelait avec dédain le rassemblement d'Andalousie. Dupont n'avait avec lui que 14 000 hommes, mais l'Empereur lui avait annoncé qu*il trouverait sur son chemin de nombreux auxiliaires espagnols et suisses. Or aucun Espagnol ne se présenta et il ne put recruter que 4 000 mercenaires suisses, dont la douteuse fidélité avait grand besoin d'être soutenue. En outre il apprit que l'Andalousie tout entière était insurgée, et qu'avant d'arriver à Sévilleet à Cadix il lui faudrait livrer plusieurs batailles rangées. Dupont s'engagea néanmoins dans les longs défilés de la Sierra Morena, marcha droit par Andujar sur Cordoue, battit au pont d'Alcolea une première armée qui essaya de lui barrer le passage du Guadalquivir (7 juin), et poursuivit les fuyards jusque sous les murs de Cordoue. La place fut inutilement sommée. Nos soldats en enfoncèrent les portes à coups de canon et mirent tout à feu et à sang. Ils pillèrent les églises, saccagèrent les couvents, forcèrent les caisses publiques, et nos généraux, au lieu de les arrêter, les encouragèrent. Le sac de Cordoue eut un grand retentissement à travers toute l'Espagne, et donna tout de suite à la guerre un caractère atroce de représailles. Les Espagnols, exaspérés, n'accordèrent plus de quartier à ceux de nos malheureux soldats qui tombèrent entre leurs mains, et d'odieuses mutilations sur les cadavres de leurs camarades apprirent bientôt aux Français conH ment leurs ennemis entendaient et exerçaient la vengeance.
Aussi bien les soldats de l'armée d'Espagne, même en 1808, ne ressemblaient déjà plus à leurs anciens de la Grande Armée. Ce n'étaient plus des citoyens armés pour la défense du pays; c'étaient ou bien des hommes entrés malgré eux dans les rangs et qui se vengeaient de leurs mécomptes en s'abandonnant à toutes les passions honteuses auxquelles l'homme se laisse aller quand il n'est plus retenu par l'idée du devoir; ou bien des aventuriers qui célébraient avec entrain, comme l'attestent les chansons du temps, Vénus, Bacchus et Bellone, c'est-à-dire le viol, l'ivrognerie, le meurtre ; mais les Espagnols n'étaient pas d'humeur aussi accommodante que les Allemands ou les Autrichiens. Ils prenaient du
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mauvais côte les plaisanteries de nos soldats, et à leurs déprédations et à leur insolence répondaient par l'assassinat. Dès le lendemain du sac de Cordoue, tous les prisonniers français furent régulièrement tués, et, presque toujours, avec d'odieux raffinements de cruauté. Les jeunes soldats qui composaient en grande partie le corps de Dupont en furent péniblement impressionnés, et, du jour au lendemain, perdirent cette confîancQ en eux-mêmes qui est le gage assuré de la victoire. Dupont comprenait-il que le moral de ses troupes était affaibli, ou bien hésita-t-il à s'enfoncer plus avani avec des soldats si peu nombreux, toujours est-il qu'il ne profita
pas de son succès et battit en retraite jusqu'à Andujar, où il attendit des renforts.
Andujar n'est pas une position militaire. Bâtie sur un fleuve presque à sec en été, guéable sur plusieurs points, et qui n'offre nulle part une ligne sérieuse de défense, cette ville est à la sortie d'un long défilé qui traverse la Sierra Morena par Ba\len,la Carolina, Sainte-Hélène et Despenaperros. Sans parler de la grande route qui relie Tune à l'autre ces diverses localités, il existe trois autres chemins accessibles à l'infanterie et qui aboutissent à Baylen, à la Carolina et à Despenaperros, en sorte qu'il aurait fallu ou bien se porter à la Carolina, tout au moins à Baylen, ou bien garder tous les points accessibles, ce qui était impossible avec les forces dont disposait Dupont. 11 avait, il est vrai, reçu quelques renforts que lui avaient amenés les généraux Yedel et Gober l, mais, avec les 2^ 000 hommes qu'il avait sous la main, il lui était bien difficile de garder la ligne du Guadalquivir, tout en maintenant ses communications avec Madrid par les défilés de la Sierra Morena. Obligé de disséminer ses soldats, quand il aurait fallu les concentrer, forcé de les tenir en haleine alors que la rareté des vivres lui imposait déjà la nécessité de les réduire à la demi-ration, ne pouvant à prix d'or obtenir des habitants le moindre renseignement, et n'ignorant pas que, s'il envoyait quelques troupes en reconnaissance, il les exposait à une mort certaine^ Dupont aurait dû battre en retraite et se replier en arrière de la Sierra Morena. Cette tactique s'imposait d'autant plus à lui que les forces ennemies grossissaient de jour en jour, et que les meilleurs soldats de l'Espagne, commandés par Castanos, par Reding, par La Pena, s'apprêtaient à l'attaquer; mais il
n'osa pas désobéir à Napoléon et s*obstina à défendre, avec ses 22 000 hommes, la ligne du Guadalquivir sur quinze lieues d'étendue, d'Andujar à Ubeda, avec un défilé de vingt lieues de longueur sur ses derrières. Certes Dupont était brave. Il Tavait prouvé à maintes reprises. Il trouvait sur le champ de bataille des illuminations soudaines, mais il n'avait pas encore commandé en chef et se trouvait engagé dans des difficultés à peu près insurmontables. En outre il n'avait jamais éprouvé de revers, et il était de ceux qui ne peuvent pas les supporter.
Caslenos dessina son mouvement d'attaque le 15 juillet. Il menaça de front la position de Dupont à Andujar, pendant que son lieutenant Reding attaquait Liger-Belair à Mengibar. Entre Gastanos et Dupont l'action se borna à une canonnade,' et Liger-Belair, secouru à temps par Yedel, qui arriva en toute hâte de Baylen, rejeta Reding au delà du Guadalquivir. Jusque là rien n'était compromis, mais il devenait évident que les ennemis allaient profiter de leur supériorité numérique pour multiplier leurs démonstrations, et nous trouver en flagrant délit de formation pendant le combat. En eflet, le lendemain 16 juillet, Vedel, ayant couru à Andujar dont il avait entendu la canonnade se renouveler, commit la faute de ne laisser à Mengibar, sur ses derrières, qu'un détachement sous les ordres de Liger-Belair. Reding s'aperçoit de la faute commise, attaque Mengibar, en chasse Liger-Belair, le refoule dans la direction de Baylen, bat successivement Gobert et Dufour qui étaient venus à son aide, et les refoule jusqu'à Baylen. C'est un succès pour les Espagnols, car l'armée française est en quelque sorte coupée en deux, et les ennemis peuvent dorénavant opérer à leur aise sur notre flanc.
Dupont avait ordonné à Vedel d'opérer à tout prix sa jonction avec les troupes de Dufour. En effet le général précipite sa marche dans le défilé, arrive devant Mengibar qu'il néglige de reconnaître, et pousse jusqu'à Baylen, où il est fort étonné de ne pas rencontrer Dufour, qui avait reculé jusqu'à Guarroman. Trompé par de faux rapports, et persuadé que Reding avaitpris les devants, Vedel opère sa jonction avec Dufour, et les deux généraux s'enfoncent de plus en plus dans les défilés de la Sierra Morena, car ils croient poursuivre Reding et espèrent l'écraser. Quelques Espagnols en effet s'étaient montrés dans les défilés, mais ce n'étaient que des bandes isolées, et
Reding avait eu grand soin de laisser accréditer le bruit qu'il était à leur tète. Pendant ce temps il se portait avec le gros de ses forces sur Baylen et Toccupait fortement, coupant ainsi la retraite et à Dupont et à Yedel. Sans doute il s'exposait à être pris entre deux feux si Yedel revenait sur ses pas et combinait son attaque avec celle de Dupont, mais, en ce cas, il avait sa retraite assurée par Mengibar. II espérait d'ailleurs avoir le temps d'écraser Dupont avant que Yedel l'eût rejoint, et il comptait d'autant plus sur le succès qu'il disposait d'une énorme supériorité numérique et que ses soldats, exaltés par la pensée d'un triomphe prochain, sentaient grandir en eux ce ressort moral et cette confiance qui manquaient au contraire aux régiments de Dupont.
Cette double marche de Yedel et Dufour à la poursuite d'un ennemi qu'ils ne devaient pas rencontrer, et de Reding retournant à Baylen avait eu lieu le 18 juillet. Dupont ordonna aussitôt la retraite. 11 réussit à tromper Gastanos, qui resta devant Andujar, et marcha contre Reding avec les 11 000 hommes qui lui restaient. Au lieu de former ses soldats en une seule colonne, qui, dans sa furie, se serait ouvert un passage à travers les troupes de Reding, Dupont commit la faute de les séparer en deux corps et de jeter entre eux la file interminable de ses bagages. Le 19, à trois heures du matin, la tète de la première colonne se heurta, sur le torrent de la Rumblar, i\ l'avant-garde de Reding. Aussitôt le combat s'engagea, mais nos soldats n'entraient en ligne que successivement, et, malgré leur brillante valeur, ne réussissaient pas à percer les lignes espagnoles. En outre, les canons ennemis, en batterie sur des positions depuis longtemps étudiées, opéraient dans nos rangs d'affreux ravages. Entre ces rochers surchauffés par un soleil implacable, nos soldats, fatigués par une marche de sept lieues et mourant de soif, commençaient à se décourager. Yers midi Dupont tenta un dernier effort. Il ne réussit pas à percer l'impénétrable barrière que lui opposaient les soldats de Reding. Déjà les hauteurs se couronnaient de paysans qui nous fusillaient à l'abri des rochers; déjà nos mercenaires suisses, mécontents de se battre contre leurs compatriotes qui servaient dans l'armée espagnole, passaient à l'ennemi. Le canon retentissait sur nos derrières. C'était l'armée de Castanos qui s'ébranlait à son tour et nous fermait toute issue. Dupont désespéré demanda à Reding une
suspension d'armes. Elle fut accordée, mais à condition que Castanos la ratifierait. Dupont offrait de capituler, mais il voulait avoir son libre passage sur Madrid. Castanos repoussa ces offres et exigea que Tarmée se rendit à discrétion.
Pendant ces pourparlers, Vedel, qui n'avait trouvé personne devant lui, et qui entendait le canon gronder sur ses derrières, avait compris sa faute et était accouru à Baylen. Il avait tout de suite lancé ses soldats contre Reding et commençait à ébranler les Espagnols, lorsque Dupont lui ordonna de suspendre son attaque à cause des négociations entamées. C'était pourtant la dernière chance de salut qui s'offrait à notre malheureuse armée. Si en effet Dupont se trouvait compromis entre Castanos et Reding, Reding ne l'était pas moins entre Dupont et Yedel. Un effort de plus, un élan généreux exécuté avec cette énergie dont Dupont lui-même avait souvent donné l'exemple, et nos hommes opéraient leur jonction en écrasant Reding, et, désormais réunis, opéraient tranquillement leur retraite sur Madrid. Dupont avait perdu la tète. Au lieu de donner le signal d'une attaque nouvelle qui aurait peut-être réussi, il assembla un conseil de guerre, qui l'autorisa à continuer les négociations.
Castanos était sur le point de consentir au départ de nos troupes sur Madrid, lorsqu'un malheureux hasard fit tomber entre ses mains une dépèche de Savary à Dupont, par laquelle il lui prescrivait justement de battre en retraite sur Madrid. Dès lors Castanos se montra inflexible, et exigea la capitulation à discrétion. Sur les instances de nos négociateurs, il promit néanmoins d'accorder le retour par mer, mais à condition que les divisions Yedel et Dufour seraient comprises dans la capitulation. Espérant sauver deux divisions en péril en compromettant les deux autres qui avaient le chemin libre, nos négociateurs eurent la faiblesse d'accepter cette exigence. Un acte futdonc rédigé, le 20 juillet, en vertu duquel l'armée de Dupont tout entière devait, après avoir déposé les armes, être rapatriée par mer. L'article 1 1 stipulait que les officiers supérieurs conserveraient leurs bagages, c qui ne devaient être soumis à aucun examen », ce qui était une précaution au moins superflue, et l'article 15 ordonnait la restitution des vases sacrés pris en diverses rencontres, particulièrement à Cordoue, ce qui était l'aveu des vols et des pillages commis par nos troupes.
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Y^del avait déjà décampé et se trouvait hors de toute atteinte, lorsqu'il reçut Tordre de revenir sur ses pas. Il ne voulait pas obéir, mais les Espagnols menacèrent Dupont de l'exterminer. Le devoir de Dupont était tout tracé. Il devait laisser aux Espagnols la respon-» sabilitéde ce crime, et, en ne ratifiant pas la capitulation, sauver la moitié de ses hommes. Il ne le fil pas, et ce fut son grand tort. Yedel se trouvait déjà à Sainte-Hélène quand il reçut pour la seconde fois les ordres impératifs de son supérieur. Il n'osa pas lui désobéir, et ramena ses divisions jusqu'à Baylen, où elles furent désarmées. Quelques soldats pourtant prirent sur eux de violer la discipline. Un jeune sous-lieutenant, qui devait plus tard devenir maréchal de France, Bugeaud, c soutint qu'une troupe sous les armes n'était tenue à une capitulation faite en dehors d'elle qu'autant qu'elle n'avait aucun moyen de s'y soustraire. Il dit qu'on pouvait par une marche rapide gagner la montagne, puis Madrid, et qu'il s'offrait pour former l'arrière-garde avec ses grenadiers. Son langage enflammé releva les âmes abattues. On chemina suivant les indications de routes qu'il avait fournies, en chasseur expert, et qui avait fouillé le pays. Les trente lieues à parcourir devant les détachements ennemis qui couvraient la campagne furent heureusement franchies, et le régiment sauvé. > (Trochu, V Armée française en 1867.) Certes le futur duc d'Isly avait été bien inspiré quand il refusait ainsi de déposer les armes. La capitulation fut violée presque aussitôt que signée. La junte suprême de Séville refusa de la ratifier, et jusqu'en 1814 les troupes de Dupont restèrent prisonnières de guerre. Les uns moururent de faim sur l'aride rocher de Cabrera, les autres traînèrent une existence misérable sur les pontons anglais. Seuls rentrèrent en France les officiers supérieurs, mais pour y subir les emportements et la vengeance de Napoléon.
La capitulation de Baylen était en effet le premier coup porté à la toute-puissance et au renom d'invincibiUté de l'Empereur, et c'étaient des soldais qu'il dédaignait, des insurgés à peine encadrés, qui lui avaient infligé cet affront. Le 2 août il apprit la fatale nouvelle, c De* puis près de trois heures elle était entre ses mains, a écrit Champagny. Il avait exhalé seul son désespoir. Il me fît appeler. Des cris plaintifs sortaient involontairement de sa poitrine. > C'était en effet un grave événement que cette défaite. L'Europe tressaillit. L'Âu^
triche organisa aussitôt une nouvelle coalition, et les Espagnols se sentirent invincibles.
La première conséquence de la défaite fut Tévacuation de Madrid. Il y avait à peine huit jours que Joseph y avait fait son entrée triomphale. € Occupé des premiers soins du gouvernement, lisons-nous dans les intéressants mémoires de son confident, Miot de Melito, Joseph ignorait les dangers de sa position. Il en fut averti, trois jours après son arrivée à Madrid, par le changement qui se fit subitement autour de lui. Les grands cessèrent de paraître au palais et se dispensèrent du service qu'ils devaient y faire. Des demi-confidences préparaient à un grand événement; un ton d'intérêt ou même de pitié se mêlait aux discours de ceux qui gardaient encore quelques ménagements. Enfin le secret éclata, et sa révélation frappa d'autant plus les Français qu'ils étaient dans la plus parfaite sécurité. » Dès le 28 juillet toute la livrée du château avait déserté. Les courtisans se conduisirent comme les laquais. Aucun d'eux n'accompagna le roi dans sa fuite sur l'Ebre.
Moncey qui avait exécuté le mouvement prescrit sur Valence, mais s'était heurté contre la résistance désespérée des habitants, s'était déjà replié sur la-Catalogne. En Aragon Verdier avait occupé, malgré Palafox, les faubourgs de Saragosse, et avait commencé une effroyable guerre des rues, mais, à la nouvelle du désastre de Baylen, il reçut l'ordre de lever le siège. Ce fut un mouvement général de retraite de toutes nos troupes. A la fin d'août elles se trouvaient dans une forte position défensive, de Bilbao à Tudela, attendant les renforts et surtout la présence annoncée de l'Empereur.
Un autre échec, moins retentissant mais tout aussi douloureux, s'abattit à ce moment sur nos soldats. Depuis quelques semaines on était sans nouvelles de Junot et de l'armée de Portugal. Les Portugais en effet avaient imité les Espagnols. Ils avaient couru aux armes, et interceptaient toutes les communications. Junot aurait pourtant triomphé de leur résistance si un nouvel ennemi, autrement redoutable, ne s'était joint aux insurgés.' Les Anglais s'étaient décidés à entrer en ligne, et ils avaient choisi le Portugal comme théâtre de leurs premières opérations. Ils avaient jusqu'alors combattu la France à coups de guinées, et leurs soldats n'avaient pour ainsi dire jamais paru sur le continent. .S'ils intervenaient directement dans la
GUERRE D*ESPAGNB. 6»
péninsule» c'est qu'ils comprenaient qu'il ne s'agissait plus pour eux de défendre un monarque, mais de protéger une nation. Aussi étaient-ils déterminés à tous les sacrifices pour soutenir les insurgés. Le 1*' août parut à l'embouchure du Mondego une flotte portant une armée anglaise de 10 000 hommes commandés par un jeune général, qui s'était déjà distingué aux Indes par sa froide valeur, Arthur Wellesley, si connu plus tard sous le nom de Wellington. Renforcé quelques jours après par deux nouvelles brigades, qui portèrent à 18 000 hommes le chiflre de ies troupes, Wellesley prit hardiment l'oflensive et marcha contre Lisbonne. Junot comprit le danger de se laisser attaquer dans une ville populeuse et toute prête à se révolter. Il forma le projet de se porter au-devant de l'ennemi ; mais il ne sut pas concentrer à temps ses soldats. Non seulement il s'obstina à laisser des garnisons dans quelques places fortes, mais encore il exposa au plus grave danger une division de 5 000 hommes qu'il avait détachée pour observer les Anglais. Attaqué par des forces supérieures, le général Delaborde, qui commandait ce détachement, fut, malgré des prodiges de valeur, vaincu à Rolica (15 août) et obligé de battre en retraite. La campagne s'ouvrait par un échec. Junot essaya de réparer le mauvais effet produit sur le moral de ses hommes, et, à la tête de 13 000 hommes qu'il avait réussi à concentrer, marcha contre les Anglais. Il les trouva campés sur les hauteurs de Yimeiro, adossés à des abîmes qui surplombaient l'Atlantique, mais solidement établis sur leurs positions et soutenus par Tespoir d'imposants renforts. Junot les attaqua avec son impétuosité ordinaire, mais la froide ténacité des Anglais triompha de la furie française. Malgré les brillantes charges dirigées par Kellermann, Delaborde, Loison, Foy, l'infanterie ne se laissa pas entamer. A midi nous avions déjà perdu 1 800 hommes et trente canons, et les Anglais n'avaient que 134 morts et 335 blessés. Junot commanda la retraite. Elle s'opéra en bon ordre, car les cavaliers anglais n'évoluaient qu'avec peine sur ce terrain montueux. Il n'était pas possible de conserver plus longtemps la pensée de pouvoir se maintenir. Lisbonne n'attendait qu'un signal pour entrer en révolte. Une nouvelle armée anglaise, commandée par Thomas Moore, était annoncée, et il ne fallait pas songer à attendre des renforts de France. La capitulation s'imposait. Junot, après un conseil de guerre où l'on reconnut la
nécessité de révacuation, envoya Kellermann au camp de Wellesley. Les négociations furent longues. Elles aboutirent à la capitulation de Cintra, signée le 30 août.
Wellesley n'était plus général en chef. Il avait dû céder le commandement à Dalrymple. Il aurait voulu profiter de ses deux victoires de Rolica et de Yimeiro pour réduire à toute extrémité Tarmée de Junot. Il s'offrait sinon à la détruire, au moins à la faire prisonnière. La fiëre attitude de Junot, la diplomatie heureuse de Kellermann et le prestige, encore si grand, des armes de Napoléon en imposèrent à Dalrymple. Les Français devaient évacuer le Portugal, mais ils garderaient leurs armes et bagages, ne seraient pas considérés comme prisonniers de guerre, et seraient conduits en France sur des bâtiments anglais. Certes ces conditions étaient honorables. Si elles consolèrent en partie la France de l'insuccès finrf, elles excitèrent en Angleterre, en Portugal et en Espagne un vif mécontentement, qui tenait sans doute à l'exagération des récits de victoire : au moins furent-elles strictement exécutées.
Du 15 juillet au 30 août Napoléon venait d'éprouver échecs sur échecs, humiliations sur humiliations. Repoussé à Valence et à Saragosse, battu à Baylen et Vimeiro, refoulé sur l'Ebre, et par un peuple qu'il dédaignait, il voyait à la fois son prestige ébranlé et ses projets compromis. Il s'était heurté contre la volonté nationale, et, bien que ses plans fussent ingénieux, bien que sa force fût grande, bien que ses ressources parussent inépuisables, tout cet édifice de grandeur s'était écroulé, ou du moins avait été ébranlé. Avant de songer à de nouvelles entreprises, il lui fallait à tout prix réparer la mauvaise impression produite en Europe et s'imposer par de nouvelles victoires. De là, les négociations qui aboutirent à la célèbre entrevue d'Erfurt; de là, la campagne d'Espagne conduite par Napoléon en personne.