CHAPITRE IV
La conception de la liberté divine et de la liberté humaine
Pour toutes les doctrines dont la destination essentielle est religieuse et politique, la liberté humaine est un dogme fondamental qu'il importe de soustraire à la critique philosophique. Aussi vovons-nous Campanella, à l'exemple de Giordano Bruno, se poser maintes fois en champion énergique de cette croyance contre la théorie luthérienne du « serf arbitre » et de la prédestination. Astrologue, il affirme contre les partisans du destin astral que l'homme possède le pouvoir de résister par la force de la volonté aux influences malignes du ciel. Il en a, dit-il, donné lui-même la meilleure preuve, lorsqu'au milieu des plus terribles tortures de la question il a su maintenir jusqu'au bout la ferme détermination qu'il avait prise de ne pas parler ^
Pourtant aucune théorie n'était plus difficile à concilier avec les principes de sa métaphysique que la théorie de la liberté. I/être, suivant la doctrine des « Primalités » est identique au pouvoir. Si l'on considère l'être pur et absolu, il faut affirmer qu'il est tout ce qu'il peut être : nul intervalle ne sépare son existence de son essence ; rien ne le détermine du dehors à être, et rien non plus ne vient l'en empêcher ; il possède en lui-même le principe de toutes ses déterminations^. — Si l'on
1. Città del Sole, cod. Vat., Kva6ala, Gen., p. 66 et 67, 1. 47, 48, 1, 2 ; — Civ. Sol, 1623, p. 463 ; — Civ. Solis, 1637, p. 169.
2. Met., lib. VI, cap. VI, art. II, pars II, p. 21 : Et posse est idem quod esse in eo. Ex his elicitur esse identificari cura posse esse. — Cf. Prodr. Comp., p. 28 : Esse rerum essentiam et existentiam unum idemque existimo.
318 LIBERTÉ DIVLNE ET LIBERTÉ HLiMAINE
considère maintenant l'être individuel et fini, on croira sans doute qu'en lui le pouvoir précède l'être, puisque beaucoup de choses peuvent être qui jusqu'à présent ne sont pas, comme les fleurs en hiver ; mais ce n'est là qu'une apparence, car ce qui peut être de cette manière ne le peut que grâce à un autre être qui existe en acte, et qui a le pouvoir de le faire passer de la possibilité à l'existence. Toute réalité n'est donc que ce qu'elle peut être, et elle est tout ce qu'elle peut être. Ici encore l'être s'identifie au pouvoir, et les déterminations particulières d'une substance individuelle quelconque dépendent, en vertu d'une loi rigoureuse, de celles de toutes les autres existences ^ Comment va s'introduire maintenant dans le système la conception de la liberté, soit divine, soit humaine ?
Dieu est nécessairement tout ce qu'il est. Toute contingence doit être exclue de la notion de l'être absolu. Ses décisions et ses actions, y compris son action créatrice, sont coéternelles à sa nature. Sa raison immuable est ce qu'elle est en vertu d'une nécessité d'essence, et sa volonté ne saurait être considérée comme distincte de sa raison. C'est altérer et avilir la notion de l'Etre parfait, et rabaisser Dieu, par une représentation anthropomorphique, au rang de la créature finie, que de lui attribuer des délibérations semblables aux nôtres, des changements de dessein déterminés par nos prières, ou des sentiments tels que la colère et le repentir -. Puisque Dieu est omniscient, souverainement bon et souverainement juste, la perfection immuable de ses actes résulte nécessairement et immédiatement de la perfection de sa raison et de sa volonté, sans laisser place même à la possibilité logique d'actes contraires. En lui donc la liberté ne s'oppose pas à la nécessité, mais à la contrainte, et elle se confond avec la nécessité interne, innée et spontanée, qui donne de sa nature une idée bien plus haute et bien plus noble que la contingence. Nous allons voir qu'il en est de même en un certain sens de la liberté humaine, dans la mesure où l'homme, par son intelligence et sa volonté, participe à l'être, et se rappro-