Leibnitz, Œuvres, éd. Dûtens, t. I, p. 240, note fff
4. Leibnitz, Théodicée, Gerhardt, Philosophische Schripcn, t. VI, p. 199.
LE PANPSYCHISME ; CAMPANELLA ET LEIBMTZ 551
panella, incomparables s'il s'agit de tirer des principes de remarquables et utiles conclusions. Il ne craint même pas de dire qu'à côté de ces derniers, dont la pensée s'élève jusqu'aux nues, Descartes et Hobbes paraissent ramper ^
Nous ne reviendrons pas ici sur la théorie de la liberté de Campanella, dont nous avons signalé plus haut l'analogie avec celle de Leibnitz. Il est inutile également d'insister longtemps sur la ressemblance de l'optimisme leibnitzien avec la théodicée de VAtheismus triumphatus et de la Métaphysique ; dans les deux doctrines la justification de Dieu repose sur les mêmes arguments ; elle comporte de part et d'autre une réduction du mal physique et du mal moral au mal métaphysique, une affirmation de la relativité essentielle du mal qui, apprécié objectivement, se révèle toujours comme étant la condition d'un bien plus grand, enfin un recours à l'idée de l'imperfection de notre savoir, impuissant à embrasser d'un seul regard la totalité de l'étendue et de la durée des choses créées 2.
Plus intéressante est l'influence exercée sur la pensée de l'auteur de la Monadologie par la doctrine du De sensu rerum et magiâ. Leibnitz a retenu et il cite une phrase caractéristique de l'ouvrage, où Campanella invoque la perfection de Dieu pour prouver qu'il a accordé à tous les êtres de la nature, même aux corps matériels, les forces psychiques nécessaires à leur conservation '. Lui-même se sert de cet argument pour donner
1. Loibnitz, Œuvres, édition Diitens, t. YI, p. 303, Leibnitziava (lire depuis : « Juvennm voluntates... ») : « Quid Cartesio in physicis, Hobbio in moralihus acutius ? At si ille Bacono, hic Campanellae comparetnr, apparot illos humi repère ; hos magnitudine cogitationum, consiliorum, imo destinalionum assnrgere in nnbcs, ac pêne humanae potentiae imparia moliri. Illi ergo tradendis principiis, hi conclusionibus ad usum insignibiis eliciendis meliores ».
2. Sut la liberté et le problème du mal dans Campanella, voir plus haut : Quatrième Partie, chapitres quatrième et cinijuième.
3. Voici la citation de Leibnitz, Œuvres, édition Diitens, t. I, p. 71, note n : Si (incfuiens) oninia opora Dci perfecta sunt (ut Moses et natura tesfantur), falori oportet eas rébus vires ab eo largitas esse quae ipsarum conservationi sufficiant. — Et voici le texte de Campanella, De sensu rerunt et magià, 1037, lib. I, cap. VI, p. 11 et éd. de 1620, p. 17 : Si cnim omnia opéra Dei perfecta sunt (ut Moyses et natura testantur),
à son panpsychisme un fondement métaphysique et, guidé par le même souci d'immanence que l'auteur de la Philosophia sensibus demonstrata et du De sensu rerum, il montre que cette hypothèse est la garantie de la science, en tant qu'elle exclut le recours constant à une intervention spéciale de Dieu, extérieure à l'ordre du monde ^
On ne saurait donc considérer comme une coïncidence fortuite la ressemblance entre la philosophie du De sensu rerum et magiâ et le système des monades, dans lequel sont accordés à tous les êtres la perception, l'appétition, et un certain degré de conscience claire ou obscure qui se confond avec le principe immédiat de leur vie, de leur activité, et de leur connaissance. Aussi bien Campanella et son livre sont-ils cité?, en même temps que Télésio et les partisans de Van Helmont, dans r « Antibarharus Physicus pro philosophia reali n'^, où Leibnitz s'efforce de marquer la différence qui sépare son dynamisme de la physique qualitative. L'interaction des substances et avec elle les chimères de la magie, voilà ce qu'il y déclare abandonner de la philosophie occulte ; — la légitimité du point de vue des mathématiques et du mécanisme dans la science, voilà ce qu'il y ajoute. La plus grande précision introduite par Descartes dans le concept de conscience, le triomphe du mécanisme dans les sciences de la nature lui facilitaient ces importanles corrections. Mais si on se place à l'intérieur même de sa doctrine animiste, la continuation du mouvement commencé par la philosophie occulte de la Renaissance s'y reconnaît dans mainte théorie : dans l'élargissement
fateri opnrtot cas rebus vires ab eo largitas esse quae ipsarum eon^ervationi sufficiant. — Dans le texte de Leibnitz, lire depuis : « Th. Campanella in libro, etc. ».
1. Leibnitz, Gerhardt, Phil. Schr., t. IV, p. 396-397 : Nam dicere Deum in creatione corporibus agendi Legem dédisse nihil est, nisi alicpiid dederit simul per quod fiât ut Lex observetur ; alioquin ipse semper extra ordinem procurare legis observationem debebit. Quin potius lex ejus efficax est et corpora reddidit efQcacia, id est vim insitam ipsis dédit. — L'expression : ris insita rebus, est familière à Giordano Bruno et à Campanella quand ils exposent leur panpsychisme.
2. Leibnitz, Antibarbarus Physicus pro philosophia reali contra renovationes qualitatum scholasticarum et intelligentiarum chimaericarwn, Gerli., Phil, Schr., t. Vil, p. 339.
LE PAiNPSYCHISME ; CAMPANELLA ET LEIB.MTZ 553
de la notion de pensée par l'hypothèse de l'activilé subconsciente, dans l'assimilation de la génération à un accroissement et à un développement et de la mort à une diminution et à un enveloppement ^ dans l'idée des animaux « ingénérables et impérissables » -, dans l'étude des étroites relations d'action réciproque qui unissent l'imagination à l'organisme et les fonctions vitales à la connaissance.
Ainsi, mortelle à la science par l'exclusion du mécanisme, ou tout au moins par sa subordination à la physique qualitative et à la magie, la philosophie occulte de Campanella et des penseurs du XYP siècle révèle sa fécondité psychologique et philosophique dès que la doctrine de l'idéalité de l'espace et du temps a réussi à faire la part légitime des méthodes de Galilée et de Descartes dans l'étude de la nature ^, sans faire obstacle à l'adoption du panpsychisme dans la conception générale et métaphysique de l'univers. Il s'agit bien ici de traces positives et durables par lesquelles notre auteur, ainsi que Télésio et Giordano Bruno, a marqué sa place dans l'histoire des idées.
Mais cet idéalisme même, dont la découverte, due au génie de Descartes, permet à Leibnitz de définir et de délimiter plus exactement que Campanella la notion de pensée et d'esprit, n'était-il pas déjà en préparation dans la philosophie de la Renaissance, lorsqu'elle s'efforçait, soit de rétablir dans l'homme l'unité des fonctions spirituelles, compromise par la psychologie scolastique, soit de montrer dans la connaissance innée de l'âme par elle-même et dans l'activité autonome de la conscience le principe de toute existence et la source de tout savoir ? C'est bien là en effet le point important que nous nous
1. Leibnitz, Œuvres philosophiques, publiées par P. Janet, l. II, p. CO.'i, 011-612 : Principes de la nature et de la grâce fondes en raison, art. (■) ; — cf. art. 4 ; — Monadologie, art. 73.
2. 0. c, l. cit. — Cf. Campant'lla, De sensu rerum, 1037 ; lib. IV, cap. IX, p. 173 : At mors roniin siniplicinm est mutatio in aliiid Ens... Corpus anteni remanet cum sensn proprio obtuso, naturae ipsiiis conveniente. — Sur le subconscient dans la magie de Campanella, voir p'us haut : Troisième Partie, chapitre troisième, II.
3. Ce point a été traité plus haut : Troisième Partie, eiiapilre qua- Irièiiie, 1.
554 LA PRÉPARATIO.X DE L IDEALISME CARTESIEN
sommes proposé d'établir dans l'étude spéciale que nous avons consacrée aux antécédents historiques du Cogito cartésien ^ Qu'on nous permette ici d'en résumer rapidement les conclusions.
VI. — La préparation de l'idéalisme. — Gampanella et Descartes
La solution du problème de la connaissance et de la vérité est une des préoccupations dominantes de la- philosophie de la Renaissance. Or, malgré l'opposition très nette de deux tendances, l'une plus favorable à la transcendance de la vérité, l'autre à l'hypothèse de l'immanence, l'accord semble peu à peu se réaliser entre les doctrines les plus diverses, à l'exclusion du scepticisme, sur une croyance commune à l'existence d'un savoir intérieur à l'âme, et que celle-ci atteint par ses seules forces et par le seul développement de son activité interne. Le panpsychisme universellement admis par les penseurs de l'époque, aussi bien empiristes qu'intellectualistes, donne à cette croyance un fondement jugé solide, et tout le débat entre les écoles ne porte plus alors que sur la question de savoir si la connaissance a dans l'absolu des Idées la garantie de sa vérité, ou si elle n'est qu'un processus naturel engendré dans l'esprit par l'action physique des objets de l'expérience sensible.
Or le triomphe du naturalisme empiriste à la fin du XVP siècle, au lieu de nuire aux progrès de la conception dont nous parlons, en prépare au contraire l'avènement définitif. Cette doctrine en effet a beau absorber la connaissance dans le flux du devenir naturel ; néanmoins, grâce aux principes animistes sur lesquels elle est fondée, elle n'en travaille pas moins dans le même sens que les doctrines opposées, et cela de deux manières : d'une part elle affirme l'immanence du savoir en supprimant toute dualité entre le sensible et l'intelligible ; d'autre
1. Pour comprendre les développements qui suivent, le lecteur doit se reporter h notre ouvrage : Les Antécédents historiques du « Je pense, donc je suis », Deuxième Partie ; — voir surtout le chapitre quatrième, IL
LA PREPARATION DE L IDEALISME CARTESIEN OOD
part, elle attribue à l'âme une activité et une spontanéité propres, encore qu'elle les conçoive comme purement physiques et corporelles. Il suffît maintenant que par un approfondissement des notions fondamentales du panpsychisme, la pensée, source primitive de l'action, du sentiment et de la connaissance, soit soustraite au joug de l'objet extérieur, pour que la conception moderne de l'idéalisme se dégage, au moins sous la forme d'une première et encore très grossière ébauche.
Or, cette tâche essentielle, il nous semble que la philosophie de Campanella l'a remplie ^ L'élimination des « espèces intentionnelles », de 1' « intellect agent )>, et du « sens agent », la notion de l'unité spirituelle, l'affirmation de la primauté de la conscience de soi, la réfutation du scepticisme par l'usage d'un argument semblable au Cogito cartésien, la constitution d'une théorie innéiste du savoir, la subordination de toute connaissance empirique et discursive à l'intuition primitive du moi, une psychologie du jugement et du raisonnement inspirée d'un sentiment très vif de l'activité autonome de l'esprit humain, enfin l'adoption de la thèse sceptique sur la relativité et la subjectivité des sensations purement passives, tels sont les principaux points de doctrine par lesquels, rassemblant dans son système et interprétant d'une manière originale les résultats acquis par la pensée de la Renaissance, notre philosophe a devancé Descartes et préparé l'avènement de l'idéalisme moderne 2. — Nous montrons dans un autre ouvrage que l'intérêt de sa tentative n'a pu échapper à la pénétration de l'auteur du Discours de la Méthode qui, bien avant de fixer et de coordonner ses vues métaphysiques, avait lu en 1623 le De sensu rerum et, magiâ ^.
Ainsi s'affirme et se précise l'importance du service rendu ù la pensée humaine par la philoso]iliie de la Renaissance. C'est un mérite certes pour Campanella ((ne d'avoir inspiré Descartes, Spinoza et Leibnitz. Mais pour lui. et en général
1. Voir plus iiaiil : Quiitrirnu' l'arlii", cliiiiiilrc pi-cinicr, 1 cl II.
2. Voir notre livre : Les Antécédents historiques du « Je pense, donc je suis », Deuxi^me Partie, chapitre quatrième, et Conclusion, ainsi qne le chapitre premier, VII.
3. Se reporter au même ouvrage, Deu-xièinc l'ailie, cliapitrc second.