CHAPITRE PREMIER
La Jeunesse de Campanel/a (1568-1599)
Giovanni Domenico Campanella, fils de Geronimo Campanella et de Calerina Martello, naquit le 5 septembre 1368 à Stilo de Calabre. Plus tard, c'est toujours avec émotion qu'il parle de sa petite patrie, où se formèrent son esprit et son cœur, où il conçut ses rêves prophétiques, et qui dans sa pensée devait jouir la première des bienfaits de l'âge d'or, annoncé par les sibylles, les philosophes et les saints de toutes les nations. Il se plaît également à célébrer l'antique gloire de la Grande-Grèce : « La Calabre, ma patrie, autrefois la Grande-Grèce, répandit à travers le monde entier les sciences pythagoriciennes, les mathématiques, la connaissance des étoiles et de l'architecture de l'univers^ ». Aussi étudie-t-il avec amour Pythagore et Empédocle ^ ; il se présente comme leur continuateur, chargé de renouer la tradition d'étude directe de la nature, interrompue par le triomphe de la scolastique et du principe d'autorité, et il écrit pour ces philosophes une apologie adressée -au Saint-Office ^
Mais l'Italie méridionale n'est pas seulement la patrie du pythagorisme et de l'hylozoïsme. C'est en Calabre aussi qu'à
i. Aslrologica, Francofurti, 1630 ; lib. II, cap. II, art. V, p. 65.
2. Il ^'crit même en 1591-1592 un poème latin, aujourd'hui perdu : De Philosophia Empedoclis. En 1590 il avait rédigé un autre poème, également perdu, intitulé : Philosophia Pytfiagorica carminé Lucretiano instaurata.
3. Luigi Amabile, Fra Tommaso Campanella, la sua rongiura, i suoi processi, e la sua pazzia. 3 vol., Napoli, Cav. Antonio Morano, editorc, 1882 ; tome I, p. 85. Nous emploierons, pour désigner cet important ouvrage, l'abréviation suivante : Amabile, Cong. L'abréviation : Amabile,
lo LA JEUNESSE DE CAMPANELLA
la fin du douzième et dans les premières années du treizième siècle, Joachim de Flore avait annoncé la réforme de l'Eglise et le règne du Saint-Esprit, dans un âge de bonheur, de perfection, et de vie contemplative ouverte à tous, sans le ministère des docteurs. De ces prédictions, qui avaient servi de drapeau à tous les mouvements religieux et communistes du moyen-âge dans le sud de la péninsule, Campanella devait se souvenir pour les invoquer à l'appui de ses prophéties personnelles. Les hérétiques calabrais que son compatriote le cardinal Sirleto j)oursuivait encore si impitoyablement en 1571 ^ étaient peut-être des partisans attardés de l'Evangile éternel ; et pour réveiller la passion religieuse endormie, il suffisait sans doute de prononcer devant le peuple le nom de l'abbé Joachim.
Les parents de Campanella étaient pauvres et complètement illettrés ; son père exerçait le métier de cordonnier. Néanmoins, le jeune Giovanni Domenico, envoyé à l'école de Stilo, montra dès le début d'heureuses çlispositions pour l'élude et une grande précocité. Toute sa vie pourtant, il devait se ressentir de l'insuffisance de l'éducation littéraire qui lui fut donnée dans son jeune âge, et aussi de l'influence exercée sur le tour de son imagination par le milieu de misère et de superstition dans lequel il avait vécu. Le latin de Campanella est absolument dépourvu de toute élégance, et même de toute correction. Son italien est meilleur, tout en restant fort médiocre, surtout dans ses écrits en prose, quand son style n'est pas soutenu par la véhémence et par l'ardeur du
Cast. désignera le plus important des autres livres du même auteur consacrés à Campanella : Luigi Amabile, Fia Tommaso Campanella ne' Castelli di Napoli, in Roma ed in Parigi, Napoli, Cav. Antonio Morano, edltore, 1887.
1. Voir la lettre de Marcello Sirleto à son oncle le cardinal Guglielmo Sirleto sur les hérétiques de Calabre, Appendice V, p. 385 du livre de Ch. Dejob : De l'influence du concile de Trente sur la littérature et les beauxarts chez les peuples catholiques, Paris, Ernest ïhorin, 1884 ; cf., même ouvrage, p. 6 sqq. — Amabile (Cong., t. T, p. 3G1-362) a établi que l'instruction pénale contre Campanella et les conjurés de Calabre dite « procès de Squillace » avait été confiée à l'évêquc de cette ville qui était justement Tommaso Sirleto, frère de Marcello, et neveu du cardinal. Tous ^ trois étaient originaires de GuardavuUe, hameau de Stilo.
sentiment. D'autre part, ses idées sur les prodiges, la divination, et les vertus occultes des choses, reproduisent manifestement, malgré l'interprétation rationnelle qu'il en donne, les croyances que tout enfant il a vues en faveur auprès des siens. Atteint de fièvre, il avait été guéri deux fois par les soins d'une femme qui usait de formules magiques. Sa cousine germaine Emilie, hystérique et convulsionnaire, tombée en léthargie, était revenue à la vie au bout de trois jours et, quoique tout à fait ignorante, avait fait preuve dans des prédictions que l'événement vérifia, d'une grande sagesse théologique et d'une extraordinaire puissance de divination ^
A l'âge de quatorze ans, Campanella, enthousiasmé par les prédications d'un dominicain, et par la lecture des biographies de Saint-Thomas et d'Albert le Grand, prend l'habit ecclésiastique de l'ordre au couvent de Placanica (1582) 2. Il ne devait plus le quitter. L'empreinle de la vie monacale fut-elle sur lui aussi forte qu'un l'a prétendu ? Il lui doit, croyons-nous, son goût pour la forme théocratique du gouvernement, son admiration pour l'institution de la communauté des biens, ainsi qu'un sentiment très vif de la nécessité de la discipline sociale. Mais l'exemple de ses camarades de couvent devait-il l'inviter à la pratique des vertus chrétiennes ? Il est permis d'en douter quand on lit dans Amabile la description de la vie licencieuse des dominicains de Calabre, et le récit de la résistance à main armée qu'en 159o certains religieux du monastère de San-Domenico, à Naples, opposèrent à l'introduction des réformes inspirées des directions du Concile de Trente'. Celaient en vérité de singuliers chrétiens que ces moines qui furent si prompts à s'enthousiasmer lorsqu'en 1599 Campanella, et surtout fra Bionisio Ponzio, son principal lieutenant, leur prêchèrent le retour de la religion aux enseignements de la nature, l'égale valeur de tous les dogmes confessionnels, l'adoralion d'un Dieu immanent à l'univers créé, et l'absolue légifimilé de l'instinct sexuel.
C'est au couvent de San-Giorgio, où il est novice, que Cam-