Mabilleau, o. c, p
monini à cette date essayait de rassembler et de concilier les résultats ^
Or, si l'on fait abstraction des points nombreux sur lesquels ne peuvent manquer de coïncider deux interprétations différentes d'un même système, et aussi des circonstances historiques qui produisent parfois chez leurs partisans des revirements d'attitude ou partiels ou complets, qu'est-ce que l'averroïsme, sinon la tendance à faire dériver de la forme, transcendante à la matière, toute l'activité de -la nature, et qu'estce que l'alexandrisme, sinon la tendance « à expliquer le devenir de la nature par un principe immanent, la matière étant donnée comme capable de développer le processus de l'être, sous l'influence purement idéale de l'attrait divin ^ ? »
Mais l'opposition entre ces deux interprétations : la première plus proche de la thèse de la transcendance, la seconde plus favorable à la thèse de l'immanence, n'aurait pas conduit Télésio, puis Campanella, à une critique directe des principes de la physique aristotélicienne, si le Stagirite n'avait pas expressément professé certaines doctrines très précises, dans lesquelles le dualisme platonicien semblait se perpétuer. — La nature, dit Aristote, a en elle-même le principe de son mouvement, et on dit qu'un corps se meut naturellement lorsqu'il ne reçoit pas d'un autre corps, distinct de lui, l'impulsion qui le détermine à se mouvoir. C'est par l'action de la forme que se meut la matière. Seulement comment se faitil que tout être, en même temps qu'il s'efforce de réaliser se propre forme, soit aussi attiré vers une forme supérieure, sinon parce qu'en dehors de la nature et au-dessus d'elle, il existe une forme sans matière qui soulève pour ainsi dire jusqu'à elle, par l'attrait du divin, tout le monde des êtres naturels ' ? De plus, si au lieu de parler le langage de la métaphysique, nous revenons à la physique, nous devons nous rappeler ici que suivant Aristote le mouvement qui
1. Cremonini occupait à Padoue depuis fé^Tie^ 1591 la seconde chaire de philosophie (Mabilleau, 0. c, p. 3).
2. 0. c, p. 144 ; — p. 138-145 ; — p. 277 sqq. — Cf. Fiorentino, Pomponazzi, cap. I, II, VII, VIII, IX, X.
3. Mabilleau, o. c, p. 142: — Fiorentino, Tclesio, t. I. p. 160 sq., p. 170.
est le premier, non seulement suivant l'ordre logique, mais aussi suivant l'ordre chronologique, c'est le mouvement local, le seul qui appartienne à la sphère céleste, et qui, contrairement au mouvement de la génération, s'explique directement non par l'action interne et naturelle d'une forme, mais par une impulsion extérieure, transcendante à la nature, et imprimée par le premier moteur immobile. La véritable activité, « l'efficace », comme eut dit Malebranche, réside donc dans ce premier moteur, qu'on est d'ailleurs libre de considérer comme identique à l'intellect actif, et par rapport à lui la nature entière présente l'aspect d'une matière inerte ou, ce qui revient au même, d'un ensemble incompréhensible de formes inactives par elles-mêmes et qui reçoivent du dehors leur existence et leur activité.
Télésio ne manque pas de reprocher à Aristote cette dernière contradiction, et Campanella dans son premier ouvrage écrit contre Jacopo Antonio Marta, présente l'objection de son maître comme inspirée du désir de restaurer la véritable notion de l'activité de la nature. Ou bien le ciel se meut naturellement, c'est-à-dire qu'il a en soi le principe de son mouvement, ou bien il ne se meut pas naturellement. Dans le second cas, Aristote a tort d'admettre le mouvement naturel du ciel, et de déclarer que le mouvement local circulaire, propre à la «sphère céleste, est le premier ontologiquement et chronologiquement. Dans le premier cas, il est inutile de chercher en dehors du ciel et de la nature des moteurs séparés ^
La cause de l'erreur d'Aristote, c'est qu'il a confondu le mouvement local avec le mouvement de la génération, et ainsi, forcé d'admettre une forme séparée pour expliquer le second, il a étendu cette nécessité au cas du mouvement local, contrairement à sa définition de la nature ^. S'il faut
i. Phil. sens, dem., p. 489 : Qiiod movetur natnralitor, ab intrinseca natura, quae est forma non separata, juxta décréta Aristotelis et natiirae movetnr. Coelmn autem movetur naturaliter. Non igitur motores quaerenrli aiint abstracti. — Cité par Fiorentino, Telesio, t. II, p. 38.
2. Phil. sens, dem., p. iO'6, cité par Fiorentino, o. c, p. 38 : Patet rationem quae penerationi et alterationi congruit motui ad locum con grucrc non posse. — Cf. De rerum natura, lib. IV, cap. XXII, p. 164.
identifier les différentes sortes de mouvements, de façon à rendre compte de la véritable unité des opérations naturelles ^ c'est dans un sens bien différent des vues du Stagirite. Le mouvement local et la génération sont dûs tous les deux à l'action exercée sur la matière passive et indifférente par une même force agissante : la chaleur, dont la nature est partout la même, soit qu'elle produise le mouvement de la sphère céleste, soit qu'elle donne naissance à cet esprit vital (spiritus), contenu dans notre enveloppe corporelle, et qui est le véritable agent de la génération. De même le repos et la mort sont dûs à l'opération d'une seule cause active : le froid, qui oppose à l'influence de la chaleur une influence physique contraire. Le monde est le théâtre de la lutte entre ces deux principes hostiles, qui tentent l'un et l'autre de s'assimiler une matière par elle-même invisible et inactive et qui leur doit toutes ses quantités et déterminations ^.
C'est vraisemblablement grâce à cette doctrine cosmologique que Télésio apparut à Campanella comme un philosophe épris de réalité concrète, et substiuant à la considération des abstractions logiques celle des êtres réels. Ce besoin de remplacer l'opposition abstraite de la forme et de la privation par des actions physiques de forces actives s'était d'ailleurs manifesté, bien avant Télésio, dans les efforts accomplis par plusieurs philosophes pour concevoir la matière non plus comme une simple négation logique, dont l'existence est pour ainsi dire entachée de relativité, mais comme un principe réel d'activité physique. Dès le XIV^ siècle, Jean de Jandun, bien que péripatéticien avec une tendance averroïste, avait fait de la matière non plus une simple possibilité, mais une « potentialité », contenant déjà en elle comme le linéament de la forme qui doit s'y réaliser. Suivant lui l'idée de puissance ne saurait être une simple idée de relation : « Jointe à la matière, elle y ajoute quelque chose de réeP ». De
1. Phil. sens, dem., p. 258, cité par Fiorentino, o. c, p. 39 : Omnes enim motus sunt una eademque operatio.
2. De rerum natura, p. 6 ; — Campanella, Phil. sens, dem., p. 76 sq.
3. « Relatio nihil addit ; potentia autem materiae esset relatio. Sed potentia addit aliquid reale super materiam. » [Quaestiones singulares super libro De substantia orbis editae a domino philosopha Jo. de Gan-
même Cardan, tout en maintenant que la matière, comparée aux formes, était une puissance, avait admis qu'en elle-même elle était un véritable acte ^ Cette tendance à replacer dans la nature le principe de l'activité prend toute sa force dans le système de Télésio, et son disciple Campanella a si bien conscience de l'importance de ce retour délibéré à l'idée d'immanence, qu'il déclare que tout recours dans l'explication des choses non à l'action de pouvoirs intérieurs aux éléments, mais au vouloir divin, serait la fin de toute science naturelle ^. L'esprit qui anime cette philosophie, c'est donc bien l'esprit naturaliste, le désir de fonder la connaissance de l'univers sur l'hypothèse d'une nature se suffisant à elle-même, et possédant en elle-même le principe actif de ses transformations, en elle aussi sa fin. Créée par Dieu, la nature n'est pourtant pas douée d'une existence purement accidentelle et contingente. La divinité, bien que sa liberté fût entière, devait, en vertu de sa souveraine perfection, douer chaque être de pouvoirs propres, et d'une aptitude spéciale à accomplir ses opérations particulières. Or il est impossible de concevoir que chaque substance puisse avoir des opérations propres si elle n'agit pas en vue d'une fin personnelle, qui est sa conservation et son accroissement. Tout être doué d'activité possède donc aussi la faculté de veiller à sa conservation, à son développement individuel, et par conséquent aussi la faculté de sentir. « C'est en vain que les êtres désireraient se conserver et s'opposeraient aux forces destructives, s'ils ne savaient distinguer ce par quoi ils se conservent de ce qui porte atteinte à leur existence, et s'ils n'étaient pas possédés du désir de fuir les objets de la seconde catégorie, et de rechercher au contraire ceux de la première... En fait on constate que les natures agissantes ont reçu en partage ces propriétés... Car celui qui les a créées ne saurait négliger l'œuvre de leur
davo, i486). — Texte cité par Mabilleau, o. c, p. 152, not« 1. — (\'oir aussi p. 151 et 153).
1 Cardanus, De subtiïitate libri XXI, Lugduni, Apud Bartholomaeum Honoratium, MDLXXX, Lib. I, p. 13 et 14 : Ad formam igitur comparata materia, potentia est, seipsa vero actus.
2. Phil. sens, dem., p. 147, cité par Fiorentino, Telesio, t. II, p. 36 : Secus enim recurreremus ad Dei velle, et sic periret scentia naturalis.
conservation, et il n'a pu, comme un ouvrier incapable, ne pas leur accorder tout ce dont elles ont besoin pour cette fin, à savoir le sentiment de leur bien propre et de leur conservation, de leur mal propre et de leur destruction, et en sus le pouvoir et l'inclination, pour réussir à éviter ceci et à rechercher cela, — surtout après avoir établi entre elles la contrariété, le déchirement, et la destruction mutuelle ^ ».
C'est ainsi que, malgré certaines hésitations de Télésio à attribuer au froid la faculté de sentir ^, l'existence de l'activité, du mouvement, lui paraît être la preuve de l'existence de la conscience universelle. Seule la matière, incapable de toute action, est dépourvue de sentiment. Mais la chaleur ne se rassemblerait pas, ne se concentrerait pas, et n'agirait pas, si elle n'était pas douée de sens ; il en est de même du froid, et comme tout être est constitué par une matière qui a subi à divers degrés les deux actions opposées de la chaleur et du froid, il n'est pas une réalité naturelle qui ne possède en vérité quelque conscience : tous les êtres sentent, puisqu'on les voit tous fuir certaines choses, et se porter vers d'autres, et poursuivre ces dernières si elles s'enfuient ^.
La véritable physique est par suite l'étude de ces inclinations et de ces aversions des êtres naturels. Pourquoi la nature semble-t-elle avoir horreur du vide ? Aux yeux de Télésio, ce n'est pas là, comme le croira Campanella, une affection propre à l'espace et à la matière ; ce n'est même pas une aversion ; mais le principe de l'explication est le même : c'est la jouissance que les corps éprouvent à leur mutuel contact, et qui les incite à se rechercher les uns les autres, lorsqu'une force étrangère les a séparés *.
Pourtant Télésio ne tire pas lui-même de sa doctrine toutes les conséquences qu'elle entraîne pour la méthode des sciences naturelles. Esprit pondéré et prudent, il se défie des spéculations aventureuses de la magie, de l'astrologie, et de la philosophie occulte. On le voit préoccupé plutôt d'établir par
1. Telesio, De rerum natura, 1570;' — lib. I, cap. 34, p. 23 et 24. — Cf. Campanella, De sensu, 1G37, lib. I, cap. V, p. 10 ; — cap. VI, p. 11.