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CHAPITRE III

La. critique de I^idée aristotélicienne de la nature dans la philosophie de Télésio et dans celle de Campanella. La nouvelle Physique.

Campanella débute en philosophie par un ouvrage destiné à défendre Télésio en combattant la conception péripatéticienne et scolastique de la nature. Quelle était la cause de cette hostilité déclarée des deux penseurs contre la physique d'Aristote et de l'Ecole ?

C'est pour la doctrine du Stagirite une singulière destinée que d'avoir été considérée par tant de philosophes de la Renaissance comme une doctrine opposée à l'idée de l'unité et de l'immanence des lois de la nature. Pourtant le fait s'explique assez bien par le dualisme platonicien qui y subsistait encore d'une manière latente, malgré l'effort tenté par Ari3tote pour réconcilier la matière et la forme dans l'unité de la substance ; dualisme qui avait été accentué encore et mis en pleine lumière, pour des fins d'adaptation au dogme chrétien, par les commentateurs scolastiques du moyen-âge.

Le rapprochement, la fusion du monde sensible et du monde intelligible de Platon semble se réaliser chez Aristote. par la substitution de la puissance et de l'acte, principes solidaires et corrélatifs l'un de l'autre, à la matière et à l'idée, principes opposés l'un à l'autre, et irréconciliables (du moins dans l'interprétation du platonisme familière à l'auteur de la Métaphysique). Le monde sensible n'est pas anéanti, puisque la matière subsiste ; et même, lorsqu'elle est déjà dans une certaine mesure déterminée comme « matière première » par l'action d'une certaine forme, lorsqu'elle a cessé d'être le pouvoir indéterminé de devenir n'importe quoi, elle subsiste encore

en tant que matière, comme une puissance indéfinie d'accidents. Mais le monde intelligible subsiste aussi, puisque dans un être déterminé, c'est telle forme précise qui s'actualise, le mouvement n'étant pas autre chose que cette « actuation » progressive. Enfin il y a bien liaison et fusion des deux mondes : d'une part en effet, si l'on suit la hiérarchie des êtres, il n'est pas de puissance qui ne soit acte par rapport à une autre puissance d'ordre inférieur, pas d'acte qui ne soit puissance par rapport à un acte d'ordre supérieur, pas d'être en un mot qui ne soit ci la fois, suivant le terme choisi pour la comparaison, matière et forme, puissance et acte ; — d'autre part, la véritable réalité, c'est la substance individuelle, principe actif qui n'est ni la forme pure, ni la matière nue, ni la puissance, ni l'acte, mais un produit des deux : une force, un désir, la tendance de la matière à « s'informer », la tendance de la forme à se développer dans la matière ^

Pourtant, comme l'a fort bien montré M. Mabilleau, c'est précisément ce « soin que prend Aristote de n'identifier le principe actif de la vie ni avec la matière ni avec la forme » qui incite ses « successeurs à combler la lacune qu'ils croient apercevoir dans le système du maître 2. » Au temps où écrit Télésio, l'université de Padoue, qui dépend de la République de Venise, est le théâtre de luttes passionnées entre les alexandristes et les averroïstes : c'est à Venise qu'en 1575 Antonio Persio, le disciple de l'auteur du De rerum natura, devenu plus tard le correspondant et l'ami de Campanella, a l'idée d'aller défendre contre les commentateurs du Stagirite !a doctrine de son maître, encore vivant, dans une dispute célèbre qui dura trois jours et où furent examinées plus de 2.000 propositions'. Télésio n'ignorait donc pas les deux tendances contraires qui divisaient les partisans d'Aristote ; quant au philosophe de Stilo, il dut, lorsqu'il se rendit à Padoue en 1593, recueillir encore l'écho de leurs polémiques, dont Cre-

1. Dans tout ce passage, ainsi que dans les suivants, nous nous inspirons de la savante élude de M. Mabilleau . Mabilleau, Cremoniui, p 137 à 143.

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