CHAPITRE VII
A l'aube de l'histoire, lorsque déjà florissait aux rives du Nil et dans le delta du Tigre et de TEuphrate une culture intense, presque raffinée, les cantons méridioimux de Syrie paraissent avoir été l)eaucoup plus entraînés dans Torbite du grand empire oriental qu'en celui de l'Egypte. « Sargon d'Agadê et Naram-Sin s'attribuent la domination de l'Occident; ils régnaient donc de l'Élam à la Méditerranée. Et ce n'est point là une légende ; chaque campagne de fouilles confirme l'existence de ces monarques et leurs conquêtes (1) ». A ne considérer que les distances, l'influence inverse eût semblé naturelle, puisqu'une navigation facile rangeant les côtes, ou quelques journées de marche seulement, pouvaient mettre en contact les Égyptiens de l'empire memphite (2) avec les peuplades palestiniennes, séparées au contraire de la Chaldée par cent cinquante à deux cents lieues de steppe aride, en la plus droite ligne, et par un trajet presque double le long des voies où les caravanes trouvaient l'eau, les pâturages et la sécurité nécessaires. C'est pourtant de cette situation géographique elle-même que devait être déduit « le fait de la prédominance babylonienne en Palestine pour un temps très reculé » (3). Le caractère respectif de chacune des deux puissantes civilisations antiques, certaines affinités de race, au moins pour des temps un peu postérieurs aux origines,
(1) Lagrange, Éludes sur les religions sémitiques, T éd., p. 56. Maspero [Histoire..., H, 17 s.) admettait déjà que malgré le caractère astrologique du document racontant la conquête par ces princes, « il faut accorder que leur civilisation avait envahi très tôt les contrées d'Occident qu'on range sous leur autorité » {op. L, p. 18). Cf. L. W, Kmo, art. Sahylonia dans VEncyclopxdia Biblica de Cheyne, I, col. 440, ;; 41 lin; Zimmekn-Wincklkii, Die KeilinschriJ'ten und das A. T., Z' éd., p. 15.
(2) Selon la terminologie adoptée par M. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, I, p. 229, pour désigner les dynasties I-X. Les dynasties XI-XX constituent pour lui la période thébaine ; XXI-XXXI, la période saïle. Ce classement et cette désignation par les plus importantes, capitales successives est à la fois plus heureux et plus expressif que les désignalions jusqu'ici courantes : Ancien, Moyen et Nouvel empire.
(3) Lagrange, op. L, p. 57.
C\NAAN.
]os circonstances historiques surtout, ne pouvaient manquer de fournir leur appoint en un tel groupement. Les éléments divers qui ont concouru à ce résultat ont été bien mis en lumière par M. Maspero (1). Dans une brillante page il esquisse la physionomie du monde ancien au moment où vont s'engager « les premières mêlées des peuples ». La Clialdée savante et supérieurement organisée menaçait d'étouffer en son berceau, que « la mer au sud, le désert à l'occident, les montagnes à l'est » faisaient trop étroit; « elle se détourna vers les larges plaines septentrionales et remonta les deux fleuves ». Quand elle se heurta en cette direction aux contreforts gigantesques de l'Arménie, (lu Kurdistan et à la chaîne du Taurus fermant l'accès des plateaux d'Asie Mineure peuplés de races fortes et belliqueuses, les plaines de la Haute-Syrie devaient naturellement ramener sa marche vers le sud et la prolonger à travers les bassins de l'Oronte et celui du Jourdain
jusqu'aux confins déserts du Négeb. Là seulement l'influence égyptienne s'exerçait assez forte et assez permanente pour limiter en partie celle de la Chaldée ; encore que celle-ci ait pu se faire sentir par intervalles au cœur même du désert sinaïtique.
L'Egypte en effet, pour n'être d'ailleurs rien moins que la molle et indolente nation présentée trop souvent comme terrée dans les grasses alluvions de son Nil, satisfaite de son sort, et insouciante d'aventures à courir pour l'améliorer (2), l'Egypte populeuse, active, amie du bien-être et d'une richesse toujours croissante, sensible à Fattraction des périlleuses conquêtes ou de merveilles inconnues à découvrir, ne pouvait qu'être entraînée au long de son fleuve graduellement exploré et conquis vers l'Ethiopie lointaine, région mystérieuse où elle puiserait d'inestimables trésors. Tandis que tout l'attirait vers le sud presque sans limites, les lagunes du Delta {^) lui laissaient pour communication
Fig, '295. — Halhor, Dame des tui quoises, à Sarabît el-Khâdim.
(1) Histoire..., I, 783 s.
(2) Sur le goût des Égyptiens pour les aventures, voy. Maspkro, Les comités populaires de l'ancienne Egypte, ]). Lwxiii.
(3) Pour la formation du Delta voir Maspero, Histoire..., I, p. 3 ss. ; mais surtout du MouGVN, Recherches sur les origines de l'Egypte; L'âge de la pierre..., p. 38-44.
unique avec l'Asie Fisthme étroit que ne traversait plus le bras septentrional de la mer Rouge tendu vers la Méditerranée. A l'orient de ce pont malencontreux s'étendait la région sombre des sables qu'on eût volontiers renoncé à dominer jamais, où l'on n'eût pas même voulu s'aventurer, n'eût été l'appât des richesses minières à exploiter au cœur du Sinaï. L'Egypte entendait bien se réserver le bénéfice des métaux et des pierres précieuses (1) dont l'existence lui
Fis. 29G.
Ruines du sanctuaire égypto-séraltique de Sarabît el-Khâdim. A droite, la caverne sacrée.
avait été révélée, dans la « Terre du Vide », par quelques timides importations des Nomades. Tout en laissant donc la voie ouverte de ce côté, on avait eu soin de se mettre à l'abri le plus possible contre un coup de main delà part de ces redoutables « coureurs dessables », francs archers, guerriers inlassables et pâtres faméliques, guettant sans cesse, de la lisière de leur désert, la plantureuse Vallée, don du Nil> Un mur puissant barrait l'isthme et refrénait leur convoitise ('2).
(1) Mines de turquoises de Sarabît el-Khâdim, mines de cuivre et de turquoises de ro?<. Maghârah. Sur cette exploitation minière du Sinaï parles Pharaons presque des premières dynasties, on trouvera d'intéressants détails et une ample documentation à travers le récent volume de FI. Pétrie, liesearches in Sinai; d. RB., 1907, p. 138 ss.
(2) Son existence, celle à tout le moins d'une série de forteresses, est certaine dès le cinquième millénaire avant Jésus-Christ, puisque Snefrou, premier roi de la IV dynastie, vers
Quand ils pressaient trop violemment le rempart, Pharaon accourait en personne ou dépêchait un général de confiance. Les troupes équipées avec soin franchissaient la muraille et donnaient vigoureusement la chasse aux insolentes tribus. C'était pour quelque temps la tranquillité rétablie, grâce à la terreur répandue aux douars, aux aiguades, à travers les ouâdys plus fréquentés, par Fincursion rapide et dévastatrice de l'armée royale. Les soldats ramenés dabs leurs cantonnements du Delta ou dirigés, selon l'urgence, vers la Libye, la Nubie ou le Pouanît, les relations pacifiques avec T extérieur, môme à la frontière du nord-est, reprenaient leur cours. On voyait arriver sous le fameux rempart des caravanes d'Asiatiques, venus souvent de fort loin pour échanger en Egypte les métaux ouvragés, les objets d'art, les parfums, les produits de leur sol, contre de l'or, des céréales ou des objets d'industrie égyptienne. On se tromperait en effet à croire l'Egypte des dynasties memphites tellement fermée du côté de l'Asie qu'aucune pénétration asiatique n'y ait été possible, ou à supposer que les Pharaons antérieurs aux conquérants des XVIir et XIX'' dynasties aient ignoré la richesse asiatique. En dépit de la muraille fameuse et du souci de défense sur lequel on a peut-être insisté à l'excès, les voies étaient largement ouvertes à toutes les relations pacifiques, échanges commerciaux, courses d'aventuriers, asile offert aux bannis de l'un ou de l'autre peuple sur le territoire voisin (1).
Cette situation devinée plutôt que saisie sur le fait pour les temps les plus reculés est attestée par des documents positifs dès les jours
4100, y fait pratiquer des réparations. La légende égyptienne en attribuait la création au dieu Ra en personne. Cf. Maspero, Histoire..., I, p. 170, 351, 469; II, 122, 409; W. Max MÛLLER, Asien und Europa nach altugypt. Denkmûlein , p. 43 ss.
(1) Cf. Perrot-Chipiez, Histoire..., VI, 1001 ss. M. Maspero a bien mis en relief (Histoire...^ I, p. 391-394, 469 s.) la fréquence et la nature de ces relations nouées même avec les peuples d'Asie Mineure ou de l'archipel égéen désignés en bloc sous la rubrique de Haoui-nîboii. « Rien, si ce n'est un vieux préjugé, ne nous empêche d'admettre que les Égyptiens des temps memphites allaient par mer aux villes d'Asie et chez les Haoui-nîbou »' {op. L, p. 392). De son côté Max Mûller, Asienund Europa nach altugypt. Denkmûlern, p. 2, déclare qu'on a beaucoup exagéré l'apathie des Égyptiens et leur tendance à s'enfermer chez eux. Les découvertes contemporaines en Canaan nous ont fait constater à mainte reprise la trace des Égyptiens à des époques parfois très reculées, le xxV siècle par exemple pour l'hypogée de Gézer, probablement aussi pour des tombes et un palais à Megiddo, MuN., 1906, p. 50 et 52. La même constatation a été faite dans l'archéologie Cretoise (cf. la remarque générale de M. Hall, Annual of Brit. Schoolat Athens, Vllf, 1901-1902, p. 169 s., pour n'emprunter aucun fait particulier aux trouvailles de Cnossos, de Phaestos ou d'ailleurs). Mais la preuve sans contredit la plus décisive qui soit à fournir de l'expansion égyptienne aux âges les plus archaïques serait l'attestation de la visite fréquente de navigateurs égyptiens en un mouillage du littoral primitif au midi de la Gaule à l'époque néolithique « avant ou vers 5000 » (voy. Camtan et Arnaud d'Agnel, Rapports de l'Egypte et de la Gaule à l époque néolithique ; Comptes rendus de l'Acad..., 1905, p. 423 ss.).
lointains de la VP dynastie, apparemment vers le milieu du quatrième millénaire avant Jésus-Christ fl). Dès avant que s'achève l'empire memphite avec les derniers monarques de la XIP dynastie, antérieurement à l'an 3000, un tableau célèbre conservé sur les parois d'un tombeau princier fixera la silhouette et l'accoutrement d'une caravane entière de ces Asiatiques, désignés déjà par tous leurs traits et surtout par le nom de leur chef, Abisa, comme des Sémites, venus pour leur trafic, sinon pour quelque ambassade, en l'un des nomes de l'Egypte centrale. Et si leur pays est désigné encore par le vocable dédaigneux (( Terre Vide », ce protocole des hiérogrammates qui s'inquiètent médiocrement de noms propres étrangers, ou, selon la fine remarque de Max Millier, n'ont garde de profaner « l'écriture des divines paroles » par la transcription de noms barbares, ne donne le change à personne sur le vrai caractère de cette contrée (2). Aussi bien vers le
Fig. 297. — Le ciieikli sémite Ahisa présenté au prince Klinoumliotpou. D'après Mvspero, Hisf., I, 4G8.
(1) Ces textes, groupés déjà par MM. Mùller et Maspero, viennent d'être revisés d'ensemble par M. Raymond Weill, L'Asie dans les textes égyptiens de l'ancien et du moyen empire, dans la revue SpMna, VIII (1904), p. 179 ss.; IX (1905), p. 1-17, 63-69. M. Isidore Lévy publie à la suite [ibid., p. 70-8G) une étude sur « Lotanu-Lotan », dans laquelle il essaie de localiser la région ainsi désignée par les documents égyptiens aux environs immédiats des mines du Sinaï. Les seules régions asiatiques connues des vieux égyptiens, leZo/a)ietle Horu, auraient été restreintes au massif minier sinaïtique et à l'extrémité du Négeb et cela apparemment jusqu'au temps des grandes conquêtes de la XVIII » et de la XIX'' dynastie. Cf. en ce même sens la dernière étude de M. Isid. Lévy, Les Horites, Édom et Jacob dans les monuments égyptiens ; Rev. des étud. juiv., LI, janv. 1906, p. 32-51 ; voy. plus bas. Il n'y a pas très longtemps encore que M. Isid. Lévy paraissait lui aussi admettre entre laSyro-Phénicie et l'Egypte de la Xlir ou XIV dynastie des contacts et des échanges d'influences religieuses; cf. Rev. arch., 1904, II, p. 392, note 2.
(2) Asien..., p. 2. On trouveraen ce même ouvrage, p. 35 ss., mieux encore et avec d'excellentes reproductions dans Maspeuo, Ms^oire..., I,p. 468 ss., l'interprétation delà fameuse fresque du tombeau de Khnoumhotpou à Béni Hassan. Dans le premier enthousiasme de la découverte on voulait y voir l'arrivée d'Abraham en Egypte (Gen., 12, 10-20), ou celle de Jacob et de sa famille {(ien., 46, 5-7, 27 ss ). Si les caravanes patriarcales émigrant vers l'Egypte devaient présenter plus tard le même aspect, il faut se résigner à ne voir en celle d'Abisa qu'un convoi de trafiquants. Ils apportaient « du fard vert, de la poudre d'antimoine » (Maspero, /. /.), probablement aussi des parfums, des pierreries, des « lainages brodés ou
VM
même temps un proscrit de haut lignage trouvera en ce désert l'accueil le plus hospitalier et la plus confortable situation. Largement romanesque, on n'en saurait douter, le récit des aventures de Sinouliit (I) renseigne pourtant avec une assez heureuse précision sur ce qu'étaient vers le xxx'' siècle les contrées méridionales de Palestine. 11 y est accueilli par un cheikh prépondérant au nom sémitique d'A?)imûhisi, qui connaissait l'Egypte et entendait sa langue. On lui constitue un harem : un large et fertile territoire lui est octroyé, où
Fie. -298.
Dames asiatiques et leur suite dans la cara\ane d'Abisa. D'après Maspero, Mis t., I, 469.
croissent en abondance les figuiers, les oliviers et la vigne. Ses troupeaux se multiplient sans mesure. Établi l'interprète officiel d'Ammiànsi, sa fidélité et sa bravoure lui valent bientôt d'être mis ^ la tête des guerriers de toute la tribu et de devenir l'idole universelle, regretté de tous le jour où les circonstances politiques rendirent possible sa rentrée dans la douce Egypte, qu'aucune prospérité étrangère n'avait pu lui faire oublier.
Cette situation, connue aujourd'hui de tout le monde, valait pourtant d'être rappelée, parce qu'indispensable pour comprendre les origines et le vrai caractère de la civilisation en Canaan. 11 va de soi
teints dont la Chaldée se réserva le monopole jusqu'au temps des Romains ». Au retour ils devaient convoyer en Asie les produits des manufactures égyptiennes, « les toiles fines, les bijoux ciselés et cloisonnés, les poteries vernissées, les amulettes en pùte de verre ou en métal » {ibid., p. 470). Le contact de ces Asiatiques avec la Chaldée, attesté par la forme et les couleurs du costume qu'ils portent, est déjà signalé par Maspeiio, Histoire...,!, p. 719, note 4; cf. II, p. 18. C'est en ce dernier passage qu'est indiquée la date du monument : '( Plus de trois mille ans avant notre ère ». Pour M. Spiegelberg au contraire (Der Aufenlhalt Israels in Aerjyptcn im Lichte der aegypt. Monumente, T éd., p. 28), la date ne serait que d'environ 1900 avant Jésus-Christ. (0 Voy. MiJLLER, Aùen,.., p. 38 ss. et Maspero, Histoire...., I, p. 471 ss.
en effet que le contact habituel avec l'Egypte ouvrait le pays à mainte influence de la culture pharaonique, lors même qu'il demeurait plus immédiatement et plus profondément pénétré par celle de la Chaldée. Si pénétré en réalité qu'il la communiquait même à l'Egypte; aussi bien voit-on celle-ci sémitiser dès la fin de l'empire memphite, tandis qu'en Canaan les éléments importés de chez elle vont s'amalgamer avec les traditions issues de Babylone (1) pour constituer une civilisation mixte, où un troisième élément reste encore à discerner : l'in-
Fig. 299. — Asiatiques de la caravane d'Abisa. D'après Maspep.o, Histoire..., l, 4G9.
fluence locale de la race et du sol. Et ici le problème se hérisse de difficultés classiques, dont la discussion, pour autant du moins qu'elle peut aboutir à quelque résultat positif, n'a plus besoin d'être reprise, Historiens et exégètes ont peiné au labeur de discerner, à travers la eomplication des textes, seulement les noms authentiques et la succession chronologique des races, encore que chaque race ait pu, en prenant pied sur le sol, s'assimiler nombre d'éléments de la race antérieure qu'elle supplantait. Le P. Lagrange a récemment proposé une synthèse des données à peu près acquises et de l'interprétation la plus vraisemblable des textes bibliques et profanes intéressant la question (2). Laissant de côté les populations aborigènes primitives,
(1) Il n'est pas jusquaux procédés archaïques de construction cananéenne qui n'attest ni cette dépendance vis-à-vis des deux pays: A Làchis par exemple, pourtant si proche de l'Égyple à qui l'on eût pu croire directement empruntée la maçonnerie en briques sechées au soleil, M. Flinders Pétrie fait observer (Tell et Hesy, p. 21) que les briques employées par les premiers constructeurs, vers le xviu'' siècle av. J.-C, sont proportionnellement plus épaisses que longues à la façon babylonienne. En Egypte au contraire elles sont pour l'ordinaire longues et minces.
(2) Éludes sur les religions sémitiques, 2° éd., ch. i^' : Les Sémites, p. 41-69; cf. G. A.
puisqu'elles échappent à l'histoire documentaire, il a tenté de définir la race sémitique, d'en indiquer l'aire, le fractionnement et l'évolution. Le résultat de son étude, accueilli avec faveur dans les cercles de spécialistes, peut donc servir de base à l'enquête ouverte maintenant sur la civilisation d'un peuple de cette race : les Cananéens, désignant par cette appellation, « comme la Bible elle-même le plus communément, tous les habitants du pays qui va de Fou. el-'Arich à la hauteur de Hamath, sans exclure une limite plus septentrionale pour une époque très ancienne » (1). Partis des lagunes du golfe Persique, ils ont envahi d'abord l'Élam et la Chaldée, atteint les plaines fertiles et les riches montagnes de Syrie et subjugué l'Egypte même, où ils sont installés en maîtres peut-être dès le xxiii' siècle avant J.-C. Mais tandis que l'accord tend à s'établir sur le milieu du troisième millénaire, comme date initiale de la grande migration des Sémites, le P. Lagrange était « porté à considérer ce mouvement » qui créait l'installation des Phéniciens sur le littoral de la Méditerranée et mettait l'Egypte aux mains des llycsôs, « comme un simple renfort donné à l'ancien élément cananéen déjà fixé dans l'ouest » (2). C'était rejeter apparemment tout au début du troisième millénaire, sinon jusque dans lafm du quatrième, la substitution, à tout le moins un premier alliage de L'élément cananéen sémitique aux races mal définies qu'on appellera indigènes, sans prétendre déterminer autrement leur homogénéité ni leur relation avec le sol : les redouta- Lies Nephilim, que la Bible n'a pas cherché à cataloguer avec précision ethnographique en leur attribuant les noms de Réphaïm, 'Anaqim, Eimim, Zouzim et Zamzoumim. Cette suggestion, fondée sur « les récentes découvertes en Chaldée et à Suse » (3) et sur les monuments égyptiens auxquels il était fait allusion plus haut, reçoit une confirmation remarquable des trouvailles de chaque jour dans les chantiers de fouilles en Palestine. A Gézer notamment, M. Macalister proposait naguère d'assigner les origines sémitiques à la première moitié du troisième millénaire, vers 2700 (4). Il estime depuis, grâce
Bartox, a sketch of semitic Origins.. .,ch. i : The craclle of the Sémites, p. 1-29, etZiMMERN- WiNCKLER, Die Keilinschr. ..'•', p. 9 ss.
(1) Lagrange, op. L, p. 57. Wellhalsen, Israelitische und judische Geschichte, 2" éd., p. 5, recule cette limite jusqu'à l'Euphrale. Son classement des populations primitives (p. 6-9) est dans l'ensemble trop imprécis et. subjectif.
(2) Lagrange, Études..., p. 59.
(3) Lagrange, l. l.
(4) QS., 1904, p. 115. Quand il déclare, un peu auparavant, n'exister aucune preuve de communication entre l'Egypte et la race néolithique, il faut sans doute restreindre l'assertion aux preuves positives qu'aurait fournies la découverte à Gézer d'objets égyptiens, ou la trace précise d'influence égyptienne à cette époque.
à rinformation plus ample d'une année de recherches actives et fructueuses, être beaucoup plus près de la vérité en rapprochant ces débuts sémitiques de Tan 3000, ce qui reporte vers VOOO av. J.-C. les origines de la vie humaine sur ce Tell (1).
D'autres vagues, issues du même réservoir de peuples, viendront à partir du xx*" siècle environ déferler sur les premières couches sémitiques de Syrie; la plus fameuse est dite araméenne. Malgré leur communauté probable d'origine avec les Cananéens, les clans Araméens ne se considéreront pas du tout comme de même famille avec leurs devanciers : en tout cas ils ne se montreront pas imbus de la même culture. A cette migration araméenne doit être soudée celle des Hébreux (2), dont l'antipathie pour les Cananéens rencontrés plus tard devant eux s'expliquera dès lors de plus saisissante fat; on.
Le contact entre Cananéens et Hébreux ou Araméens se produit d'abord sous forme assez pacifique (3).
A la faveur du morcellement politique de Canaan qui fait de chaque groupe de cités voisines autant de petits états sans cohésion, souvent rivaux, le clan dont Abraham est le chef peut traverser toute la contrée (4), cherchant les plus fertiles vallées pour y dresser ses tentes et les plus gras pâturages pour ses troupeaux. Une famine pousse la tribu en Egypte. Elle y trouve une large hospitalité. De retour en Canaan, ses migrations recommencent jusqu'au jour où l'on choisit enfin pour ordinaire habitat le Négeb, qui offre en particulière abondance les ressources préférées : l'eau et les pâturages. A la suite de quelques contestations avec les tribus avoisinantes, en possession jusqu'alors exclusive de tout ce domaine, les nouveaux arrivants s'installent autour des puits
Fig. 300. — Bédouines du Lotanou et leurs enfants. Peinture égyptiennô, d'après Mas- PEiso, Histoire..., Il, 455.
(1) QS., 1905, p. 28 s.
(2) Lagrange, Études..., p. 61. Weïlhausen reconnaissait déjà que les Israélites en avaient eux-mêmes ainsi jugé; mais il n*y trouvait qu'une vaine prétention et s'eftorcait de les rattacher — sans preuves — aux tribus nomades sinaïtiques (Israël... Geschichte -, p. 8 s.).
(3j Sur la difticulté extrême de définir exactement l'extension simultanée de chaque groupe et sur r « émiettement des populations syriennes » vers le temps où- Abraham s'établissait en Canaan, voy, Maspero, Histoire..., II, p. 126, 147 ss.
(4) Genèse, 12 ss.
.i3G CANAAN.
(le Bersabée et de Gérar. Malgré Je soin qu'ils prennent de conserver pur le sani?" do la race (1), ils font cependant assez cause commune avec les peuplades cananéennes ou les débris des antiques races indigènes pour éviter tout conflit. En ce temps-là le roi d'Élam Cliodorlahomor, devenu l'arbitre provisoire du monde oriental, tenta de rétablir par un vigoureux coup de main sa domination apparemment mal respectée dans les provinces occidentales de l'empire. Comme sa course triomphante s'achevait, Abraham et ses gens furent assez heureux pour lui ravir tout le fruit de sa victoire sur les rois confédérés de la Pentapole et délivrer quelques-uns des leurs englobés parmi les captures (2). Plusieurs siècles durant, malgré sa population de plus en plus dense et plus hostile à tout fusionnement, Canaan devait suivre relativement en paix ses destinées. Il demeurait vassal de Babylone ou de Suse, suivant la prépondérance de l'Elam ou de la Chaldéej mais l'allégeance devenait plus molle à mesure que les lointains suzerains étaient plus absorbés dans leurs dissensions intestines. L'Egypte toujours ouverte au commerce et à rimmigration asiatique était beaucoup plus accessible encore aux Sémites, depuis qu'une poussée violente de cette race, culbutant les derniers restes de l'empire memphite, avait fondé en face des premières dynasties thébaines une dynastie sémitique, dont la prospérité devait durer probablement plusieurs siècles (3). Aussi n'y a-t-il pas la moindre surprise à
(1) Gen., 24, 3 ss., Abraham envoie chercher pour son lils une femme araméenne; cf. 28.
(2) Genèse, 14, 1-16. Le rapprochement, tenu aujourd'hui pour à peu près certain, entre l'Amraphel de la Genèse et Hammourabi des documents babyloniens (cf. RB., 1904, p. 46|), fournit une précieuse donnée chronologique pour le début de l'histoire des Patriarches. Daprès les récentes découvertes de Suse, le P. Scheil, Mémoires de la Délégation en Perse, t. V : Textes élamites-anzanites..., p.xiii, a pu fixer « vers 2050 «le règne d'Hammourabi placé communément jusqu'ici vers 2200.
(3) En indiquant, dans le raccourci très sommaire de ces noies, une opinion au sujet des Hycsôs, il n'est question ni de la justifier dans le détail, ni de méconnaître la valeur d'opinions fort divergentes. On sait que tout ce qui concerne les Hycsôs demeure, parmi les égyptologues, sujet à ample controverse. La bibliographie intéressante, jusqu'en 1897, est dans Mvspero, Histoire..., II, p. 50, note 3; cf. p. 51-61. W. M. Millier, dans son étude Die Hylisos in Aegypten und Asien {Mitteil. d. vorderas. Ges., 111, 1898, p. 107 ss.), aboutissait à des résultats plutôt négatifs sur l'origine des Hycsôs, leur rôle en Egypte et la durée de leur existence. Plus récemment le docte maître a modifié en partie sa manière de voir (Neues material zur Gesch. der Hyksos ; Orient. Litt. Zeit., V, 1902, col. 173 ss.; cf. W. Spiegelbeug,Zm der Hijksosfrage ; OLZ., VII, 1904, col. 130 ss.), reconnaissant en des noms propres par exemple une nuance sémitique incontestable (cf. OLZ., V, 1902, col. 176, une note sur les statues de Khyân, un des pharaons Hycsôs dont le nom nous est connu). La dernière tentative de réduire le rôle des Hycsôs et d'en rabaisser la date, est celle de M. Isidore Lévy, Les Hérites, Édom et Jacob dans les monuments égyptiens {Rev. des études juiv., janvier 1906, p.32-51j. A son sens il s'agirait d'une simple bande nomade <orçant un jour la barrière du Delta et s'y établissant à la faveur des circonstances, pour être bientôt absorbée par les Égyptiens; il n'y aurait jamais eu de dynastie Hycsôs en Egypte
trouver dans la Bible les Patriarches sur les routes de l'Egypte. Les caravanes qui s'y acheminent pour leur trafic, venues d'un point quelconque de l'Orient et faisant halte au puits de Dotân pour acheter au passage un Hébreu à revendre avec profit chez le Pharaon toujours à court d'esclaves pour son service ou ses ambitieux travaux, devaient être encore mieux accueillies qu'au temps jadis sur les marchés égyptiens. Les princes usurpateurs avaient tout intérêt à développer au sein de leur conquête l'influence de leur race ; si donc les relations constantes d'un peuple à l'autre n'eussent existé dès l'Ancien empire, la situation nouvelle de l'Egypte entre le xxiif et le xviif siècle à peu près n'eut pas manqué de les créer.
Ainsi peut-on s'expliquer sans anomalie qu'en un pays vassal de la Chaldée, peuplé de races disparates unies pourtant à un moment donné dans l'usage d'une môme langue qui est celle de Babylone, toute la culture soit à une certaine époque beaucoup plus tributaire de l'Egypte que de la Chaldée, quoique celle-ci garde une influence réelle (1). Il importe de pénétrer cette complication d'éléments à l'œuvre pour constituer la civilisation cananéenne si l'on veut comprendre le singulier mélange de faits révélés par les fouilles : bibelots égyptiens du cru le plus authentique (2) trouvés à côté d'objets nettement babyloniens, monuments qui évoquent par tel de leurs détails le souvenir et les procédés de l'Egypte avec des particularités explicables seulement par quelque réminiscence de l'art chaldéen, ou par des nécessités locales et un instinct de race.
Des populations indigènes, nous saisissons l'existence, déjà quelques traits physiologiques, des aperçus pleins d'intérêt sur leur vie
et l'épisode se placerait vers 1600 av. J.-C. (op. L, p. 40 ss.). M. Lévy, qui se préoccupe de réagir, à l'aide des documents égyptiens étudiés d'une manière approfondie, contre le « panbabylonisme » estimé envahissant, s'est trop laissé absorber par la tâche de rendre lumineux des textes qu'il reconnaît obscurs et insuffisants. Il a trop confiance dans les déductions chronologiques d'Éd. Meyer par exemple, et sa tentative de minimiser l'épisode des Hycsôs, de même qu'il a restreint à l'extrême les contacts égypto-palesliniens, au moins jusqu'au XV*' siècle, n'est apparemment pas destinée à un large succès. Peut-être voudra-t-on reconnaître qu'à côté des textes les monuments ont leur valeur. N'élait-ce donc qu'un cheikh vulgaire, hasardant un jour une razzia malheureuse sur les domaines égyptiens, ce Khyân dont les scarabées ou le cartouche royal se retrouvent aujourd'hui en Palestine, après s'être trouvés en Haute-Syrie et jusqu'en Crète (et. QS., 1904, p. 227; Annual of Brit. School at Athens, VU, 1900-1901, p. 64 ss.)?
(1) Cette influence paraît n'avoir pas frappé M. Macalister, impressionné au contraire par la prédominance de l'importation égyptienne depuis l'époque la plus reculée à Gézer; cf. QS., 1904, p. 121; 1905, p. 316, etc.
(2) Par exemple le fragment de stèle funéraire à inscription hiéroglyphique, ou la statuette d'Osiris trouvés à Gézer (QS., 1903, p. 36 s. et 39) dans ce même strate initial de l'influence égéenne, vers 1400, auquel appartiennent nombre de masscbôth ou de pierres à cupules bien sémitiques. Cf. à Megiddo des Anubis môîés à des Astarlés, MuIV., 1906, p. 56.
quotidienne, les ressources dont ils disposaient, les produits de leur industrie, et nous essayons même de pénétrer leur religion : téméraire entreprise, il est vrai, en laquelle, faute de toute information autre que celle déduite des monuments où paraît s'être exercé leur culte, nous ne saurions progresser bien avant. D'un art indigène paléolithique, néolithique môme au début de cette seconde période, il n'est évidemment pas question. Ces premières manifestations intelligentes de l'activité humaine qui consistent à se faire des armes avec des éclats de silex, à façonner l'argile en vases adaptés aux usages domestiques, à se tailler môme quelques rudimentaires idoles ou amulettes, puis à décorer de représentations sommaires copiées dans la nature ses vases, ses armes ou la caverne qui sert de logis : tout cela naît spontanément où naît une agglomération humaine, aussi basse qu'on veuille la supposer dans l'échelle sociale, si dépourvue qu'elle soit de qualités d'intelligence et d'aptitudes artistiques. Aussi n'y a-t-il pas lieu d'être surpris que la trace d'influences extérieures n'ait pu être saisie dans ce que nous connaissons maintenant des vieux peuples de Palestine entre le v' et iv*' millénaire av. J.-C. C'étaient pourtant des Asiatiques, ces guerriers vêtus à peine d'un pagne, armés d'un bouclier taillé peut-être dans une peau verte, de massues et de haches de pierre, de frondes, un peu plus tard d'un épieu à pointe de bronze, qui formaient le principal contingent des armées pharaoniques presque toutes mercenaires dans l'ancien empire (1). Mais il ne semble pas que ces guerriers farouches aient pu estimer dans l'Egypte civilisée qui les appelait à sa solde autre chose que le prix de leur bravoure et les occasions de butin. A la longue sans doute ils se seraient laissé polir à ce contact : ils sont submergés par le flot sémitique avant qu'ait pu s'accentuer leur évolution progressiste.
Chez ceux qui les remplacent ou les absorbent, la culture est déjà moins élémentaire à leur arrivée. Elle a ses racines dans une nature apparemment mieux douée, que le génie babylonien a marquée au passage de sa vigoureuse empreinte. Cette impulsion première est complétée par le contact avec l'Egypte et l'adaptation au sol. De la Chaldée
(1) M. Millier (Asien..., p. 7 ss.) conclut de rarmement néglige et do l'accoutrement si bref de ces mercenaires, que c'étaient tous de misérables bédouins de la péninsule sinaïtique. Dans les nuances des représentations qu'il reproduit, d'autres savants avaient trouvé l'indice de divers groupes asiatiques; il ne verrait là qu'une fantaisie de dessinateur négligent ou mal guidé par ses modèles. Cf. sur la physionomie générale des Sémites, leur costume, leurs armes d'après les représentations égyptiennes, l'étude spéciale de Mïjller, Asien..., p. 293 ss.; Mitteil. Vorder. GeselL, 1904, II, p. 9 ss. ; Die alten Aegypler als Krieger und Eroherer in Asien, dans Das aile Orient, V, 1, passim; Maspero, Histoire..., II, 149 ss.
on voit dépendre surtout la religion, les croyances, les habitudes qui régissent la vie journalière et jusqu'à l'idiome dont on se sert dans les relations courantes. En môme temps l'Egypte fournit au contraire beaucoup plus le mobilier, les objets de luxe et de fantaisie, quelques procédés artistiques, et dans l'architecture peut-être divers motifs ou éléments de décoration. C'est qu'en efTet si Canaan est, de par son origine et sa situation poHtique, sous la mouvance de Babylone, il se trouve désormais en commerce plus immédiat avec l'Egypte. Concepts rehgieux inhérents à la race ou imposés par le vasselage, manière de se vêtir ou (le s'armer, tout en continuant de se modeler sur ce qu'on pratiquait à Babylone, ne pouvaient échapper, au moins dans les classes moyennes de la population, aux modifications et aux transformations avantageuses suggérées par le voisinage égyptien et le contact incessant avec cette culture plus avancée, dont rien n'empêchait de mettre à profit la supériorité en ce qui n'était point du domaine religieux proprement dit. La religion même ne devait point d'ailleurs être soustraite à tout nouvel apport; il y a une exagération incontestable à faire dépendre exclusivement de Babylone la croyance et les cultes de Canaan (1). La croyance en efl'et, pour enracinée qu'elle ait pu être à l'origine, obéit comme tout le reste, quoique plus insensiblement, si l'on veut plus inconsciemment, aux lois de révolution. Il est manifeste que les premiers envahisseurs Sémites apportaient de leur ancienne patrie ou des principales étapes de leur migration initiale un concept religieux spécial, supérieur déjà à celui qu'on peut soupçonner chez les indigènes. Qui dira cependant avec assurance dans quelle mesure cette idée religieuse a pris corps sur le sol conquis sans se mêler d'éléments adventices? Môme demeurée pure de tout syncrétisme avec la religion qu'elle supplantait, affirmera-t-on qu'elle s'est développée en ce milieu précisément comme elle l'eût fait si le hasard delà conquête eût dirigé la race cananéenne vers les plateaux d'Asie Mineure ?
Quant au culte, il est moins indépendant encore de l'action du milieu, pour autant qu'il exige des éléments plastiques : objets sacrés, instruments liturgiques, monuments religieux. A coup sûr, la religion
(1) M. le prof. IL Gutlie, dans sa belle monographie sur les Cananéens (Rcalenc. fUrprot Theol. und Kirclie ^, IX, p. 735 1. 50 s.), insiste peut-être trop sur cette dépendance : «^?// dem Gebiete de?' Religion und der Mythologie liât freilich die babylonische Grundlage die Vorherrschaft behaltcn ». Toute la culture de Canaan lui paraît d'ailleurs la résultante d'un double courant d'influence babylonienne et égyptienne; aucun élément local n'y aurait apparemment concouru. La formule beaucoup plus nuancée du P. Lagrange, « si la religion de Babylone a exercé de l'ascendant sur celle du pays de Canaan, cette dernière a pu conserver cependant sa forme propre » {Études"^..., p. 57), tient mieux compte des faits archéologiques.
inspire et gouverne le culte ; le monument n'est que l'expression fondamentale de ridée et la résultante de l'institution; mais en conservant l'adaptation la plus étroite avec l'idée, le monument peut se nuancer presque à Tinlini et doit par ailleurs se proportionner aux conditions locales. Le concept essentiel d'une église catholique, partout le même et dans tous les siècles depuis les origines de l'architecture chrétienne, a inspiré la merveilleuse variété d'édifices qu'on sait, de la hasilique romano-byzantine aux splendides églises romanes et aux cathédrales gothiques les plus hardies; et le même plan d'éghse gothique ou romane, à la même époque, a été réalisé fort différemment dans un canton septentrional de l'Allemagne ou des Flandres et dans une province du midi français. L'art est trop nécessairement tributaire du milieu et du temps pour que les Sémites fixés en Canaan aient pu y conserver figé dans les formes initiales importées de Babylonie même leur art religieux, autant que le terme peut être employé pour la période lointaine qui nous occupe. A plus forte raison lorsque aucune prédilection ethnique, ni aucune obligation religieuse ne contraignait de babyloniser, devait-on se modeler sur ce que l'Egypte, plus tard les nouveaux voisins avec qui l'on entrait en relations, offraient de plus avantageux pour l'élégance et le confort de la vie courante. Par la suite ces influences étrangères deviendront même sensibles à tel point qu'on sera porté à ne voir dans la civilisation palestinienne, dans l'art surtout, que l'amalgame pas toujours heureux d'éléments babyloniens et égyptiens à doses variables (1).
(1) C'est apparemment l'avis, qu'on jugera très autorisé, de MM. Perrot et Cliipiez. A propos de la Judée, dans leur Histoire de l'art dans l'antiquité, \\s> ne connaissent naturellement que les Hébreux; à peine pouvaient-ils en effet soupçonner, avant les récentes fouilles, la culture des populations antérieures. Or les Hébreux, pensent-ils, avaient reçu des Phéniciens « les rudiments de la vie policée » ; les artisans juifs, s'il s'en forma par la suite, ne furent « jamais que des apprentis,... occupés à reproduire de leur mieux les modèles que créent Tyr et ^\Aov\y> {Histoire..., IV, p. 470 s.; cf. V}A, 240). Par ailleurs l'art phénicien est ainsi caractérisé, au terme de l'enquête spéciale sur laPhénicie : « ... cet art s'évanouit en quelque sorte sous le regard du critique qui cherche à en saisir le principe... il se décompose en ses éléments, que l'on reconnaît les uns pour égyptiens, les autres pourchaldéensou assyriens... Lorsque l'on a séparé et classé tous ces éléments d'emprunt, il ne reste pour ainsi dire plus rien... et la seule chose que laPhénicie puisse revendiquer comme sienne, c'est la formule même et le titre du mélange » {Histoire..., HI, 883). Si l'on remarque « certaines dispositions suggérées par des besoins spéciaux,... certaines particularités de style qui s'expliquent... par les propriétés delà matière dont dispose » l'artiste phénicien, « ce ne sont là que des détails et des nuances; ... on est tenté de conclure que la seule originalité de cet art, c'est de ne pas être original » {ihid., p. 883 s. ; cf. IV, 300, à propos de l'architecture en particulier). Ce verdict, assurément juste, applicable, on l'a vu, à la Palestine comme à la Phénicie, ne demeure très juste que si l'on tient compte exact de toutes les dispositions spéciales que cet art éclectique sait prendre, c'est-à-dire si on fait la part que de droit au génie propre des populations cananéennes et aux conditions locales .
L'évolution de la culture chez un peuple dépend assurément du mouvement de son histoire politique ; mais les périodes à discerner dans la civilisation générale ne correspondent pas chronologiquement aux transformations politiques. Longtemps après qu'elle a changé de maîtres une contrée peut vivre encore de ses habitudes anciennes, maintenir son culte indemne et garder l'idiome qui lui était familier depuis des siècles. Ainsi voit-on Canaan conquis depuis cent cinquante à deux cents ans par les vaillants monarques des dernières dynasties thébaines, annexé à l'Egypte, soumis au tribut et à la corvée pour le bénéfice ou selon le caprice et la force de Pharaon et de ses dieux insatiables, obliger ses vainqueurs à conoaitre sa langue et à respecter ses hauts-lieux (1).
Tandis que les Patriarches marchant à l'avant-garde de la migration araméenne prenaient pied sur le sol de Canaan morcelé en nombreuses populations rivales, l'Egypte agrandie reconstituait son unité longtemps rompue par l'intrusion des Hycsôs. Le moment vint pour elle d'être assez consciente de sa force pour secouer le joug des envahisseurs et les rejeter au delà de l'isthme, sur le continent asiatique. Akhmès V% fondateur de la XVIir dynastie (2), fut le glorieux auteur de ce triomphe, probablement vers la fin du xvn^ siècle avant notre ère. La terreur que semblent avoir inspirée à l'Egypte du temps les redoutables guerriers asiatiques (3), peut-être aussi quelque préoccupa-
(1) La conquête égyptienne, inaugurée vers 1600 av. J.-C. (Mïiller, Asien..., p. 276), est définitive avant la fin du siècle qui suit. Les historiens guidés surtout par la documentation littéraire étaient donc bien fondés à dater d'environ 1500 la première influence égyptienne en Canaan (cf. Guthe, Reo.lenc.S', v" Kanaaniler, IX, 735, lig. 40 s.), pourvu qu'en la disant première (er5^) ils n'excluent pas les influences moins directes, réelles toutefois, de la période bien antérieure. L'exploration contemporaine montre à l'évidence qu'aucune transformation bien appréciable dans la culture ne correspond à cette date de 1500, c'est-à-dire à la suzeraineté officielle de l'Egypte. En tous les chantiers de fouilles c'est au contraire l'influence égéenne, phénicienne si l'on veut, qui clùt l'époque d'évolution cananéo-babylonienne et ouvre une nouvelle ère, à partir de 1400, voire même de 1350. Cf. à Lâchis, F. Pétrie, Tell el Hesy, p. 15; Bliss, A Mound..., p. 138 ; dans les divers tells de la plaine méridionale, Bliss- Macamsteu, Excavations..., p. 72 ss., une date plus haute que 1400 n'est proposée que par hypothèse. C'est 1400 qu'on peut conjecturer à Ta'annak (Sellin, Tell Ta^annek..., p. 102), comme première apparition de l'art égéo-phénicien qui atteint l'apogée de son influence à partir de 1300. A Gézer enfin, c'est 1400 qui a été nettement adopté pour marquer une évolution importante : la fin du Sémitisme dit préisraélile qui évoluait depuis 2000, Macalister, Quart. Stat., 1903, p. 13; cf sir C. Wilson, Q^<«r^ Sf.at., 1904, p. 313, et B. Welch, The influence of the aegean civilisation on soutli Palestine ; Quart. Stat., 1900, p. 343.
(2) Avènement d'Akhmès V «■ entre 1640 et 1590 » d'après Maspero, Histoire..., II, p. 106, note 2, fin; cf. p. 73, note 1, une chronologie empruntée à M. Ermanqui vieillirait Akhmès d'un siècle et plus, bien qu'il se soit glissé peut-être quelque erreur dans le chiffre de 1730- 1720 indiqué pour le commencement de la campagne contre les Hycsôs. Voir aussi, p. 336, note G, où la date approximative de 1600 est adoptée en définitive par M. Maspero.
(3) Peut-être dès les premières dynasties, en tout cas régulièrement à partir de la XIT,
il2 CANAAN.
tion du côté de la Nubie ne permirent pas à Akhniès d'exploiter sa victoire. Il avait toutefois poursuivi assez loin les vaincus pour atteindre les régions de culture au sud de Canaan, s'emparer de (quelques places et y faire un ample Lutin. Ces conquêtes et ce que la renommée avait mis en circulation au sujet des ricliesses du pays sillonné par les allées et venues des courriers royaux, des marchands ou des chercheurs d'aventures, devaient naturellement exciter les convoitises des monarques égyptiens, libres dès lors de toute inquiétude sur leurs frontières de Touest et du sud, et aussi avides de s'assurer de nouvelles
gja^^'l
Fig-. 301. — Profils de prisonniers Amorréens. D'après Maspeko, Ilisloire..., II, 147.
richesses par l'extension de leur empire que préoccupés de prévenir toute nouvelle invasion orientale en refoulant plus loin leurs ennemis de ce côté. Entre temps Babylone était devenue absolument impuissante à faire respecter sa suzeraineté séculaire sur le trop lointain Martou; son prestige déjà fort ébranlé ne devait pas tarder à sombrer sous les coups d'une puissance nouvelle : c'est la première entrée en scène de l'Assyrie. A la faveur des discordes civiles qui occupaient chez eux les Babyloniens, l'Asie antérieure pouvait librement s'agiter, et le trop-plein de sa population attiré vers les grasses contrées de la Haute- Syrie avait fait refluer vers le sud les clans Sémites. Il n'y a pas lieu
Jes Asiatiques formèrent un des principaux comme des meilleurs contingents dans les armées mercenaires de l'Egypte (cf. Moller, Asien..., p. 7ss., 301-305). De là venait sans doute en principe la terreur inspirée aux Égyptiens pour le pays d'où leur arrivaient ces rudes soldats : terreur devenue proverbiale quand la légende créée sur l'Asie par les racontars des aventuriers, des trafiquants ou des courriers royaux se fut développée en Egypte. Cf. Maspero, Histoire..., I, 469; II, 16 s., 88, 100.
de refaire ici, même en traits généraux, l'esquisse de ce mouvement ethnographique, où s'emmêlent Hétéens et autres races asiatiques, Sémites de familles très diverses, Amorréens, Araméens, Cananéens aux clans multiples, évoluant dans un désordre que les spécialistes n'arrivent pas sans peine à tirer au clair. De telles conjonctures faisaient en somme le jeu de l'Egypte. Se trouva-t-elle menacée par quelque coalition ambitieuse organisée par les tribus syriennes de concert avec les monarques hétéens? Voulut-elle simplement mettre à profit le désarroi de Babylone? Toujours est-il qu'à peine en possession du pouvoir, Thoutmès III organisa la conquête de Syrie ébauchée par ses prédécesseurs, et Faccomplit en quelques vigoureuses et brillantes expéditions (1 .
Il dut assiéger d'abord une à une les places fortes de Canaan échelonnées sur les premières étapes de sa route vers le nord (2). Une victoire plus décisive sous les murs de Megiddo assura son triomphe et rien ne résista plus à sa marche conquérante jusqu'aux rives du haut Eu-
phrate et à la chaîne du Taurus. La puissance hétéenne qui avait provoqué cet ébranlement n'était certes pas brisée et les Pharaons devraient s'employer plusieurs siècles encore à la réduire; mais à partir de 1500 environ la domination égyptienne sur les provinces de Syrie, implantée depuis une centaine d'années, a remplacé complète-
Fig. 302.
Profil syrien. D'après Benzingep., Hebr.
Archdologie, fig. 7.
(1) Cf. Masi'Ero, Histoire..., II, p. 209 ss. ; WÙLLKn, Asien..., p. 275.
(2) A peu près dans toutes les villes fouillées aujourd'hui s'est rencontrée la trace manifeste du passage de Thouluiès, par la destruction soudaine des remparts et des forteresses, dont les ruines sont partout mêlées à des objets égyptiens datant de la XIX" dynastie, le tout recouvert d'un strate où commencent d'apparaître les monuments égéens. A Làchis le conquérant ne laisse de la ville qu'un lit de cendres, FI. Pétrie, Tell el Hesy..., p. 16; Bliss, A Mound..., p. 64 ss., cf. 138; Sellin, Tell Ta^anneh..., p." 102, attribueà Thoutmès III le sac et la ruine du fort occidental de ïa*annak; M. Schumacher vient de signaler (MuN.y 1906, p. 49) l'indice de sa vengeance contre Megiddo qui le tint quelque temps en échec et valut à Sa Majesté une heure de frayeur. A Gézer son attaque contre le rempart primitif de la ville est signalée par Macalisteu, Quart. Stat., 1905, p. 29.
ment la suprématie de Ba])ylone (1). Ce renversciiicnt de l'axe politique ne crée d'ailleurs pour Canaan aucune transformation soudaine dans révolution de sa culture. Au lieu de diriger son tribut vers les princes d'Élam ou de Clialdée, il rachemine vers Pharaon : tout au plus celui-ci plus proche de son nouveau fief, plus rapace ou plus besogneux, exige-t-il une assiduité plus exacte dans les versements dont il a peut-être quelque peu haussé le taux (2).
L'organisation fédérale du pays demeure identique. L'occupation
égyptienne est réduite à quelques places fortes où demeurent cantonnés des contingents trop faibles pour tenir tête en rase campagne au moindre soulèvement. Par une libéralité très habile Pharaon a su d'ailleurs pourvoir au mieux à la fidélité de ces turbulents sujets. En laissant à chaque centre de la fédération son espèce d'autonomie, il a eu soin de s'assurer des otages dans les familles princières, de préférence les fils des potentats locaux. Consignés avec toute la douceur imaginable dans la royale prison de Thèbes, ces otages « recevaient une éducation qui faisait d'eux des Égyptiens » (3) et semblait assurer d'avance leur dévouement au suzerain, quand le moment viendrait pour eux d'en administrer les fiefs. D'un clan à l'autre s'exerçait d'ailleurs une surveillance jalouse; et qui parvenait à surprendre chez
(1) Ce qui n'empêche pas linlluence babylonienne de s'exercer longtemps encore. M. Sellin, Tell Ta^annek..., p. 103, signale seulement vers l'an 1000 son entière disparition.
(2) Les documents égyptiens ne fournissent aucune lumière à ce sujet (cf. Muller, Asien...y p. 275). Maspero est d'avis que les roitelets « payaient seulement une taxe proportionnée à leurs ressources » {Histoire..., II, 271); les lourdes contributions indiquées dans quelquesunes des lettres d'el-Amarna (cf. Winckler, Die Thontafelnvon T.-el-Amarna, 181 17 ss., 228 19 s., etc.) ne représenteraient pas le tribut habituel.
(3) Maspero, /^ù^oire..., II, p. 271. Les pages qui suivent dans l'^is^oire sont la meilleure esquisse de Canaan à l'époque des lettres d'el-Amarna, d'après ces documents et les textes égyptiens. Voir aussi Zimmern-Wincrler, Keilinschr. mid AT.^, p. 193 s. et Niebuhr, DieAmarna-Zeil; Aegypten iind Vorderasien nm iéOO v. Chr., p. 6 ss.
Fig. 303. — Un habitant de Damas sur les bas-reliefs de Kàrnak. D'après Benz[nger, Hebr. ArchâoL, lig. 11.
CANAAiN DANS L'HISTOIKE (iÉiNERALE. 445
le voisin la moindre velléité d'insubordination ne manquait pas d'en informer Pharaon pour se targuer plus hautement de sa propre fidélité ou couvrir mieux ses agissements personnels. On se querelle de ville à ville, comme par le passé, sous les yeux des officiers royaux impuissants ou indifïérents. Peu leur importe après tout la prépondérance de l'un ou de l'autre des roitelets cananéens, les modifications dynastiques, les dissensions civiles, pourvu que la contribution fixée arrive régulièrement dans les coffres du trésor, qu'on ne touche pas aux domaines assignés aux dieux, que les réquisitions de toute nature (1) soient ponctuellement livrées, sauvegarde et protection assurée partout aux courriers du prince, à ses caravanes marchandes (-2), aux ambassadeurs des cours étrangères traversant la Syrie pour porter en Egypte l'hommage ou les requêtes de leurs souverains. Toute contravention à l'ordre et à la sécurité se rachetait par une compensation proportionnée au délit, surtout au bon plaisir ou à la puissance momentanée du souverain. Quand le trouble prenait quelque gravité et qu'une rébellion menaçait, on voyait reparaître l'armée, pillant, brûlant, dévastant tout sur son passage dans la contrée insoumise et le calme était rétabli jusqu'à ce que la moindre circonstance, bruit de guerre en Egypte, passage d'un émissaire hétéen ou babylonien, dégoût de s'appauvrir pour gorger le maître, simple impatience du servage, fit perdre le souvenir de la rude leçon infligée et courir les chances presque toujours aussi fâcheuses d'une nouvelle révolte.
Le tableau de cette situation a été trop souvent tracé par les maîtres pour qu'il soit opportun de le reprendre après eux. xV côté des documents égyptiens décrivant l'organisation de la conquête, le développement intense des relations commerciales entre les provinces syriennes et l'Egypte et la réaction réciproque d'influences entre les deux pays, l'introduction officielle en Canaan d'Amon et de son cortège de divi-
(1) Telles qu'on les renronlre en ouvrant au hasard le recueil de la correspondance olficielle (WiNCKLEu, Die Thonlaf'....-el-A)narna) : 50 rev. 22 ss., 168 rev. 3 ss., 276 10, des otages ou des esclaves-, 249 22 ss., une jeune princesse envoyée au harem royal; 51 20 ss., 97 38 ss., 128 18 ss., 129 25 ss., 144 24 ss., 147 19 ss., 161 0 ss., 209 10 ss., 250-253, 263 s., approvisionnements et assistance aux troupes royales; 194 11, 207 15, 222 10 ss., 234 rev., 276 il ss., contributions et présents divers; 20815 ss., envoi de pierres /wpfl/.- A ^z' (pierres précieuses?) qui ont été demandées par Pharaon. Dans ce même cadre rentrent aujourd'hui les lettres de Ta'annak, où se lit par exemple, tabl. I, 25 ss. (Sf.llin, Tell Ta^annek..., p. 114), le prochain envoi de la fille d'I.starwas.sur au harem royal, etl'ordre transmis à Istarvvassur en personne par un officier pharaonique au nom d'Amanhasir d'avoir à diriger en temps voulu surMegiddo quelque otage, avec son tribut et des présents (Sellin, Fine Nachlese..., p. 34 et 36 s.).
(2) WiNCKLER, Die Thontafeln..., 130 5 ss., 145 6 ss.,235 22 ss., 246 10 ss., 2568 ss., 259 24 ss. Un convoi royal ayant été pillé au voisinage d'Aïalon, Abdkhiba se disculpe sur l'embarras où il est réduit dans Jérusalem, de n'avoir pu prévenir l'accident, 180 55 ss.
4'fC CAiNAAN.
nités incluant même Pharaon, l'adoption partielle des dieux sémitiques dans le panthéon égyptien, les lettres cunéiformes d'el-Amarna et les nouveaux textes de Ta'annak sont venus mettre en pleine lumière d'autres faits encore, parallèles à ceux-ci, mais qu'on n'eût pas autrement soupçonnés : la survivance de la langue babylonienne surtout, pai'uii les peuples de Canaan déjà vassaux de l'Egypte depuis deux siècles au moins. Et il ne s'agit point, comme on l'a dit parfois (1), d'une simple convention analogue à celle qui a fait du français par exemple la langue diplomatique. Si les princes cananéens adoptent pour leur langue l'écriture babylonienne, c'est qu'il y a entre les deux une étroite affinité; si étroite, qu'il faut renoncer à exprimer le cananéen sous une autre forme adéquate, jusqu'à la création ultérieure d'une autre écriture encore mieux adaptée. D'où la nécessité pour le monarque égyptien d'introduire en sa maison civile tout un personnel d'interprètes et de scribes qui entendent le babylonien et sachent rédiger en cette langue les dépêches royales. Au surplus les récentes découvertes de Ta'annak nous ont appris qu'on usait du même idiome pour la correspondance privée en Canaan (2).
(1) Par exemple Fossky, Joitr>?. As., sept.-oct. 1904, p. 302.
(2) A leur intérêt historique très considérable, les documents d'el-Amarna, désormais aussi ceux de la bibliothèque deTa'^annak et la tablette de Làchis, joignent une grande valeur philologique. 11 faut souhaiter que l'étude approfondie en ce sens soit bientôt entreprise par un spécialiste et apparemment on peut l'espérer de M. Knudtzon qui a publié déjà dans les Beitrdge zur Assyriologie (IV, 1902) les premiers résultats de la collation qu'il a entreprise de ces documents. Des le premier moment on a reconnu le caractère spécial de celle langue écrite avec les sigles babyloniens, aussi avec des formes babyloniennes, mais où se mêlent bon nombre d'éléments propres à Canaan : construction particulière de la phrase, acceptions nouvelles données à des mots babyloniens, surtout emploi de mots inusités ou inconnus'en Babylonie proprement dite, expliquant sous forme de gloses les termes babyloniens. Zimmern a extrait du vocabulaire général où Winckler les avait déjà signalées [Die T/iontafeln von T.-el-Amania; tables) des listes de ces particularités très suffisantes pour les bien mettre en relief (Zimmkkn-Winckler, Die Keilinschrif'ten..., p. 651 ss.). Voici, pris au hasard dans ces lisles, quelques exemples de cananéismes des lettres d'el-Amarna : 1" gloses marquées comme telles dans le texte par l'adjonction d'un signe :
hairi = in « montagne » expliquant l'assyrien sadu, 55 20;
zu-rU'Uh = 2;n7 « bras » expliquant ass. qutu, 180 27, 181 33;
Sahri=1V'fd} « porte » expliquant ass. abnlli, 195 16. 2° Acceptions cananéennes inusitées pou?- le mot babylonien : akuU = ^IDN infin.? « aliments », 154 12; anuki = OJN, 180 66, 69; laqahu = npS 180 36. A signaler dans les nouveaux textes, par exemple a-si-ri = on^DX « prisonniers », dans Ta'annak 5 10 (SixLiN, j&'me Nachlese..., p. 36); ou le mot ai--zi = 1']i< « cèdre », employé au lieu du babylonien erinu, Ta'annak 6 .5 (l. L, p. 37). Cf. les remarques de Hommel, Grundriss a. G...., p. 157. Les noms propres méritent aussi un examen attentif et révèlent pour la plupart ces formes sémitiques occidentales cananéo-arabes discernées du sémitique babylonien par M. Ranke dans les documents de l'époque Hammourabienne [Early Babylonian Personal Names..., p. 29 ss., dans The Babyl. Expédition..., série D, t. III).
L'apparition d'Amon parmi les dieux syriens Hadad, Asirat-Astarté et en compagnie du Samas babylonien est une évidence nouvelle donnée au syncrétisme religieux imposé par la conquête égyptienne (1). Et cette information littéraire précise vient fort à propos fournir son contrôle à l'archéologie pour classer maint objet de culte manifestement d'origine égyptienne (2) déterré avec des scarabées contemporains de la XVIIP dynastie ou des dynasties antérieures, en même temps que des idoles cananéennes. Dans quelle mesure ce syncrétisme fut réel, et comment il altéra les formes locales de la religion ancienne, on a essayé de le faire saisir à propos de la religion. Au point de vue de la culture générale cependant, la prise de possession de Canaan par l'Egypte ne marque pas à proprement parler une période, car cette conquête en multipliant des relations déjà établies de vieille date, en donnant une activité et une intensité plus forte aux influences réciproques, n'introduit point de courant nouveau, n'ajoute aucun élément à la civilisation antique. L'impulsion féconde vient d'ailleurs, presque à ce même moment.
Dès longtemps les peuples égéens ont développé avec leur génie propre la civilisation dont ils ont probablement reçu, eux aussi, les premiers germes de l'Orient (3). Religion, arts, industrie se sont développés avec le plus heureux succès en ces milieux féconds et privilégiés, côtes d'Asie Mineure et îles de l'Archipel. L'Egypte ne les ignorait pas, et de très bonne heure ont commencé des relations que les fouilles nous font de jour à jour mieux connaître (V> Favorisée par
(1) Tablette de Ta'annak IV, cf. KSellln, Tell Ta'annek..., p. 113-119). Voir l'hypothèse de ZiMMEUN-WiNCkLEH, Die KeUlnsclir.. ., p. 194, louchant l'institution d'un culte solaire réiormé à Jérusalem au temps de Khounaten, d'après quelques indices tirés des lettres d'Abdkhiba. M. Macalister explique aussi par quelque culte solaire le dispositif d'une porte dans le sanctuaire sémitique de Tell es-Sâfy (cF. supra, p. 106).
(2) Tels que le brûle-parfums de Megiddo (Sghl mâcher, MUtlieilungen des cleut. PalCist. Vereins, 1904, p. 55, fi^. 17) et nombre d'idoles ou d'amulettes de Tell el-Hésy (Bliss, A Mound..., p. 40, (ig. 80; 67 s., fig. 110), ou de Gézer (Macalisteu, Quarl. Slat., 1903, p. 213 et fig. Il ; 1904, p. 15 s., (ig. 3), elc.
(3) Ce n'est pas le lieu d'examiner, même en raccourci, l'origine si débattue de la civilisation égéenne ou mycénienne comme on préfère souvent la nommer. On n'a pas oublié avec quelle érudition et quel entrain M. S. Reinach s'efforçait naguère d'en revendiquer l'autonomie, ou mieux, la dérivation européenne {Le Miraye oriental, mémoire publié en articles dans L'Anthropologie de 1893 ei reproduit, avec « quelques modifications », en appendice à la deuxième série des Chroniques d'Orient [1896], p. 509-505). On s'était à coup sur exagéré au début les analogies orientales; mais une connaissance plus réfléchie et plus profonde, grâce à la multiplication des monuments et à la meilleure intelligence des textes, est en voie d'authentiquer rinfluencc orientale, de Babylonie et de Chaldée, sur toute la civilisation de l'Asie antérieure et celle de l'Occident, envahi peut-être jusqu'aux portes d'Hercule dès le milieu du nr millénaire par la première migration cananéenne. Cf. Lagrange, Études..., p. 53 s.
(4) Sïhs Haoïii-nihou (cf. supra, p. 430, n. 1) sont considérés avec M. Maspero comme les
la navigation phénicienne, l'expansion égéenne encore à peine sensible dans les provinces méridionales de Syrie que ravagent les troupes d'Akbmès et de Thoutmès I" k la fin du xvii^ siècle, les a au contraire absolument envahies tandis qu'au xiv° siècle les vassaux de Pharaon se montrent à la veille de ressaisir leur indépendance. C'est le contact avec cette civilisation, par Tintermédiaire phénicien d'abord, un peu plus tard par l'immigration des u Peuples de la mer », qui fait passer un souffle nouveau et fécond dans la culture de Canaan. A partir de là existe réellement un art eu Palestine muni de formes neuves et d'éléments inconnus jusqu'alors. Les procédés de construction se perfectionnent; la céramique devient élégante et ses produits plus variés; les métaux sont plus et mieux utilisés, on apprend même à connaître celui qui va devenir le plus usuel : le fer.
Cependant les Hébreux étaient descendus, corps et biens, aux rives du Nil. Les récits bibliques ne fournissent sur cette migration en masse aucune date et lui assignent pour motif une formidable disette en Canaan (1). L'histoire égyptienne est muette sur un épisode bien des fois renouvelé à la frontière orientale du Delta. Mais les rois Ilycsôs qui dominaient alors ne pouvaient évidemment être moins hospitaliers sur le territoire de leur conquête à des immigrants de même race que ne l'avaient été souvent dans le passé les monarques des dynasties autochtones. On ne saurait par ailleurs arguer d'aucune invraisemblance dans la tradition biblique livrant l'Egypte au bon plaisir d'un ministre favori, l'hébreu Joseph, fils de Jacob, qui use de son crédit pour assurer à sa tribu la libre jouissance d'une contrée choisie à souhait pour des demi-nomades traînant après eux d'immenses troupeaux. Le territoire de Gessen concédé aux Hébreux « est, aujourd'hui encore, un de ceux qui reçoivent le plus souvent la visite des nomades... Les tribus de l'isthme flottent sans cesse en effet d'un continent à l'autre » (2). Beaucoup plus avant dans l'histoire, au cœur même
populations de l'Asie Mineure et de rAichipel égéen, ces relations auraient commencé dès les dynasties memphites. Mais Mïiller pense {Asie7i..., p. 30 s.) qu'il s'agit de tribus primitives installées dans les marais du Delta. Cf. Percy E. Newberry, Pi^oc. Soc. B. A., XXVIII, I90fî, p. 73 s. Pour appuyer l'identité asiatique admise à la suite de M. Maspero, les faits archéologiques signalés surtout par M. Flinders Pétrie (bien résumés par M. S. Reinacii, Ze Mraf/e oriental; Chroniques..., p. 560 s.) attestent l'existence de relations commerciales et d'influences artistiques dès la XIP dynastie. Si ces influences ont été niées, trop vite peut-être, pour une époque aussi reculée (Peurot et Chipiez, Hisf,..., VI, 1003, n. 1), elles sont universellement admises à partir du xvii'= siècle, sous la XVIII" dynastie. Quant aux monuments du m* millénaire déclarés égéens par M. Pétrie, il sufïirait de leur enlever cette étiquette trop spéciale pour les rattacher à une culture de Crète ou d'Asie centrale, babylonienne ou clialdéenne, mise parallèlement en contact avec l'Egypte et avec le monde égéen.
(1) Gen., 42-46. Le même motif avait poussé en Egypte Abraham et son clan, Gen., 12, 10.
(2) Maspero, Histoire..., U, p. 71; cf. ibid., note 3, l'indication de migrations contempo-
CANAAN DA^S L'HISTOIRE GÉNÉIULE. 4i0
de la X1X° dynastie, après la réactioQ violente de l'Egypte contre l'Asie, les exemples ne sont pas rares de Syriens de fortune qui président aux destinées de l'Ég-ypte par la faiblesse de monarques décrépits, ou avec la connivence d'un prince préoccupé de réagir contre les ambitieuses menées d'une féodalité turbulente (1 .
L'organisation savante et forte établie par le grand conquérant Thoutmès III dans l'Egypte largement développée du côté de l'Asie fonctionna sans secousses violentes sous les premiers Pharaons qui lui succédèrent. Quelques velléités d'insubordination manifestées dans les provinces syriennes à l'occasion des changements de règne avaient été aussitôt réprimées avec une âpre rigueur et, durant les longues années d'Aménophis III, Canaan, qui sentait en son voisinage un suzerain énergique, s'abstint de toute vaine agitation contre lui. La paix n'y est cependant pas profonde, incessamment troublée par les rivalités de clans, compromise surtout par la constante menace d'une nouvelle invasion étrangère et par les sourdes provocations des émissaires du grand Khéta ou du prince de Babylone. Les Khabiri sont aux portes et leur poussée brutale a l'air de se produire partout à la fois (2).
raines sur ce point, et p. 72 la situation géographique deGessen autant qu'on la peut préciser. Il y a une exagération manifeste chez Weluiujsen, Israellt... CescJiichte,\). 11, à considérer Gessen comme un simple pacage ( Weiderevler) « appartenant i)roprement encore à l'Arabie » et demeuré « de tout temps en la possession des Nomades ». Les Hébreux y auraient vécu de leur vie nationale, sans contact bien réel avec la culture égyptienne qui ne les aurait à peu près nullement induencés.
(1) Cf. Masi'Ero, Histoire..., H, p. 438 et 440, le rôle du Sémite Hen-Azana dans les derniers jours de Ménephlah, et celui d'Arisou au cours des règnes suivants; voir aussi p. 485 s. A noter également dans les lettres d'el-Amarna (Winckler, Die Thontafeln., 61 31 ss.. 66 15, etc.) le nom du vizir d'Aménophis IV en Canaan, lankhamou, qui a tout l'air d'être sémite.
(2) La tentation était fatale de voir dans ces redoutables Khahiri des lettres d'el-Amarna les Hébreux en devoir de conquérir Canaan. L'identification, proposée non sans réserve en 1890 par M. A. Zimmern, Paldslina um das Jahr 1400 vor Clir. nach neuen Quellen; ZDPV., Xin, 137 s.), a depuis lors fait beaucoup de chemin; cf. Zimmern-Wincrler, Die Keilinschr..., p. 196 ss. Je ne sais pourtant s'il est encore très fondé d'affirmer comme le fait W. Spiegelberg, Der Aulenthalt Israels in Accpjpten... {T éd. en 1904), p. 32, qu'on reconnaît à peu près universellement (/"as^ allgemein) aujourd'hui « dans ce nom celui des Hébreux, D"'117 ». H est vrai que dans sa théorie spéciale cette identification ne sera guère sympathique à ceux qui l'ont proposée avant lui, car ces //^6'6re*^/ mauvais teint appartiendraient à un clan Israël demeuré en Palestine et distinct du clan Jacob émigré en Egypte (op. L, p. 33 ss. ; cf. p. 13, 50). L'hypothèse, aussi inutile que gratuite, n'a môme plus d'ailleurs le mérite d'être originale; ce n'est guère qu'un replâtrage de la théorie plus consistante patronnée il y a quelques années par M. le prof. B. Stade (DieKntsIehung des Volkes Israël), s'il n'en était déjà point l'auteur. Spiegelberg reconnaît très h'icn { Der Aufenthalt Israels..., p. 11) sa dépendance vis-à-vis de Stade. 11 a pourtant une telle confiance dans la solidité de la théorie des deux fractions d'Israël que daprès la stèle de Ménephtah, toute autre conception lui paraît « simplement impossible, schlechterdings unmoglich » {op. L, p. 39)! Elle était déclarée abusivement rationaliste par un critique aussi |>eu partial en ce sens que
En tout cas leur soudaine irruption a remis en mouvement les peuples divers mal enracinés encore sur le sol dont ils avaient fait la conquête. La vague un instant apaisée reflue vers le sud de la Syrie, mêlant aux populations cananéennes des groupes auiorréens, ramenant les Hétéensaucœur de la Palestine. Les envahisseurs trouvaient naturellement dans la situation nieme du pays la plus favorable condition de leur succès. Faute de cohésion et de solidarité, les petits princes de Canaan se voyaient tour à tour contraints de pactiser avec l'ennemi, quand ils ne songeaient pas d'eux-mêmes à l'appeler au secours de leurs rancunes personnelles, quitte à payer cher plus tard son assistance. Ces complications politiques survenues dès les jours si prospères d'Aménophis III, ne pouvaient que s'accentuer lorsque après lui l'Egypte commence à déchoir. Les documents d'el-Amarna laissent voir nettement la gravité croissante du péril sous Aménophis lY. Traqués jusque dans leurs dernières forteresses, les princes cananéens fidèles encore implorent avec une instance désespérée des secours urgents (1 ). Le temps n'est pas éloigné, on le sent déjà, où las d'implorer une protection qui se fait toujours trop attendre et n'arrive plus jamais efficace, les vassaux reprendront leur indépendance, essayant de faire à eux seuls face au péril, ou composant avec les agresseurs. Les textes récemment exhumés à Ta'annak donnent plus de vigueur à cette impression, en montrant le seigneur du district et ses officiers en train de prendre leurs dispositions contre l'ennemi, sans nul souci de recours à Pharaon (*2). C'est qu'en ce temps -là. Pharaon s'est créé chez lui la tâche absorbante et néfaste de réformer la religion nationale. De par le bon plaisir de Khounaten, l'auguste Amon, jusqu'alors divinité suprême de l'Egypte, était en train de céder la préséance au
M. Winckler,et devrait avoir vécu. Voir les références et le résumé de la controverse dans Laguange, BB., 1899, p. 623 ss. La question des Khabiri a été résumée par le P. Lagrangk, BB., 1899, p. 127-132. Il propose d'y voir des bandes libres, de race cosséenne, agissant en Syrie à l'instigation du roi de Babylone qui n'ose pas rompre ouvertement encore avec l'Egypte, mais s'efforce d'en affaiblir la domination.
(1) Les demandes d'approvisionnements et de troupes sont un refrain trop constant pour qu'il soit nécessaire de fournir des références spéciales aux lettres d'el-Amarna. Quelques chiffres précis sont au contraire assez topiques pour faire ressortir la vraie portée de ces luttes. No 68 12 ss. (Wincrler, Die Thontafeln...), avec 300 hommes de renfort Rib-Addi de Gébal reprendra Beyrouth; 150 18, le roi de Tyr demande 20 hommes, d'arme spéciale ; 240 rev. 5 ss., 30 hommes suffiraient, 100 au contraire avec 30 chars (137 33 ss.), ou 50 hommes seulement (268 11) sont requis ailleurs. Sur l'objeclivité de ces chiffres, cf. Maspero, Hisl...,\\, 275, n. 1, à l'enconlre de la tentativedu R. P. Delattre, qui voudrait trouver en oes chiffres précis, mais trop restreints à son goût, l'équivalent de notre expression « une poignée d'hommes» {Proceed. of SBA., XV, 1892-3, p. 508).
(2) L'observation, qui a sa portée à la fois pour dater les tablettes et éclairer l'hiatoire de cette époque, a déjà été faite par M. Selun, Tell Ta^anne /,..., p. 102.
CANAAN DANS L'HISTOIRE GÉNÉRALE. 4:;i
dieu privilégié Alonou, le disque solaire. Et la transformation religieuse, si indépendante en apparence des destinées politiques de l'Egypte, n'allait pas sans un bouleversement profond qui provoqua la ruine obscure d'une dynastie glorieuse.
Avec Harmhabi, que les maîtres de Tliistoire égyptienne placent en tête de la XI X"^ dynastie (1), le retour au vieux culte national ramène la prospérité et la force. A peine a-t-il remis Tordre à l'intérieur, que le jeune monarque s'inquiète de rétablir au debors un prestige déjà trop effacé, surtout de ressaisir les provinces asiatiques sur le point d'échapper totalement à son sceptre. Il s'agissait (le refouler d'abord, de contenir ensuite hors des limites septentrionales fixées jadis par Thoutmès III, les Hétéens, ces ennemis séculaires renforcés aujourd'hui des contingents redoutables fournis par les (( Peuples de la mer ». Malgré ce regain d'énergie l'Egypte n'était plus assez puissante pour rejeter hors de ses frontières tous ceux qui s'y étaient installés comme en terre conquise. Il ne lui suffit bientôt plus de restreindre ses limites pour s'assurer le bénéfice d'une paix qu'elle ne pouvait plus imposer. A mesure qu'elle rétrogradait vers le sud, les envahisseurs la pressaient davantage et le jour vint où l'insurrection se fit générale jusqu'aux confins du Delta. Séti Y^ venait de prendre en main le pouvoir. Une campagne hardie fut dirigée sur Canaan châtié avec rigueur. Rien ne paraît s'être opposé bien sérieusement à la marche victorieuse du monarque vers le nord (2). Mais à la suite de ce triomphe, les pos-
(1) Cf. M.vsi'Euo, Histoire..., II, p. 449, note 3. Cette dynastie est inaugurée vers 1350.
(2) M. Maspero {Histoire..., II, p. 371) restreint la fin de cette campagne à une course « à toute bride vers la frontière hittite ». M. Millier (Asien..., p. 200, 276, cf. la carte générale) donne aux conquêtes de Séti des bornes encore plus étroites. Après une rapide incursion chez les Hétéens dans la vallée de l'Oronte il se serait brusquement replié vers le sud, occupant à peine la Phènicie méridionale. La découverte d'une stèle au nom de Séti P' à Tell es-Sihâb, non loin d'el-Mezeirib en Transjordane, atteste, sinon des conquêtes bien stables, au moins son passage en cette contrée. La stèle a été trouvée en 1901 par M. le prof. G.-A. Smith et publiée par lui dans le Quart. Stat. PEFund, 1901, p. 347 ss. Il n'en subsiste que la partie supérieure, haute d'à peine un mètre. On y voit le monarque présentant une offrande à Amon accosté de la déesse Mot. Dans le bas de la stèle, dont il faut souhaiter la découverte, était indiquée sans doute la circonstance qui amena Séti le-^ dans ces parages. Au dire de M. Smith, en eflet, la pierre est bien de la région; les Arabes affirment qu'elle a été trouvée au lieu même où il l'a vue et il la croit d'ailleurs trop lourde pour avoir pu « être aisément transportée d'une certaine distance » [op. t., p. 349). La situation géographique de Tell es-Sihâb, sur la route que pouvaient suivre les Égyptiens de Canaan à Damas, par le gué de Beisân et les plaines du llaurân (cf. Maspero, Histoire..., II, 138-140), rend d'ailleurs très vraisemblable que la stèle soit demeurée in situ. Un monument analogue, connu depuis longtemps déjà dans le voisinage, à Cheikh Sa'ad, attestait le passage de Ramsès H, fils et successeur de Séti 1"; cf. ScniMAcnER, XDPV., XIV, 1891, p. 142-147, la description de la stèle interprétée |»ar Eu- MAN, ZDP\ ., XV, 1892, p. 205-211. L'opinion récemment exprimée par le R. P. Lammens,
sessions effectives de TÉcypte en Syrie n'en demeurèrent pas moins
Fig. 30Ï. — Stèle de Séti P' en Transjordane. Pliot. communiquée avec obligeance par M. le prof. G. A. Smith.
fort diminuées et les armées royales n'y reparurent point dans toute la suite du règne.
lievue de l'Orient chrétien, 1904, p. 281 s., que « ce monument... montre dune manière frappante l'influence de l'Egypte à Dunip, peut-être même l'existence d'un culte d'origine égyptienne », n'est apparemment pas plus heureuse que sa localisation de Dunip à Cheikh Sa 'ad. Il pouvait exister, au Èœur de cette région amorréenne, quelque haut-lieu hanté par une divinité fort en renom. La persistance des désignalions onomastiques Tell cl-As'ary (malgré les objections non sans valeur de S.Mrru, Quart. Slat., 1901, p. 358 s., contre un rapprochement avec Astarté) et l^ell el-^Astarah, est trop en faveur d'une telle hypothèse pour ne pas donner beaucoup de poids à l'interprélalion d'Erman {op. L, p. 210), adoptée par Maspero (Histoire..., II, 676 s.) : la divinité que Ramsès II honore dévotement n'a rien d'égyptien : ni la silhouette, pour autant qu'on la peut distinguer encore, ni le nom transcrit I^ÏNJDK (Maspero: Agana-Zaplion); c'est à coup sur quelque variété amorréenne d'Astarté. Si ie père de Ramsès avait précédemment rendu ses hommages en ces mêmes lieux à un couple divin de son i)ropre panthéon, c'est qu'il entendait mieux marquer sa suprématie, ou qu'il ne sémitisait pas au même degré que son fils, à moins que les divinités figurées sur sa stèle et dont les noms ne se lisent plus, n'aient été travesties à l'égyptienne par simi>le fantaisie de sculpteur.
CANA\IN DANS I/HISTOIRE GÉiNÉRALE. 453
Encouragées par cette apparente indifTérence, les peuplades asiatiques intriguent de nouveau. Ramsès II, devenu roi, se vit bientôt contraint de reprendre la campagne pour tenter d'en finir avec la puissance hétéenne qui provoquait ces réJjellions toujours renaissantes. Malgré le succès de plusieurs expéditions le Pharaon vainqueur ne vit d'autre moyen d'assurer finalement la sécurité de ses nouvelles conquêtes septentrionales que de traiter avec les Khâtis et cette alliance fameuse valut aux provinces syriennes de longues années de paix avec l'extérieur, c'est-à-dire de prospérité intérieure, de commerce actif avec le dehors et de rapide développement dans sa culture, malgré les perpétuelles discordes occasionnées par la confusion croissante des races qui se coudoyaient alors en Canaan. A l'intérieur du pays les Amorréens ont pris pied solidement. Les plateaux de la Transjordane sont devenus leur propriété à peu près exclusive; tout au plus rencontrerait-on encore quelques îlots de population indigène. Le royaume araméen limite en cette direction, au nord, la puissance amorréenne. Dans la Palestine occidentale cette puissance est beaucoup moins considérable. Quand la poussée hétéenne a rejeté les Amorréens hors de la Gœlésyrie leur ancien habitat, vers le sud, ils ont trouvé (levant eux sur ce point les clans cananéens, peu disposés à se replier devant eux. Leur conquête de ce côté semble avoir été restreinte à la chaîne montagneuse du centre évacuée par les Cananéens qui se confinèrent, pour s'y défendre avec plus d'énergie et de succès dans le bas pays plus fertile, aux rives du Jourdain, dans les grandes plaines et sur le littoral (1). Par la voie de mer pénè-
(I) Celle localisalion des Cananôcns s pédale me ni en Phénicie, et par extension dans lavallée du Jourdain reliée parla plaine d'Esdrelon à la cote méditerranéenne (iVo>;t6/-., 13, 29, cf. 14, 25"; Jos-., 11, 3, où le « cananéen de l'orient » opposé à celui « de la mer » doit s'interpréter dans le sens des Nombres, et non pas d'une région transjordanienne), est confirmée par l'usage local contemporain des XVIII" el XIX'' dynasties égyptiennes. Le pays de Klnahki = yjD (Winckleh, Die Thontafcln von T.-el-Amarna, 11 15, 17; 14 l,etc.), ou de Kinahni = p;]^ {ihid., 101 rev. 13; 151 50. etc.), comprend surtout Tyr et Sidon, mais apparemment le littoral entier, d'Acre à Byblos. Dans les documents égyptiens réunis par MUller (Asien..., p. 205 ss.) Kana^ana n'est ni très ancien, ni surtout suffisamment précis, pour éclairer sur l'exacte compréhension que lui attachaient les hiérogrammates royaux. C'est même une controverse fameuse en certain cas — la campagne de Séti V entre autres — , de savoir si Pakanâna dans la liste des victoires désigne une ville inconnue du pays de Canaan (MiiLi.KK, /. l. ; cf. E. CnvssiNAx, Bulletin de l'Institut français d'archéologie orientale, 1, p. 99, note 2 [1901]), ou une localité spéciale des cantons méridionaux de Palestine (Conoeh, Quart. Stal., 1883, p. 175 s,, Khirbel Kena'^dn , à 2 kilomètres environ au sud d'Hébron; cf. Tomrins, Quart. Stat., !884, p. 57 ss.); Maspero (Histoire..., II, 370, note 3, 371) estime que c'est bien une ville, mais appelée « de même que le pays ». Très séduisante, cette opinion de l'illustre maître n'est cependant pas
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trent peu à peu les éléments de peuples nouveaux. Lç trafic est actif dans les ports, d'où se répandent à l'intérieur la civilisation et
décisive pour fixer ceUe localité dans le sud palestinien, car il reste la multiplication possible après tout de ces villes homonymes du pays — cf. pour donner quelque vraisemblance à ceUe multiplication antique la fréquence relative du vocable moderne Kena^an, appliqué à des sites ou à des ruines de la Palestine contemporaine. — Dans un texte racontant l'organisation de Canaan sous Ramsès III, M. Maspero (//ù^oiye..., II, 475 n. 1) croit « reconnaître la ville de Pakanàna de la Galilée ». De cette incertitude il résulte que le nom entendu par les Égyptiens avait une élasticité considérable. Tout au plus Millier a-t-il rendu vraisemblable {Asien..., p. 206 s.) qu'en écrivant Kana^'anmau = nyjZZ [defectivc) les scribes royaux désignaient en bloc les populations de la Syrie occidentale, tandis qu'ils réservaient Kana^ân aux cantons phéniciens. En ce sens on peut invoquer, semble-t-il, aujourd'hui le texte publié par M. E. Cuassinat, Bulletin de l'Institul français..., I, p. 98-100, qui présente un fonctionnaire impérial de « la XXIP dynastie, probablement sous Sheshonq V », au nom de Pélisis fils d'Apî, comme l'interprète ofiiciel pour les deux contrées de Pakana^ân et Piléset = D'dlB. Il est vrai que même au temps de Sésac T' on pouvait conserver en Egypte la prétention de gouverner encore non seulement les provinces côtières au nord de la Philistie, du Carrael au Liban, mais aussi l'intérieur du pays, conquis alors par les Israélites. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas à l'Egypte qu'on peut demander la lumière nécessaire pour éclaircir les obscurités de la Bible sur Canaan et les Cananéens. Le nom est inconnu à la littérature assyro-babylonienne, qui désigne par Martou, Akharrou, lu plus volontiers maintenant Amourrou (cf. ZiMMERN-WmcKLER, Die KeHinschi'..., p. 178 s.), les mêmes contrées où s'agitent confusément, d'après nos textes bibliques, Cananéens, Amorréens, Araméens, mêlés à des peuplades plus antiques et fractionnés en une kyrielle plus ou moins longue et compliquée de clans, qui prennent parfois des allures de peuples distincts en s'alliant à des noms de peuples survenus plus tard, les Hétéens par exemple. C'est ainsi que dans Ce/i., 15, 19- 21, le pays promis à Abraham, c'est-à-dire Canaan d'après 12, 1-7, est occupé par le Qénien, le Qénézéen, le Qadmonien, l'Hétéen, le Phérézéen, les Réplia'im, l'Amorréen, le Cananéen, le Girgasien et le Jébuséen. Le passage est manifestement rédactionnel et ne co'incide pas pour la nomenclature avec des textes d'autres sources tels que Dcut., 7, 1, où il n'y a que « sept nations nombreuses et puissantes », et Jo.s., 9, 1, où ne s'en retrou- Tent que six. Dans l'inextiicable complication des groupements (cf. l'essai de classement proposé par M. le prof. Glthe, Kanaanite?', dans la Realencyklopildie..., IX, 737 ss.) l'unique moyen de faire quelque lumière est de chercher à répartir d'abord les séries divergentes entre des sources distinctes dont le point de vue historique et l'époque ne sont pas identiques, et d'examiner ensuite à quel point l'énumération peut avoir été objective ou stylisée. On s'est dès longtemps aperçu que, d'une part, l'agglomération des Hétéens, Cananéens, Amorréens et Répha'im était surtout l'œuvre syncrétiste d'un rédacteur et que, d'autre part, la source élohiste parlait toujours d'Amorréens aux endroits occupés par les Cananéens dans le document jahviste, ou décrit par le code sacerdotal (P) comme le « pays de Canaan »; v. g. Gen., 48, 7 (P) le pays de Canaan où Jacob revient après le séjour en Aramée a été conquis par lui sur l'Amorréen, 48, 22 (E); Gen., 14, 13 (E) Abraham à Mambré est en territoire amorréen, tandis que 23, 2, 9 etc. (P), Hébron au pays de Canaan est peuplé d'Hétéens. Il est vrai que cette solution fort heureuse de la difficulté présenterait l'inconvénient d'être un cercle vicieux, si le principe : J dit Canaan, E emploie Amorréen, était le motif exclusif d'attribution des textes à l'une ou à l'autre source (M. Mor. Jastrow (jvn.), Encyclopaedia biblica de Cheyne, v» Canaan, I, col. 640, § 7, semble avoir redouté le péril, assurément réel, facile à éviter néanmoins). C'est donc à un classement très attentif qu'il faut recourir, et l'on n'attend pas ici cette longue et minutieuse enquête qui relève de l'exégèse proprement dite. Une double observation de portée générale permet peut-être de s'orienter quelque peu dans le problème. Celle-ci
CANAAN DANS L'HISTOIRE GÉiNÈUALE. 4oo
les richesses de Tétranger. Les villes restaurent leurs fortifications démantelées pendant la guerre; la culture reprend possession des
(l'abord, que les documents bibliques, d'une époque postérieure en toute hypothèse aux migrations successives qui ont peuplé de races diverses le sol devenu hébreu par la conquête du xm^-xif siècle, ne pouvaient guère fournir d'informations ethnographiques plus précises que les textes égypto-babyloniens |)lus rapprochés des mouvements de peuples qui ont amené la complexité ultérieure. Si donc, au témoignage des maîtres de l'égyplologie (cf. Maspeuo, Histoire..., If, p. •26), on a renoncé dans les chancelleries royales et dans toute la littérature historique égyptienne à démêler l'enclievêtrement des populations de la Syrie méridionale, fréquentées pourtant au jour le jour, et si les scribes assyriens, moins inventifs encore que leurs pareils des bords du Nil, se contentaient d'un ou deux termes génériques sans nulle prétention à désigner des races, il est fort naturel que la Bible, en face d'une difficulté croissante, à la période où son histoire débute, n'ait pu procéder avec rigueur ethnographique, ni avec une précision limpide. La seconde observation est que, à l'instar des documents les plus anciens, quand il s'agit de peuples d'origine obscure parce qu'ancienne, la Bible emploie volontiers des vocables descriptifs ou topiques. Dès lors il devient possible, en s'aidant du principe rappelé plus haut, d'en accorder les données en une esquisse générale dont les fouilles permettent peu à peu de préciser la valeur ethnographique, sans qu'il soit naturellement permis d'espérer en cette voie autre chose que les grandes distinctions raciales, jamais une répartition de clans ou de tribus dans une même race. Voici donc comment pourrait être compris ce schéma historique des peuples de la Terre Promise, d'après les indications bibliques. Décompte fait des tribus excentriques — Qénites, Ainalécites, — ou des peuples apparentés aux Hébreux — Ammon et Moab, — quand la conquête commence, le pays est aux mains de populations cananéennes et amorréennes émiettées en une infinité de groupes. Les noms de ces groupes étudiés attentivement renseigneraient peut-être en partie sur leur nature; ce qui ressort surtout des énumérations, c'est l'éclat du triomphe d'Israël, seul avec le secours de son Dieu, en lutte contre tant de nations valeureuses. Qu'un document ait voué ses préférences aux Amorréens, l'autre aux Cananéens, il n'importe; aussi bien la Bible elle-même justifie cette distinction tout en laissant subsister une unité de race, par le fait qu'elle ne leur assigne jamais le même habitat, dans les passages où son récit historique nous est demeuré clair.
Les Amorréens occupent tout le haut pays, la plaine est réservée aux Cananéens, de préférence môme au bord de la mer {Nombr,±3, 29; JJt.,1, 7; Jos., 11, 3); si Jvg., 1, 9 mentionne des « Cananéens habitant la montagne », il est facile d'y reconnaître une expression rédactionnelle moins précise, puisqu'on ajoute qu'ils habitent aussi « le Négeb et la Chéphélah ». C'est l'information des Xombres (13, 29) qui demeure la plus intéressante par sa précision géogra|)hique : Amaleq au Négeb, les Amorréens — avec tous leurs clans ou les peuples surajoutés par les plus récentes invasions — dans la montagne, Canaan sur la mer et au Jourdain. Certaine donnée de la Table ethnographique (6'en., 10, 15) présentant Sidon comme le premier-né de Canaan et lui donnant Khet pour frère, prend même un spécial intérêt mise en regard du texte des Xombres, des textes postérieurs qui ramènent Canaan vers la Phénicie (Is., 23, 11 ; Sophonie, 2, 5, etc.), le tout rapproché des informations extraites d'autres sources, traditions phéniciennes transmises parles auteurs classiques, renseignements fournis par les textes assyriens ou égyptiens, aujourd'hui aussi par l'archéologie. De cette confrontation il résulte que les auteurs bibliques^ voulaient donner l'impression d'une immigration des races sérnitiques dans la Syrie méridionale précédemment peuplée de tribus dont on ne savait que l'existence et pour qui l'on créait des termes descriptifs d'une compréhension plus ou moins large. Ces autochtones n'avaient pas tellement disparu qu'on n'en pût rencontrer quelques îlots encore aux temps plus voisins de la conquête, peut-être même à ses débuts : c'était des Eimîm, des Zouzîm, des *Anaqîm, des Répha'im. La Bible s'abstient seulement de signaler l'origine des premiers immigrants; après cela, rien de plus fondé que démontrer d'abord tout le pays au pouvoir des Cananéens, tandis
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campagnes désormais à l'abri de la dévastation laissée après le passafic d'une armée; la sécurité des routes y ramène un monde affairé de commerçants, de courriers royaux et de fonctionnaires, qui contribue largement à l'expansion du bien-être et à la prospérité momentanée du pays.
C'est bien à la fois cette situation florissante et ce mélange de peuples que la Bible décrit en Canaan, à l'époque où les Hé])reux, devenus, eux aussi, un peuple durant leur immigration et leur séjour prolongé en Egypte, vont essayer d'y pénétrera nouveau, cette fois pour s'en assurer la possession exclusive (1). Après avoir longtemps joui, non sans un large profit, de l'hospitalité libérale des Égyptiens sur le sol de Gessen, le clan des Patriarches hébreux se trouva réduit soudain à une condition plus dure. Pharaon fit peser sur ces hôtes, dont la richesse et l'accroissement étaient vus probablement d'assez mauvais œil par ses sujets, le poids des impôts et de la corvée. Sous Ramsès II le joug s'alourdit brusquement : il fa(lait créer en hâte des villes grandes et fortes : Ramsès et Pithom, et les exacteurs pharaoniques se firent si rudes pour les Israélites réduits au même servage que des prisonniers de guerre, qu'à la première occasion ils prirent la fuite (2). Entraînés par Moïse, ils franchirent l'isthme qui les séparait
qu'ils doivent le partager plus tard avec les Amorréens et que par-dessus le tout surviendront plus tard encore des épaves hétéennes. Cananéens et Amorréens faisaient partie de l'ébranlement initial qui avait introduit les Sémites en Syrie ; mais tandis que les premiers pénétraient jusqu'à la mer et s'y installaient, quitte à occuper ensuite le reste du pays qui leur offrait moins d'avantages, les Amorréens se cantonnaient dans la plantureuse Ca4ésyrie. D'où étaient venus les noms? Malgré la répugnance manifestée parfois (cf. Glthk, Realenc, l. l., IX, 733), rien ne s'oppose expressément à ce qu'une assez large part de vérité gise dans certain usage linguistique delà Bible (v. g. Néh., 9, 24) jouant sur la racine V2Z aramaïsée, ou mieux arabisée, pour exprimer l'état de dépression où Dieu a réduit les Cananéens. Il se peut évidemment que leur situation géographique depuis longtemps connue ait seule provoqué cette adaptation.
(I)Cf. Ex., 3, 8, 17 ;33, 2-.'^; Xontbr., 13, 27; Dt., 6, 10-12, etc. A propos de l'expression Um IlSn ni7 yiN « une terre coulant du lait avec du miel » fréquente dans les passages cités, voir Guidi, RB., 1903, p. 241-244. La nature des échanges entre la Syrie et l'Egypte en une époque un peu antérieure que les documents égyptiens nous ont fait mieux connaître indique bien aussi la prospérité de Canaan pacifié (cf. Maspeuo, Histoire..., II, 284-286) et c'est le cas de rappeler le mot de Maspero décrivant la Syrie au début de la conquête du xvii'^ siècle : « Somme toute, ce qu'on aperçoit de la Syrie à travers les réticences et les mépris des chroniqueurs égyptiens, nous donne la vision d'un pays plantureux, civilisé, où il faisait bon naître, malgré la perpétuité des guerres et la fréquence des révolutions » (Histoire..., II, 153-154). Le témoignage indirect des fouilles accentue cette impression favorable produite par les lexles. Pour la nature des richesses du sol cf. Gew., 43, 11; Nombr., 13, 23; 32, 1 ss.
(2) Ex., 1, 8-22 l'oppression ; cf. 5, 5-21. La fuite est racontée Ex., 12, 37-42 et Ion fixe à 430 ans (LXX" : 435 ans) la durée totale du séjour des Hébreux en Egypte. Leur prospérité signalée 1, 7, est rappelée 12, 38. Comme on peut s'y attendre, l'histoire égyptienne est
du désert oriental et s'acheminèrent vers Canaan. C'était à n'en pas douter la ruine irrémédiable. Informé de la fuite de cette immense et précieuse légion d'esclaves, Pharaon ne manquerait pas de se lancer à sa poursuite. D'ailleurs on se heurterait sans faute à la résistance des peuples de Canaan avant d'y être assez préparé. Un ordre divin ramène les fugitifs dans les solitudes austères et grandioses duSinaï. On y prendra le temps nécessaire à l'organisation nationale qui fait encore défaut. La lutte avec les tribus rencontrées dans les vallées de pâturages et autour des puits aura pour résultat d'aguerrir le peuple pour les combats plus redoutables qu'exigera la conquête de Canaan. Après une vaine tentative pour entraver leur fuite, Pharaon qui a vu les Israélites s'enfoncer au désert estime superflu de les y poursuivre, soit que d'autres soucis rappellent ailleurs, soit qu'il juge assurée la ruine des fuyards; en tout cas, pour lui, leur race n'est plus ; aussi affecte-t-il d'en parler avec plus encore de négligent mépris que des populations insubordonnées de la Palestine méridionale, parmi lesquelles il a dû en ce même temps pratiquer « une opération de police, plutôt qu'une opération militaire (1) ». Ce Pharaon qui avait succédé dans l'entrefaite à l'oppresseur des Hébreux, Ramsès II, avait nom Ménephtah, et dans le document auquel il vient d'être fait allusion, tout le monde a sullisamment reconnu la stèle fameuse découverte naguère par M. Flinders Pétrie dans les ruines de Y Amenophium à ïhèbes. On y lit les éclatants succès de Ménephtah, son immense empire pacifié, les rebelles cananéens châtiés et les plus brouillons emmenés captifs. C'est dans ce contexte qu'est présenté Israilou, désigné pour la première fois dans les textes égyptiens par son nom authentique : (( Israël est déraciné, et n'a pas de graine (2) ».
demeurée muette sur cette tuile d'une tribu rebelle. M. Th. Reinacb, en réunissant les « nombreuses variantes » de ce qu'il nomme le « récit égyptien de l'Exode », observe que ce « récit tout entier ne reposait sur aucune tradition historique sérieuse » {Textes d'auteurs yrecs et romains relatifs au Judaïsme, p. 15, note 1). Tous ces récits (cf. op. L, p. 14-15, Hécatée d'Abdère; p. 27-34, Manéthon ; p. 57, l^osidonios d'Apamée; p. 99-101, Strabon ; p. U6-120, Chœremon etLysimaque d'Alexandrie, etc.) de basse époque ont une allure trop tendancieuse pour être de quelque utilité. L'historicité du séjour d'Israël en Egypte n'est du reste plus guère révoquée en doute par la critique contemporaine et on peut voir dans la plaquette de Spiegelberg par exemple {Der Aufcnthalt Israels..., p. 15-20) un bon résumé des motifs qui expliquent le silence des documents égyptiens.
(1) ViREY, Note sur le Pharaon Ménephtah el les temps de l'Exode; HB., 1900, p. 585.
(2) Traduction de M. Virey (/. L, p. 579), qui a le plus approfondi l'étude du texte dans la phrase en question. Le mémoire du savant égyptologue fournit, outre cet examen philologique précis, des aperçus pleins d'intérêt sur les circonstances et la date de l'Exode, apparemment en l'an III de Ménephtah, dans la seconde moitié du xiii" siècle. Voir aussi à ce sujet Deibhu, La stèle de Mineptah et Israël, RU., 1899, p. 267 ss., et Maspeuo, Histoire..., II, p. 43G, p. 443 s., où l'on trouvera aussi la bibliographie relative à l'identification
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Pendant ce temps néanmoins Israël prenait le caractère d'une nation organisée, consciente de sa force, impatiente aussi d'entrer en possession de la Terre qui lui avait été promise. Après les événements du Sinaï et la halte prolongée de Gadès (1), malgré les informations décourageantes rapportées de Canaan par les espions qu'on y avait dépêchés, un essai fut tenté pour y prendre pied directement par les plateaux fertiles du Négeh. L'entreprise était téméraire et récliec semble avoir été complet (2). 11 fallut recommencer les marches au désert, tourner la mer iMorte, conquérir d'abord avec un moindre effort la région orientale, mal défendue par de plus faibles habitants et pénétrer enfin par de plus faciles issues dans le pays convoité. Avant que fût achevée cette partie déjà laborieuse de la tâche, les circonstances allaient modifier une fois de plus Canaan, de très heureuse sorte pour les Hébreux. A la suite des incidents relatés par la stèle de l'an V de Ménephtah, la vie tranquille et prospère dans les provinces
des Hébreux avçc \esApouriou mentionnés en des textes antérieurement connus : identification hâtive et mal fondée, qui n'a plus les sympathies de l'égyptologie contemporaine. Spiegelberg, Ber Aufenthalt Israels..., p. 41, adopte comme date de l'Exode l'année 1240 environ, précisément la même qu'indiquait peu auparavant le P. Lagrange, Juges, p. xliv. Il est superflu de rappeler de très érudites théories équilibrées pour reculer dans le passé la date de l'Exode ou distinguer plusieurs émigrations des Hébreux vers Canaan. Ces systèmes n'avaient d'autre but que d'expliquer en Palestine la présence alléguée parfois d'Hébreux avant la lettre ; ils n'ont aucun appui dans les monuments et créent d'ailleurs autant de difficultés qu'ils en aplanissent. Signalons pourtant une des plus récentes tentatives, de retour à une date archaïque : M. K, Miketta, Der Pharao des Auszucjes; Bibl. Sludien, Vill, ii (1903), a prétendu établir que l'exode avait eu lieu sous le règne d'Aménophis II, entre 1461 et 1436. Il n'aboutit à cette combinaison, estimée nécessaire pour justifier des indications chronologiques (I Rois, 6, 1, 480 ans de la sortie d'Egypte à la construction du Temple et 645 ans d'après Gen., 21, 5; 25, 26; 47, 9 -, Ex., 12, 40, pour la durée de puis l'entrée d'Abraham en Canaan jusqu'à la sortie d'Egypte) qu'au prix de combinaisons fort précaires. A propos de chronologie biblique il canonise trop hâtivement la Mas.sore à rencontre des LXX, dans les passages cités, cf. Actes, 7, 6; Gai., 3, 15 ss., et trouve en Egypte et en Babylonie des synchronismes aussi faciles à troubler qu'ils ont été laborieux à équilibrer. Dans l'indication d'EJc., 1, 11 sur les villes bâties durant l'oppression, il croit devoir conserver seulement Pithom et substituer Soan à DDCi?1. A la suite de Miiller, il voit dans Asrou des listes de Séti 1" et Kamsès l'Aser biblique; il trouve dans les lettres d'el-Amarna le récit de la conquête progressive de Canaan par les tribus d'Israël, telle que l'indique la Bible dans les premiers chap. des Juges. En ce qui concerne la chronologie à tout le moins, la thèse de M. Miketta n'a même pas le mérite d'une grande nouveauté; on en trouvera les éléments principaux dans divers mémoires de M. Lefébure, cf. par exemple celui qu'analyse RB., 1897, p. 320 s.
(1) Sur l'itinéraire des Israélites depuis leur sortie de Gessen, jusqu'à l'arrivée au Jourdain, voy. Lagu\nge, RB., 1900, p. 63-86, 273-287, 443-449; la localisation du Sinaï, id. RB., 1899, p. 369-392: le site de Cadès, 1896, p. 440-451.
(2) Nomhr., 13 lesespions, 14, 41-45 la déroute à Khormah; cf. 21, 1-3. De ce dernier passage Steuernagel, Die Einwanderung der israelil. Stamme in Kanaan (1901), a déduit son hypothèse de la pénétration de Juda-Siméon en Canaan par le sud ; cf. les observalions du P. Lagrange sur cette thèse, RB., 1902, p. 124 ss.
palestiniennes avait repris son cours sans incident notable en tout le long règne de ce prince. Lui mort, le pouvoir tomba en des mains débiles : occasion invariable de rébellion dans les régions extrêmes de l'empire. On s'agita en Libye; mais le principal danger se produisit du côté de la Syrie. Plusieurs règnes éphémères s'étaient succédé ; une autre dynastie, la XX% venait d'être fondée; elle produisit juste à point un monarque assez énergique pour sauver l'Egypte quand déjà l'invasion formidable des Libyens en avait franchi les frontières. Son nom même, Ramsès III, était d'heureux augure et sa vaillance en soutint le prestige. Mais tandis que Ramsès concentrait ses efforts contre la Libye, les peuples d'Asie Mineure, culbutés apparemment par quelque migration septentrionale, avaient reflué vers la Syrie; rien n'avait tenu devant l'irrésistible choc de ces masses : royaume liétéen, régions amorréennes, Phénicie, provinces égyptiennes de Canaan, tout avait été mis à mal et le danger menaçait d'atteindre l'Egypte elle-même. Pharaon n'eut que le temps de réunir et d'équiper ses troupes pour se lancer au-devant du péril. On était en l'an VIII de son règne, soit à peu près 1200 avant J.-C, et moins de quarante ans s'étaient écoulés depuis que la domination égyptienne avait été glorieusement rétablie sur Canaan par Ménephtah.
La rencontre eut lieu « quelque part... sur la lisière de la Shéphélah... Aucun site n'est indiqué » (1). Malgré leur bravoure les envahisseurs furent refoulés; acculés au rivage, où croisait leur flotte, ils n'eurent pas le loisir d'y trouver un refuge. Ramsès triomphant poussa jusque vers l'Euphrate une course rapide et sans obstacle. De retour en Egypte, il lui suffit de la gloire attachée à son nom par cette brillante campagne. Pour repeupler ses fiefs de Canaan dévastés par la guerre et augmenter dans ce pays, en même temps que l'enchevêtrement des populations si favorable à son autocratie, les revenus qu'il en tirerait, le vainqueur « installa sur la côte ce qui subsistait des vaincus, les Philistins dans la Shéphélah, les Zakkala sur la lisière <le la grande chênaie, du Carmel à Dor » (2). Ce fut un renouveau
(1) Maspero, Histoire..., II, p. 4G6 et note 3. C'^st l'intéressant et difficile problème de l'invasion des « Peuples de la nier », que l'histoire et l'archéologie contemporaines n'ont pu encore dirimer avec toute la précision désirable. A la documentation qu'on trouvera dans Maspero s'ajoutent de récents mémoires tels que H. R. Hall, Keftiu and the Peoples of theSea dans Annual of lirit. School..., VIII, 1901-2, p. 157-189; R. Weill, Le vase de Phaeslos ; nn document de l'histoire du monde crélo-asianique ; Jtev. archéol., 1904, I, p. 52-73 ; FI. Petiuiî, Aotes on the A7.Y'" and XX''' Dynasty, PSBA., 1904, p. 36-41.
(2) Maspero, Histoire..., II, p. 470, cf. 097. R. Weill, Bev. arch., 1904, I, p. 61, ne paraît pas très confiant dans cette installation des vaincus sur le territoire de Canaan de par la volonté du Pharaon. En tout cas, c'est en ces régions que désormais Philistins et Zakkala sont localisés : ceux-ci par les documents égyptiens, ceux-là par la Bible. Les données bi-
d'influence égyptienne en Canaan : pour veiller de plus près sur les ennemis d'hier devenus les vassaux d'aujourd'hui, on érigea des forteresses; un temple fut consacré à la divinité de Pharaon qui se contenta désormais de percevoir avec régularité la taxe imposée à ces provinces, dont le morcellement ethnographique, plus compliqué que jamais, brisait la force et garantissait la fidélité. A cette heure même les Hébreux avaient franchi le Jourdain et s'étaient massés dans la plaine occidentale, à Gilgal. Jéricho fut enlevée au premier choc, mais il s'agissait d'atteindre maintenant le haut pays, d'attaquer ces grandes villes aux puissantes murailles dont l'aspect avait naguère si fort glacé d'effroi les vaillants guerriers envoyés en recon-
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Un Philistin. D'après Maspeuu, Histoire..., II, 463.
bliques relatives aux Philistins sont familières à nos lecteurs. Le récit de voyage d'un Égyp lien de la XXF dynastie (environ vers l'an 1000 av. J.-C.) pour chercher des bois de con struclionenPhénicie semble bien montrer les Zakkala établis sur le littoral au sud du Carme! (W. GoLÉrnsciiEFi-, Papyrus hiératique... contenant la description du voyage de l'égyptien Ounou-Amon en Phénicie; dans Recueil de trav..., XXI, 189'v>, p. 74-102; cf. RB. , 1899, p. 481 et MxsPERO, Recueil..., XXVIII, 1906, p. 15-20). Le messager pharaonique vient en effet débarquer à Dira {= I)ôr?) et il est fort bien accueilli par le prince Bodll, qii i avait donc quelque obligation vis-à-vis de l'Egypte. M. Clermont-Ganneau tentait naguère d'élablir l'origine sémitique du « peuple des Zakkari » et de leur rattacher ce groupe « nabatéo-arabe, qu'Etienne de Byzance mentionne à plusieurs reprises » sous le nom de Aa- XapYivoi (Recueil d'arch. orient..., IV, 250-254). M. Weill [llev. arch., l. L, p. 64) écarte « l'hypothèse d'une origine sémitique » comme « tout à fait invraisemblable » et maintient les Zakkala parmi les races asianiques diverses dont il cherche à fixer les traits physiologiques dans son étude. Un élément non sans valeur a été versé au débat par les découvertes contemporaines : l'attestation d'un courant égéo-mycénien ou créto-mycénien, comme il serait peut-êtremieux de l'étiqueter (cf. Wi:ill, l. L, p. 71), très accentué à travers la civilisation palestinienne depuis la fin du xvi*' siècle jusqu'au xii". Les faits archéologiques nouveaux sont donc très à l'appui de la théorie vigoureusement présentée par Hall {Annual of Br. School, l. L), identifiant la Crète surtout avec le Keftiu égyptien, incluant par conséquent les Cretois parmi les « Peuples de la mer » ou les « Septentrionaux » dont ils auraient été l'élément principal, et faisant du littoral de Canaan la voie ordinaire des communications entre l'Egypte et ces peuples de culture égéo-mycénienne. Dans le même sens Fi. Pétrie incline à penser que les Zakkala sont originaires de la Crète orientale et il rapproche leur nom de celui de Zakro (PSBA., 19o4, p. 40 s.). Les récentes découveites sur le sol
naissance (1). li fallait surtout se mesurer non plus avec l'Amalécite nomade des steppes sinaïtiques, ni même avec les clans amorréens de laTransjordane, mais à ces hommes redoutables de Canaan qui avaient tenu tête à mainte reprise aux armées égyptiennes, quand ils n'en constituaient pas les plus solides contingents. La mémoire ne pouvait s'être perdue parmi les Israélites immigrants de ces géants farouches que leur avaient décrits les espions envoyés de Cadès, quand ils se comparaient, vis-à-vis d'eux, à des sauterelles (2).
Moins qu'à nulle autre époque cependant, Canaan décimé, affaibli, divisé, n'était en mesure d'arrêter les nouveaux envahisseurs. Leur marche d'autre part, inaugurée à l'opposé de la sphère d'influence égyptienne plus directe, ne devait pas causer plus de souci à Pharaon que les incessantes querelles d'un clan à l'autre; et la conquête commença. Brillante et rapide, si l'on s'en tient à quelques récits à tournure synthétique, deux ou trois campagnes hardies l'auraient consommée, du vivant même de Josué. L'histoire biblique, interrogée plus en détail, indique une tout autre marche des événements (3).
Épouvantés à l'approche du péril qui menace leur indépendance beaucoup plus que la suzeraineté de l'Egypte, les roitelets cananéens organisent un essai de confédération. Tous ceux de la contrée méridionale, répondant à l'appel du roi de Jérusalem plus immédiatement menacé, viennent offrir la bataille aux Hébreux déjà parvenus
créiois donnent beaucou|> de poids à cette opinion en nous faisant constater dans les fresques surtout et les reliefs de Cnossos ou de Phœstos le prototype de ces Philistins que les représentations égyptiennes ultérieures nous ont rendus si familiers.
(1) Nombres, 13, 28.
(2) Nombres, 13, .33.
(3) Josué, 11, 21-23 on a exterminé même les redoutables ' Anaqîm; le pays est en paix; cf. la récapitulation du ch. 12. Le ch. suivant n'en débute pas moins par cette parole de lahvé à Josué fort avancé en âge : « le pays qui te reste à soumettre est très grand », 13, l''. La diflicullé créée par ces antilogîes — qu'il est superllu de citer en détail — est assez considérable pour que les défenseurs les plus résolus de ce qu'on nomme l'histoire traditionnelle, adversaires déclarés et convaincus de tout ce qui sent la critique, se voient contraints d'y recourir pourtant. Mais du moins feraient-ils sagement d'y recourir avec franchise, et de ne pas porter atteinte, par d'invraisemblables compromis, à la dignité delà Bible. Pour M. Miketta par exemple, toute la seconde partie du livre de Josué, depuis le ch. 12, est criblée de « gloses postérieures à l'époque de Josué »; mais ces gloses doivent être d' « un rédacteur qui vivait immédiatement après la mort de Josué » (Der Pharao des Auszuges; Bibl. Stud., VUI, 11, p. 92). On a souligné unmittelbar, dont la naïveté est aussi entière qu'inutile. On devra en ell'et recourir à d'autres successeurs pour expliquer les gloses analogues dans les Juges et Samuel. VA si l'on admet la retouche d'un rédacteur inspiré, qu'importequ" il soit plus tard que plus tôt? On trouvera du reste dans le docte mémoire de M. Miketta (p. 91, noteG),pour faire pendant à son mauvaiscoinpromis, divers expédients suggérés en guise de solution au problème de la survivance des Cananéens après leur extermination par Josué î
sur la moritagnc par la vallée montant de Jéricho à Béthel et maîtres de Gabaon qui s'est rendue avec les localités de son ressort. La coalition cananéenne est vaincue par un eiFort apparemment comnmn des Israélites. Mais à partir de ce moment l'action commune cesse ; c'est la prise de possession effective qu'il s'agit d'inaugurer, et les clans se dirigent chacun vers le lot de son choix, ou qui lui a été assigné. C'est affaire aux exégètes de déterminer par les livres de Josué et des Juges l'action réelle et le groupement des tribus dans cetle conquête. On voit d'abord Juda secondé par Siméon et des alliés Qénites, profiter de l'ébranlement que la victoire de Gabaon vient de causer à la puissance des Cananéens du sud, pour marcher à la conquête de cette région. Les places fortes échappent en partie à son pouvoir; tout le reste de la contrée jusqu'au Négeb est bientôt son apanage et le temps viendra de réduire enfin les fâcheuses enclaves que l'ennemi conserve encore. Pour le moment on tâche de composer avec lui ; sous un prétexte ou sous un autre, les cas sont fréquents non plus de simple cohabitation, mais de mélange avec cette race maudite, vouée en principe à l'extermination radicale.
Tandis que Juda et ses alliés s'installent dans le midi, les tribus de Ruben et Gad sont revenues à leurs troupeaux parqués grassement à l'orient du Jourdain. Le reste des clans d'Israël s'est efforcé d'entamer le centre et le nord de Canaan. La résistance qu'ils y rencontrent est violente; ils demeurent impuissants contre les villes fortifiées et se brisent contre les armées solides heurtées sur tous les points où ils tentent de se glisser. Une fois encore s'organise une action commune, à laquelle toutes les tribus sont convoquées. Juda, suffisamment occupé encore chez lui, manque à l'appel; Gad et Ruben n'y répondent pas davantage ; Aser et Dan se tiennent à l'écart (1). Les autres tribus, groupées autour de chefs héroïques, font
(1) Juges, 5, 17. L'abstention d'Aser en particulier a été spécialement exploitée en faveur de la théorie qui veut diviser les tribus et opposer à l'histoire biblique de lExode la présence d'Israélites authentiques dès le début de la XIX'' dynastie en Canaan. Cest surtout le cas d'Aser. On n'a pas oublié avec quelle énergie de conviction M. Muller, Aslen..., p. 236-239, s'est efforcé d'établir l'identité iïAsrou, Asarou, des listes de peuples cananéens vaincus par Séti P' et Ramsès II avec 1Ï[7N* de la Bible. Phonétiquement identiques les deux désignalions s'appliqueraient à la même contrée : d'où la présence d'une tribu d'Israël en Palestine à peu près un siècle avant le passage du Jourdain et le début de la conquête. D'autres noms relevés dans la correspondance d'el-Amarna ont également fourni l'indice d'une population cananéo-israélite dès le xv^ siècle, Malkiel par exemple, ou les « fils de Labû = Lévi! »; tf. l'égyptien «Z?a-«?Z, transcription exacte de Levi-elr> dans les lisles géographiques de Médinet-Habou publiées par Daressy, /îecî<fi«i de travaux..,, XXI, 1899, p. 37, et rapportées à l'époque de Ramsès III. Le fait d'Aser est seul vraiment concluant, à supposer que la similitude des noms doive nécessairement entraîner l'identité. Or rien n'est moins nécessaire que cette induction. Les contrats babyloniens ont fourni des noms Abi-
merveille à la bataille du Thabor contre l'armée confédérée de tous les rois de Canaan septentrional. Le résultat de ce triomphe mémorable est d'ouvrir le pays à la conquête de détail. Désormais au nord comme au sud la puissance cananéenne est brisée. Seules quelques villes aux orgueilleux remparts continuent longtemps encore de braver les vainqueurs. Grâce aux relations actives qui s'établissent partout de vainqueurs à vaincus, Israël s'introduit progressivement dans ces places et finit par en expulser les derniers Cananéens, à moins qu'il ne les conserve pour s'en faire des esclaves.
Mais ainsi qu'il arrive en toute conquête d'un pays où la civilisation est déjà très développée par un peuple de culture moins parfaite, le conquérant ne tarde pas d'être absorbé par la civilisation plus avancée. En dépit de toute l'hostilité de race, des anathèmes divins, du précepte religieux et du dommage qui en peut résulter pour l'unité nationale, Israël se laisse imprégner des usages cana* néens, même en son culte de lahvé. Il adopte en maint endroit les sanctuaires des Banals locaux, continue d'y sacrifier les mêmes victimes exécrables, modèle sa vie entière sur la vie qui résulte, dans la société cananéenne contemporaine, des conditions du sol et des multiples influences extérieures.
Aussi l'installation israélite dans le pays, qui doit être un fait accompli dès le début du xif siècle avant notre ère, entre 1200 et 1180, n'entraîne-t-elle aucune transformation radicale, voire même absolument aucune modification appréciable dès l'abord dans la culture des antiques cités cananéennes. Non seulement Ta'annak, Megiddo, Gézer, échappées à la conquête, mais les moindres tertres fouillés, montrent dans leurs ruines un développement poursuivi avec régularité près de deux siècles encore après l'invasion. C'est aux jours de la grande monarchie juive seulement, c'est-à-dire à
ramu, Ja^^iubllu et Jachupilu très probablement identiques par leurs formes à Abram, Jacob et Joseph, sans que personne ait songé à y reconnaître les Patriarches. Quelle que soit l'origine du nom chez la tribu israélite ainsi désignée plus tard, son identité n'est pasétablie par le fait même de la similitude avec celui du clan cananéen dont la localisation n'est pas d'ailleurs si évidente que l'a pensé Miiller, suivi généralement avec une trop aveugle confiance à ce propos. C'est ainsi que Miketta, Der Pharao des Auszuges, p. 68-72, pour citer un auteur des plus récents, se réfère exclusivement à l'identification proposée par Miiller pour déduire de l'existence de cet Aser en Canaan vers 1340 la confirmation de son Exode vers 1450. Or la théorie de Miiller n'a même point l'assentiment de tous les égyptologues. D'après une notice bibliographique de VOriental. Lilter. Zeitung, 1905, col. 78, un spécialiste aussi compétent que M. K. Skthk, (iôlling. gelehr. Anzeigen, 1904, n" XII, estime que le fameux il-s ]- rw de la liste de Séti doit se Wvg Assur et non Aser, et cela convient d'ailleurs beaucoup mieux à l'énorme importance que paraît avoir dans les textes cet Asaron, qui aurait dû déchoir sans qu'on voie quand ni comment pour devenir une assez insignifiante tribu israélite, dans l'opinion de Miiller.
iOi CANAAN.
l'extrême lin du xi" siècle, qu'une inspiration nouvelle anime à peu près complètement toute la culture civile et religieuse; non pas qu'elle réalise un progrès notable en dehors de l'épuration de l'idée religieuse, mais parce que sans être plus indépendante de l'extérieur elle présente dans sa façon de syncrétiser les influences une autonomie plus caractéristique. Cette évolution progressive, sans nulle trace de l'hiatus qu'eût nécessairement produit la substitution violente et brusque des Israélites aux Cananéens exterminés en bloc, est la plus directe confirmation que pouvaient apporter les fouilles au schéma historique de la conquête tel qu'on peut le tracer d'après la Bible. L'absorption lente de Canaan par les Israélites se poursuivit avec des alternances de revers et de prospérité en toute la période des Juges, durant un intervalle d'un siècle et demi environ [i).
A ce moment il ne restait plus guère dans Fintérieur du pays qu'une ville insoumise : Jérusalem. En revanche toute la plaine du littoral méditerranéen était aux mains des Philistins. Installés, avonsnous dit, par la volonté de Pharaon (2), ils avaient su s'y maintenir, s'y développer même et leur voisinage devenait d'autant plus gênant pour Israël qu'il le privait des plus fertiles contrées et de tout le bénéfice des ports. Jusque sous le règne de David ils venaient encore molester toute la région aux alentours de Jérusalem. Leur intelligence avec les débris de la population antique pouvait constituer un sérieux danger pour la royauté naissante. Salomon résolut de supprimer ces ennemis intérieurs et de s'assurer du moins contre les Philistins la possession des places fortes qui commandaient l'accès de son royaume par l'occident. La principale était Gézer, demeurée cananéenne. Ce fut au roi d'Egypte, toujours suzerain au moins nominal de la contrée, que Salomon recourut pour réduire Gézer. Durant le long intervalle de l'installation des Hébreux, l'Egypte, qui n'avait cessé de décliner, n'était plus intervenue dans les affaires de Syrie et ne semble pas même avoir eu souci de protéger ses fiefs. Peu lui importait maintenant qu'une monarchie unifiée fùl substituée dans le pays aux multiples clans cananéens puisqu'en
(1) « Tout ce qu'on peut dire à propos des faits de l'bisloire des juges, c'est qu'ils tiendraient aisément dans une période 200 ans » (P. Lagrangk, Juges, Introduction, p. XLv). D'après M. Maspeho, Histoire..., II, 685,- n. 1, « un siècle et demi, de 1200 à 1050 environ ». On ne discerne pas sur quoi Milietta appuie son opinion que w l'époque des Juges exige à elle seule un laps de temps beaucoup plus considérable » que deux cent quatrevingts ans {De?' Pharao..., p. 23).
(2) Cf. supra, p. 459. L'histoire des Philistins telle qu'on peut aujourdlmi l'établir a été résumée par L4grange, Juges, p. 262-268.
CANAAN DANS L'HISTOIRE CEMlKALE. 4Ck\
changeant de maîtres Canaan continuerait d'être sous l'allégeance de Pharaon.
Salomon en eflet reconnaissait la suzeraineté du roi d'Egypte, recev ait une de ses filles en mariage, adoptait ses dieux et les honorait en face de lahvé. Vassalité douce au surpUis, qui assurait au monarque juif les larges profits d'un commerce très actif avec son puissant voisin, sans parler de l'appui efficace que lui prêtèrent les armées pharaoniques pour porter le coup de grâce à la résistance cananéenne. Gézer enlevée d'assaut fut incendiée, puis fortifiée à frais nouveaux et livrée en dot à la princesse devenue épouse de Salomon {!). Tout ce qui pouvait subsister n'importe où des populations anciennes — et la Bible laisse entendre que le nombre en était considérable encore, — devint gent taillable et corvéable à merci (2). La conquête était bien définitive.
11 n'entre pas dans notre but de retracer en détail ce fjue cette belle unité monarchique avait de précaire. L'enchaînement général des faits doit pourtant être remis en mémoire pour faire comprendre qu'à l'apogée même de la monarchie, dans la période, juive par excellence, de la civilisation palestinienne, l'Egypte, l'Assyrie et Canaan marquent d'une empreinte si profonde cette culture qu'on s'attendrait à voir ne relever que de l'idée nationale et du sentiment religieux le plus orthodoxe.
Il était inévitable que la puissance d'Israël portât quelque ombrage à l'Egypte. Tout vassal que fût Salomon, sa fidélité devenait douteuse dans la mesure où croissait son pouvoir désormais sans contrepoids, si ce n'est peut-être dans les cantons occidentaux conservés par les Philistins. Aussi les premiers essais de rébelhon contre la royauté juive et la moindre tentative pour détruire l'unité monarchique établie à grand effort sous David, trouvèrent un appui assuré en Egypte. C'est d'abord Hadad, l'édomite insurgé, qui est accueilli à la cour du Pharaon avec sa nombreuse suite; il y est traité avec un honneur égal à celui qu'on avait fait naguère à Salomon, car il obtient la main d'une princesse égyptienne du sang royal (3). Plus tard c'est Jéroboam qui trahit les intérêts de son maître et se réfugie en Egypte pour y attendre l'accomplissement de la promesse que lui a faite, au moment de sa fuite, Akhiah le voyant (4). Un prince plus
(1) I Rois, 9, 10-17.
(2) / Rois, 9, :K)-21 ; ci. 5. 27-;{0, où ces hommes de corvée sont dénombrés presque par cenlaines de mille.
(3) / Rois, 11, 17 ss.
(4) / Bois, 11, 40.
r.ANAAN. .30
énergique, Sésac, régnait alors à Tanis, nouvelle capitale de TÉgyptc depuis la XXP dynastie. A peine la mort de Salomon eut-elle soulevé les compétitions qui tirent deux paris de son royaume et déjà Sésac était en Palestine, conduisant une armée infinie , apparemment au secours de Jéroboam son homme-lige, pour consolider son trône encore mal assuré, en réalité pour saisir Toccasion d'affirmer énergiquement sa suzeraineté, rétablir par une facile conquête un prestige que deux siècles d'inaction menaçaient d'ensevelir dans l'oubli, et compenser par un ample butin l'irrégularité sinon la suppression du tribut prélevé jadis enGanaan(l). SiJéroboamavaitprovoqué lui-même cette intervention de l'Egypte, elle finit par tourner à son détriment.
Mis en goût de conquêtes ou entraîné par l'appât des trésors à piller, Sésac, à l'en croire du moins sur parole dans la liste triomphale qu'il fit graver à Karnak, prit et rançonna les meilleures villes du royaume septentrional, Ta'annak entre autres et Megiddo (2). La rivalité croissante d'Israël et de Juda les vouait sans faute, l'un et l'autre, à la domination égyptienne en attendant l'intervention de quelque puissance nouvelle. Au point de vue de la culture, cette rivalité entraînait de non moins profondes divergences. Les éléments venus du dehors pénétraient à Samarie comme à Jérusalem; leur adaptation toutefois n'y était pas identique. En Juda une religion plus pure se développait parallèlement à la civilisation plus intense. Le Temple somptueux qu'avait bâti Salomon avec toutes les ressources artistiques de l'Egypte et de la Phénicie occupait une place prépondérante dans la vie nationale. Si, malgré tout, le peuple restait imbu des anciennes formes du culte, ou s'attachait aux pratiques superstitieuses que lui avaient léguées les Cananéens, l'ortho-
Fig. 306. —In des Juifs emmenés en captivité par Sésac. D'après Maspero, Hist., II, 753.
(1) M. Clermont-Ganneau a publié récemment un fragment de stèle découvert à Byblos par M. Lôytwed {Recueil d'arch. orient., VI, 1903, p. 74 ss.). A côté du cartouche de Sésac I" on a gravé un petit texte phénicien. Quoi qu'il en soit de l'interprétation adonner au document phénicien, peut-être sera-l-on tefilé de voir dans la stèle un monument attestant le passage de Sésac à Byblos, au cours de sa victorieuse campagne.
(2) Cf. Maspero, Histoire..., 11, ]». 774.
Fis. 307.
La noblesse Israélite apporte son trihtut à Salmanazar D'après Maspkuo, Hist., III, 1:25.
doxie religieuse ne manquait jamais de partisans, et bientôt allaient surgir les prophètes, ses plus énergiques promoteurs. En Israël au contraire, le principe même de la royauté semble avoir été de maintenir la religion nationale dans son premier concept : le lahvé qu'on prétend honorer est ce môme dominateur des forces de la nature, maître des eaux dont il a suspendu le cours devant la marche d'Israël , maître de Tatmosphère qu'il peut à son gré charger d'orage, maître de la terre qu'il ouvre pour engloutir qui l'ofFense; c'est lahvé du Sinaï, représenté comme alors sous la forme d'un taureau, à qui l'on érige des autels de pierres brutes (1) en attendant d'avoir appris des Phéniciens ou des Syriens d'autres usages artistiques, et d'en avoir surtout reçu d'autres dieux.
Les Syriens qui entrent maintenant en scène ne tardent pas à prendre une importance considérable. Us occupent l'ancien habitat des Araméens immigrants et forment un puissant royaume avec Damas pour capitale. Leur rôle va être de s'agrandir et de se fortifier aux dépens d'Israël et de Juda en vendant leur appui à l'un ou à l'autre. Sur ces entrefaites l'Assyrie, pour lors en pleine prospérité, dirige ses forces vers l'Occident.
Presque au début du ix"* siècle les armées d'Assournasirpal font leur apparition dans la vallée de l'Oronte et jusqu'aux confins de la Phénicie. Dès le règne de Salmanazar II, vers 860, le royaume de Damas conquis sert de voie aux Assyriens pour atteindre Israël. Quelques années encore, et la monarchie juive, d'abord tributaire de l'Assyrie, va sombrer pour longtemps. Après dix siècles environ de suzeraineté égyptienne plus ou moins effective, le vieux sol cananéen se trouve replacé, comme il l'avait été naguère, sous la mouvance de l'empire oriental, dont le centre seulement s'est déplacé : Ninive au lieu de Babylone. En vain les Rois de Juda, se sentant périr, implorent le secours
(1) / Rois, 12, 26-33.
de rÉgyptc : l'Egypte, presque impuissante à défendre même sa frontière naturelle au bord du helta, ne peut répondre à leur appel. Quand un Pharaon repasse enfin l'isthme, il est trop tard. Nécao peut bien profiter de quelques embarras momentanés à la cour d'Assyrie pour une course rapide aux rives de l'Euphrate, le roi de Juda s'est vu contraint
d'abandonner son allégeance pour porter ailleurs son tribut et son hommage. Ce n'est guère plus qu'une inutile parade pour Nécao de mettre une lourde taxe sur le pays auquel il donne un roi de son élection (1) ; comme il franchissait la muraille de l'isthme pour rentrer chez lui triomphant, avec son butin et ses otages, l'Assyrien reparu avait déjà ruiné toute l'entreprise. D'un mot saisissant la Bible marque bien la fin de cette domination égyptienne : « et le roi d'Egypte ne s'aventura jamais plus hors de son pays, car le prince de Babylone avait occupé, du torrent d'Egypte à l'Euphrate, tout ce qui fut jadis au roi d'Egypte » (2), La suppression d'Israël par la ruine de Samarie, en 722, et l'installation de colons étrangers parmi le menu peuple hébreu laissé dans le pays, devaient en transformer rapidement la civilisation. D'une part cet état de choses introduisait des éléments neufs; par ailleurs il donnait plus libre circulation aux influences de la Grèce, sensibles depuis un siècle environ, grâce à l'expansion de Chypre, de Rhodes et des autres îles par l'intermédiaire des marchands phéniciens, mais contenues encore par la prédominance d'usages nationaux et d'idées religieuses qui s'harmonisaient difficilement avec cette culture grecque. La décadence de Juda ne pouvait qu'accentuer cet envahissement, qui devint complet après la chute de Jérusalem. Les classes inférieures, échappées à la transportation, étaient une proie facile en apparence pour la civilisation avancée de l'Occident grec.
Fig. 308. — Paysannes de Juda défilant devant Sennachéril) à Lâcliis. D'après Maspero, Hist.. ni,
(1) Après avoir tué Josias, qui avait tenté de s'opposer à son passage et lui avait offert la bataille apparemment au débouclié des passes du Carmel, vers Megiddo, II Rois, 23, 29 s. A rencontre de W. Max Millier {Die Schlachf zwischen Necho und Josia ; Mitteil. derVorderas. Ges., III, 1898, p. 54 s.) établissant le bien-fondé de la donnée biblique, Zimmern- Winckler {Die Keilinschr..., p. 105) sont revenus, sans preuves suffisantes, à l'indication d Hérodote qui fixerait l'événement à MàyScoXov = 11^0, désignant ici Césarée.
(2)7/ Rois, 24, 7.
CANAAN DANS L'HISTOlRh: GENERALE.
Un moment entravé au retour de la captivité par la restauration d'une vie juive affectant une autonomie exaltée malgré son fort alliage d'éléments orientaux, l'hellénisme allait bientôt pénétrer même cette civilisation juive par excellence, avant de ral)sorber au temps dos Séleucides.
Encore que radicale en apparence, cette victoire de l'hellénisme raffiné devait rester absolument de surface en Palestine. Pour triompher dans toute la mesure possible des survivances multiples de la culture antique, austère comme les races dont elle fut l'apanage, rude comme le sol où elle s'était développée, une
influence plus profonde que toutes les influences à l'œuvre au cours des siècles en Canaan était nécessaire. Un jour parut, dans les âpres sentiers de la Palestine, le Sauveur Jésus. Il allait prêchant aux hommes une fraternité fondée sur l'existence du Père qu'il leur révélait aux cieux. Il leur enjoignait le pardon des offenses et leur enseignait Dieu, plus grand que le Temple merveilleux de Jérusalem, plus universel que ne l'avaient connu les Juifs, plus sublime que ne l'invoquaient les Samaritains sur le haut-lieu du Garizim. Et l'on dirait plus lumineuse la trace laissée par son passage, plus doux et plus pénétrant l'écho de ses divines leçons, quand on peut s'abandonner à leur charme après avoir erré longuement en des chantiers de fouilles pour chercher à saisir encore, parmi la cendre et les ruines, les vestiges d'un passé si pauvre de sentiment moral quelque peu élevé et de vrai sens religieux. 4
Fig. 309. — Signatures d'un contrat entre Assyriens établis à Gézer vers 650 av. j.-C. Tablette de Gé/er. Pliot. due à l'obligeance du PEFund.