INTRODUCTION
Pour peu qu'on se soit tenu au courant du progrès des fouilles exécutées depuis une quinzaine d'années en Palestine, on a l'impression qu'elles ont fourni des résultats considérables pour l'histoire encore très obscure de la contrée. La seule ardeur mise de nos jours à interroger ce sol réputé si pauvre de trésors archéologiques ferait soupçonner l'intérêt attaché partout aux informations qu'il peut livrer. A côté des puissantes sociétés de Palestine, anglaise, allemande, russe, dont les chantiers ne ferment sur un point que pour rouvrir sur d'autres, voici à l'œuvre de nouvelles institutions non moins actives que les ainées et des énergies privées appuyées d'ordinaire sur un solide, parfois très haut, patronage. C'est M. Macridy-Bey, par exemple, qui fouille en Phénicie au nom du Musée Impérial Ottoman; c'est M. le D*^ E. Sellin explorant le tertre de Ta'annak avec les ressources de quelques Crésus et l'assistance d'un ministre autrichien; c'est M. le D"" H. Thiersch et son collègue M. le D' G. Hôlscher, secondés par un groupe d'architectes, agissant au compte de la Deutsche Orient Gesellschaft de Berlin pour une exploration générale de la Palestine et le relevé des antiques synagogues de la Galilée; c'est la mission Puchstein, dont les vastes opérations en Syrie s'accomplissent sur des fonds impériaux inépuisables; c'est la mission américaine dirigée par MM. Butler et Littmann à deux reprises déjà et de longs mois durant à travers le Hauràn et jusqu'en Haute Syrie; c'est d'autres initiatives encore, moins largement organisées, fécondes elles aussi pourtant.
Car le sol palestinien attaqué de toutes parts laisse apparaître, sous les lits de cendres et les épaisses couches de décombres où il les gar-
<lait ont'ouis, mille détails précieux pour la connaissance d'un passé très lointain, très primitif si Ton veut, mais dont l'intérêt nous passionne. A parcourir, sinon des tranchées ou des tunnels, au moins les comptes rendus périodiques des fouilles, on n'est guère étonné de ne rencontrer aucun chef-d'œuvre du grand art des vieilles civilisations orientales, rien surtout à comparer aux productions merveilleuses de la (irèce classique; on est frappé beaucoup au contraire de la fré- (juence de monuments étranges, de certaines formes naïves, des efforts timides de cette culture naissante, pour conquérir graduellement au service de la vie journalière, aux nécessités de la vie sociale, ou aux exigences de son culte, le bois, la pierre, l'argile et les métaux.
A condition il est vrai d'y regarder d'un peu près. Au premier coup d'œil en effet tout est muet avec obstination. Ces pauvres épaves d'un monde mort depuis trop de siècles pour que la vibration la plus atténuée de sa vie ait pu se prolonger jusqu'à nous n'ont d'abord aucun sens; on n'y voit que figures grimaçantes, formes excentriques, rudiments enfantins indignes d'exercer même la sagacité d'inoffensifs archéologues. Nul ne s'est défendu, bibliste, historien, artiste ou simple amateur, un jour ou l'autre, de s'établir à part soi dans un scepticisme jugé de bon goût, en écoutant les déductions tirées par un professionnel plus ou moins enthousiaste de quelques tessons badigeonnés, d'un éclat de silex ni plus ni moins irrégulier que cent autres pour un œil profane, d'une pierre brute dressée sur un socle fruste, ou d'un magot en terre cuite. Certes, il s'est rencontré, pour le pire dommage de l'archéologie authentique, des professionnels trop enthousiastes, à qui les hypothèses confiantes ne coiitent rien, qui ne marchandent jamais un caractère mystérieux ou divin au plus vulgaire bibelot et n'hésitent pas sur l'intervalle d'une décade pour caser celleci ou celle- là de leurs trouvailles dans les millénaires qui ont précédé notre ère.
Mais l'archéologie accréditée de nos jours, bien distincte de la fantaisie et de la divination, celle qui accumule patiemment les menus faits, multiplie les observations de détail, compare les monuments, cherche leur relation avec les documents s'il s'en trouve : celle-là en vérité fait passer un nouveau souffle de vie dans cette cendre et ces reliques du passé. Elle arrache l'historien au péril des systèmes subjectifs, aux routines de la convention; et par delà les périodes qu'éclairent les récits de la Bible, l'archéologie commence à guider l'histoire à la découverte des peuples devanciers des Hébreux en ce recoin de la Syrie méridionale pour lequel fait encore défaut un vocable primitif dont nous puissions être sûrs.
L'archéologie a marché rapidement en grand'garde ; pour occuper le champ ouvert l'histoire doit progresser avec une prudente lenteur. Elle avance toutefois; et si l'heure n'est assurément pas encore de hasarder une synthèse des découvertes qui se donnerait comme la reconstitution adéquate de l'antiquité palestinienne, il est opportun de grouper les faits nouveaux acquis déjà et d'indiquer seulement par quelques lignes très générales la perspective historique nouvelle ouverte par ces faits, sans théoriser sur des données incomplètes que les trouvailles de demain obligeraient à interpréter en sens inverse.
D'autre part il serait vain de transcrire les comptes rendus in extenso de chaque fouille. Toute la prétention du schéma qu'on va lire est donc d'opérer dans le très ample butin archéologique exhumé récemment du sol de Palestine le triage de tout ce qui peut être traité comme un document; d'essayer un premier classement de cette documentation et de la fournir en cet état un peu moins brut, comme matière à exploiter pour l'élaboration de l'histoire, à ceux qui ont le goût des idées générales et le génie des synthèses.
On l'aura remarqué déjà : il va être exclusivement question des matériaux tirés du sol palestinien. Encore le désir d'être précis et la nécessité d'être clair feront -ils éliminer pour le moment ce qui relève de la culture judéo-hellénistique postérieure au v^ siècle av. J.-C, non parce que dénué d'importance, mais pour ne pas disséminer l'attention qu'il est plus urgent de concentrer sur les origines de la civilisation palestinienne et sur son développement jusqu'à la fin de l'ancienne monarchie Israélite. Enfin il sera fait à peu près complète abstraction des recherches pratiquées à diverses époques à Jérusalem (1) : d'abord parce que les résultats exploités plus ou moins correctement ici ou là au profit de diverses théories topographiques, sont censés connus de tous les spécialistes; surtout par désir de n'introduire dans l'étude actuelle aucun élément de controverse, et aussi en vue de réserver l'exposé des fouilles de Jérusalem pour un examen d'ensemble plus détaillé et plus facile à la lumière fournie par les travaux accomplis sur de tout autres points.
Le cadre ainsi délimité demeure encore vaste. Sur les neuf chantiers de fouilles ouverts depuis 1890 nous essayerons de passer en revue les résultats de huit : Tell el-ljésy, T. Zakariyà, T. es-Sàfy, T. Djedeideh,
(1) Par exemple les travaux de VOrdnance Survey, dirigés par M, G. Wilson eu 1864; ceux du PEFund, surtout dans la période de 18G7 à 1870, sous la conduite de M. Warren: la campagne de fouilles allemandes accomplie en 1881 par M. Outiik, ZDPV., t. V, et nombre d'autres entreprises moins considérables qu'il n'y a pas lieu d'énumérer ici.
1 ('ANAAN.
T. Sandahaimah, T. Djézcr, T. Ta'amiak, T. el-Moutesellim. Au neuvième, la campagne de MiM. JUiss et Dickie à Jérusalem de 189i à 1897, nous ferons seulement quelques rares allusions. Les deux principaux chantiers, Gézer et Megiddo (T. cl-Moutesellim), ne sont pas encore épuisés et révèlent depuis trois ans nombre d'informations inespérées. Les autres sont fermés et les découvertes en sont consignées en de nombreux articles de revues ou en des livres dont nous allons dresser la nomenclature en résumant l'histoire de cette exploration.