I. - SUCCESSION DES FOUILLES ET LEURS SITES
Au printemps de 1890 le comité du Palestine Exploitation Fund confiait à un expert accrédité par ses belles découvertes en Egypte, M. le prof. Flinders Pétrie, la mission de reconnaître le site de F^âchis dans la Palestine méridionale. Le nom de l'antique cité paraissait évidemment conservé dans la localité moderne à'Oumm Lâkis, non loin du village de Boureir, à mi-chemin entre Beit Djebrin et Gaza. Cependant les topographes inclinaient, malgré cette survivance du nom, à situer Làchis de la Bible et des inscriptions assyriennes sur un tertre distant d'une lieue au moins au sud-est d'Oumm Lâkis et complètement désert; le tertre s'appelle Tell el-Uésy , nom qui n'a plus rien de commun avec le vocable biblique en cause (1). M. Pétrie se fit promptement la conviction que le Tell avait été constitué par les ruines de Lâchis et que le nom s'était déplacé à une époque tardive. Aussi bien n'y avait-il aucune trace de haute antiquité dans le village actuel, tandis que les diverses couches du Tell, rongé sur une de ses faces par un torrent, attestaient la succession de multiples périodes depuis une antiquité fort reculée (2). Quelques sondages suffirent à M. Pétrie pour établir une chronologie relativement compliquée de
(1) M. Conder (Q.S., 1890, p. 330) a proposé de considérer le vocable -***s-'î comme une adaptation de XÎ7dS : à quoi s'oppose surtout la transcription du D par ^ au lieu de ^ usuel (cf. Kampffmevku, ZDPV., XV, 1892, p. 30 s.) et l'adjonction de la voyelle finale dans le nom arabe moderne, sans parler de la mutation des voyelles du nom ancien. Sur le sens de -**»=v monceau de sable, ou eau qui filtre à travers du sable, voir les indications recueillies par SociN, ZDPV., XXII, p. 36. Exemple curieux de la facilité avec laquelle la langue vulgaire, parfois si tenace à conserver un nom antique, le déforme au contraire pour éviter une difficulté d'articulation ou obtenir un sens plus lof^ique : les étudiants de l'École biblique donnaient naguère à un <lne récemment acquis et déjà bien méritant dans les excursions, le vocable fameux : llainmourabi. Cela ne disait rien aux domestiques arabes; en quelques jours le baudet devenait, dans leur désignation courante, Moiujharb]/, V occidental, non sans une pointe d'adaptation ironique substituée à celle que visait le premier vocable.
(2) W. M. Millier s'est mépris sur les trouvailles faites à el-Hésy et conteste hors de propos ridenlité avec Lâchis, Milleil. vorderas. GeselL, 1898, III, p. 28, n. 1.
l'histoire du Tell. Cette reconnaissance fondamentale est décrite dans le journal du savant explorateur paru dans la revue anglaise de Palestine (1), mais exposée d'ensemble en un volume publié par les soins du Fund (2). Les fouilles méthodiques pratiquées durant les années suivantes, de mars 1891 à janvier 1893, sous la direction de M. le D"^ Fr. J. Bliss, délégué par la Société anglaise, déblayèrent jusqu'au roc à peu près un tiers du Tell. L'habile ingénieur ne disposant pas des moyens indispensables pour le déblaiement total, estimait à bon droit que le plus sûr moyen d'opérer avec précision était d'étudier minutieusement une section des ruines assez vaste toutefois pour permettre une variété suffisante de trouvailles et d'observations. Les comptes rendus périodiques de M. le D' Bliss inaugurés dans le Quart, Statem. d'avril 1891 (p. 97 s.) se sont succédé à peu près dans chaque numéro de la revue jusqu'en avril 1893 (3). L'étude synthétique a paru l'année suivante en un joli volume, bien ordonné et illustré avec un goût judicieux (4). On se tromperait à penser que ce livre fait double emploi avec celui de M. Pétrie, ou qu'il l'a rendu inutile. Par contre, il résume suffisamment bien les rapports détaillés pour qu'il suffise en général d'y référer le lecteur plutôt qu'aux numéros successifs du QS., bien qu'il s'y trouve quelques données plus minutieuses, utiles à connaître, estimées néanmoins superflues dans l'exposé des résultats.
Tandis que paraissait l'ouvrage consacré à T. el-Hésy, la Société anglaise avait déjà inauguré une autre campagne de fouilles, à Jérusalem. La direction en demeurait entre les mains de M. Bliss, assisté cette fois d'un architecte de talent, M. Archib. Dickie. De 1894 à 1897
Fig. I. — Tell el-Hésy vu d'Esl-Sud.
A gauche en haut, tranchées de sondage.
(1) PEt'und Qmrterly Stal., 1890, p. 159 ss., 219-246; 1891, p. 68; 1892, p. 114 s., 334 s.
(i) W. M. Flinders Pétrie, Tell cl Hesy {Lachish); in-4", 62 pp., X pi. et nombreuses lig.; Londres, A. P. Walt, pour le Comité du PEFund, 1891. L'ouvrage, depuis longtemps épuisé, est devenu introuvable. Je dois à l'aimable complaisance de M. Macalister d'avoir pu l'étudier à loisir durant quelques jours.
(3) Cf. une dernière note en juillet 1893, p. 181 s.
(4) Bliss, A Mound of many Ciliés; 8° de xii-201 pp., avec quelques vues et la reproduction d'environ 260 objets. PEFund, Londres, 1894.
fut réalisé un labeur énorme, important pour l'étude archéologique de la Jérusalem juive et judéo-chrétienne, pas très fécond toutefois en informations sur les époques archaïques révélées un peu par les travaux de Làchis. Étant donné le site déterminé pour les excavations sur Taire de la ville antique, il ne pouvait guère en être autrement et il ne sera lait à ces fouilles que des emprunts incidents, pour la période juive (1).
Fig. 2. — Tell el-Hésy vu d'Est-Nord. A droite la section déblayée par M. Bliss.
Dès l'automne de 1898 une nouvelle série de fouilles était entreprise. On avait choisi cette fois plusieurs Tells de la Palestine occidentale aux confins de la montagne judéenne et de la plaine côtière. Aucun site visé n'était certainement une ville antique célèbre; tous avaient néanmoins une relation assez étroite avec des localités philistines fameuses, telles que Gath, Azékah, Soccoh ou Marésa, pour qu'il y eût chance d'y opérer de précieuses trouvailles et d'en tirer des éclaircissements topographiques fort bienvenus. Par ailleurs la solitude absolue de trois sur quatre des Tells inclus dans le firman accordé pour les travaux garantissait toute facilité en vue des déblaiements et des sondages. A Tell Zakariyâ en effet, à T. Djedeideh et à T. Sandahannah, aucune localité moderne n'est installée dans la proximité immédiate des ruines. A Tell es-Sâfy seulement un village arabe,
(1) On en trouvera les résultats dans les comptes rendus trimestriels de MM. Bliss et Dickie, inaugurés dans le numéro de juillet 1894 du QS., p. 169 ss. A l'issue des travaux ces savants ont publié un ouvrage d'ensemble, sous le titre Excavations at Jérusalem, 8" de xvi-374 pp., avec 29 planches et environ 50 plans et ill. de détail, quelques-unes en chromolithographie. Londres, PEFuiuJ, 1898.
avec son inévitable ouéhj et son cimetière, devait gêner les opérations, tout en laissant aux explorateurs une aire considérable encore. Les indications topographiques visées tout d'abord n'ont été ni nombreuses, ni aussi claires qu'on l'eût souhailé; tandis que sortaient en abondance des tranchées les plus curieuses données sur la culture et la religion primitives dans ces cités mortes depuis des siècles et dont les noms môme paraissent à tout jamais perdus. D'assez bonne heure les travaux de cette campagne purent être raccordés à ceux de T. el-Hésy par ridentité des périodes constatées et l'analogie des découvertes correspondant à chaque strate des ruines.
Si bien qu'au moment de clore les fouilles à l'expiration du firman, M. Bliss estimait déjà possible une synthèse du développement historique de l'art dans le sud de la Palestine. En fait, c'était l'histoire de la céramique sud-palestinienne, puisque les seules productions artistiques découvertes
consistaient réellement en poterie, tout autre art n'étant que fort médiocrement représenté. Mais ces rudiments eux-mêmes méritaient de fixer l'attention, et ils avaient donné lieu dans les rapports périodiques (1) de M. Bliss et du nouvel architecte adjoint aux fouilles, M. I\. A. Stewart Macalister, à maintes observations fort suggestives touchant les vieux cultes cananéens, les rites funéraires antiques, ou les usages de la vie journalière.
Le compte rendu final devait prendre les proportions d'un ouvrage monumental, dont les nombreuses planches constitueraient une réelle encyclopédie archéologique au sujet de la poterie palestinienne, des procédés anciens de construction et de fortification. Il n'a paru qu'en 1902 (2) et déjà, les récents succès de la Société anglaise provoquant une heureuse émulation, M. le D'' E. Sellin était à
Tell Zakaiivà vu du Nord-Ouest.
(1) Inaugurés dans le numéro d'octobre du QÀ\, 181)8, p. 223 s., par une courte note; le premier rapport est de janvier 181*9.
(2) Sous îe titre Excavations in Palestine during the years 1898-i900, dans le format in-4o des anciens volumes du Survey ; xvi-275 pp., 96 illustrations, 102 planches et une chromolithographie. Londres, PEFund.
Fœuvre dans la Palestine septentrionale, à Tell Ta'annak, emplacement certain de la ville l)ibliquc de même nom. Cette entreprise privée avait pu être organisée grâce au concours désintéressé de plusieurs riches Autrichiens, avec le patronage de l'Académie des sciences de Vienne et du Ministre impérial des cultes. Sellin avait eu la bonne fortune de pouvoir s'adjoindre, pour la direction technique des travaux, un ingénieur très expérimenté et dessinateur précis, M. le D"" G. Schumacher. Au cours de ses travaux, prolongés à divers intervalles jusqu'en 1903, permettant de sonder à peu près tout le Tell et d'y opérer de surprenantes trouvailles, Sellin n'avait communiqué au public que de rares annonces en quelques lettres adressées surtout à la revue de la Société allemande de Palestine, Mittheilungen iind Nachrichten des deut. Palàstina Vereins (1), ou à
Fig. 4. — Tell Ta'annak vu de l'Est.
YAnzeiger de l'Académie de Vienne. En 1904 il publiait tout son butin (2) qui comprenait surtout des textes cunéiformes, des objets de culte d'une incomparable valeur par leur nature, leur forme artistique et le milieu où ils étaient découverts. Poussé par son bon génie, l'explorateur revenait une fois encore à Ta'annak, dans le dessein de contrôler divers détails de sa publication et d'épuiser la recherche sur le point spécial où il avait découvert quelques tablettes cunéiformes. Le succès de cette rapide campagne n'a pas trompé les espé-
(2) Tell Ta'annek; Bericht iiber eine Ausgrahung in Palus lin a. Gr. 4° de 123 pp.,
avec 13 planches, 132 ill. et 6 plans. Forme le IV"^ fasc. du vol. L dans les Mémoires de l'Académie de Vienne. C. Gerold, Vienne, 1904.
rances. Le nombre des textes a presque doublé et de remarquables trouvailles archéologiques ont fourni la matière d'une publication nouvelle complétant la première avec fruit (1).
Le trésor déjà très ample de la céramique s'enrichissait sinon de nouveaux types, au moins de reproductions multiples et précieuses. Mais surtout l'intérêt grandissait à voir surgir dans le nord les mêmes vestiges de culture antique rencontrés dans le sud. Rapprochés les uns des autres, des monuments jusqu'alors incompris s'éclairaient soudain d'une lumière inespérée. La classification chronologique devenait graduellement plus fixe en se véritiant sur des points si divers. Et si tout n'était pas encore limpide parmi les découvertes, l'espoir grandissait néanmoins de ressaisir par des réalités tangibles le lointain passé mal entrevu à la clarté insuffisante des textes.
La clef du plus troublant mystère : les traces des cultes primitifs, venait d'être fournie par d'autres excavations quand Sellin étudiait l'ensemble de ses découvertes. Le Palestine Exploration Fund avait délégué M. R. A. Stew. Macalister pour l'exploration radicale du Tell Djézer, si heureusement reconnu naguère par M. Clermont-Ganneau (2) comme le site de Gézer biblique. On se souvient que dès 1899 l'Académie des Inscriptions et Relies-Lettres de Paris avait chargé le P. Lagrange de faire exécuter un levé topographique du Tell (3). Maint détail archéologique enregistré dans cette opération avait piqué la curiosité et il paraissait en tout cas évident que des fouiHes bien conduites seraient fructueuses en cet endroit. Le choix de la Société anglaise était donc très heureux et la méthode adoptée cette fois l'était plus encore. Mis à la tète des travaux, M. Macalister, qui s'y était familiarisé dans la compagnie de M. Rliss, au cours des années précédentes, ne devait plus procéder par simples sondages ou déblaiements partiels, mais bien mettre à nu jusqu'au roc la plus large surface possible du tertre, en tous les points où l'on estimait y rencontrer des ruines de quelque importance. Un ouély malencontreux ponctue l'un des sommets du Tell : autour se développe un large amas de tombes modernes, rapidement accru par une récente épidémie de choléra dans la contrée. L'espace demeuré libre est trop vaste encore pour qu'on en puisse
(1) FÀne. Nachlese auf dem Tell Ta^annek in Palâslina, avec un appendice de M. le D' Fr. Hrozny sur les nouveaux textes cunéiformes; in-4'' de 41 pp., avec 5 planches et 43 ill. Fascicule III« du vol. LU des Mémoires de rAcadémie de Vienne. A. Hôlder, Vienne,
(2) Recueil d'archéologie orientale, I, 352 ss.; cf. RB., 1899, p. 109 ss.
(3) RB., 1899, p. 422 ss., avec des vues du Tell, pi. IH et IV.
épuiser Ja recherche dans l'intervalle concédé par le firman. Commencées à l'été de 1902, les fouilles viennent de se clore provisoirement durant l'été de 1905. Dans ce laps de temps il n'a fallu rien moins que l'expérience pratique, l'habileté consommée et l'infatigable énergie de M. Macalister, pour déplacer le volume formidable de décombres d'où il a pu extraire de surabondantes informations sur la ville cananéenne de Gézer (1).
Entre temps la Société allemande, qui concentrait ses efforts depuis
Fig. îj. — Tell el-MouteselIim vu du Nord. A droite, tranchées de sondage; à gauche, les premiers déblais de M. Schumacher.
tantôt vingt ans sur l'exploration topographique et scientifique de la Palestine, non sans quelques longues périodes de chômage, avait jeté son dévolu sur Tell el-Moutesellim dans la plaine d'Esdrelon, pour tenter de nouveau à son tour la fortime des fouilles. F^a forlune ne lui a pas été moins propice qu'à ses devanciers. 11 y a de sérieux motifs de penser que ce Tell cache les ruines de Megiddo, la ville sans contredit la plus importante de la région aux plus lointaines époques de l'histoire déjà connue. Sous la haute intendance d'un membre du Comité parfois présent au chantier (2), les travaux
(1) Un rapport préliminaire aux fouilles proprement dites a paru dans le Q.S. de juill. 1902, p. 227 ss. Les premières découvertes sont décrites dans le numéro suivant de la revue anglaise, 1902, p. 317 ss., et les comptes rendus se sont succédé régulièrement depuis lors.
(2) MM. les professeurs E. Kautsch, H. Guthe et Em. Benzinger se sont déjà remplacés à diverses époques dans la diredion.
sont exécutés par M. le IV Scliumacher. Ses comptes rendus, peu détaillés encore (1), ont néanmoins révélé déjà de multiples et importantes trouvailles, présages certains d'une ample moisson à fournir bientôt à l'avide curiosité archéologique.
Cette rapide esquisse du développement des fouilles a paru nécessaire pour mettre plus en lumière l'objectivité des données acquises, grâce au contrôle que s'apportent mutuellement des découvertes faites en des points si différents. Avant de grouper les faits, il convient d'exposer brièvement encore par quelle méthode ils peuvent être recueillis, et quels principes permettent de les classer souvent d'une manière précise, en général avec une satisfaisante approximation.