Canada et Canadiens
— V. Les gens de l’Ouest ignorent TEst. — VI. Les gens de TEst ignorent l’Ouest. — VIL Manque d’homogénéité du Canada. — VIII. Gomment je partis au Canada.
I. — Le Français qui arrive au Canada va d’étonnement en étonnement. Quelle que soit l’étude qu’il ait faite de ce vaste pays, il est surpris, en arrivant dans la province de Québec, de trouver des cousins qui parlent sa langue et vivent en communauté d’idées avec lui, des confrères, s’il est médecin, qui ont une éducation puisée aux mêmes sources. Lors-
qu’il songe que ces Canadiens, au nombre de près de deux millions, ont ainsi conservé leur langue, il se demande comment ils ont pu résister pendant des siècles à l’envahissement des anglicismes que lui, en arrivant au pays canadien, subit si facilement quand il va dans le milieu anglais.
Les bords du Saint-Laurent Timpressionnent. S’il pénètre un peu dans le pays, la forêt canadienne se montre avec toute son ampleur, puis ce sont les lacs et les chutes d’eau, c’est le pays béni de l’eau et de la houille blanche.
IL — S’il poursuit son voyage à l’Ouest, la province d’Ontario avec ses cultures fruitières, ses petites villes manufacturières, lui fait l’effet d’un pays déjà en pleine évolution économique. C’est la partie anglaise proprement dite, tandis que-la province de Québec est la partie française.
III. — Cette impression d’étonnement persiste à mesure qu’il pénètre dans le Grand-Ouest. Après plusieurs jours de voyage en chemin de fer, après avoir traversé les forêts qui l’ont déjà émerveillé dan s les provinces maritimes, il voit peu à peu les arbres disparaître, le pays devenir plat, c’est la mer immense de la prairie jusqu’à l’horizon, à perte de vue, pas un monticule, pas ^ un bouquet de couleur verte, pas même un seul arbre isolé ; c’est la solitude, rien ne peut rendre cette sensation, aucun paysage ne me l’a fait éprouver auparavant. Les grandes plaines de l’Amérique du Sud sont limitées, il y a des arbres, elles ne m’ont pas donné l’aspect d’immensité sans fin de la prairie canadienne .
Cette prairie fut autrefois le fond d’une mer ;
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puis, des millions de bullalos y ont vécu en broutant son herbe et en fécondant son sol, ils ont maintenant disparu devant les cultivateurs ; mais, de temps en temps, dans les régions où il y a encore de la terre vierge, on voit les sentiers où cesbuffalos sauvages, aujourd'hui •relégués dans les jardins zoologiques, passaient par troupeaux, toujours à la même place, les vaches suivant le taureau. Ils ont laissé à la surface ces marques de leur passage et, dans le sol, un engrais bienfaisant.
IV. — Aujourd'hui les colons sèment leur blé, ils sont les seuls maîtres de la grande plaine. Auprès de chaque station du chemin de fer ils édifient ces élévateurs dans lesquels ils reçoivent et conservent le grain de la récolte jusqu’au moment où les wagons des différentes compagnies viendront le prendre pour le transporter sur les marchés du monde. Ces chemins de fer, ils s’étendent d’une rive à l'autre de ce continent et les trains amènent sans cesse, chaque jour, des émigrants qui, de tous les points du globe, convergent vers cette prairie qui les attire.
Ces hommes s'arrêtent le long des voies ferrées, construisent des maisons à côté des élévateurs et les villages se forment les uns après les autres. De temps en temps, souvent, une église surmontée de sa croix catholique prouve au Français que des Canadiens de sa langue sont venus là, coloniser cette région. Dans de petits cottages vivent les hahitaunts (1) groupés autour de leur clocher.
(1) On désigne par ce mot les cultivateurs, les paysans, les fermiers Canadiens-français, ceux qui s'occupent des travaux de la terre. « L’ «habitant»), dans l’appréciation des nationalistes n’est
Voici une grande cité au milieu de la prairie, c’est Winnipeg. Cette ville toute nouvelle qui compte déjà plus de 100.000 âmes est située dans l’Ouest où se dirige le mouvement colonisateur. Ces immenses régions commencent à se peupler et le gouvernement canadien a été obligé de faire, à l’Ouest du Manitoba, la région du blé, entre cette province et les Montagnes Rocheuses, deux nouvelles divisions politiques. Depuis 1905, la province de la Saskatchewan et celle de l’Alberta ont été créées. Elles commencent au Sud, à la frontière des Etats-Unis, et vont jusque dans les territoires inconnus du Nord. D’après les recensements de l’époque, on a donné à ces régions des députés au prorata de leur population. La Saskatchewan en a eu dix et l’Alberta huit. Les députés, nommés par circonscription régionale, représentaient donc les différentes régions de la province. Après leur nomination seulement on a songé à désigner la capitale de chacune des provinces. Le choix n’a été fait ni par Londres, ni par Ottawa, siège du gouvernement fédéral canadien, mais ce sont les députés élus du peuple habitant le pays même qui ont choisi, dans l’Alberta, Edmonton,
« pas un Canadien de la même façon que le citoyen de Montréal, « de Toronto ou de Winnipeg, Bourassa, un de leurs députés, « estime que T « habitant » a une histoire plus vieille que le Canada « lui-même ; que le mouvement nationaliste dans Québec plonge « ses racines dans la France qui précéda Napoléon, ramification c( de la France moderne et la découverte elle-même du Canada; c( enfin que le Canadien-français d’aujourd’hui est plus français « ([ue le Français de France, parce qu’il remonte, dans la tran- « ciuillité introublée de son tempérament, aux jours anciens où « ses ancêtres étaient de simples paysans ou montagnards des « provinces françaises. «
(Extrait d’un journal nationaliste de Montréal).
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tandis que la Saskatchewan se donnait pour capitale Régina. Cette façon de choisir la capitale d’une colonie est encore bien faite pour exciter Tétonnement du Français habitué à tout voir se décider à Paris.
Plus loin ce sont les Montagnes Rocheuses et derrière celles-ci la Colombie Britannique et l’Océan Pacifique. Le train vous a fait traverser cette immense contrée de l’Est à 1 Ouest en suivant la route autrefois parcourue par La Verendrye, le premier Français qui porta jusqu’au pied des Montagnes Rocheuses l’étendard de l’ancienne France.
Dans aucun pays du monde je n’ai eu l’impression de vitalité intense que m’a donnée l’Ouest du Canada. En Australie, le voisinage des Etats-Unis ne se fait pas sentir comme ici, l’impulsion n’est pas aussi vive. En Afrique du Sud, en Rhodésie, on sent la volonté de Cecil Rhodes à la suite duquel on a marché si longtemps de l’avant, mais l’impulsion est moins générale, elle ne semble pas venir de chacun en particulier. Dans l’Amérique du Sud on est dans un pays de vieille civilisation.
V. — Mais l’étonnement ne cesse pas encore. C’est à peine si les Américains venus ces dernières années dans l’Ouest coloniser le Canada connaissent de nom les régions de l’Est. Ils ont pour les habitants de celles-ci le mépris que les nations jeunes ont pour les vieux pays. Lorsque le Français retourne dans la province de Québec, il n’y trouve presque' personne ayant idée de ce que l’on désigne sous le nom de Grand-Ouest.
VL — 11 n’y a pour les Canadiens-français dans
cette contrée, qu’un seul point les intéressant : la province de Québec ou le Canada français. Dès que le Canadien-français a un peu d’argent à dépenser en un voyage, il rie rêve qu’à aller visiter les vieux pa^’s, la vieille mère-patrie, la France; il ne songe pas à aller dans l’Ouest, voir son propre pays.
Vil. — Le Canada manque d’homogénéité, les éléments qui le forment font un assemblage disparate, c’est ce qui frappe le plus le voyageur qui riiabite quelque temps. Si on ne le parcourt pas dans toute son étendue, en vivant un peu dans chaque région, on ne vit pas de la vie de ce peuple. Les distances même d’une ville à l’autre sont si grandes, le nombre des colons est encore si faible par rapport à l’étendue, les colons sont d’origines tellement différentes qu’il faudrait aller voir chaque communauté pour se faire une idée de l’ensemble.
Le développement économique du Canada est extraordinaire. Deux lignes de chemins de fer parallèles traversent le continent de l’Atlantiqiie au Pacifique. Elles se sont faites sans bruit et cependant chacune d’elles est presque aussi longue que le transsibérien. Elles ont apporté la vie et la richesse dans tout ce pays.
VIII. — Au mois de juin 1906, j’ignorais tout du Canada, comme la majeure partie de nos compatriotes. J’avais vu, à Paris, chez M. le conseiller d’Etat, Louis Herbette, un certain nombre de Canadiens, mais en conversant avec eux je n’avais pas pu me rendre un compte exact de ce qu’ils représentaient, je les croyais des exceptions. Je savais qu’on donne le nom d’oncle Herbette à celui qui, depuis
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trente-cinq ans, se dévoue pour aider les Canadiens qui viennent en France à recueillir un peu de notre patrimoine intellectuel commun, mais j’ignorais à quel point nos cousins ont conservé l’idéal français.
Lors donc que M. Herbette (1) m’eut décidé à partir au Canada, je croyais le pays d’influence anglaise beaucoup plus que française.
Je fus chargé d’aller représenter l’Association française pour l’avancement des sciences au Congrès médical de Trois-Rivières.
Je savais me rendre dans un pays où je retrouverais des gens de ma race, mais je me figurais que cet ' élément était peu important et noyé, pour ainsi dire, dans l’influence anglaise. Au contraire, ma surprise fut grande en constatant que le Français est, dans la province de Québec, aussi vivant que dans notre patrie. Depuis cent cinquante ans, nos cousins d’Amérique ont appris à lutter contre l’envahissement de la langue anglaise, et la fondation de ces congrès de médecins de langue française est une des formes de cette résistance à l’heure actuelle.
C’est à la suite de ce congrès, qui réunissait près de cinq cents membres, que j’eus l’honneur d’être reçu à dîner à Government house à Ottawa par Lord Grey, gouverneur général du Canada, qui était venu voir mon laboratoire de l’Institut Pasteur à Bulawayo, lors de ma mission au sud du Zambèze en 1902. Il était alors collègue du docteur Jameson et administrateur de la Chartered C® de l’Afrique du Sud.
(1) Le gouvernement français vient de charger M. Herbette d’aller représenter notre pays aux fêtes du tricentenaire de la prise de possession de Québec.
C’est après cette réception que je fus chargé par le gouvernement canadien d’une mission dans le Grand-Ouest, dans la prairie, et qu’enlin je restai à Montréal comme professeur à la Faculté de Médecine de l’Université française de cette ville.