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CHAPITRE II

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II. De Paris à Montréal. — II. Canada de l'Est. — III. Les Canadiens conservent leur langue. — IV. Évolutions des Canadiens-français. — V. L’Anglais et le Canadien-français. — VI. La Saint-Jean-Baptiste à Montréal. — VIL Le Grand Ouest. — VIII. Le Canadien-français et le Français de France. ‘

I. — Le 15 juin 1906, je partais de Paris pour m’embarquer au Hâvre à bord de la Provence des Transatlantiques à destination du Canada. C’était un samedi. Le vendredi suivant, j'étais à New-A^ork et le lendemain matin à Montréal. C’est dire que le Canada n’est pas bien loin de nous.

Le Canada, on le sait, est un très grand pays qui occupe le Nord de l’Amérique, s’étend tout le long de la frontière des États-Unis et va se perdre jusque dans les glaces du Nord. L’étendue de cette contrée est aussi grande que celle de l’Europe. On y compte

seulement sept millions d’habitants; mais depuis cinq ou six ans, cent cinquante mille individus arrivent tous les ans pour la coloniser. Il y a donc une poussée extraordinaire pour mettre en valeur cette partie deTAmérique du Nord.

II. — La partie française, c’est-à-dire la province de Québec, a été explorée en 1534 par Jacques Cartier, parti de Saint-Malo pour aller porter le drapeau de la France à Québec, sur les bords du Saint- Laurent. La France a occupé ce pays, appelé la Nouvelle-France, jusqu’en 1763. Pendant cette période, il y a eu certainement beaucoup de rapports entre notre pays et cette colonie; il y avait des échanges continuels. Le voyage était bien moins expéditif que de nos jours, cependant on le faisait assez fréquemment.

Nous avons encore la trace des échanges nombreux qui eurent lieu à cette époque entre la Nouvelle- France et la France ancienne. L'histoire du Canada n’offre presque que des noms français. C’est que la France y a, en effet, envoyé un très grand nombre de colons, on y envoyait même des jeunes filles que l’on choisissait parmi celles qui jouissaient de la meilleure réputation, tandis qu’on faisait partir les filles perdues pour la Floride et la Nouvelle- Orléans (1).

Notre langue même conserve encore certaines expressions qui sûrement nous viennent du Canada.

^ (1) Les émigrantes, destinées à devenir les épouses des colons canadiens, étaient choisies sous le contrôle de l’archevêque de Rouen. Celui-ci, malgré la présence, à Québec, d’un vicaire apostolique, avait toujours la juridiction au Canada.

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Ainsi, quand on parle d’un oncle d’Amérique, on entend par là un oncle parti pour aller coloniser au Canada, ayant fait là-bas sa fortune, léguée, à sa mort, à ses neveux de France. Micmac est le nom d’une tribu indigène canadienne; charivari correspondrait, je crois, à l’expression française de « mauvais coucheur » ; le grand manitou désigne un dieu des Peaux-rouges.

En 1763, le Canada préoccupait tellement l’esprit des gouvernants que, selon madame dePompadour, les histoires de cette colonie empêchaient Louis XV de dormir. Aussi obtint-elle qu’elle fût abandonnée. Il y avait à ce moment soixante mille colons français. Tous ces colons étaient armés et luttaient contre la grande colonie anglaise qui se trouvait au Sud, à l’emplacement actuel des Etats-Unis. Le général anglais, Georges Washington, premier président de la République des Etats-Unis, est venu jusque dans la province de Québec pour lutter contre les Français. ]Montcalm, dernier gouverneur et dernier général de l’armée française à Québec, avait vaincu trois armées anglaises sous les murs de la ville, et allait chasser les Anglais de la Nouvelle-France. Mais aussi épuisé que ses adversaires, il attendait avec anxiété les renforts annoncés de l’autre côté du grand fossé, comme disent encore aujourd’hui les Canadiens. Bientôt, en effet, on signala à l'entrée du Saint-Laurent l’arrivée d’une flotte. Les cœurs des Français se mirent à battre; mais à la place du drapeau blanc de l’ancienne France, ils virent flotter, en haut du grand mât du vaisseau amiral, les couleurs anglaises. Un parlementaire se détacha, vint

à terre et leur montra Tordre des ministres de Louis XV ordonnant à ces Français de livrer leur pays à l’Angleterre.

III. — Si je rappelle cette histoire que tout le monde connaît, c’est qu^elle explique le Canada français moderne. Ces Français qui avaient vaincu les Anglais, refusèrent absolument de se laisser englober par eux. Ils avaient, malgré eux, perdu leur pays, ils prétendirent conserver leurs prérogatives. Continuant à lutter avec une âpre énergie, ils obtinrent, en 1791, près de trente ans après la cession, que les Anglais, de guerre lasse, leur offrissent de nommer un Parlement, espérant bien que la majorité serait anglaise. Les élections eurent lieu eC malgré la pression anglaise, il y eut quatorze députés français contre douze anglais. Le jour de la première réunion du Parlement de Québec, le gouverneur anglais s’attendait au moins à faire triompher son désir de voir nommer un président anglais. Les Français, qui avaient la majorité, refusèrent et nommèrent un Français. On discuta ensuite sur la question de savoir quelle langue serait employée dans les discours du Parlement ; il fut décidé que Ton parlerait anglais ou français à la volonté de chaque orateur.

Le résultat de cet état d’esprit, je Tai vu avec beaucoup d’émotion, il y a quelques mois, au moment de la fermeture du Parlement d’Ottawa, où se trouve actuellement le gouvernement fédéral. J’ai entendu lord Grey, gouverneur général du Canada, lire en langue anglaise le discours du Trône, puis, avec le même cérémonial, il a lu le même discours en français.

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Ainsi, maintenant encore, au Canada, la langue française est officielle au même titre que la langue anglaise.

On cite toujours le Canada comme si ce pays était une preuve que le Français a Fesprit colonisateur. Je l’avais entendu dire très souvent, je F.avais lu dans de nombreux livres et dans de nombreux documents ; mais ne m’en rendais pas compte comme j’ai pu le faire en vivant dans ces régions. C’est l’impression ressentie par moi que je voudrais communiquer ici. Je désirerais être capable de faire passer dans l’esprit de mes lecteurs l’enthousiasme que j’ai éprouvé pour cette nouvelle France.

11 y a actuellement, dans le Nord de l’Amérique, plus de trois millions d’individus parlant français. Lorsqu’on arrive dans la partie Est de Montréal où sont réunis plus de cent mille Canadiens-français ou dans un point quelconque de la province de Québec, on se sent dans un véritable coin de France. Nos colonies sont des pays exotiques peuplés d’indigènes qui donnent à ces nouvelles terres françaises un caractère particulier et tout à fait différent de notre pays. On sait bien que l’on est en France, on voit des fonctionnaires français, mais la majorité du peuple n’est pas française. Dans la province de Québec, au contraire, le peuple tout entier est essentiellement français ; c’est bien une autre France. Cependant, dans la partie Ouest de Montréal on trouve une ville exclusivement anglaise.

IV. — La Faculté française de médecine de Montréal compte environ deux cent cinquante étudiants. Un grand nombre de ceux-ci appartiennent à

des familles très nombreuses. Il n’est pas rare de voir là-bas des mères ayant plus de vingt enfants. Naturellement les fortunes sont très fragmentées et les parents n’ont pas les ressources nécessaires pour permettre à leurs fils de se livrer à des études supérieures. C’est pourquoi, parmi ces deux cent cinquante jeunes gens qui suivent les cours de la Faculté de médecine, il y en avait, l’année dernière, trente-deux qui travaillaient de six heures du soir à minuit comme conducteurs de traïUAvays pour subvenir aux frais de leur instruction. C’est là une marque de volonté intéressante à constater chez des jeunes gens qui appartiennent à notre race française.

Ces jeunes gens sont très intelligents; ils le sont même beaucoup plus que les Anglais, et les dominent toujours lorsqu’ils sont assez hardis pour se mettre en avant. En voyageant dans l’Ouest du Canada, je suis passé dans l’Alberta, c’est-à-dire du côté du ue. Là, j’ai visité une école. Voyant que j’étais Français, le maître d’école me dit : « J’ai ici deux Canadiens-français arrivés l’année dernière ne sachant pas un mot d’anglais; ils sont maintenant à la tête de leur classe; leur mentalité est différente de celle des Anglais; on sent qu’ils ont plus qu’eux le désir d’apprendre. »

Lorsque ces Canadiens-français se lancent dans la politique, ils dominent facilement les Anglais. Leur esprit est beaucoup plus large. Depuis dix ans, c’est un Français, M. Laurier, qui est le premier ministre du Canada et M. Dandurand, un autre français, est président du Sénat. Le porte-parole, celui qui va aux Etats-Unis et dans tout le Canada, parler

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au nom de ses collègues, est M. Lemieux, ministre du cabinet fédéral. C'est lui qui prend la parole dans tous les congrès au nom du Canada. Dernièrement, les premiers ministres des neuf provinces du Canada se sont réunis à Ottawa, la capitale fédérale. Au bout de quelques jours, grâce à son esprit délié, grâce à son éloquence, M. Gouin, un Français, premier ministre de la province de Québec, se distingua parmi ses collègues et c’est lui qui fut nommé président de la réunion des premiers ministres provinciaux du Canada. Je pourrais multiplier des exemples de ce genre qui montrent quelle facilité ont les Canadiens-français pour s’assimiler rapidement les divers sujets, ce qui permet à quelques-uns d'entre eux d’occuper les meilleures places.

Leur civilisation présente des différences assez notables si on la compare à la nôtre. Ils ont le respect de la propriété publique ; comme aux Etats- Unis, on voit, au Canada, des robinets, des conduites d’eau en plomb exposés devant tous, traversant des ponts dans des endroits déserts. Dans cette civilisation où tout semble provisoire, où rien n'a l’air d’être achevé, on peut impunément exciter la tentation des farceurs, qui, chez nous ne résisteraient pas à provoquer une inondation artificielle, histoire d'occuper leur désœuvrement. Là-bas on a autre chose à faire qu’à s’amuser ainsi, on n’y songe pas, on ne fait pas de farces. Le public ne le tolérerait pas. L'esprit civique existe dans cette population.

Dans les parcs, dans les promenades publiques les bancs sont mobiles et légers, on peut les déplacer et les mettre à l’ombre à sa volonté. Même dans

les coins les plus reculés, personne ne songe à les détériorer comme la chose se voit à Paris dans le jardin des Tuileries^et dans tous nos jardins publics.

La présence de cette population française est une des causes qui empêchent l’annexion du Canada aux États-Unis.

D’ailleurs, les Anglais s’en rendent bien compte. Dernièrement, un des membres les plus intelligents du Parlement canadien, Bourassa, est allé faire une tournée de conférences dans la province anglaise de l’Ontario. A son retour, deux membres anglais du Parlement me disaient : « Si nous n’avions pas, au Canada, une province française, cette colonie serait très rapidement absorbée par les Etats-Unis. » Ainsi, les Anglais eux-mêmes poussent à la conservation de cette province française.

Je parlais tout à l’heure de M. Laurier. Ce ministre était l’année dernière encore à Londres, où il assistait à la conférence des premiers ministres de tout l’empire britannique. Dans une interview, il a déclaré qu’il viendrait en France quelques jours après- et que son premier soin serait de se rendre du côté de la Rochelle, dans le petit village que quitta, vers 1640, le fondateur de sa famille.

Ils en sont tous là. Lorsqu’ils arrivent en France, ils vont vers le coin de terre d’où est parti le premier colon qui a été leur ancêtre. C’est leur première ' pensée.

Les Canadiens-français sont complètement séparés des Anglais ; ils n’ont avec eux aucun contact et ne veulent pas en avoir. Ils ont des collèges à eux qui ont été fondés par des prêtres; ils reçoivent l’instruc-

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tion supérieure dans une université à eux qui comprend : une faculté de théologie, une faculté des sciences-lettres, une faculté de médecine, une faculté de droit, une école polytechnique, etc. Ils ont donc une vie absolument autonome et essentiellement française.

La population du Canada français grandit tous les jours. On a lu plus haut que les familles y étaient très nombreuses. La population n’y augmente cependant pas avec la même rapidité que dans la partie anglaise qui reçoit, comme nous l’avons dit, 150.000 émigrants arrivant tous les ans de toutes les contrées de l’Europe, mais qui, très rapidement, s’amalgament à Télément anglais et deviennent eux-mêmes anglais. Au contraire, les Canadiensfrançais ne peuvent compter que sur eux-mêmes, sur quelques émigrants français et surtout sur des Belges qui arrivent là-bas en assez grand nombre et se laissent volontiers appeler des Français. Malgré tout, la population canadienne s’accroît et gagne du terrain ; elle pénètre même dans un coin de la province de rOntario qui est province anglaise, si bien que, depuis quatre ans, cette région a envoyé au Parlement trois députés français de plus.

V. — Lorsque l’Anglais se trouve en contact avec le Canadien-français, il fuit ; c’est que le Canadien reste replié sur lui-même et refuse toute relation avec l’Anglais. Alors celui-ci s’en va ; il part dans l’Ouest et vend ses terres au Canadien. Ces Français canadiens ont véritablement la haine des Anglais, je ne puis appeler d’un autre nom ce qu’ils éprouvent pour ces derniers. Il faut dire que l’An-

glais, qui a une haute idée de sa valeur, se traite volontiers de peuple impérial destiné à commander à tous (« \ce are the impérial people », me disait Tun d’eux), et considère le peuple canadien comme étant d’une race inférieure. On cite ce mot dit par un Anglais de Québec à l’occasion de l’achat d’une fort jolie maison par un Canadien-français : a What a shame! Quelle honte de voir une telle maison, si bien située, entre les mains d’un homme de cette race ! » C’est, du reste, le même sentiment que nous trouvons en nos populations maritimes de Normandie et de Bretagne vis-à-vis des Anglais. Il y a quelques mois, je me trouvais à Ottawa à la ferme expérimentale située en dehors de l’agglomération. C’était en hiver. Je vois arriver sur le chemin, qui était peu large, un traîneau tiré par un petit garçon ; dans ce traîneau se trouvait 'une petite fille de sept à huit ans. Cela faisait un très joli tableau sur la neige. Je me range sur le bord du chemin et au moment où passait le petit garçon, je lui dis en anglais : « C’est lourd, n’est-il pas vrai ? » Le petit garçon continue son chemin en détournant la tête, comme s’il ne m’avait pas compris. Alors, je m’adresse à la petite fille qui avait fait mine aussi de ne pas vouloir me regarder et je lui dis : « Vous parlez français ? » et, répondant à la question que je venais d’adresser à son frère, elle me dit : « Oh I oui, monsieur, c’est lourd. » On voit l’état d’âme de ces enfants, se refusant à répondre à un Anglais qui se permettait de leur adresser la parole. Ce n’est cependant pas que ces petits ne sussent pas l’anglais ni qu’ils fussent farouches, car ensuite nous conversâmes ensemble

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quelques instants. Dans les derniers mois de l’année 1907, un des rares médecins français de France qui exerce à Montréal (nous sommes deux), se trouvait à la société médicale de cette ville, et, répondant à une communication d’un de nos confrères, il laissa glisser dans son discours deux mots anglais. Je ne fus pas peu étonné de voir un de nos plus sympathiques confrères canadiens, ancien président de la Société Française de médecine de Montréal, se lever en demandant la parole et dire : « Monsieur le président, je crois devoir traduire le mot boarding-house que notre confrère de France vient de prononcer trois fois, et que la plupart de nos collègues ne doivent pas comprendre : Bostrdinghouse veut dire maison de famille. »

Je me trouvais un jour à Montréal avec un de mes confrères qui exerce dans cette ville. Pendant que nous causions, on vint demander un médecin. Je le désigne ; mon ami s’en va où on le demandait ; mais deux ou trois minutes après, il revient en me priant de venir Faider : « C’est une Anglaise, dit-il, et je ne comprends pas l’anglais. » — « Gomment ! répondis-je, vous êtes citoyen anglais, vous exercez dans une colonie anglaise et vous ne savez pas l’Anglais?» — « Mais oui, me dit-il, et nous sommes nombreux comme cela. »)

VI. — Je débarquai à la gare de Montréal un dimanche matin. Le train devant me mener à Trois- Rivières, où j’allais assister au congrès, ne partait qu’à trois heures de l’après-midi. Je me promenais dans la gare, où je voyais vendre les journaux, ce qui est déjà assez extraordinaire pour une ville an-

glaise un dimanche. Ces journaux s’appelaient, la. Presse^ la Patrie^ le Nationaliste, le Canada, J’en achetai un et je vis qu’on y annonçait une procession dans la plaine Saint-Denis. Je m’adressai à l’individu qui avait porté mon bagage et lui demandai si cette procession offrait quelque chose d’intéressant. « Oh ouil me répond-il, elle est bien belle et je voudrais bien pouvoir y aller. » Je lui demandai alors de quelle façon je pourrais m’y rendre. « Descendez à droite, me dit-il, et vous prendrez le petit char. » Car les Canadiens ne disent pas le tramway ; ils ont conservé le vieux mot français de char pour désigner ces véhicules ; ils ne disent pas : les wagons et les rails ; mais : les grands chars et la lisse. Ils ne se servent jamais d’un mot anglais.

Au début de mon séjour, comme je parle facilement l’anglais, je demandais toujours les numéros en cette dernière langue en me servant du téléphone. Au bout de six à sept mois, je demandai un numéro devant des Canadiens-français. Ceux-ci me dirent avec reproche : « Ah ! maudits Français de France, vous serez toujours les mêmes : vous ferez toujours des concessions aux Anglais ! » Depuis ce moment je ne me servis plus que du français au téléphone.

On voudra bien me pardonner cette parenthèse et je reviens à ce que je disais de mon arrivée à Montréal. Je suis monté dans le « petit char » qui m’avait été indiqué. Tout le monde avait des drapeaux tricolores ; les uns les arboraient à leur casquette, les autres à leur canne. Un bébé de cinq ou six mois en portait un, attaché au petit anneau en os du suçon qu’il tenait ; pendant la route, un morceau de l’étoffe

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du drapeau est venu dans la bouche de l’enfant qui s’est ainsi mis à sucer le drapeau tricolore. Comment veut-on après cela qu’il ne parle pas français I

Sur le passage de la procession je me trouvais devant une famille de cinq ou six Canadiens ; il y avait en particulier une petite fille qui se haussait pour voir le cortège. Je la pris dans mes bras et lui montrai un saint Jean-Baptiste accompagné de son mouton. « Voyez-vous, lui dis-je, comme il est gentil? — Oui, me répondit-elle ; il est après manger. » Cette expression « après manger » est une expression de vieux français et signifie en train do manger. On rencontre très souvent, dans la conversation des Canadiens, de ces mots que l’on n’emploie plus maintenant et qui sont du français que nous parlions en 1760 ; mais, en somme, ils parlent réellement le français avec un fort accent normand.

Ce pays offre des ressources à notre commerce qui, d’ailleurs, commence à y pénétrer. Le Canada a été pendant longtemps séparé de la France. Les Canadiens ne venaient pas en France et il faut dire que les Français n’étaient pas grands voyageurs. Mais aujourd’hui commence une évolution qui sera des plus intéressantes. Les capitaux français y viennent aussi en assez grande quantité. Nous y envoyons des produits pharmaceutiques pour une valeur considérable. Cela est dû à ce que depuis quinze ans, les médecins canadiens ont pris l’habitude, lorsqu’ils , ont terminé leurs études là-bas, de venir se perfectionner chez nous. Le premier qui est venu en France est le docteur Brodeur, il y a quinze ans. Il a eu, après ce voyage, un très grand succès de clientèle. Aussi,

depuis cette époque, dix pour cent environ des médecins canadiens, après avoir fait leurs études à Monttréal, viennent à Paris se mettre au courant de la science française. Quand ils sont de retour dans leur pays, ils préconisent nos produits pharmaceutiques.

Nous aurons bientôt un traité de commerce avec le Canada, en sorte que nos marchandises pourront entrer plus facilement. Ce traité a été préparé par M. Brodeur, ministre de la marine du Canada, et par notre consul général à Montréal, M. Dallemagne.

Les chaires des Universités françaises de la province de Québec sont toutes occupées par des professeurs canadiens. Cependant, depuis deux ans, un professeur de la Faculté des lettres de Poitiers a été détaché à TUniversité de Montréal pour y faire un cours de littérature française. Ce cours est professé depuis 1898 par des Français. J’occupe aujourd’hui une nouvelle chaire qui vient d’être créée à la Faculté de médecine de Montréal.

C’est la première fois qu’un médecin de France entre dans cette Université canadienne, qui est la citadelle du français dans l’Amérique du Nord.

Les didérentes langues de l’Europe se partagent l’Amérique. Au Brésil, on parle portugais; dans le reste de l’Amérique du Sud domine l’espagnol; aux Etats-Unis et dans la partie ouest du Canada, on entend presque exclusivement l’anglais ; mais dans la partie est de l’Amérique du Nord existe un coin où près de trois millions d’individus (en comptant ceux qui sont aux Etats-Unis) parlent français. Nous avons le plus grand intérêt patriotique à aider nos cousins d’Amérique à maintenir la supériorité de la langue

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française dans la province de Québec. Lors de la fondation des Etats-Unis, il fut proposé de mettre dans la constitution que le français et l’anglais seraient langues officielles. Le français fut rayé par aine faible majorité au moment du vote. Mais qu’au moins notre langue reste en usage au Canada, les Français ont assez contribué à assurer la conquête de l’Amérique sur la barbarie pour cela.

Lorsqu’on arrive au Canada, on pose souvent la question à ceux qui parlent notre langue : « Vous êtes Français? » et ils répondent tous : « Oui ». Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que l’on comprend qu’il y a, des Canadiens-français, ce sont les descendants des anciens colons abandonnés par la France en 1763, puis des Français arrivés de France depuis peu (1). Les premiers, on les reconnaît bientôt à leur accent, ils ne fusionnent jamais avec les seconds, l’ancienne assimilation disparaît tous les jours.

Il ne faudrait pas croire que les Canadiens aient exactement notre âme française actuelle. Ils ont évolué d’une façon différente de la nôtre. Cette évolution, au contact des Etats-Unis, et à cause de la dissemblance de milieu, les a éloignés de nous, bien qu’ils aient toujours les qualités et les défauts de notre race.

Grâce à leurs voisins les Américains, ils ont gagné

(1) Il existe à Montréal une chambre de commerce française. Nos compatriotes qui arrivent dans le Dominion se figurent souvent qu’elle est composée de Canadiens-français, c’est une erreur. Ses membres sont des Français de France, le président est M. Chouillou, le vice-président M. le comte des Etangs, nos compatriotes.

un esprit pratique, commerçant, je dirai même mercantile, que nous n’avons pas en France. Ils n’ont rien qui ressemble, même de loin, à notre esprit administratif et compliqué. L’antichambre de nos ministres n’existe pas, on pénètre sans attendre et facilement auprès des hommes politiques.

Pour eux, on n’a le droit au titre de Français que si Ton est catholique, c’est une condition sine qua. non. Les Français de France eux-mêmes ne sont pas tous désignés sous le vocable de français.

Un jour, je parlais d’un Français de Paris, à Montréal depuis plusieurs années, et un Canadien reprit : (( Mais non, il est suisse, il n’est pas français. » Et comme je disais connaître sa famille qui est essentiellement française, il me fut répondu : « Non, il est protestant. » Je sus plus tard que tous les protestants de langue française sont désignés sous ce terme de Suisse, méprisant pour les Canadiens.

Ceux-ci se désignent eux-mêmes sous le nom de Français ou de Canadiens. Quand ils parlent d’individus d’une autre race, même s’ils sont établis au Canada depuis plusieurs générations, ils les considèrent comme des étrangers, et les qualifient du nom de nationaux de leur pays d’origine. Français, pour eux, est synonyme de Canadien-français;

Il faut savoir que Richelieu, à la date du 29 avril 1627, obligea les Associés qui géraient la colonie à la peupler de naturels français catholiques. Les huguenots, s’ils viennent au Canada, n’ont même pas le droit d’hiverner. Il n’y aura donc pas de protestants au Canada.

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Cet ostracisme pour les non-catholiques est, encore de nos jours, plus vivant que jamais. 11 y a, au Canada, une intransigeance absolue pour tout ce qui est hérétique, schismatique ou libre-penseur.

Notre mentalité de Français modernes ne comprend pas, n’admet pas cette intolérance. Avec notre esprit critique et railleur nous jugeons que ces réminiscences des temps de lutte religieuse dénotent au Canada un état rétrograde. Même si elles sont modérées, nos idées larges et libérales déplaisent aux Canadiens; ils redoutent notre indifférence religieuse qui les effarouche et les fait fuir. De là une , antipathie entre nous et ces fils de notre race.

Mais comment, là-bas, le clergé a-t-il conservé sur ces Français sa suprématie entière comme aux temps féodaux? Par quelle force ces frères des Français de la Révolution ont-ils été maintenus, comme de fidèles sujets, par les prêtres de leurs églises?

11 est intéressant de rechercher les causes de ce que nous trouvons de plus extraordinaire au Canada.

Et ces causes, on les trouvei'a facilement dans l’histoire patriotique de la province de Québec, foyer du Canada français.

Si le clergé a conservé là-bas toutes les prérogatives de jadis, c’est qu’il a été mêlé intimement à Fhistoire du Canada français, et on peut aisément comprendre les raisons pour lesquelles les Canadiens ont pour les représentants de leur Eglise cet atavisme de vénération et de confiance et ce respect qui les fait obéir sans lutte, sans résistance, à tout ordre provenant de leur archevêque. Ils trouvent si naturelle cette obéissance, héritage de leurs pères,

qu’ils ne s’en rendent même pas compte, et se figurent agir avec une entière liberté. Ils ont, de tout temps, été soumis aux prêtres, envers lesquels leur patriotisme a une dette de reconnaissance.

Les missionnaires envoyés aux bords du Saint- Laurent, pionniers de la colonisation à son début, formaient Télite intellectuelle et ont servi de chefs aux émigrants, à ceux qui étaient venus pour cultiver la terre et la faire fructifier. Ils les ont guidés, dirigés dans la lutte contre la nature et les sauvages, dans ces forêts vierges peuplées de fauves et d’indiens (1). Ces prêtres ne se contentaient point d’évangéliser; ils luttaient aussi. C’est à eux qu’avaient recours les colons en cas de péril, ou menacés par les Peaux-rouges. Dans les luttes, ils formaient Tavant-garde de la défense.

Ils apprenaient, en arrivant, les dialectes des Indiens, prenaient de l’ascendant sur ceux-ci, s’entremettaient entre eux et les colons, quand ils voulaient piller leurs biens et les terres qui commençaient à produire. Maintes fois, les armes à la main, ils combattaient à la tête des émigrés contre les tribus, et devenaient prisonniers des Peaux-rouges qui les avaient attaqués. Les missionnaires, parmi lesquels on trouvait quelquefois d’anciens hommes d’armes, faisaient courageusement le sacrifice de leur vie pour ceux qui étaient venus se mettre sous leur protection, et qui recevaient d’eux des conseils et des secours en cas de besoin. Plus tard, en 1763,

(1) Indiens ou Peaux-rouges, sauvages de la prairie. Ce ne sont pas les habitants de l’Inde, qui eux, portent le nom d’Hindous, comme on le sait.

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quand les Canadiens virent leur pays passer sous la domination étrangère, ils furent réconfortés par leurs prêtres, et purent, grâce à leur appui, conserver leur caractère distinctif.

Le Canadien est satisfait de son sort. Il vit lieu-

reux sous Taile de son Eglise, sous l’égide de l’Angleterre, et croit se trouver dans la patrie même de la liberté et de l’indépendance. Au débarqué, quand il voit ce peuple qui, grâce à sa langue, paraît à première vue être une tribu française égarée sur le sol américain, le Français se persuade que le plus ardent désir des Canadiens est de redevenir citoyens , français.

Mais ses illusions tombent vite une fois qu’il a • • • ^ confié ses impressions à un Canadien : « Etre Français dans l’acception que vous dites, fait celui-ci étonné, mais je ne le voudrais à aucun prix! La France n’est plus la nation d’autrefois. Ici, je suis dans le pays de la liberté, j’ai le droit de dire à l’Anglais : je suis Français. Si j’étais^en France, je n’aurais même pas le droit d’allér à l’église. Vous êtes dans un pays dans lequel il n’}^ a plus de liberté; vous chassez les prêtres et les religieuses, tandis qu’ici nous accueillons les prêtres de toutes les religions, w

Les quelques Canadiens anticléricaux, — ils sont très peu nombreux et vivent un peu à part, — ne songent pas non plus à la possibilité de devenir Français. Ils ne le voudraient pas, car ils ont l’idéal américain. Les Etats-Unis sont là, à côté d’eux. L’Angleterre les a habitués à une liberté très grande et ils nous reprochent amèrement notre esprit admi-

nistratif qui rend, trouvent-ils, notre vie trop compliquée.

Autrefois, après avoir été abandonnés par la France, les Canadiens occupés par les travaux des champs, accueillaient les quelques Français qui arrivaient de la mère patrie. Ces nouveaux venus, qui n’avaient pas la vigueur des premiers colons déjà aguerris, étaient utilisés selon leurs moyens. Ils allaient de paroisse (1) en paroisse comme maîtres d’école, enseigner notre langue commune. Mais à l’heure actuelle, c’est le clergé qui se charge de l’enseignement.

VII. — Au Canada, si l’on n’a pas de capitaux, on ne peut guère gagner sa vie à moins d’avoir un métier. Avec des capitaux, on peut acheter des terres et les cultiver; il y a peut-être là un débouché. Dans l’Ouest, les terres sont vierges et très riches. La couche d’humus est très considérable; c’est un ancien fond de mer. On y voit d’immenses prairies ; il suffît de gratter très superficiellement le sol et l’on obtient des récoltes splendides, doubles de celles que nous obtenons en Europe. Un cultivateur qui, en France, exploite quatre hectares peut, avec le même travail, en cultiver soixante au Canada. Mais, pour cela, il faut de l’argent. Je ne voudrais pas décourager les personnes qui désireraient aller au Canada, mais il ne faut pas y aller pour vivre sans rien faire; on n’apprécie là-bas que les gens qui travaillent. Au Canada, tous ceux qui sont dans l’aisance ont gagné eux-mêmes leur fortune ; il n’y a pas de

(1) Synonyme de commune, c’est l’unité administrative. Les Canadiens sont groupés autour de leur curé.

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fils de famille. Aussi tout le monde travaille. D’ailleurs il n’y a aucune hiérarchie sociale. C’est ainsi que j’ai rencontré un jour un garçon d’hôtel français qui me dit : « Je suis venu ici il y a dix ans comme professeur envoyé par l’Alliance française; mais j’ai trouvé le service que je fais ici, dans cet hôtel, plus lucratif. En France, par respect humain, je n’aurais pas osé prendre cette situation modeste ; mais ici on peut faire tout ce que l’on veut. » Pourvu que l’on travaille, tout est bien. Quand on est dans ce pays, il faut se faire à cette civilisation ruff, comme disent les Anglais, et qui existe, du reste, dans toute. l’Amérique du Nord.

VIII. — Les Canadiens, quand ils voient des Français, sont loin de leur faire mauvais accueil, au coatraire, mais ils les reçoivent avec une certaine crainte, comme s’ils leur étaient étrangers. Un Canadien me disait : « Nous nous considérons par rapport à vous comme des parents pauvres ; si nous allons en France, dans vos campagnes, dans vos petites villes, nous avons l’impression de voir des gens de chez nous; c’est la même impression que celle que vous éprouvez, dites-vous, en arrivant au Canada. Lorsque nous vous voyons, nous n’osons pas aller à vous, nous ne savons pas comment vous allez nous accueillir. Vous vous étonnez, quand vous arrivez, de nous entendre parler votre langue; en effet, nous avons conservé un patois qui ressemble au français. » Le Canadien sait très bien que ce qu’il dit n’est pas la vérité; mais, en Normand finaud, il veut savoir comment vous allez le traiter et il vous tâte. Malheur au Français qui ne répond pas : « C’est

du français avec un accent normand, et seulement quelques mots différents des nôtres. )> Le Canadien a la prétention d’être Français, mais Français de sa France canadienne et non de la nôtre. Il a toujours peur de n’être pas assez patriote. Souvent les Français se laissent prendre au piège et répondent : « Il existe en France des patois qui s’éloignent bien davantage de notre langue. » Le Canadien ne pardonne pas le sentiment de dédain qu’il croit voir dans cette phrase et il ne se laisse plus pénétrer par ce cousin qu’il trouve hautain et qui a l’air de lui reprocher son aspect colonial.

Les habitants de l’ancienne Nouvelle-France ont gardé contre nous l’héritage de la rancune ancestrale, à cause de leur abandon en 1763. On me permettra de citer ici ce qui m’a été écrit par un Canadien et qui montre bien la mentalité de cette population :

<t Je suis heureux d’avoir contribué à faire vibrer en votre cœur la fibre patriotique ; j’ai toujours eu, contre la France, une dent pour nous avoir abandonnés comme elle l’a fait lorsque nous étions encore au berceau; mais, tout de même, cela ne m’a pas empêché de toujours me réjouir de ses victoires et de ses succès et de sympathiser avec elle, dans ses jours d’adversité, car je suis d’opinion que tout bon citoyen doit aimer sa mère-patrie de tout son cœur et fermement la croire, comme la femme de César, au-dessus de tout soupçon. »

L’un d’eux me disait dernièrement, en parlant de nos colonies actuelles : « Vous avez de bien nombreuses colonies, mais j’espère que la France ne

AU CANADA

fera plus ce qu’elle a fait pour le Canada, qu’elle n’abandonnera plus ses enfants au milieu des loups en les laissant se défendre seuls. » Malgré ce vieux fonds de ressentiment, ils appellent toujours la France leur patrie, et reconnaissent en nous d’arrière-petits-cousins. Ils ont des poètes français qui exaltent leur patriotisme ; ce sont les Chapman, les Fréchette (1) et d’autres encore. Ces sentiments envers notre pays sont fort bien traduits par une parole de Mgr Fabre, un archevêque de Montréal. Se trouvant à la table du gouverneur, c’est-à-dire du représentant de l’Angleterre au Canada, il dit les paroles suivantes ; « La France, notre mère* patrie... » Alors le gouverneur interrompit : « Comment appellerez-vous l’Angleterre ? — Notre bellemère », répliqua d’emblée le prélat.

(1) Fréchette vient de mourir à l’âge de soixante-dix gins. La poésie du Canada se dégage dans les beaux vers de Chapman.

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