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CHAPITRE X

LA PROVINCE DE MANITOBA

I. La prairie. II. Feu de prairie. — III. Winnipeg. — IV. Saint-Boniface. — V. Sarah Bernhardt à Winnipeg. — VI. Les écoles du Manitoba.

I. — Au bout de cinquante-deux heures nous arrivons à Winnipeg. La campagne est devenue plate, dépouillée de ses arbres. C’est la prairie actuelle de l’Amérique du Nord. Le terme de prairie fut appliqué, par les premiers arrivants, aux parties découvertes qu’ils rencontrèrent après les régions des forêts situées le long des côtes. En face de Montréal se trouve un village du nom de « La Prairie ».

Les pionniers allèrent ensuite aux Etats-Unis et La Prairie se trouvait alors le long des plaines du Alississipi; mais à mesure que la civilisation arrivait dans ces régions, les habitants devenaient plus denses et bientôt la prairie du Far- West américain

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ne fut plus celle de ces premières années. On ne la voit plus, actuellement, que dans l’Ouest canadien.

Là, pendant cinq à six heures, avant Winnipeg, c’est la prairie dans toute son étendue, qui se prolonge encore pendant dix-huit heures, après cette ville.

La mer s’étendait autrefois dans cette plaine et les eaux, en se retirant, laissèrent des fossiles, des vestiges d’animaux marins, et une terre riche, noire, sur une profondeur de plusieurs pieds.

La prairie est plate, à perte de vue, et c’est là que le cultivateur canadien fait pousser son blé : c’est le grenier de l’Empire britannique.

Les villes s’élèvent, dans cette région, aussi rapidement que le blé.

Au moment où nous passons à Winnipeg, en allant dans l’Ouest, la moisson n’est pas faite encore ; le blé a été semé et tout croît rapidemént grâce à la chaleur de l’été qui est intense. Hier nous avions trente-cinq degrés à l’ombre, à Winnipeg, dans la ville.

II. — Au moment oùnous revenons, un mois après, les moissons étaient faites ; le blé avait été battu avec les grandes machines agricoles à vapeur et la paille mise en tas. Pour s’en défaire on la brûle et ces amoncellements énormes sont en feu pendant plusieurs jours et éclairent l’immense prairie plate, illuminée en tous sens. C’est superbe par ces belles nuits claires.

L’herbe est ici trop verte pour prendre feu au ras du sol, mais il est des régions où l’on traverse des feux de prairies. C’est terrible : on entend les clameurs des bêtes, on voit des animaux domestiques

s’enfuir, si le feu est aux environs d’un centre civilisé. Si c’est dans des régions inhabitées, des antilopes, des loups, se sauvent. Ils connaissent le feu des prairies.

Le long de la voie ferrée on a tracé un sillon de six ou sept mètres de large. La terre est retournée sur cet espace où il n’y a plus d’herbe. Le feu ne traversera pas cette barrière. Ce sillon est tracé à cent cinquante ou deux cents mètres de la voie de façon à ce que, si la locomotive lance des flammèches, celles-ci ne puissent pas mettre le feu à la prairie. En même temps cet obstacle est destiné à protéger la voie s’il y a le feu dans la prairie.

III. — Winnipeg avait 42.000 habitants en 1890, aujourd’hui on en compte plus de 100.000. La ville est immense, elle s’étend au loin dans la prairie. Les ‘ villas, à perte de vue, en bordure sur des rues asphaltées, vont jusqu’à un grand parc municipal, immense, dans lequel on voit des buffalos. Ces bovidés furent les anciens maîtres du pays.

Des tramways, des autos, circulent dans la Cité. Hier nous avons fait, en auto, dans la prairie, plus de cent kilomètres autour de Winnipeg à la recherche d’un malade ; à un certain moment nous étions perdus dans la prairie et nous nous conduisions d’après le soleil.

Les Français sont de l’autre côté delà rivière, dans une ville fondée par eux, Saint-Boniface.

Au Parlement provincial, sur quarante députés, il y en a quatre des leurs.

Winnipeg donne la sensation d’une grande ville très propre. On y trouve des hôpitaux fort bien tenus.

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dont un àSaint-Boniface, une école de médecinebien installée et un hôtel du Ganadian Pacific, ouvert depuis deux mois seulement, mieux aménagé, plus grandement édifié que les grands hôtels européens. C’est la ville la plus plate qui soit. Dans les grands magasins on tient, à la disposition des acheteurs qui viennent de tous les coins du monde, des traducteurs qui parlent douze langues différentes dont la liste est . affichée à côté de chaque caisse.

En visitant Thôpital de Winnipeg, je vis, dans un bel amphithéâtre, un jeune chirurgien qui faisait une opération avec dextérité. Lorsqu’il eut fini, mon cicérone me présente en disant : « Le docteur Loir de Paris ». Le jeune chirurgien reprend : « Paris, Ontario? » Je répondis : « Non, Paris, France. » Je demandai ensuite qui était ce jeune médecin qui me croyait venir de la petite ville de 1.500 âmes qui porte le nom de Paris dans la province canadienne de rOntario. Il est, me dit-on, né à Winnipeg et n’est jamais sorti du Manitoba; il a fait toutes ses études à l’école de médecine de Winnipeg. Ce pays a déjà donné de nombreux médecins aux Etats-Unis ; le doyen de la Faculté de Médecine de Saint-Paul- Minneapolis est né à Winnipeg; c’est un organisateur fort intelligent, que j’ai été très heureux de rencontrer lors de mon voyage aux Etats-Unis, lorsque je suis allé visiter ces deux villes jumelles.

Dans l’Ouest, les chirurgiens ont souvent une extraordinaire audace professionnelle. Je suis passé dans une petite ville où, deux jours avant, avait eu lieu un accident de chemin de fer. C’est fréquent sur ces voies ferrées américaines. Un chirurgien avait fait

la suture de la moelle à la suite d’une fracture de la colonne vertébrale ; le malade ne survécut du reste pas, il mourait au moment où je visitais rhôpital.

A Winnipeg la Société protectrice des animaux a obtenu une mesure que je trouve parfaite. Ce qui m’a toujours le plus péniblement impressionné, c’est de voir des chevauxtraîner des tombereaux dans la terre meuble qui se trouve en contre-bas des rues quand on construit une maison. Les malheureuses bêtes sont obligées de tirer les voitures pleines de terre et c’est une scène très désagréable dans les vieux pays. C’est à Winnipeg que j’ai vu pour la première fois, comme ensuite à Chicago et ailleurs, aux Etats-Unis, fonctionner une grue semblable à celle qui existe à bord des navires. Cet appareil prenait en bas le tombereau plein de terre et le déposait délicatement dans la rue où les chevaux étaient alors attelés et pouvaient le traîner sans difficulté.

Au milieu du jardin public de Winnipeg est une ruine antique gardée jalousement par la commission municipale des antiquités. C’est le fort Garry : il témoigne que le point fut occupé autrefois parla de la baie d’Hudson. Elle avait là un relais de traite dans ses affaires avec les Indiens Peaux-rouges. Je demandai naïvement de quel siècle datait cette ruine, habitué que jé suis aux ruines puniques de Carthage et de l’occupation romaine en Tunisie. Nul ne sut me le dire. Enfin un savant archéologue (tout est relatif, même l’âge des ruines) me dit que ce fort avait été construit en 1868, pour servir de refuge contre les Indiens.

Il faut voir les soins dont on entoure cette « anti-

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quité ». Elle se trouve au milieu d’un square, d’un carré comme disent les Canadiens, toujours avec la même antipathie des locutions anglaises. Ce square est planté d’arbres et entouré de grilles.

IV. — Winnipeg date de 1883. Dès 1879 de hardis Canadiens, guidés par des pères Oblats missionnaires, vinrent s’établir de l’autre côté de la rivière, à Saint-Boniface.

Quelques années plus tard, les Anglais s’établissaient à Winnipeg. C’est, maintenant, la ville centrale du Canada ; ce sera bientôt la grande capitale économique de l’Ouest canadien. La civilisation marche vers l’Ouest. La prairie, tout autour, est couverte de champs de blé. Les deux cités, Saint- Boniface et Winnipeg, sont voisines, mais offrent un contraste frappant. En elles est le symbole de toute l’histoire du Canada. A Saint-Boniface, l’aînée des deux cités, cinq mille Français travaillent et leurs affaires réussissent. C’est une ville taillée dans la campagne. Elle est loiii de donner l’aspect de grande ville que l’on a de l’autre côté du pont, dans la ville cosmopolite. On trouve, à Saint-Boniface, une belle cathédrale et un grand couvent de jésuites.

Winnipeg donne l’impression d’une ville américaine ; on y rencontre même ces grands magasins où sont installés toutes sortes de jeux auxquels on peut prendre part en mettant une pièce de monnaie dans un appareil. On voit défiler des vues cinématographiques ou bien, en mettant une pièce de cinq sous américaine sur la rouge ou la noire et prenant un numéro, on perd ou on gagne. Il sort de la machine

jusqu’à dix francs. J’ai suivi ainsi un pauvre diable d’ouvrier qui, seul dans un coin, en tête-à-tête avec sa machine à jouer, amis plus de vingt francs dans le trou sans rien gagner. En partant il a jeté sur l’appareil un regard de défiance comme s’il avait eu peur qu’il le suive. Gela m’a fait songer au malheureux romancier Guy de Maupassant poursuivi par un rêve peu de jours avant sa folie et fuyant devant son piano à queue soudain animé et acharné à sa poursuite.

V. — C’est à Winnipeg que j’eus la surprise, en passant devant un théâtre, d’entendre dire ceci par un Anglais :

« Nous avions là, il y a un mois, une de vos compatriotes, la grande tragédienne Sarah Bernhardt. Quel excellent moyen de diffusion de l’esprit français que ces tournées de votre grande artiste ! Nous avons tous, dans la société anglaise de Winnipeg, tenu à l’écouter et nous nous sommes disputé les places. Dans ma famille, depuis son départ, on apprend le français. Vous verrez que mes enfants ne sont pas encore très forts dans votre langue, mais il y a un mouvement dans cette direction ». Voilà des gens qui vivent en contact d’une population française, qui refusent d’apprendre notre langue, qui pourrait cependant leur être utile dans leur s relations avec leurs concitoyens français. Ils changent d’avis après le passage de Sarah Bernhardt. J’avais déjà constaté le même fait en Australie, en 1891, au moment où on annonçait la venue de la grande Sarah à Sydney. Plusieurs Anglaises de la société m’avaient dit que si elle ne jouait pas en anglais

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elles s’abstiendraient d’assister à ses représentations. Trente-sept fois, cependant, elle fit salle comble, et, après son départ, celles-là qui m’avaient assuré ne pas vouloir aller l’entendre se mettaient à apprendre le français. Il faut dire que Sarah excite, parmi les populations anglaises, un enthousiasme dont on ne peut se rendre compte que lorsqu’on a assisté à ces manifestations. A Sydney, la municipalité, maire et mairesse en tête, offrit un lunch en son honneur dans la grande salle du Town-hall où se pressaient plus de deux mille invités. Le jour où je demandai de sa part un train spécial pour aller visiter le pays une journée de dimanche où elle ne jouait pas, il fut accordé de suite, les ministres disant : « Nous ne pouvons rien refuser à la grande tragédienne qui nous fait l’honneur de venir jusqu’à nous. » Le gouvernement poussa l’amabilité jusqu’à faire décréter par le gouverneur que mon laboratoire de rinstitut Pasteur, qui était situé dans une île de la jolie rade de Sydney, serait à l’avenir une quarantaine annexe, et tout cela... pour pouvoir me donner les deux chiens de la divine Sarah qui, selon la loi, devaient purger une quarantaine de six mois comme tout chien débarqué en Australie. Elle n’avait eu d’autre peine que de demander cette faveur pour l’obtenir. Et cependant, la veille au soir, l’honorable Greck, chef de l’opposition, depuis premier ministre, avait posé une question au gouvernement pour savoir si les chiens de la célèbre artiste seraient traités autrement que ceux de la dernière des bourgeoises.

Au Canada, elle n’a pas été partout bien accueillie

et il est assez curieux de voir que les manifestations hostiles lui ont été faites dans la partie française. Lord Grey, le gouverneur général, a été obligé de lui présenter des excuses pour ses administrés en l’invitant à Government-house, à Ottawa.

Winnipeg est la capitale de la province du Manitoba.

VI. Jusqu’en 1890 le Manitoba était territoire de la Couronne ; on a voulu en faire une province à cette époque pour qu’il pût entrer dans la confédération de la puissance du Canada. Il devenait, en effet, peu à peu, un grand centre de production de blé et prenait conscience de sa valeur. Les hommes politiques de Winnipeg, accompagnés d’un évêque canadien, vinrent à Ottawa étudier l’entrée de la nouvelle province dans le Dominion. L’évêque, en bon Canadien-français, lorsqu’il en vint à discuter la question de l’éducation, fît la demande de voir la loi qui régit la province de Québec avoir son application dans la nouvelle province. Selon cette loi chaque religion a ses écoles séparées. Il n’y a pas de ministre de l’Instruction publique. En fait, dans la province de Québec où la majorité est catholique, c’est l’assemblée des évêques qui régit l’instruction publique. Mais même si la majorité n’était pas catholique dans cette province, les écoles pour les Français seraient toujours confessionnelles. Il n’y a pas d’inspection gouvernementale, les prêtres sont maîtres dans les écoles. Le ministre de la Justice du gouvernement fédéral, le Canadien-français Cartier, insista et obtint de l’évêque qu’il acceptât de laisser mettre dans la constitution de la nouvelle province

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