CHAPITRE XVIII
ÉDUCATION DES CANADIENS
I. Les sports. — IL A Montréal université française contre université anglaise. — III. Éducation des Canadiensanglais. — IV. Le Canadien doit-il venir faire son éducation en France ? — V. Esprit religieux des Canadiens. — VL Le Français au Canada.
I. — Le Canadien a emprunté des mœurs anglaises tout en perdant nos mœurs d’autrefois.-
Dès son jeune âge, il est orienté de différente façon que son cousin de France, il reçoit l’éducation pratique nécessaire à la vie américaine à laquelle il est destiné; de là, d’autres idées et d’autres appréciations. Rebelle aux mœurs anglaises au début, le Canadien a fini par les adopter en s’éloignant peu à peu des nôtres. Ce changement ne s’est pas accompli en un jour et le Français d’Amérique ne s’est modifié qu’au bout de très longues années et après plusieurs générations.
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On sait, par exemple, que le duel n*est pas en usage et est interdit en Angleterre sous peine de sévères représailles. Longtemps les Canadiens n’ont ]>as compris d’autre manière de vider les querelles d’égal à égal. Vers le milieu du dix-neuvième siècle, ces fils de Français maniaient encore l’épée et le lleuret dans des duels clandestins quand surgissait une question d’honneur, et ce, malgré les défenses de leurs gouvernants. Maintenant l’idée du duel à l’arme blanche ou au pistolet n’existe plus. Elle a été, comme en Angleterre, remplacée par la boxe et c’est ainsi qu’mon règle ce que nous appelons le point d’honneur. Ils ont, maintenant, un amour tout particulier pour la boxe et les séances de ce sport sont fréquentes au Canada, parmi les Canadiens. Si je ne me trompe, le champion du monde, en ce moment, est un Canadien-français. J’ai vu une de ces séances de boxe autrefois en Australie. Je suis parti au moment où les deux champions, assis à côté de leurs entraîneurs, étaient arrivés à se donner des coups de poing aussi faibles que ceux que des enfants de six ans auraient échangés entre eux. Ils étaient à bout de forces. Au Canada j’ai été entraîné deux fois par des amis à des séances de boxe. Les Canadiens qui boxent ont une musculature superbe; je me souviens qu’un médecin de mes amis m’a fait entrer un jour dans son cabinet pour me faire voir un athlète canadien-français qui possédait des muscles d’un développement remarquable.
Les exercices physiques sont maintenant très en honneur chez les Canadiens. Un journal de Montréal n’a-t-il pas, il y a quelques mois, comme pen-'
dant à la fameuse marche de l’armée d’un journal de Paris, inventé la marche des cent kilos de sel? Celui qui a eu le prix avait porté un sac de sel à travers toute la ville de Montréal un samedi après-midi sur une longueur d’environ quatre kilomètres.
II. — J'ai été invité un jour par mes élèves de l’Université française à une partie de hockey (1) ; il s’agissait de se mesurer avec une équipe de l’université anglaise. Chaque fois que l’un des camps faisait un point, il y avait des cris parmi ses compatriotes, des hourrahs lorsqu’il était anglais, des cris de «L, a, i;,a, Z, Laval ! » lorsqu’il était français. Plusieurs fois le juge a été obligé de suspendre pendant quelques minutes le jeu de l’un des combattants qui, au lieu de pousser le palet de caoutchouc sur la glace, s’était servi de son maillet pour frapper la tète d'un de ses adversaires. Ce jour-là, les Français ont gagné par neuf contre trois et lorsque le lendemain j’ai félicité mes élèves de leur victoire de la veille, ils ont répété dans leur enthousiasme les cris que j’avais entendus au moment du combat. C’était la première fois, en 1907, qu’une équipe de l’université française se mesurait avec une équipe de l’université anglaise. Le dimanche matin on voit les jeunes Canadiens élèves des collèges, des séminaires jouer aux boules, à la crosse, aux quilles, au hockey, et à Ottawa (pour qui connaît les habitudes dominicales des pays anglais), on est étonné de voir, après la messe, prêtres et élèves se livrer publiquement sur la glace à leurs sports favoris, ce qui ne serait pas toléré en Angleterre.
(1) Sorte de polo joué sur la glace.
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Autrefois les Canadiens-français ne pratiquaient aucun des sports violents des Anglais, mais ils n^’ont pas voulu être en reste avec ceux-ci, si fiers de leur force à ces jeux ce qui leur donnait, à leurs propres yeux, une supériorité sur les Français. Ils considéraient, comme les peuples latins, que le droit conféré à un gentilhomme de se mesurer dans la rue avec un portefaix ne constituait pas la liberté, selon les dires des Anglais. Pour le grand seigneur, lé fait de sortir victorieux de la lutte qu’il pouvait avoir avec un homme plus fort que lui ne méritait point qu’il en tirât vanité, chacun des coups de poing qu’il avait appris de son professeur de boxe lui ayant coûté une guinée.
Mais, par amour-propre national, ils ont voulu se mettre à même de lutter avec eux et c’est ainsi qu’ils ont pris ces habitudes anglaises. Ce fut vers 1825 qu’ils commencèrent à pratiquer les sports anglais, à jouer au criquet (1). Puis, pour lutter de vitesse et prouver aux cokneys venus d’Angleterre qu’il ne tenait qu’à la volonté des Français de triompher sur eux, ils s’entraînèrent aux courses à pied, à soulever des poids énormes.
ün cite dans des mémoires datant de 1810 environ, qu’un Anglais souleva ün jour une grosse cloche en fonte, défiant avec goguenardise les Canadiens présents d’en faire autant. Un gentilhomme canadien prit la cloche et, la soulevant, la fît tinter deux ou trois fois aux acclamations de ses compatriotes. Une autre fois un officier anglais et un Canadien fixèrent
(1) Ce jeu importé d’Angleterre est d’origine bretonne et encore appelé de ce nom par nos paysans de Bretagne.
un enjeu de dix guinées pour celui qui soulèverait le poids le plus fort. Le Canadien, prenant à la fois quatre fusils de grenadier, introduisit les doigts dans les canons et les maintint, pendant quelques secondes le bras tendu horizontalement.
Un gentilhomme, doué d’une force herculéenne, trouva un jour dans sa maison un Indien, espèce de brigand redouté sur lequel la police n’avait jamais pu mettre la main. Il avait pénétré par une fenêtre du rez-de-chaussée et voulait se faire remettre les clés des armoires. Les femmes, qui étaient seules, poussaient des cris de terreur.
Le Canadien saisit le Huron, un géant, paraît-il, taillé en athlète, et le lança par la fenêtre par laquelle il était entré. Le sauvage arriva sur le sol très maltraité et s’éloigna en disant : « Il est mauvais charivari (1). )) Cette fois le développement de ses muscles servait avantageusement le gentilhomme canadien.
Maintenant les jeux sportifs sont entrés dans les mœurs ; mais, quand ils ont des match, Canadiens et Anglais ne se mêlent jamais : ils forment toujours deux camps séparés. Ces sports, qu’une race a implantés dans l’autre, ne les réunissent pas; ils cherchent, au contraire à se prouver parla leur antagonisme malgré l’accord. Et c’est ainsi pour tout. Ils ne sont pas anglifiés, ils ne sont plus les Français de jadis; cette race, la même que la nôtre, est devenue particulière, elle a une personnalité indéniable, c’est vraimenft le nouveau peuple français d’Amé-
(1) Encore un mot indien passé dans notre langue; il signifie adversaire peu commode, mauvais coucheur. V. au chap. ii.
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rique, avec un caractère spécial, comme nous sommes, nous, les vieux Français d'Europe.
III. — Dernièrement je causais dans l’Alberta avec un Canadien anglais, et je m'étonnais de son esprit pratique. Il me raconta que, lorsqu’il avait eu onze ans et son frère douze ans, leur père leur fit construire à chacun un poulailler, leur donna quarante dollars et leur dit : « Je ne vous donnerai plus d’argent pour vos habits ni pour vos menus plaisirs ; gagnez-en en élevant des poules. Vous vendrez vos œufs, vous ferez le commerce de la volaille, vous dépenserez votre argent à votre guise, mais je veux avoir des comptes très bien tenus, à un centime près. » A l’âge de quatorze ans, le père voulait mettre son fils en apprentissage dans une industrie ; l’enfant préféra entrer dans une école supérieure, il y resta jusqu’à ce qu’il eût obtenu le titre qu’il cherchait et qui lui ouvrait une carrière libérale, sans que son père l’aidât, pour ainsi dire.^ C’était au moment du début des machines à écrire ; il était travailleur, il rédigeait les cours des professeurs, les copiait et les vendait à ses camarades moins studieux que lui ; c’est ainsi qu’il fit ses études sans coûter un sou à sa famille.
Comme je fai dit plus haut, l’éducation de ces jeunes Canadiens est sommaire, mais elle est pratique et répond au genre de vie qu’ils ont à mener, à la lutte qu’ils doivent rencontrer pendant leur vie. Notre éducation française est tout autre, bien entendu, et ne nous prépare guère à vivre au milieu de ces peuples qui ont un idéal différent du nôtre.