IV. — Voilà la civilisation au milieu de laquelle
nos cousins les Canadiens ont à vivre. Ont-ils, dès lors, intérêt à venir chez nous faire leur éducation ? Je désirerais répondre à ceux qui proposent de couler les Canadiens-français dans notre moule français : Non jamais, au grand jamais. Ils ont peu à y gagner et peut-être ont-ils à y perdre. Ils ont, jusqu’à ce jour, évolué en contact avec les Américains, ils sont américanisés à leur manière et, comme c’est en Amérique qu’ils ont à lutter pour la vie, notre civilisation serait plutôt faite pour les gêner que pour les aider. Que quelques-uns (mais seulement une minorité) viennent en France acquérir des notions de science ou une culture spéciale, c’est bien. Qu’ils viennent aussi en France chercher quelques hommes pouvant leur apporter un sang nouveau dans leurs universités, ils seront dans le vrai ; ils moderniseront leur enseignement ; ils imiteront ce que font les Canadiens-anglais qui vont en Angleterre rechercher des spécialistes de langue anglaise, mais il ne faut pas qu’ils soient exposés à subir l’influence des vieilles contrées d’Europe. La masse ne doit pas venir chez nous. Un jeune médecin praticien me disait dernièrement : « Je ne regrette pas d’avoir été en France finir mes études médicales ; j’ai beaucoup appris, cependant je suis trop resté chez vous. En revenant j’ai perdu plusieurs années à me remettre au courant des choses d’Amérique, j’avais perdu le contact et je n’avais plus la pratique des choses de ce côté-ci de l’Océan. »
Je me souviens encore de cette phrase qui m’a été dite par une personne occupant une haute situation : (c Nous ne faisons rien pour empêcher les nôtres
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d'aller en France se perfectionner dans leurs études, mais nous pensons qu'il est préférable de les voir partir une fois qu’ils sont mariéS:, car alors leur femme les aide à conserver leurs idées canadiennes. » En France, j’ai souvent entendu dire par des élèves de l’Ecole polytechnique, qui forment une élite intellectuelle, qu’ils apprennent à l’école à savoir apprendre et qu’en sortant de là, ils sont aptes,. rapidement, à se mettre au courant des différentes questions qui se présentent à eux. Cette gymnastique de l’esprit, à laquelle sont soumis les élèves de notre grande école, peut être bonne pour cette élite qui produit certainement des hommes éminents. Mais nous tendons à appliquer cette méthode d’instruction générale et peu pratique à une trop grande partie du peuple français. Combien de jeunes gens d’intelligence moyenne, sortant d’une école qui devrait être pratique et technique, sont aptes à tout faire et vous disent naïvement : « Que puis-je faire ? dans quelle direction dois-je aller ? » et cela à l’âge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, c’est-à-dire au moment où on n’est plus un écolier, où un apprentissage doit être terminé. « Qu’avez-vous fait jusqu’à ce jour ? demandezvous. — J’ai tel diplôme, j’ai donc une instruction générale sur tel ordre de sciences. » Alors, ce jeune homme qui n’est pas ‘ spécialisé, qui n’a pas une grande envergure d’esprit, je le veux bien, ne songe plus qu’à une chose pour se tirer d’embarras : avoir une place quelconque d’employé de l’état tutélaire ; il cherche à devenir fonctionnaire. En Amérique, il est possible que l'éducation en soit à l’état primaire, mais au moins elle est pratique et son niveau s’élè-
vera plus tard. Avec cette instruction, on fait une armée d’hommes utiles, d’hommes d’initiative. On ne fabrique peut-être pas une élite très intellectuelle, mais malheureusement, sous prétexte de démocratie, nous voulons, en Europe, faire de tout le monde l’élite très intellectuelle.
Prenons un exemple de ce qui se voit en Amérique, à Técole d’agriculture anglaise de Guelph, au Canada. En première année, les élèves ne font pas de la chimie, physique, etc., au point de vue général, sans comprendre l’utilité de ces bases scientifiques pour leurs études spéciales. C’est ce qui a lieu en France. Ils abordent tout de suite l’agriculture même, un mois sur une question, deux mois sur une autre ; ils sont ainsi au courant des grandes questions qu’ils auront à étudier et cela d’une manière générale. S’ils ne restent que six mois à l’école pour une raison quelconque, ils savent quelque chose de pratique qui pourra leur servir dans la vie (en France un élève qui n’est resté que six mois dans une école ne connaît que des sciences théoriques). En deuxième année, ils étudient au Canada les mêmes questions, mais en mettant dans l’étude de chacune d’elles un peu plus de science ; alors ils comprennent mieux Futilité que peuvent avoir les sciences qui s’appliquent à ce qu’ils connaissent déjà au point de vue pratique. En troisième et quatrième années, ils se spécialisent. L’un, par exemple, s’occupera de la bactériologie du lait, et, en sortant de l’école, il sera un expert dans cette branche et pourra pousser très loin l’industrie laitière qui le prendra comme technicien. Il aura peutêtre, à la base, moins de notions de chimie générale,
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mais nos élèves ont-ils, véritablement, chez nous, un bagage scientifique tellement considérable qu'il faille sacrifier un temps précieux pour acquérir cette science au détriment des connaissances pratiques plus utiles dans la vie? Puis, tous les programmes ne sont pas les mêmes dans toutes les écoles. En Amérique, la valeur pratique de l’homme compte pour beaucoup.
J’ai visité, en allant de Winnipeg à Chicago, la Faculté de médecine de Saint-Paul-Minneapolis. Je suis arrivé dans le pavillon où l’on enseigne la pathologie au moment d’une leçon pratique dans un laboratoire fort bien installé. Les élèves sont là du matin au soir, pendant deux à trois mois. On leur fait des tranches de médecine et le très aimable et intelligent doyen de la faculté me disait : « Vous allez être étonné de la façon dont nous enseignons la médecine. » L’étude de la tuberculose dure, par exemple, une semaine. On étudie le microbe, ses cultures, son action sur les animaux, puis, grâce à un musée d’anatomie pathologique très bien organisé, on présente aux élèves des spécimens des lésions courantes produites par la tuberculose. Les cultures, les modèles, les lésions, sont accompagnés d’un résumé dactylographié qui est remis à chaque élève. En huit jours on a vu tout ce que le médecin doit savoir de la tuberculose, on passe à une autre maladie. En trois mois, toutes les maladies ont été passées en revue et lorsque l’élève va à l’hôpital, il sait déjà beaucoup de choses. Chez nous, toutes ces études, si rapidement faites aux Etats-Unis, demandent de nombreux travaux pratiques, de nombreux laboratoires ; en
trois OU quatre ans on rie fait pas un médecin (1). Je ^ ne demande pas que ces mœurs américaines soient ; introduites en France, je constate ce qui se fait dans certaines universités.
Ce sont des élèves sortant de ces écoles de médecine que, bien souvent, les médecins canadiens qui /
vont aux Etats-Unis trouveront comme confrères dans les villes où ils se fixeront.
Nos cousins ont, pour Tinstruction, à lutter contre leurs compatriotes anglais qui reçoivent des sommes importantes des millionnaires de leur nationalité. L’université anglaise de Montréal a été dotée royalement, en particulier par lord Strathcona, l’ancien représentant de la compagnie de la baie d’Hudson qui a vécu pendant plus de quarante ans dans le Nord-Ouest canadien au moment où la colonisation n’avait pas pénétré dans ces régions. Il y a épousé une femme peau-rouge qui est devenue tout à fait grande dame et très civilisée et c’est lui qui maintenant représente le Canada à Londres. Un autre bien- ‘ faiteur de la même université est sir William Mac Donald. Il gagne des sommes énormes dans l’industrie des tabacs et consacre sa fortune à doter les universités. j
C’est un ancien catholique converti au protestan- | tisme ; il circule sur lui, parmi les Canadiens-français, les histoires les plus extraordinaires. Comme on lui ; reprochait un jour de ne plus recevoir sa famille, ; restée catholique, il invita ses parents un vendredi, ■
(1) Dans les écoles vétérinaires il en est de même ; à Chicago les études durent trois ans. L’an dernier, à l’école vétérinaire de Toronto, après deux ans on obtenait le diplôme.
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ne leur servit que des plats gras et, comme ils refusèrent de faire honneur à sa table, il refusa dorénavant de les recevoir puisqu’ils ne voulaient pas manger chez lui.
Non seulement les universités profitent de ses largesses, mais le magnifique hôpital Victoria a, lui aussi, été doté généreusement.
Sir William Mac Donald vient de donner vingt-cinq millions de francs pour fonder une école d’agriculture, une école normale et un collège de jeunes filles à Sainte-Anne-de-Bellevue, à quelque trente kilomètres de Montréal. Tout l’enseignement s’y fera en anglais, mais on espère que quelques Canadiens et Canadiennes iront dans ce milieu britannique. Cette école de Sainte-Anne-de-Bellevue est dirigée par des hommes qui ont été pris à l’école de Guelph, autre fondation de sir William dans l’Ontario. Les programmes de l’école de Sainte-Anne seront les mêmes que ceux de Guelph et elle doit s’ouvrir cette année ci. J’ai visité l’école de Guelph et parcouru, en particulier, le «ladies college ». Les jeunes filles y passent deux, trois ans ; d’autres y viennent seulement pour quelques mois et même pour quelques semaines. A mon passage à Guelph il y avait là une jeune Canadienne-française de la province de Québec. L’éducation donnée aux élèves comporte un programme essentiellement pratique. On veut en faire de bonnes maîtresses de maison. 11 y a des cours de couture, de repassage, de cuisine. J’ai même vu, dans la cuisine, faire un cours sur la french omelette (omelette à la française). La directrice est installée dans un petit appartement fort coquet qu’elle partage avec
une autre maîtresse. Chacune des jeunes filles vient dans cet appartement servir de domestique aux deux maîtresses pendant huit jours; elle fait toute labesogne de femme de chambre et de cuisinière et, avec une certaine coquetterie,’ la directrice me montrait combien, dansles plus petits recoins, tout était propre et soigné. Après avoir obéi, ces jeunes filles sauront commander.
Parmi les travaux de cette école, il en est qui m’ont particulièrement intéressé. On enseigne aux élèves, sous le nom de domestic science j des éléments de bactériologie. On leur dit et on leur montre dans des laboratoires fort bien installés, où chacune peut faire des manipulations, que les microbes se cultivent dans des milieux artificiels, de la gélatine en particulier. On leur fait étudier leur développement dans ces milieux, puis on place une plaque de gélatine nutritive pendant quelques minutes dans une chambre où Pair est calme et on compte le nombre des colonies de microbes. On recommence la même expérience après avoir balayé avec un balai sec et humide, épousseté avec un plumeau ou nettoyé avec un torchon humide, et on démontre ainsi dans quels cas l’atmosphère est plus ou moins souillée et* offre plus de germes de maladie. Le même examen est fait sur le bas d’une jupe très courte et celle dont la traîne a balayé les poussières de la rue.
Ces filles de colons, qui la plupart dutemps épousent des agriculteurs, apprennent aussi par des analyses microbiennes l’avantage qu’on a à humidifier avant la traite la région située autour du pis delà vache pour empêcher les poussières de tomber dans
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le lait ; elles savent que le lait peut être infecté de microbes apportés par un morceau de glace, que les mouches servent de véhicules à de nombreux germes et sont les agents transmetteurs de maladies contagieuses.
Voilà l’éducation de ceux à côté desquels nos cousins ont à vivre. C’est dans ce milieu anglais qu’ils trouveront des modèles qu’ils façonneront avec l’esprit particulier de leur race,
V. — En Amérique du Nord on est religieux ; les francs-maçons anglais eux-mêmes vont au service divin, le dimanche, dans l’église de leur religion ; l’irréligion ne se comprend pas.
Le sentiment religieux est différent de celui que j’ai trouvé dans les autres parties du monde anglais dans lesquelles j’ai vécu.
Si j’ai pu apprendre l’anglais comme je l’ai fait, c’est, en grande partie, grâce à l’habitude que j’avais prise d’aller le dimanche, en Australie, dans les baraques de l’Armée du Salut où j’entendais des fidèles, gens du peuple, venir donner leurs témoignages en se confessant publiquement. C’est là certainement que j’ai pris l’habitude d’entendre et de comprendre l’anglais.
Les fidèles, tout en ayant la foi, ne l’avaient pas aussi agissante que les adeptes de cette secte que j’ai vus au Canada.
Je suis retourné dans leurs meetings en Amérique du Nord. On est pris au Canada par une ambiance de mysticisme tout autre que celle que l’on subit en Australie.
Chacun doit aller à son église et, conséquemment,
doit avoir une église et ressentir le besoin de la fréquenter.
Combien on est loin de notre libertarisme français I
VI. — Les différences que je signale ici dans Téducation des Canadiens et des Français de France expliquent jusqu^à un certain point pourquoi notre compatriote éprouve de la difficulté à réussir au Canada.
Le maudit Français (1), comme disent les Canadiens, est reçu avec amabilité lorsqu’il passe au pays (2), mais il a trop de points de dissemblance pour être complètement accepté, pour être englobé par nos cousins canadiens. Ils ont une prévention contre lui. Je puis citer des Français de France qui ont réussi dans le commerce mais n’ont pu arriver dans leurs affaires qu’en employant des commis canadiens. Ils auraient certainement obtenu des résultats moins favorables en se servant d’un personnel venu de France.
Il y a là une mentalité dont il faut tenir compte ; elle tient, je crois, à notre différence d’éducation, à l’évolution particulière subie par les Canadiens, du fait du voisinage des États-Unis.
Les prêtres français eux-mêmes ne trouvent pas grâce aux yeux des Canadiens. Cette phrase, cueillie dans un journal de Montréal du mois de mai 1908, renseigne sur cet état d’esprit :
(1) Nos cousins prononcent ordinairement frança, de même qu’ils disent le lât, pour le lait, Angla pour anglais, ce qui est bien normand.
(2) C’est ainsi qu’ils désignent le Canada,
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« Ah! s’il y a une chose à reprendre, c’est bien notre sot emballement pour tout ce qui est étranger, et particulièrement tout ce qui est français. S’agit-il d’avoir un principal pour une école des hautes études commerciales, vite, traversons TOcéan (1) ! Gomme s’il était vraiment trop difficile à un homme intelligent et instruit d’aller étudier sur place le fonctionnement de quelques écoles de ce genre ! S’agit-il d’enseigner la littérature, la chimie, les mathématiques, que sais-je? on va chercher des étrangers : nous ne sommes pas assez fùtés à ce qu’il paraît...
« Nous n’avons pas d’hommes ! dit-on. Mais est-il si difficile d’en former, des hommes ? Sommes-nous tellement dépourvus que nous ne puissions préparer des sujets, quand certains des nôtres, instruits à l’étranger, remportent des distinctions remarquables ? Ne pourrait-on nous donner des prédicateurs canadiens qui vaudraient amplement ceux qu’on importe de l’étranger?... »
Je me souviens d’un jeune Français de France, ingénieur électricien très instruit, sortant d’une de nos écoles techniques. Il avait commis l’erreur d’entrer dans une grande usine d’électricité de la province de Québec sans savoir l’anglais, aussi l’avait-on mis sous la coupe d’un contremaître canadien-français qui servait de traducteur entre les ingénieurs anglais et le Français. Quelques jours après son entrée, le Canadien lui dit : « Vous êtes d’une famille aisée. Pourquoi n’êtes-vous pas resté dans votre pays au
(1) C’est un Belge, venant de l’Univei’sité catholique de Louvain, qui a été nommé, à la fin de 1907, à la tête de cette nouvelle école des Hautes Etudes commerciales.
lieu de venir prendre la place d’un Canadien? » Trois jours après, le pauvre garçon était remercié sans en savoir le motif. C’est là un fait qui se répète souvent et que nos compatriotes doivent connaître.
Cette espèce de phobie pour le Français actuel se traduit souvent par des jugements aussi injustes qu’inattendus et une interprétation faussée, quelquefois froissante pour le Français, peut être le résultat d’un acte ou d’une simple parole de ce dernier.
On serait tenté de croire que le Canadien joue sur les mots tellement il dénature le sens d’une expression qui, souvent, est employée quotidiennement en France sans attirer le moins du monde l’attention d’une manière fâcheuse. J’ai dit avoir, dans une de mes conférences, été critiqué pour m’être servi très innocemment du mot sein. Un fait analogue est survenu, attaquant cette fois une jeune fille française du meilleur monde, très intelligente, d’une parfaite éducation et qui, certes, était loin de songer que l’on donnerait à un mot prononcé par elle au cours d’une conversation, une signification à laquelle nul, dans son milieu, ii’eùt certainement songé en France. Cette méprise se révèle clairement dans l’article suscité à un journaliste de Montréal au sujet de l’expression , emplo3^ée par cette jeune personne.
La jeune fille difficile.
« J’ai fait, ces jours-ci, la connaissance d’une jeune Française, récemment arrivée,
(( En un seul après-midi, elle a trouvé moyen de reprendre vertement trois de nos jeunes Canadiennes, qui s’elforçaient de lui' plaire.
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« A Tune d’elles, qui racontait qu’en une circonstance terrifiante, on avait poussé des « cris de mort », elle dit qu’il était ridicule de parler ainsi, parce que les morts ne criaient pas. Ne comprenant pas l’expression, qu’on trouve pourtant dans Rabelais, et qui ne signifie pas que les morts crient, mais que l’on crie par peur de la mort.
« A cette autre, elle fit remarquer qu’un homme n’était jamais « gros comme un cheval », et qu’il était également ridicule d’employer cette expression.
« Ridicule encore cette autre qui disait : « coiffée comme un singe », parce que les singes ne se coiffent pas.
« Quand je retournerai en France, dit la charmante enfant, je ferai bien rire mes amies, en leur racontant vos expressions. »
« Rref, en très peu de temps, elle sut indisposer autant de personnes qu’elle en connut.
« Les Canadiens non plus ne furent pas épargnés : « En France, les jeunes gens de vingt ans peuvent nous causer de toutes les questions. Ici, les jeunes gens sont légers, ils n’ont rien de mâle. »
« Depuis mon arrivée, je cherche un homme, et n’en ai pas trouvé. Peut-être en trouverai-je, en connaissant mieux les Canadiens. »
« Oui, mademoiselle, oui, vous en trouverez, prenez-en ma parole. La chose vous sera même facile, pour peu que vous cherchiez, et vous n’aurez pas besoin de la lanterne de Diogène pour trouver des mâles parmi les Canadiens-français. Les nombreuses familles canadiennes sont là pour en témoigner. Mais en attendant, mademoiselle, et tout en
respectant votre impatience de trouver un homme et votre déception de n'avoir pas encore trouvé de mâle depuis votre arrivée, je vous conseillerais de garder ces ennuis pour vous. En en parlant trop, vous vous feriez mal juger.
« Et, si vous êtes intelligente, vous rentrerez aussi vos petites critiques. En les répétant trop souvent, vous blesserez au vif les Canadiennes, très sensibles sous ce rapport, et vous vous attirerez beaucoup d’ennuis, dans une société que vous devrez fréquenter pendant quelques mois, ou quelques années. »
La jeune Parisienne, comme nous tous, n’avait entendu employer l’expression « cri de mort », par exemple, que dans le sens de cris séditieux poussés par la foule contre un criminel, acception que l’on donne à cette locution à l'époque présente, car celles employées il y a plusieurs siècles sont pour la plupart tombées en désuétude. Depuis le xvi® siècle la langue et la littérature françaises ont fait du chemin et on peut excuser les jeunes filles françaises d'ignorer une expression de vieux français qu’on retrouve dans Rabelais, puisque, disons-le à leur honneur, les ouvrages philosophiques de l’illustre écrivain ne sont jamais entre leurs mains.
Les Canadiens n'ont pris dans le mot mâle que le sens de générateur, mais ils n’ont pas songé qu’il peut l'être aussi dans le sens de Pensemble des vertus propres au sexe fort. La première acception échappera certainement à l'appréciation d’une jeune fille française. Je puis assurer que ma jeune compatriote n’a pas pensé que ce mot pouvait, autour d’elle, éveiller l’idée de qualités prolifiques.
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On ne se rend compte de l’état de défiance constante des Canadiens vis-à-vis de leurs cousins que lorsqu’on a vécu un peu dans la province de Québec. Je crois donc honnête de prévenir ceux de nos Français qui rêvent du Canada (1).
(1) Hébert, le grand statuaire Canadien-français, est venu en France faire son éducation artistique.