‹ Canada et CanadiensChapitre 25 sur 33 · Agriculture dans l’Ouest et dans l’Est. — IL Les pommes · texte numérisé non relu

Agriculture dans l’Ouest et dans l’Est. — IL Les pommes

— III. Bétail canadien. — IV. Lutte contre les maladies.

— V. La morve. — VI. Vache canadienne. — VII. L’élevage des volailles. — VIII. Enseignement agricole dans le Canada français. — IX. Nécessité de pousser les Canadiensfrançais à étudier l’agriculture.

I. — Dans l’Ouest du Canada les colons se livrent surtout à la grande culture et à l’élevage ; mais, dans UEstj l’agriculture est assez développée. Le gouvernement a aidé à la création de laiteries, debeurreries et de fromageries. Il a créé des chambres de maturation pour le fromage, un arbitre officiel pour la vente du beurre et du fromage. Il a accordé des encouragements considérables pour la création et le développement des installations frigorifiques qui ont révolutionné depuis quelques années, au Canada, le commerce des produits agricoles périssables. Tout

un service sous la surveillance d’inspecteurs spéciaux permet de livrer en Europe, en bon état, des marchandises comme le beurre et les fruits. Le ministère de l’agriculture a organisé en outre, pour la bassecour, des stations modèles. Il s’est occupé aussi de la sélection des races de bétail. Des inspecteurs sont dans les ports, chargés de surveiller l’embarquement des produits ; d’autres, dans les ports d’Europe, signalent les défectuosités des marchandises de provenance cs^nadienne.

A la suite de ces efforts il y a eu un accroissement remarquable de la valeur de l’exportation des produits agricoles.

II. — Mais il y a encore beaucoup à faire au point de vue de l’agriculture. Dans ce pays où les pommes, par exemple, sont une des richesses naturelles, on ne fait que peu de cidre, on ne s’occupe pour ainsi dire pas de la conservation du jus de pommes sans fermentation; ceci permettrait pourtant d’avoir un breuvage sans alcool qui serait fort apprécié dans une région où la lutte anti-alcoolique a une tendance à se faire sous la forme de l’abstinence absolue de toute boisson alcoolique. Ne voit-on pas, au Canada, certaine secte protestante qui utilise comme liquide, au moment de la communion, du jus de raisin stérilisé, c’est-à-dire sans alcool, au lieu de donner aux fidèles le vin traditionnel ?

L’Honorable Sydney Fischer, ministre fédéral de l’Agriculture, voulut bien, l’an dernier, me charger d’étudier les industries agricoles de fermentations et de visiter les centres où l’on s’occupe de ces questions dans les provinces de Québec et d’Ontario.

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Au ministère de l’Agriculture d’Ottawa, la division des fruits m’a donné les renseignements voulus pour accomplir cette mission. J’ai visité les régions du Lac Saint-Jean, de Sainte-Hyacinthe, d’Oka, La Gatineau, Sainte-Catherine, le district du Niagara, Norwich, Brandford, Windsor-Sandwich, Guelph et Toronto, c’est-à-dire que j’ai parcouru les deux provinces de Québec et d’Ontario. A l’École d’Agriculture de Guelph, j’ai pu assister aux séances des « Farmers Institute » et comparer cette organisation de la province d’Ontario aveccelledes « conférenciers agricoles » de la province de Québec. Ces réunions sont faites pour donner des notions d’agriculture à des conférenciers qui, après une réunion de quelques jours, vont ensuite porter la bonne parole dans les provinces.

11 y a plusieurs questions qui ne sont pas étudiées au Canada et qui pourraient l’être avec utilité. D’après les chiffres qui m’ont été donnés, on produit tous les ans plus de quinze millions de tonneaux de pommes. On en exporte seulement un million cinq cent mille tonneaux. Une petite quantité des pommes qui restent au Canada est employée à faire du cidre qui lui-même donne du vinaigre. Le reste n’est pas utilisé et, lorsqu’on passe pendant la saison dans les régions où les pommiers abondent, on voit une quantité de fruits abandonnés sur le sol. Le cidre est aujourd’hui une boisson alcoolique dont la fabrication est très étudiée en France au point de vue scientifique. On recherche les meilleures méthodes de filtration, on cultive les ferments qui donnent de bons produits et ces ferments sont livrés

aux propriétaires qui obtiennent de bons cidres. Toutes les pommes ne donnent pas un jus de bonne qualité pour la fermentation. Je prends un exemple pour préciser ma pensée. La levure, pour sa culture^ recherche l’acidité. Cette acidité du jus primitif donne, dans la suite, avec l’alcool formé, des éthers qui contribuent à fournir le goût délicat que l’on aime à trouver dans le cidre en Europe. La fabrication du cidre n’est donc pas aussi simple qu’elle le paraît et toutes les pommes ne fournissent pas un jus qui donnera un cidre apprécié par le commerce.

Au Canada, on ne choisit pas les pommes bonnes pour faire le cidre; on prend tout ce qui se présente, on obtient ainsi un jus beaucoup trop sucré, pas assez acide, dans lequel la levure pousse mal et où, au contraire, les ferments étrangers, c’est-à-dire les ferments de maladie, poussent avec vigueur. C’est ce qui explique pourquoi on a beaucoup de peine à conserver le cidre, et pourquoi nombre de manufacturiers disent qu’ils vendent une petite quantité de cidre et qu’ils font surtout du cidre pour obtenir du vinaigre. Le vinaigre qu’ils ont ainsi est mauvais, de sorte qu’au point de vue économique, il n’y a aucun avantage.

Si le jus des pommes du Canada n’est pas acide, le cidre, lui, une fois fait, est plat et acide' de maladie (acide acétique). Il ne serait certainement pas accepté sur le marché français. Il ne doit pas être non plus acheté facilement par le marché anglais qui demande surtout du cidre mousseux. Cependant, les pommes du Canada, certaines espèces, tout au moins, sont bonnes, puisqu’elles sont exportées en

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France où elles sont utilisées dans la fabrication du cidre, les années où les pommes manquent en Normandie. La consommation du cidre augmente beaucoup en France ; cette boisson tend à remplacer les liquides alcooliques qui contiennent de Falcool de distillation (eau-de-vie, absinthe, etc.)^ et cela pour le plus grand bien de l’iiygiène. Cette même mesure pourrait, avec avantage, être prise au Canada.

Une grande partie du cidre canadien est utilisée, ai-je dit plus haut, pour faire du vinaigre. J’ai vu uîie fabrique importante où l’on met, dès après la récolte, les tonneaux de cidre de côté, et une année après on trouve le cidre devenu vinaigre. La vinaigrerie est maintenant une industrie scientifique, et il serait simple de pousser les industriels à perfectionner leur manière de faire.

Le jus de pomme vendu tel que, sans fermentation, serait lui-même bien plus agréable et plus facile à conserver, si les pommes dont on se sert étaient systématiquement choisies.

En France, les pommes qui servent pour le cidre ne sont pas bonnes pour la table et, au Canada, les pommes de table qu’on utilise pour produire le cidre sont nombreuses. En France, les pommes ne sont pas en général aussi belles, aussi bonnes, aussi juteuses, aussi savoureuses que celles que Ton trouve en quantité au Canada. Aux environs de Paris, dans les serres de Nanterre, on cultive des pommes pour les grands restaurants de la capitale, et ces pommes sont vendues à un prix très élevé. Il serait facile d’ouvrir le marché français aux pommes du Canada, qui sont fort belles, mais ces pommes devraient être

CANADA tr GANADIKNS

soignées. Je me souviens être passé, en 1891, à Hobart (Tasmanie) à bord du Cusco de l’Orient Line, et avoir vu embarquer sur ce navire le premier chargement de pommes. Chacun de ces fruits était enveloppé dans un papier et ces pommes étaient dans de petites caisses bien conditionnées. Ce chargement est arrivé à Londres, après avoir traversé la Aler Rouge, être resté près de quarante jours à bord, et il a été très bien vendu. La vente des pommes de Tasmanie constitue maintenant un commerce régulier entre l’Australie et l’Angleterre. Il y a, à Paris, dans les sous-sols de la Bourse de commerce, des chambres frigorifiques dans lesquelles on pourrait conserver les pommes venant du Canada. Les gouvernements australiens y déposent déjà des quantités de lapins qui sont consommés peu à peu par le commerce parisien.

Si le Canada pouvait ainsi se débarrasser de ses belles pommes en les envoyant soit en Angleterre,

. ' soit en France, on pourrait, en même temps, prendre

les pommes de moins bonne qualité pour les convertir soit en cidre, soit en jus de pomme vendu sans alcool de fermentation. Cette dernière boisson est fort employée dans certains pays où l’on cherche à diminuer les ravages causés par les boissons alcooliques.

Au Canada, ce jus de pomme n’est pas stérilisé au moyen des procédés connus, que la bactériologie enseigne et quej’ai contribué à faire connaître. On se sert, pour le conserver, d’anti-ferments vendus aux Etats-Unis. L’usage de ces anti-ferments est défendu par les conseils d’hygiène d’un grand nombre de

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pays, de sorte que le marché pour ce jus stérilisé est limité au Canada jusqu’au jour où le Canada luimême en interdira la vente. Si Ton ne vulgarise pas les méthodes scientifiques de stérilisation du jus, il y aura, au moment de cette interdiction, une perturbation dans le marché et la consommation de l’alcool augmentera.

Il ne s’agit pas de faire des recherches scientifiques nouvelles, mais d’appliquer au Canada les notions acquises, mises en pratique dans les autres pays. C’est le rôle que jouent en France les laboratoires de Pomologie de Caen en Normandie, de Rennes en Bretagne. On ne s’occupe pas de cette question de la fermentation du cidre dans les laboratoires qui existent à l’heure actuelle au Canada : elle me semble cependant vitale pour la province de Québec et celle d’Ontario.

La question du vin est un peu la même. La vigne se cultive dans le sud de l’Ontario. Je dois dire que plusieurs viticulteurs cherchent à améliorer leur fabrication, et, comme la vigne est plantée, il serait utile de les aider dans la voie scientifique où ils désirent s’engager. Pour le vin, il ne faut considérer que la consommation locale, sans songer à l’exportation.

Le climat froid du Canada est un obstacle à la fermentation, les' levures du vin poussent lentement et laissent la place avec facilité aux autres microbes de maladies du vin. Il serait donc utile de conseiller l’usage et de fournir, au besoin, les levures destinées à faire partir une bonne fermentation. Cette question est largement étudiée en France où il existe, à

ma connaissance, cinq laboratoires disséminés dans les différentes régions de France. J’ai été moi même envoyé en Tunisie en 1893, pour m’occuper de cette question vitale pour notre colonie, et je suis resté neuf ans à la tête du laboratoire que j’avais établi.

Les diverses manufactures que j’ai visitées dans lesquelles on fait le vin, ont besoin de conseils scientifiques. Le goût canadien semble être faussé et le commerce demande des vins sucrés (1). Gomme le jus de raisin n’est pas très chargé en sucre, on ajoute cette matière. Mais le vin ainsi sucré est difficile à conserver en bon état, il faut donc avoir recours à divers procédés de conservation.

En France, la loi défend d’ajouter dans le vin des substances antiseptiques, mais on se sert, sur une vaste échelle, du procédé indiqué par Pasteur, de la pasteurisation du vin par la chaleur. J’ai vu un fabricant qui use de ce procédé au Canada, mais il chauffe au contact de l’air et obtient des résultats douteux. Pasteur a toujours recommandé d’éviter ce chauffage au contact de l’air. La pasteurisation a fait ses preuves et il faudrait enseigner sa technique aux vinificateurs. Le vin est une boisson peu alcoolique; elle contient seulement huit à neuf pour cent d’alcool tandis que le whiskey et le cognac en contiennent environ quarante pour cent. iF est donc préférable de boire du vin que de boire du cognac.

Voilà une série de questions intéressantes pour la richesse du Canada et qui ne sont pas étudiées. Il y

(1) On voit des Canadiens et des Canadiennes, trouvant le Bordeaux trop sûr, ajouter du sucre dans cet excellent vin. Ils en font un sirop inbuvable.

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aurait lieu d’aider ces industries de fermentations qui utilisent les fruits que le Canada produit en grande quantité. C’est une partie importante de l’agriculture à encourager.

ÏII. — Le bétail canadien est considérable à l’heure actuelle, dans l’Est comme dans l’Ouest, et sa sauté est l’objet de la sollicitude du Ministre de l’Agriculture. Pour s’en faire une idée, il suffit de lire le dernier rapport annuel du vétérinaire, directeur général du Dominion.

L’élevage du bétail est une industrie importante pour le Canada ; elle constitue une des grandes branches de l’agriculture. 11 s’agit donc là de millions de dollars à conserver, aussi le parlement ne refuse jamais les crédits qui lui sont demandés. Le recensement de 1901 donne les chiffres suivants pour le bétail. Si on estime les animaux au prix du marché moyen de l’année 1903, par exemple, on peut se rendre compte de l’importance de l’élevage comme facteur de la richesse canadienne.

Chevaux. . . . 1.577.493 § 261.863.838,00

Bovidés .... 5.576.411 706.419.745,48 ■

Ovins . 2.511.239 21.272.891,69

Porcs . 2.353.838 51.254.441,30

Ces chiffres parlent d’eux-mêmes et il est certain que de grands progrès ont été faits depuis- 1903 et que, par conséquent, cette statistique est bien audessous de la vérité actuelle.

Une quantité énorme de bétail a été importée, en effet, par les nouveaux colons de l’Ouest, et le

marché demandant maintenant beaucoup de bêtes, Télevage augmente chaque jour dans tout le Canada .

IV. — L’organisation d’un service destiné à surveiller la santé des bestiaux qui représentent un tel capital, est comme Torganisation d’une vaste assu rance pour s’affranchir des épidémies qui peuvent survenir à un moment quelconque et ruiner cette grande industrie agricole.

Prenons quelques exemples :

Le choléra des porcs diminue dans tout le Dominion, principalement dans les provinces de l’Est, -grâce aux mesures sévères qui ont été prises pour empêcher l’importation des porcs d’une région

affectée dans une partie du pays où la maladie était inconnue. De plus les animaux atteints ou suspects étaient détruits. Voici, du reste, la marche des épidémies :

1902, 313 épidémies sont signalées.

1906 (5 mois), 30 —

Les sommes payées aux propriétaires en compensation des porcs tués comme suspects de maladie ont

1906 (six mois) . 739,34

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On voit que le choléra des porcs diminue sensiblement chaque année grâce aux efforts faits par le service.

V. — Il en est de même pour la morve chez le cheval. Ce dernier peut être une source de contagion pour l’homme. Au Canada, la morve, en effet, se présente de temps en temps chez l’homme. Les, travaux récents du laboratoire du professeur Adami, à rUniversité Mac GUI de Montréal, prouvent que l’on doit penser à cette maladie, chez les humains.

Autrefois, le diagnostic de la morve, chez le cheval, était malaisé. Il fallait un cas clinique bien caractérisé pour oser porter un diagnostic.

Je me souviens de mon embarras et de celui de E. Stanley, vétérinaire du gouvernement delà Nouvelle Galles du Sud, lorsqu’il nous a été nécessaire de poser un diagnostic certain sur le cas d’un cheval ayant un petit écoulement sanguinolent du naseau. Ce cheval venait de San-Francisco, il faisait partie du cirque des Frères Sell, et, selon notre décision, ce cirque, le premier cirque américain venant en Australie — c’était en 1891 — allait être reçu ou renvoyé en Amérique.

La morve est inconnue en Australie; aussi la question était grave, d’autant plus qu’au parlement on se préparait à interpeller le ministre de l’Agriculture, qui, selon ce que nous allions lui dire, allait peut-être priver les habitants de l’Australie du plaisir d’assister aux représentations.

Plusieurs cochons d’Inde mâles furent inoculés dans le péritoine et trois à quatre jours après, l’orchite morveuse caractéristique apparaissait et nous

dictait notre réponse qui devait être affirmative. Le cirque fut renvoyé en Amérique malgré les protestations des habitants.

Cette méthode des inoculations intrapéritonéales de Straus était utile ; mais on ne pouvait pas, par ce procédé, déceler les cas de morve sans symptômes, ou avec des symptômes si peu prononcés, qu’ils passaient inaperçus. Cependant, ces cas sont les plus dangereux, car les animaux ainsi atteints sont contagieux ; on ne sait pas ce qu’ils ont et ils servent bien souvent de véhicule à la contagion.

Depuis quelques années on a trouvé un moyen de diagnostic bien préférable, il est fourni par Tusage de la malléine. La malléine en usage au Canada est fabriquée par le laboratoire de biologie de la ferme expérimentale d’Ottava, dont le directeur est le D'^Higgins. C’est une culture de morve stérilisée par la chaleur.

Lorsqu’on inocule cette malléine à un cheval bien portant, il ne réagit pas ; lorsqu’il a, au contraire, une lésion morveuse, même très minime, il présente une réaction intense, c’est-à-dire que sa température monte de plus de deux degrés centigrades.

Alors on peut être certain que le cheval est morveux. A l’autopsie, on trouvera quelque chose, peutêtre simplement un ganglion morveux, mais si, au lieu de le tuer, on avait laissé la maladie évoluer, ce cheval serait devenu rapidement une source de contagion.

Donc, à l’heure actuelle, tout cheval qui a été en contact avec un cheval reconnu morveux doit être soumis à l’épreuve de la malléine, et souvent ces

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chevaux qui semblent bien portants réagissent. En les tuant, on évite les cas de contagion qui se seraient produits dans la suite.

Il est souvent difficile de faire comprendre à un propriétaire qu’un cheval, en apparence bien portant, est atteint de morve, que la chose est certaine car il a réagi à la malléine. Souvent le propriétaire a des doutes et il attendrait longtemps pour tuer' son cheval, si la |loi ne l’obligeait pas à le faire. Mais cette loi, pour être effective, doit pouvoir obliger tous les propriétaires à tuer les chevaux suspects (1). Comme l’application de cette règle est destinée à prévenir la dissémination de la maladie dans le pays et, par là doit profiter à tous, le gouvernement canadien a pensé qu’il était sage de payer deux tiers de la valeur du cheval que l’on venait d’abattre. L’estimation est faite par les inspecteurs du service de la santé des animaux. C’est, en somme, le même procédé que celui des indemnités dont nous avons parlé à propos de la dourine dans un chapitre précédent.

Au Canada, le mode de dissémination de la morve le plus dangereux est peut-être dû à la façon dont les chevaux sont traités dans les ranges de l’Ouest. La morve y est fréquente, elle se présente sous des formes très bénignes, peu ou pas de manifestations cliniques ; mais ces dernières apparaissent lorsque les chevaux sont mis dans des écuries et qu’ils sont obligés de travailler.

(1) Les Anglais se soumettent facilement à l’application de ces mesures, les Canadiens-français font agir leurs députés pour sauver leurs chevaux, de là des discussions fréquentes. Ils ont bien en cela le tempérament français.

On peut citer plusieurs épidémies canadiennes qui ont eu leur origine chez des chevaux venus des ranges. Le propriétaire tue les bêtes qui présentent des symptômes, et vend ses chevaux qui ont été en contact avec des animaux malades.

Je crois que la morve est une maladie qui diminue de plus en plus et qu’on rencontre maintenant rarement chez les chevaux canadiens.

La lutte s’organise peu à peu pour toutes les

maladies. Chaque année on s’attaque à une de celles

qui existent au Canada. Le gouvernement fédéral

s’occupe, comme on le voit, de la santé des animaux

de tout le pays. Dans cette contrée où les provinces

ont une autonomie absolue, on est cependant arrivé

à établir une loi pour la santé publique des animaux

qui est promulguée pour tout le Dominion. On sait

qu’il n’en n’est pas de même aux Etats-Unis où chaque Etat a ses lois et que c’est là une source de difficultés très grandes.

VL — A la ferme expérimentale d’Ottawa, le ministre de l’Agriculture, T Honorable Sydney Fisher, fait faire des recherches sur l’élevage des animaux au Canada et, en particulier, sur les animaux de la province de Québec. Ces expériences démontrent la valeur de la vache canadienne qui descend directement des animaux importés autrefois de France. Au Canada nos animaux ont donc, eux aussi, été de bons colonisateurs.

Les expériences de la ferme expérimentale portent sur une durée de trois cent soixante-cinq jours. En effet, les résultats d’expériences portant sur une seule journée ou même sur une semaine, sont plutôt

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de nature à tromper le public qu’à le renseigner sur la valeur comparative réelle des diverses races d’animaux soumises à l’étude. C’est en étudiant pendant longtemps et d’une façon systématique, que l’on peut arriver à affirmer la valeur d’un résultat. Il est aujourd’hui possible de démontrer que la Vache canadienne, bien nourrie et bien traitée, vaut plus que celle des autres races pour le cultivateur ordinaire.

Il est donc inutile, lorsqu’on possède un troupeau de vaches canadiennes, de perdre un temps précieux et son argent en voulant le remplacer par un troupeau de vaches d’une autre race. Il est préférable à tous les points de vue de bien nourrir les vaches ordinaires, de leur donner de bons soins, tout en s’efforçant d’en améliorer la taille, les formes et la couleur par l’emploi de mâles reproducteurs de la même race venant de troupeaux améliorés.

Les races examinées pendant cette année d’étude étaient de races canadiennes (Fortune d’Oka, Zamora exilée) et des Ayrshires, des , Guerneseys, des Courtes- cornes.

Les vaches canadiennes ont fourni une quantité de beurre plus grande, et ce beurre a été vendu à un prix plus élevé. Enfin, ce sont les vaches canadiennes qui ont donné le bénéfice net le plus élevé durant l’année. Voici, du reste, un résumé démonstratif :

Pendant un an la vache canadienne a donné : 34,42 dollars de bénéfice net de plus que la courtescornes ! 9,09 dollars de bénéfice net de plus que la Guernesey ; 6,73 dollars de bénéfice net de plus que l’Ayrshire.

YII. — Les études faites sur les oiseaux de basse-eour sont aussi fort intéressantes. Il faut, en effet, tenir compte du climat si rude de ce pays pendant riiiver.

Nombreux sont les Canadiens qui cherchent à élever des animaux de basse-cour, mais beaucoup de colons ont vu leurs efforts rester stériles. En effet, il est difficile de réussir dans l’élevage des poules et des poulets; c’est une véritable science dont on ne peut pas obtenir la connaissance en un jour.

A la ferme expérimentale d’Ottawa, j’entendais le régisseur adjoint de la section avicole dire à deux Canadiens : « Non, il est inutile de chauffer votre poulailler, construisez-le économiquement en vous rapprochant du modèle de celui-ci et cet hiver il sera inutile d’employer du bois pour maintenir une douce température, vos poules ne souffriront pas du froid. C’est qu’il en faut des œufs pour vous payer le bois employé à chauffer le poêle ! C’est le plus clair de vos bénéfices qui s’en va en fumée inutile. »

Pendant les longs mois d’hiver, • les poules ont besoin de mouvement et elles ne peuvent sortir à l’extérieur. Comment faire ? Leur santé dépend cependant de l’exercice qu’elles peuvent prendre. On tourne la difficulté, conséquence du rude climat canadien, en répandant la nourriture dans la litière, sur le sol, dans une pièce suffisamment grande et spacieuse. Cette pièce qui a, comme surface, environ les deux tiers du poulailler tout entier, doit être bien aérée, bien éclairée ; elle est moins chaude que la chambre où sont les perchoirs pour la nuit, et assez grande pour que les volatiles, en picorant leur nour-

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riture de ci et de là, fassent la gymnastique nécessaire à l’entretien de la vie en bonne santé.

VI 11. — Pour aider au développement de l’agriculture dans la partie française de la province de Québec, il faudrait organiser l’enseignement agricole sur des bases sérieuses, il y a là une question vitale à envisager pour les Canadiens. Nous l’avons longuement discutée avec M. Gervais, député de Montréal, un des hommes les mieux doués du Canada. Il s’est fait l’apôtre de la création de cet enseignement dont il comprend la nécessité.

Il existe en France un rouage des plus utiles, sous le titre de Professeurs départementaux d’Agriculture. Ce sont des hommes de science et de pratique, ils sortent des écoles d’agriculture et ils vont faire des conférences, visiter les centres agricoles, parler à chaque cultivateur et entraîner les convictions, en donnant à chacun les arguments qui peuvent le frapper. Si l’agriculture française se réveille et brille d’un si vif éclat depuis plusieurs années, si les industries agricoles se créent de plus en plus, c’est en grande partie grâce à eux, car très souvent, après avoir donné des conseils en général, ils s’attachent à une œuvre dont ils prennent bientôt la direction, laissant à d’autres le soin de donner des leçons et des conseils. Aussi des exploitations agricoles sont créées, desindustries laitières, fromagères, des sucreries, des distilleries, etc., sont dirigées par des hommes de science pour le plus grand bien du pays.

D’où viennent ces hommes? d’où sortent-ils? des écoles d’agriculture. Existe-t-ib au Canada, une école, où un semblable personnel puisse se former?

Oui; à Guelph, il existe une école d’agriculture, et à Sainte-Anne de Bellevue, l’Université Mac Gill va fonder une autre école d’agriculture. Ces établissements sont anglais.

Les Anglais ont donc deux écoles où des ingénieurs agronomes vont étudier, et lorsqu’il faudra créer des professeurs d’agriculture on devra les prendre parmi eux, car les Canadiens-français n’ont pas une seule école supérieure d’agriculture.

Au congrès d’agriculture de la Trappe d’Oka, en 1906, la question a été agitée. Doit-on créer une école française supérieure d’agriculture ? Et la réponse a été : Non, contentons-nous d’une école primaire d’agriculture où nous recevrons les enfants. Dans la suite nous verrons à créer une école supérieure; en ce moment, cette école n’aurait pas d’élèves.

Mais il faut les faire naître ces élèves ; il faut le créer ce courant' qui doit amener les Canadiens, sortant des établissements où ils ont reçu l’éducation préparatoire aux professions libérales, à s’occuper d’agriculture ! Il y a vingt ans, en France, on souffrait du même mal dont souffre le Canada. Tous les jeunes gens sortant de l’enseignement secondaire voulaient être ingénieurs, officiers, médecins, avocats. Ori ne pensait pas, à cette époque, à entrer dans une école d’agriculture. Aujourd’hui on discute en famille, lorsque le jeûne homme doit choisir Savoie, les avantages de la carrière agricole et des carrières libérales, et de nombreux jeunes gens, qui sans cela s’adonneraient aux professions libérales, retournent à la terre en entrant dans les écoles d’agriculture.

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et ils apportent Tesprit scientifique dans cette grande branche de l’activité humaine.

Au Canada, ne serait-il pas temps de créer un courant dans ce sens, en montrant aux élèves des séminaires et universités qu’ils peuvent se rendre utiles au pays en entrant dans une école française d’agriculture dans laquelle l’enseignement sera élevé et mis à leur portée ?

Il ne s’agit pas de l’enseignement primaire agricole, il s’agit de prendre les élèves sortant de l’enseignement des séminaires et universités, et de leur donner une instruction élevée dans la science de l’agriculture. A l’heure actuelle, ils sont nombreux ceux qui sortent des collèges et des écoles de la province de Québec et qui ne voient qu’un débouché : les professions libérales, le droit, la médecine.

Il en était de même en France, il y a trente ans; mais aujourd’hui, l’Institut agronomique, les écoles nationales d’agriculture de Grignon, de Rennes, de Montpellier, sont devenues à la mode et les élèves qui veulent y entrer sont presque tous bacheliers. Pour les attirer dans ces écoles on a créé des débouchés : les uns profitent des situations qui ont été instituées par le gouvernement, comme celles de professeur d’agriculture, de directeur de stations agronomiques, etc. ; mais un grand nombre entrent dans les industries agricoles pour les diriger.

Le gouvernement français a compris l’intérêt qu’il y avait à attirer les jeunes gens dans les écoles d’agriculture, et il a été jusqu’à opérer une révolution qui n’a pas été sans soulever de grosses récriminations.

La grande École polytechnique de Paris qui, non seulement donne à l’armée les officiers du génie et de l’artillerie, mais encore les fonctionnaires d’un grand nombre de corps civils, ingénieurs des mines, des ponts et chaussées, des manufactures des tabacs, etc., fournissait aussi les inspecteurs, les directeurs du service des eaux et forêts. Ils sont maintenant pris parmi les élèves sortant de l’Institut agronomique, et comme ces fonctions sont très recherchées, beaucoup d’élèves viennent s’asseoir sur les bancs de cette école supérieure d’agriculture avec cet objectif en vue : protéger les forêts et les cours d’eau.

Il est, à l’heure actuelle, à la mode d’entrer dans les écoles d’agriculture et les professeurs de l’enseignement secondaire poussent leurs élèves dans cette voie.

IX. — Si les Canadiens-français veulent lutter contre les Anglais qui sortiront bientôt des écoles de Guelph et de Sainte-Anne de Bellevue, ils doivent agir de même et suivre des cours d’agriculture en sortant des écoles d’enseignement secondaire. Ils seront alors à la hauteur de leurs compétiteurs anglais et pourront leur disputer les places. Sinon, dans peu d’années, toutes les têtes, tous les chefs de service seront anglais.

Bien entendu, ils peuvent aussi aller dans l’école anglaise de Sainte-Anne de Bellevue, mais le voudront-ils?

En France, la profession médicale est tellement encombrée que depuis plusieurs années les sociétés médicales ont pris l’initiative d’arrêter le mouvement qui porte les jeunes gens à entrer dans les facultés

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de médecine. Des circulaires sont envoyées dans les collèges et on démontre ainsi aux futurs étudiants les inconvénients de la profession, les longueurs des 'débuts, les déboires de la vie. On est arrivé, de cette façon, à entraver un peu le courant et depuis quelques années les élèves en médecine sont moins nombreux. Il ne s’agit pas, en effet, de faire beaucoup de médecins qui gagnent péniblement leur vie, il faut avoir de bons médecins. A Theure actuelle, la mode ne poussant plus vers les écoles de médecine, entrent à la faculté ceux seulement qui ont Ténergie voulue pour se consacrer au sacerdoce médical.

Que deviennent les autres, ceux qui, il y a quelques années encore, seraient devenus médecins? Beaucoup entrent dans les écoles d’agriculture. Ils cultivent une science des plus intéressantes et apportent* un esprit scientifique dans les études agricoles. Ils ne porteront pas le titre de docteur, qui, pour beaucoup de jeunes gens, était un stimulant les entraînant à faire les études médicales, mais on a créé pour eux le titre d’ingénieur agronome (1) qui sonne très bien aux oreilles françaises et qui, maintenant, est un véritable titre scientifique, tellement ceux qui le portent ont atteint un niveau intellectuel élevé.

Au (Canada, la profession médicale est aussi très encombrée (2) et il serait temps que les médecins fassent comprendre les dangers de l’état de choses actuel aux jeunes générations qui sont portées vers

(1) Le Canadien-français lui aussi aime le panache tout comme son cousin de France.

(2) Beaucoup de médecins font delà politique et sont députés.

les études médicales. Comme en France, pourquoi ne pas diriger vers Tagriculture les jeunes intelligences qui ne sont pas poussées par une vocation irrésistible vers la médecine ? Il y a là un service à rendre au pays d’abord, en augmentant la quantité de ceux qui s'occupent de l’étude des moyens de développer la grande source de richesse nationale, et à la profession médicale ensuite, en diminuant le nombre de ses membres, en développant le bien-être des médecins.

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