CHAPITRE XXIII
LE DRAPEAU
I. Abandon du drapeau blanc. — II. La croix. — III. Le • drapeau tricolore. — IV. Le drapeau du Sacré-Cœur. — V. Le drapeau national canadien. — VL Les libéraux et les conservateurs. — VIL Laurier, Gouin, Bourassa, Lavergne.
I. — Jusqu’en 1859, ces Français n’avaient pas de drapeau, ils ne s’abritaient plus sous les plis du drapeau blanc dont les défenseurs les avaient abandonnés loin de la patrie. Les pauvres colons qui étaient restés avec les soldats désarmés, mais non vaincus, ayant la rage au cœur d’être impuissants contre l’envahisseur, attendaient toujours la venue des frères libérateurs qui devaient venir reprendre le pays autrefois conquis sur les Peaux-rouges.
Ils avaient à se créer une nouvelle patrie sur cette terre inculte où leur race persécutée était abandonnée. Ils fondèrent un peuple nouveau et recommen-
cèrent leurs destinées loin du foyer et de la patrie absente.
Ils se serrèrent dans chaque paroisse autour du curé et les prêtres furent chargés partout d’être les intermédiaires avec les maîtres du pays. Les tribunaux installés par les Anglais chômèrent, on se soumettait à l’arbritage des membres du clergé, d’autant plus que le clergé se composait de prêtres actifs et intelligents, sorte de templiers, faisant le coup de feu au besoin.
II. — Gomme autemps des croisades, le signe de la Rédemption des catholiques les abrita à cette époque et les prêtres arborèrent la croix en signe d’étendard.
Puis, un jour on sut que l’ancien drapeau blanc ne flottait plus au vieux pays. Mais le drapeau tricolore, en faisant son tour du monde, avait oublié le Canada qui ne put songer à remplacer par ce dernier l’emblème de la France royaliste.
III. — Un jour de 1859, arrive une flotte anglaise, venant de fraterniser devant Sébastopol avec l’armée française. En jetant l’ancre en face de Québec, les marins étaient tout étonnés d’entendre ce peuple anglais parler la langue de leurs compagnons de gloire des tranchées de la Grimée. Prenant des morceaux d’étoffe, les matelots, à la demande des Canadiens, firent le premier drapeau tricolore et le montrant aux Canadiens leur dirent : « Voilà le drapeau de votre ancienne patrie. » Chacun voulait posséder cet emblème et il y eut un renouveau de patriotisme français. Lorsqu’il y a quelques années, pour la première fois, un de nos navires de guerre moderne a remonté le Saint-Laurent jusque devant Québec,
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la foule le suivait en criant, reconnaissant le drapeau : « Voilà nos gens ! voilà nos gens ! » Ce drapeau tricolore, c’est le drapeau des Canadiens-français, on le voit partout, et, au moment de la Saint- Jean-Baptiste, leur fête nationale, tout le monde le porte, attaché à sa canne, à sa boutonnière, à son chapeau, partout. Au moment du vote de l’article 7 par le parlement de France (la nouvelle en arriva avant le 24 juin, au moment où l’on préparait la fête de la Saint Jean- Baptiste) il fut décidé, en manière de protestation, que le drapeau tricolore ne serait pas arboré dans la procession à travers les rues de Montréal. Un Canadien du nom de Boivin monta dans une voiture avec trois autres de ses amis portant un drapeau tricolore. Il fit suivre la procession par sa voiture et on acclama, malgré tout, le drapeau de la France.
IV. — Peu après, fut proposé un nouveau drapeau national canadien, celui du Sacré-Cœur. Il est bleu avec un cœur doré en son milieu et une croix blanche; on le voit maintenant dans toutes les cérémonies, en général, à côté du drapeau tricolore.
V. — Un Canadien-français du nom de Léger, habitant Ottawa, vient de faire déposer aux bureaux du gouvernement un drapeautricolore modifié. J’ai assisté Fan dernier, dans un club politique, à une conférence où ce drapeau fut présenté par son inventeur. Voici comment il est décrit dans le document officiel déposé aux bureaux du Dépôt des marques de fabrique.
Ce drapeau national canadien est composé de trois couleurs : bleu, blanc et rouge.
Les Canadiens affirment n’avoir pas choisi ce
drapeau à cause de ses couleurs françaises, mais parce que celles-ci sont l’emblème de leurs aspirations. Ils l’expliquent ainsi dans le document officiel enregistré au département de l’Agriculture, à Ottawa, le l®*" octobre 1904 :
« La partie bleue placée au mât du drapeau. Le bleu, couleur naturelle. — Le firmament, la mer.
« La partie blanche placée dans le centre. — Sans tache, Noble, Loyal, Peuple soumis. — C’est la couleur de la pureté.
« La partie rouge placée au flottant du drapeau. Défions les injustices. Protégeons nos droits. C’est la couleur de la défiance, de la protection. Y est apposé l’œil de Dieu, nous conduisant dans de droits sentiers, à une destinée glorieuse pour notre pays.
« Les croix de Saint-Georges, de Saint-André, de Saint-Patrice. L’insigne le plus en évidence, près du mât, dans le drapeau britannique, commémorant l’origine du drapeau actuel, lors de Funion d^ l’Irlande et de l’Ecosse avec l’Angleterre, est emprunté, afin de perpétuer, en notre pays, les libertés acquises dont nous jouissons en commun.
« L’arbre de la Confédération. — L’Érable, emblème du Canada. La souche et les deux feuilles principales représentent les deux Canada. Les feuilles supérieures représentent chacune une Province.
(( Le globe est divisé en six parties, dont chaque couleur représente une nationalité.
c( Le castor. — L’Industrie.
« Les deux mains. — Fraternité. Nous sommes Canadiens.
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« Les quatre lettres : H. L. D. P. — Honneur, Liberté, Défense, Patrie.
VL — Pour comprendre cette question du drape au, il faut se souvenir que le Canada est situé à côté des États-Unis où l’on arbore le drapeau aux nombreuses étoiles en toute occasion. Les hommes, les femmes, les enfants portent de petites insignes patriotiques à la boutonnière, au chapeau, partout. Aussi ne doit-on pas s’étonner que ces Américains-français fassent une question du drapeau. Ils en ont besoin pour se distinguer de leurs compatriotes. Si, en Amérique du Nord, il n’y a pas de décorations données par l’État, il n’y a pas de pays au monde où les habitants portent plus de signes distinctifs à leur boutonnière. Chaque société a le sien; même les abstinents d’alcool ont le leur. La chose va même beaucoup plus loin, chaque opinion politique a le sien. Un jour, n’étant pas encore initié, je demandai à un Canadien-français ce que signifiait un bouton rouge qu’il portait à sa boutonnière : « Je suis libéral, me dit-il, c’est-à-dire je suis un honnête homme. J’ainie mon pays, sa grandeur. On ne peut pas être un bleuetêtre honnête en même temps. — Que veut dire ce mot de bleu ? demandai-je timidement. — Ce sont les conservateurs.
— Et quelle est donc leur ligne politique?
— Ils sont contre Laurier. »
Les Canadiens-français sont en majorité libéraux. Ceux qui sont conservateurs disent que le parti libéral, au pouvoir depuis dix ans, et dont la politique féconde a provoqué la marche en avant du Canada pendant ces dernières années, a mis en pratique
les conceptions économiques conservatrices. Les Canadiens sont fiers ajuste titre d'avoir un des leurs à la tète du gouvernement libéral.
Yll. — Laurier vient d’une paroisse française, il a été élevé dans son pays jusqu’au moment ou il est entré à l’Université anglaise de Montréal. Il y a pris un accent anglais et une apparence physique du plus pur britannique; et sous cette enveloppe anglosaxonne, il était le type du premier Canadien-français pouvant arriver au summum du pouvoir politique canadien. Il a obligé les Anglais, par son attitude, à accepter un Canadien comme premier ministre. Il aura plus tard le mérite d’avoir donné confiance en eux à ses concitoyens ; il a facilité certainement la désignation à la réunion des premiers ministres de toutes les provinces du Canada, de rhonorable Gouin, premier ministre de la province de Québec comme chef de tous ses collègues. Gouin, lui, est bien français de physique, de langage et d’esprit.
A côté des libéraux et des conservateurs, il y a, dans la province de Québec, un autre parti qui s’élève en ce moment, c’est le parti nationaliste français. Leur chef est Bourassa. 11 est le petit-fils de Papineau, le héros de la rébellion de 1837, à la suite de laquelle l'Angleterre a dû accorder toutes leurs libertés actuelles aux Canadiens.
Lors de la guerre du Transvaal, Laurier a envoyé chez les Boërs un contingent canadien, sans même consulter les Chambres qui étaient en vacance. Bourassa a dénoncé le fait à la tribune en parlant de l’injustice de la guerre des Boërs et des libertés
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canadiennes. Laurier, dans une conversation, lui dit cette parole célèbre : « Il est possible que les Canadiens soient de votre avis, mais ils votent pour moi. )) En sera-t-il toujours ainsi?...
En juin 1908, Gouin se présentait aux élections comme député libéral de Montréal au parlement de Québec. Bourassa vint dans la circonscription de Gouin, abandonnant son siège au parlement fédéral d’Ottawa, et il se fit élire par Montréal. C’est un indice. Le peuple canadien-français va-t-il voter pour des nationalistes aux élections générales de Tan prochain? La question est d’autant plus brûlante qu’en même temps que Bourassa, entrait au parlement de Québec, son lieutenant, le jeune député Lavergne (il a vingt-six ans). Il abandonnait lui aussi son siège à Ottawa et se faisait élire au parlement de Québec. Ces deux députés défendaient au parlement la politique patriotique française^ exigeant que toutes les prérogatives accordées aux Français soient conservées et maintenues. Bourassa parle avec feu.
Lavergne, qui appartenait au parti libéral, en a été expulsé l’an dernier par Laurier d’une façon brutale. Il présentait une délégation de ses électeurs et avait quelques jours auparavant voté contre le ministère. En recevant la délégation qui venait demander une faveur, Laurier dit devant Lavergne : « Messieurs, lorsque vous venez me demander quelque chose, faites-vous présenter par votre sénateur, votre présent député n’est plus de notre parti. » Les deux élections récentes ont donc une importance au point de vue de la politique future du Canada. Le parti nationaliste veut défendre les prérogratives fran-
çaisés, considérant que le parti libéral actuel fait trop de concessions aux Anglais. Lavergne a fait, il y a peu de temps, àu parlement, un remarquable discours pour montrer que tous les fonds de colonisation sont dépensés pour amener au Canada une immigration anglaise, destinée à peupler les régions de rOuest à Texclusion de la province de Québec. Il ne faut pas oublier que le ministre chargé de la colonisation aü gouvernement fédéral est le député d’Edmonton, capitale de l’Alberta.