‹ Canada et CanadiensChapitre 4 sur 33 · MOEURS CANADIENNES D’AUTREFOIS · texte numérisé non relu

MOEURS CANADIENNES D’AUTREFOIS

1. Après le traité de Paris. — II. Relations entre le Canada et la France. — III. Relations avec les Anglais. — IV. Général Montcalm et général Napoléon. On attend Napoléon. — V. Les marionnettes. — VI. Le premier vapeur de Québec à Lévis.

I. — Pour avoir une idée de ce qu’est, à notre époque, le Canadien vis-à-vis de nous. Français, il est intéressant d’étudier celui-ci peu de temps après la conquête, au commencement du dix-neuvième siècle, alors quTl avait encore très vivantes les impressions du moment de la cession à l’Angleterre, transmises par la génération précédente. Quelle évolution avait subi à cette époque la première génération née sous la domination anglaise ? 11 est évident qu’on s’occupait beaucoup de la France et que le Canada avait encore, au commencemeijt du siècle, des relations avec les habitants du vieux pays, puis-

que des Canadiens étaient revenus en France pour servir sous les ordres de Napoléon, avaient guerroyé à ses côtés, eu des charges à sa cour, ou à celles des princes qui avaient régné après lui.

II. — Si maintes fois ces Canadiens demeuraient en France, quelques-uns d'entre eux, après avoir servi ce pays, retournaient au Canada, dans la vieille maison familiale et importaient là-bas les habitudes et les récits de la vieille patrie de jadis, que les autres, ceux qui n’avaient jamais vu le sol français, écoutaient d’une oreille avide. Puis les échanges diminuèrent encore et il ne resta plus que le souvenir de ces vieilles relations qui apportaient dans notre ancienne colonie un peu de la patrie lointaine. Les deux pays, le Canada et la France, ont évolué depuis, mais de façon différente.

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Plus avancée que les autres nations européennes, la France moderne et libérale blesse l’absolutisme sévère et intransigeant du Canada conservateur. Celui-ci est demeuré rigoureusement fidèle à l’Eglise canadienne française, à son clergé colonisateur des premiers jours, à ses prêtres, pionniers delà civilisation, qui, lorsque les émigrés arrivèrent dans le pays, furent leurs chefs, formèrent l’avant-garde des héros qui, les armes àla main, luttèrent contre les sauvages, et, versant leur sang, organisèrent la défense contre ceux qui voulaient entraver leur œuvre de colonisation. L’admiration du Canadien pour la France est un fait acquis, mais ce ne sont point les Français qu’il admire ni qu’il envie. Il ne souhaite point ^ comme je l’ai déjà dit, d’être de nouveau sous l’égide de son ancienne patrie. Il admire le sol français qui

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est la souche de sa lamille, il est orgueilleux que sa race y ait pris naissance. Elle est pour lui comme ces très belles et célèbres aïeules dont on est fier de montrer le portrait et desquelles on met une certaine coquetterie à être le descendant. Cette admiration du Canadien pour le sol français, je me souviens de l’avoir constatée bien avant mon séjour au Canada. C’était au mois de juillet, je revenais un jour de Rouen à Paris par l’express du Hâvre et dans la même voiture que moi se trouvaient deux voyageurs qui parlaient français; mais à leurs propos je reconnus qu’ils n’avaient jamais vu la France. Ces hommes, qui approchaient Fun et l’autre de la quarantaine, regardaient le paysage sans se lasser, avec une curiosité presque enfantine, et, à chaque nouveau tableau, c’étaient des exclamations étonnées : « Que d’arbres, que d’arbres ! disaient-ils. On nous disait qu’on avait déboisé la France et nous voyons de véritables forêts! ». Et ils s’interpellaient pour se montrer mutuellement des troupeaux, des villages. Mais tout-à-coup je les vis se lever, se pencher à la portière, étonnés, émerveillés : a C'est de la vigne ! Voilà de la vigne (1) ! » disaient-ils. En effet un immense champ de vigne se développait le long de la voie ferrée. Enfin, à Mantes, notre train stoppa avant d’entrer en gare ; cette halte eut pour effet d’inquiéter les voyageurs qui se demandaient pour quelle raison on s’arrêtait ainsi. Un accident survenu le matin à un train de marchandises, heureusement sans faire aucune victime, empêchait la

(1) La vigne est rare dans la province de Québec. On fait du vin dans le sud de l’Ontario, partie ignorée des habitants de Québec.

circulation et la voie n’était pas encore complètement déblayée. Nous eûmes ainsi un retard de plus de soixante minutes, ce qui mit de mauvaise humeur la plupart des voyageurs, sauf nos Canadiens qui n’eurent pas Tair le moins du monde étonnés de trouver ce retard extraordinaire et continuèrent à deviser. Ils nous demandèrent si les accidents étaient aussi fréquents en France qu’au Canada, et, donnant des chiffres firent, des comparaisons entre le poids des locomotives américaines et françaises, s’étonnant de l’exiguïté de la taille de ces dernières.

Leur image morale de la France n’est point celle de notre pays à l’état actuel. Si le Canadien admet encore la France telle qu’elle était après son abandon, si, pour le vulgaire, cette défection n’est due qu’à la fantaisie d’une favorite qui est rendue responsable des fautes de Louis XV, il repousse la France révolutionnaire, et, pour lui, le bouleversement de 1789 est demeuré lettre morte. Il ne connaît pas, il ne veut pas connaître la France antireligieuse et libre-penseuse. Celle-là il la renie, elle ne lui est rien. Sa mentalité est donc différente de celle du Français. Si, au début, il a souffert de la domination anglaise, il est maintenant volontiers soumis à l’Angleterre et subit les lois des conquérants. Son type s’est éloigné de celui de son frère d’Europe, il s’est développé autrement, depuis, surtout, que les communications si rapides l’ont mis en contact avec les États-Unis. Il offre avec le Yankee un contraste frappant, mais il s’est américanisé à sa manière. La nécessité aussi a dressé le Canadien. Les émigrés qui arrivaient dans ce pays sans argent

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ni situation devaient, comme on dit, savoir se retourner, apprendre à trouver seuls le côté avantageux des choses. Ces qualités étaient surtout indispensables quand l’émigrant n’était pas un travailleur de la terre et qu’il lui fallait alors trouver son existence dans les villes. Quand l’émigré était gentilhomme sa tâche était plus ardue, car, beaucoup moins encore qu’à présent, les fils de famille d’autrefois étaient capables de lutter contre les exigences de la vie. Il fallait être débrouillard pour réussir même dès le début de la conquête, ce qui n’était pas donné à tous ceux qui émigraient. Un jeune homme venu* de France s’établit à Québec comme coiffeur et, très habile dans son métier, il eut bientôt toute la clientèle de la ville. C’était un gentilhomme fortuné de naissance et venu au Canada après une brouille de famille; peu habitué au travail, comme les fils de famille d’alors, il choisit un métier qui ne lui parut pas fatigant, celui de coiffeur.

N’ayant jamais manié le rasoir, il craignait, en écorchant le visage de sa première pratique^, d’éloigner à jamais la clientèle ; il eut la veine de rencontrer un vieux frère récollet avec lequel il se mit à jaser (1) tout en guignant la barbe de deux semaines de crue qui couvrait le visage du vieux moine auquel il demanda s’il était de rigueur, chez les récollets, que les frères conservassent tant de poil au menton. Le religieux répondit que, atteint d’un rhumatisme à la main droite, il ne pouvait tenir le rasoir et qu’il cherchait un barbier charitable qui pût lui rendre ce

(1) Le mot jaser est très employé par les Canadiens.

service. — « A merveille, mon père, répartit notre jeune homme, je suis barbier et comme c’est mon jour de charité, je serai très heureux de vous raser gratis pro Deo. »

Le pauvre récollet, un ancien prisonnier des sauvages qui avait reçu la bastonnade dans trois villages d’iroquois, n’eut cependant pas la force d’âme de supporter le supplice que lui fît endurer le charitable barbier en le rasant à rebrousse-poil. Il le pria donc avec douceur de changer de tactique et lui donna des indications dont le rusé compère profita aussitôt et qui l’aidèrent à mener à bien l’opération. Il s’offrit uii samedi, jour de barbe des pères, à tous les raser gratis; il acquit ainsi l’expérience nécessaire, ce qui lui permit de chercher des pratiques plus profitables. Il se réconcilia plus tard avec les siens et se maria au Canada où il demeura.

Il est indéniable que les Canadiens ont gardé l’âme française avec les qualités et les défauts ordinaires de notre race. Voici un autre fait, datant de 1812, qui aurait pu avoir pour acteur principal un de ces paysans normands dont l’âpre parcimonie est légendaire.

Un riche habitant se rendit un jour chez le curé d’un village aux environs de Québec pour y faire un paiement de cent dollars (car tout, aujourd’hui encore, se fait là-bas par l’entremise des prêtres). Il attendait à la cuisine d’être introduit auprès du maître de la maison. La cuisinière venait de retirer du feu et de poser sur le foyer de la cheminée un poêlon contenant une fricassée de poulet que le vieux chien flairait de toutes ses narines. Tout à coup, par

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mégarde, le paysan laissa choir dans le poêlon le billet de cent dollars qu'il tenait à la main. Il plongea les doigts dans la sauce brûlante au risque d’avoir la main ébouillantée, mais le chien, plus prompt que lui, happa au passage le billet imbibé de sauce. Scène, clameurs, qui furent entendues du curé qui accourut croyant l’enfer descendu dans sa cuisine. L’homme armé d’une hache poursuivait le chien que défendait la cuisinière à coups de manche à balai. Et les épithètes pleuvaient : Guenille ! vieux torchon ! ladre d’avare!

Le curé finit par comprendre que l’habitant, pour ' ne pas perdre son billet, voulait assommer le chien ])Our retirer de son estomac les fragments du précieux papier. Il rit de l’aventure et consentit, pour conserver son chien, à rembourser les cent piastres.

Ce Canadien-français... ou, disons mieux, normand, a dû faire souche, car j’ai été un jour témoin d’une petite scène de mœurs à laquelle j’ai assisté comme à un écho de nos campagnes. Cette fois je cite un trait de mœurs de date récente il remonte au mois d’octobre dernier. Un Canadien était monté avec sa femme à côté de moi dans le tramway. C’était un dimanche matin, ils sortaient de la messe dans leurs beaux atours. Au moment de payer, le conducteur passe sa boîte devant moi, et le Canadien glisse un de ces billets que l’on achète d’avance et qu’il tenait dans sa main droite. Le conducteur, qui avait vu le mouvement, lui dit : « Il n’y a qu’un billet »; alors le Canadien, déposant dans la boîte l’autre billet qu’il tenait en réserve dans sa main gauche, me dit, pensant que j’avais suivi la petite scène : « Elles sont

si riches ces compagnies! — Vous êtes français? demandai-je. — Oui, monsieur, me dit-il, je suis propriétaire de ces trois maisons et j’habite la première d’entre elles dont la barrière est peinte des couleurs du drapeau tricolore, et c’est là que je m’arrête. »

Comme nos paysans l’habitant canadien est serviable, hospitalier et offrira volontiers une place dans sa carriole au voyageur ou au chasseur qui s’est attardé dans la campagne.

III. — Le général Prescott, gouverneur du Canada, vers 1796, était assez aimé des Canadiens. Il les ménageait volontiers, prenait leur avis, aussi éfcait-il brouillé avec ses conseillers quand il quitta le Canada. Un habitant des environs de Québec rencontra un jour dans la campagne un petit vieux, vêtu d’habits usés, ayant sur la tête une toque en martre toute pelée et dont les yeux rouges semblaient larmoyer. Pris de pitié il lui offrit une place dans sa carriole et les deux hommes se mirent à bavarder. Le général parlait bien français et le paysan crut avoir affaire à un habitant pauvre et lui rendre service.

Mais dès qu’ils eurent franchi la porte de Québec, un sergent s’écria : (c Guard, turn outl » (Sortez, garde !) Le paysan ne voyant pas d’officier fit comme son compagnon qui avait porté la main à sa toque et effleura aussi son bonnet. En passant devant la caserne des Jésuites, même scène ; le paysan, étonné cette fois, salue encore. Enfin la voiture s’arrête et le bonhomme descend, et, remerciant le paysan, lui glisse une pièce de monnaie dans la main. Il était déjà loin quand quelques personnes,

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courant après lui, l’arrêtèrent et lui demandèrent :

« Combien le gouverneur vous a-t-il donné ? » L’habitant, croyant qu’on se gaussait de lui, le prit de haut et dit que, si sa carriole n’était pas digne de mener un gouverneur, elle était assez bonne pour porter le bois destiné à chauffer ces « fainéants de la ville ». <( Mais, dit l’un de ces hommes, regardez dans votre main ». Le paysan suivit le conseil et regarda la pièce. Elle était en or et valait huit piastres (dollars).

Le Canadien, tel son frère de la mère-patrie, a de la verve, la répartie amusante et spirituelle et sou- ■ vent le mot pour rire. S’il a perdu cette vivacité fine et légère qui est à l’esprit du Français ce qu’est la mousse au champagne, cela ne l’empêche pas d’être prompt à la répartie et de savoir en user avec à-propos.

Un récollet, le père de Beray, aux allures très soldatesques, ayant été souvent sur le champ de bataille comme aumônier d’un régiment, était très vieux lors de la captivité de Pie VII et on racontait que Napoléon avait obtenu de son captif une dispense pour marier les prêtres catholiques. Un mauvais plaisant dit au vieux prêtre devant un auditoire nombreux :

(( Bonne nouvelle ! Napoléon a obtenu une dispense de mariage pour tous les prêtres catholiques. — Tu vois bien, gros sot, dit le prêtre, que c’est la moutarde après le dîner. »

Le même personnage voulant dignement recevoir le duc de Kent, et peut-être aussi lui prouver que de bons religieux pouvaient se souvenir d’avoir fait le coup de feu et gardé la tradition de fabriquer les

armes, avait fait disposer dans son couvent un petit parc, vrai chef-d’œuvre d’artillerie. Les pièces, en plomb ou en étain, avaient été fabriquées par un des frères. Mais le duc, ayant achevé plus tôt la parade, arriva à l’improviste dans le couvent avec ses aides de camp. M. de Béray, au désespoir de n^avoir pu faire jouer ses pièces d’artillerie, s’écria d’un ton assez bourru : « Monseigneur, on ne surprend que ses ennemis ; je croyais votre Seigneurie trop stricte sur la discipline pour abréger une parade afin de monter à l’improviste à l’assaut d’un paisible couvent. » Le prince rit de bon cœur de la mauvaise humeur du moine. Celui-ci, au dessert, but à la santé du prince, et, au moment où il prononçait ces mots : « Messieurs, à Monseigneur le' duc de Kent, » une détonation formidable ébranla les vitres de l’appartement.

Autrefois, une des ^distractions, dans le Bas- Canada, consistait à rendre visite aux musées de cire que les Américains exhibaient souvent. Un mystificateur, voyant arriver un groupe d’habitants, s’assit entre deux personnages de cire et resta immobile. (( Mé ! mé ! dit l’un des paysans, celui-ci on dirait quasiment un véritable créquien. » Il palpa le visage, mais, quand la main fut à portée de la bouche, la momie mordit le doigt du bonhomme qui de peur et de saisissement sentit ses cheveux se hérisser sur la tête. — 11 y avait aussi dans ce musée le géant Goliath expirant, le front brisé par le caillou de la fronde dé David, le général Hamilton blessé à mort et tombant entre les bras de son ami, enfin, bien des objets faits pour entretenir la frayeur des campagnards. Mais une dernière scène décida

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de leur retraite : c’était le vieux général russe Souwarow étendu sur sa couche mortuaire, et se mettant ensuite lentement sur son séant.

— (( Sauvons-nous, mes amis, dit l’un d’eux. Vous voyez que toutes ces inventions anglaises ne marchent que par ressorts. »

Il était alors d’usage de chanter à table et les plus graves personnages ne manquaient pas de suivre cette coutume. Les chansons, donc commençaient au dessert même chez les plus hauts fonctionnaires anglais et aussi les bons mots, bien français, ceux-là. On chantait, même en présence des < vainqueurs, des chansons satiriques telles que : Londres qu'on m’a. tant vantée ! Une fois seulement un Anglais trouva à redire à la chose et, pour se venger, il entonna d’une voix fausse et sur un air que son compositeur, Lulli lui-même, n’eût point reconnu, un God save the king. Loin de se fâcher le Canadien rit de bon cœur d’entendre écorcher l’hymne qui, ainsi chanté, eût fait fuir Louis XIV lui-même pour qui il avait été composé. Les élèves de Saint- Gyr saluaient par ce chant le monarque, lorsqu’avec madame de Maintenon, il leur rendait visite.

Voici les paroles en français, dues à madame Brinon, et que nos yoisins d’outre-rner ont traduites presque littéralement :

Grand Dieu I Sauvez le Roy !

Vengez le Roy !

Que toujours glorieux,

Louis victorieux Voye ses ennemis Toujours soumis I

Grand Dieu î vengez le Roy !

Sauvez le Roy !

Il est fort probable que cet Anglais ignorait, dans son john-bullisme (pour ne pas dire chauvinisme), l’origine du célèbre God save the king.

Les jeunes Canadiens sont bien des garçons de race française ; j’ai pu les observer à Montréal, à., l’amphithéâtre où je faisais mon cours de pathologie o'énérale et de biolop^ie aux étudiants en médecine

de première et de deuxième année : j’avais soixantedix élèves en première année et cinquante-huit en deuxième. Lorsque j’entrais dans la salle de cours c’étaient des cris, des chants, des applaudissements ; on se serait cru dans un amphithéâtre de France ; si les étudiantes avaient été admises à la Faculté, comme à Paris, on eût entendu, je suis sûr, le même bruit de baisers platoniques voler dans l’air. Mais, dès que la parole du professeur se faisait entendre, ils écoutaient avec déférence et très attentivement. Mes élèves étaient bien de jeunes Français chahuteurs, riant de tout leur cœur pour une plaisanterie faite à l’un d’eux. Je n’ai cependant pas remarqué, pendant tout mon séjour parmi eux, une seule brimade, mais seulement des mystifications innocentes et des farces sans méchanceté. On m’a assuré qu’il en avait été ainsi de tout temps chez les étudiants. Je ne m’étonne donc point de retrouver dans les anecdotes d’autrefois cette bonne humeur exempte d’ironie méchante. Ce qui amusait les uns n’était point fait pour causer du tort ou de la peine aux autres, comme le prouveront les traits suivants.

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Quelques jeunes gens dînaient un soir chez un de leurs amis dont le domicile se trouvait à peu de distance du Palais gouvernemental. L’amphitryon, qui possédait une lanterne magique, fît paraître sur le mur opposé, récemment blanchi à la chaux, un magnifique navire toutes voiles déployées. La sentinelle surprise cria : « Sortez, garde ! » Tout le poste descendit s'attendant à voir un officier faisant sa ronde de nuit, mais la sentinelle s’écria : « Venez voir un navire qui descend la côte à pleines voiles. » Mais le navire avait disparu, ce qui valut à la sentinelle une verte réprimande du sergent qui crut à , une mystification. Le même objet apparut de nouveau une fois le poste rentré dans le corps de garde, et la sentinelle de crier de plus belle. Gela se renouvela encore trois fois au bout desquelles le sergent, croyant ce soldat atteint d’aliénation mentale, le fit relever par un autre.

Quelques instants après ce fut un brave charretier qui montait la côte en chantant, debout dans sa charrette, une joyeuse chanson canadienne. Tout à coup, il saute à terre et s’enfuit dans une course folle. Il avait vu sur la muraille blanche la projection du diahle en personne et jurait à ceux mêmes qui lui avaient joué cette farce qu’il avait ressenti dans les reins le formidable coup de fourche de Lucifer.

De tous temps ils ont aimé et recherché les distractions. La société dans les villes n’était pas des plus nombreuses ; cependant les réunions étaient fréquentes, on causait, on jouait la comédie, on dansait. Longtemps après que la mode en fut passée sur le vieux continent, les dames allaient en soirée en cos-

tiime Louis XV, poudrées à frimas. On dansait dans les bals la pavane et le menuet alors que ces danses étaient déjà, en France, mises au rancart avec les très vieilles choses. La Révolution était venue bouleversant tout, puis éparpillant en menue poussière ce qui restait des siècles passés. Mais la vieille France n’était pas morte et on en retrouve la figure encore aujourd’hui; elle s’était survécue à elle-même là-bas au bord du Saint-Laurent, dans ces quelques arpents de neige, comme avait dit Voltaire, où naguère on ne rencontrait que des Peaux-rouges et des fauves. Même pendant la lutte contre l’Angleterre, même au moment où la main des conquérants pesa lourde sur l’Amérique française, opprimant ces petits-fils de la Gaule, fiers et indépendants comme elle, ceux-ci restèrent gais malgré la souffrance à l’instar des condamnés de la Révolution attendant l’échafaud dans leur prison, devenue le temple de la gaieté et de l’esprit, comme jadis les salons de Versailles. La vie des villes n’était pas arrêtée, le soir on se rendait les uns chez les autres, les jeunes gens et les jeunes filles couraient au patinage ou allaient au théâtre. Mais quelles représentations pouvait-il y avoir en ces temps de troubles ? Les étrangers venaient peu dans ces lieux où régnait la rébellion, comment était donc fourni le contingent des troupes de théâtre ? Cette question, les Canadiens surent l’éluder et s’assurer malgré tout de quelques représentations de gala dont les personnages étaient... des marionnettes.

Une des principales distractions québecquoises était donc une sorte de guignol qu’on appelait « les marionnettes ».

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Ces importantes poupées eurent l’honneur de divertir le duc de Kent (1) devant lequel ou fît défiler toute la famille royale d’Angleterre, le roi George III, à cheval, et, en croupe derrière lui, la reine Charlotte, puis leur nombreuse famille de princes et de princesses montés sur de fiers coursiers. On pouvait louer le théâtre tout entier pour une représentation au prix de quatre piastres.

Pendant les troubles de 1837 et de 1838, le gouvernement anglais fît faire une razzia des pauvres marionnettes qui avaient diverti plusieurs générations de Canadiens. Les policèmen ayant démoli et pillé le théâtre^, se promenèrent longtemps dans les rues avec ses dépouilles en criant : « Voilà le rebelle un tel, ou un tel autre ! » et faisant suivre les noms des chefs de la rébellion.

Même de longues années après la mort de Montgomery on ne se communiquait les nouvelles que dans le tuyau de Toreille et encore ces nouvelles étaientelles fausses la plupart du temps, car elles émanaient de feuilles britanniques ou parfois françaises, mais éditées en Angleterre par le gouvernement britannique ou les émigrés français partis de France au moment de la Révolution de 1789. Les Canadiens disaient : « la Révolution de 1793 », la tête de Louis XVI étant tombée cette année-là.

Napoléon était traité comme un tyran sauvage et cruel rouant de coups sa femme, ses dames d’honneur, arrachant les oreilles de ses aide-de-camp et de ses officiers. Comme le plus cruel des empereurs

(1) Père de la reine Victoria; il était à Québec avec son régiment.

romains, il parcourait les champs de bataille après la victoire, écrasant les blessés, les morts et les mourants. Enfant, à l’âge de onze ans, il avait violé une femme respectable. Tout cela enjolivé de force détails du plus affreux cynisme. On alla même, en 1806, jusqu’à voir en lui l’accomplissement d’une prophétie, c’est-à-dire la personnification de la bête de l’Apocalypse.

« Et je vis s’élever de la mer une bête qui avait sept têtes et dix cornes, et sur ces cornes dix diadèmes, et sur ces têtes des noms de blasphèmes.

« Cette bête que je vis était semblable à un Léopard, et le Dragon lui donna sa force et sa puissance. 11 lui fut donné aussi le pouvoir de* faire la guerre aux saints et de les vaincre, et sa puissance lui fut donnée sur les hommes de toute tribu, de tout peuple, de toute langue et de toute nation. »

Napoléon était né en Corse et sorti de la mer, par conséquent; la seconde partie de son nom signifiait, en italien, le lion du désert, il avait la force et la puissance, il avait fait la guerre à Pie VII et était devenu le maître de l’Europe. Il avait quelques couronnes de moins que la bête de l’Ecriture Sainte, mais il devait sûrement blasphémer.

Reproduisant le texte de la Bible, les journaux anglais ajoutaient : a Et elle fera encore que personne ne puisse ni acheter, ni vendre, que celui qui aura le caractère ou le nom de la bête ou le nombre de son nom.

« C’est ici la sagesse : Que celui qui a de l’intelligence, compte le nombre de la bête, car son nom est le nombre d’un homme, et son nombre est six cent soixante-six. »

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On organisait alors le blocus continental, c'était bien l’antechrist et.... ceux qui avaient de la sagesse et de l’intelligence firent des calculs en hébreu, chaldéen ou syriaque et trouvèrent que le nombre de la bête formait en toutes lettres : Napoléon-Buonaparte.

Mais, malgré les eftbrts des Anglais, les calomnies et les absurdités ne trouvèrent aucun crédit auprès des Canadiens-français qui aimaient et admiraient la France napoléonienne grandiose et forte.

Ils connaissaient Napoléon par les dires de ceux qui revenaient de France. Il n’y avait pas un habitant, dans les campagnes, qui ne fût persuadé que Napoléon ne traverserait l’Océan pour occuper le Canada et en chasser l’Anglais, et les légendes les plus fantastiques couraient sur cet Hercule des temps modernes. On en parlait longtemps le soir, au village, dans les veillées^ une fois la porte bien close et quand on se sentait à l’abri des oreilles anglaises.

Le récit suivant prouvera combien était accrédité le bruit de la venue de Napoléon.

IV. — Un petit Canadien-français âgé de quatorze ans et élève d’un séminaire aimait déjà ardemment la chasse en bon Canadien, mais l’usage des armes à feu lui était interdit par le règlement du séminaire. Un jour, on consentit, mais pour une fois seulement, à lui prêter un fusil et à lui donner une munition de poudre. Celle-ci refuse de s’enflammer et rate trois ou quatre fois de suite. Ce que voyant, le gamin mit de cette poudre dans sa bouche : c’était de la graine d’oignons. Se rendant à la grande ferme du séminaire, il eut recours à un stratagème et

se fît ainsi donner de la poudre par la fermière et ce, grâce à Napoléon. « — Madame, dit-il à celle-ci, nos bonnes gens (1) vont vite revenir, voici un superbe présent de graines d’oignons qu’une de nos cousines de Normandie envoie à ma mère. — Mais, fît la paysanne, pourquoi pas plutôt un présent de rubans, de dentelles ou de pièces de soie ? — Avez-vous entendu parler du général Bonaparte ? — Oui, dit la vieille, c’est, dit-on, un aussi grand guerrier que le défunt général Montcalm. — Bah ! répliqua le gavroche ; Montcalm n’embrochait que deux Anglais d’un coup d’épée et Bonaparte en embroche dix. Gomme il est toujours en guerre contre l’Anglais il fait tout saisir, rubans, dentelles, pour bourrer ses canons. Donc, Bonaparte va venir avec nos bonnes gens. Les Français, vous le savez, raffolent des oignons et c’est pourquoi ma cousine nous en a envoyé la graine de crainte que nous en ayons perdu l’espèce. Voilà, ajouta-t-il, une graine française, sans mélange étranger. — C’est vrai, dit la vieille, on ne peut rien faire de bon sans de bons oignons. Voulez-vous me donner plein un dé de votre bonne graine française? — Une politesse en vaut une autre, la mère. La voici toute si vous voulez, mais en échange vous allez me donner quelques coups de poudre, car mes munitions sont épuisées. »

Le futé gamin s’en retourna sur la grève et tua force alouettes. Le mystificateur étonné lui demanda

(1) Il y a quelques années, lorsque le premier bateau de guerre français remonta le Saint-Laurent jusqu’à Montréal, les habitants suivaient le long du fleuve ce navire portant le pavillon tricolore et criaient : « Voilà nos gens, voilà nos gens. »

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comment il s’était procuré ce gibier. « — Avec la bonne graine d’oignons, répondit l’enfant (il aurait pu ajouter « et avec le général Bonaparte »). — Mais sais-tu qu’il y en avait pour plus de vingt-cinq shellings? — Que voulez-vous? dit le rusé petit compagnon, apprenti n’est pas maître; je n’ai commencé la traite que ce matin, une autre fois je ferai mieux. »

Cette époque, bien qu’elle fut loin de se rapprocher de la période sanglante que nous allons rappeler, peut se dire l’époque de la terreur au Canada. On ne pouvait passer devant les postes que si l’on savait le mot de passe et on citait des cas où des Canadiensfrançais avaient subi la mort faute de pouvoir répondre au cri de la sentinelle.

V. — Quelques fillettes d’une quinzaine d’années revenaient un jour d’assister à une représentation des marionnettes dont nous avons parlé plus haut. Elles furent arrêtées parle qui-vive de la sentinelle auquel les petites Françaises ne surent que répondre, ignorant complètement l’anglais. Nouvelle injonction de la sentinelle. Une des jeunes filles prit le parti de répondre d’une voix tremblante et en français :

«Trois petites Canadiennes corne from de marionnettes. » Le soldat amusé répondit en riant : « Pass trois petites Canadiennes corne from (1) de marionnettes. »

A peu près vers cette époque, un chef de la police nommé Fletcher avait jugé bon de remettre en vigueur un vieux statut anglais qui n’avait pas été révoqué mais était tombé en désuétude à cause de l’esprit

(1) Corne from, venant de

draconien de ses lois. Ses règlements étaient d’une sévérité terrible.

Le pilori, alors en permanence, n’était jamais veuf longtemps de sa dernière victime. De temps à autre, un malheureux était pendu pour grand larcin ou un simple voleur attaché en permanence à la potence. Le coupable recevait trente-neuf coups de fouet ou, si c’était un criminel endurci, il était fouetté au coin des principales rues de la ville ; on exposait, pour parjure, sur le pilori, ce qui arrivait assez fréquemment, car le Canadien qui devait jurer sur le hook anglais (la Bible) se trompait sur l’orthographe du mot qu’il interprétait bouc, animal méprisé par lui, et n’hésitait pas à se parjurer s’il pouvait avoir le moindre intérêt à le faire. Le patient, attaché au pilori, avait la tête et les mains assujetties dans un carcan et pouvait difficilement éviter les œufs pourris et autres projectiles lancés par la foule hostile.

En 1816, on substitua à l’ancien instrument un carcan tournant sur pivot, ce qui permettait au condamné de mettre, en tournant, son visage à l’abri. Un shérif crut par cette réforme faire preuve d’humanité. Mais l’effet fut contraire et on invectiva le trop bienveillant fonctionnaire, car la canaille ne cessa pas de continuer à lancer ses projectiles qui, déviant du but, atteignirent pour la plupart, les paisibles passants.

Les règlements contre le jeu étaient de la dernière rigueur. Un pauvre diable stationné près de la porte Saint-Jean à Québec était possesseur d’une roulette. Les passants mettaient un sol (sou) ou deux sur la table. On gagnait quelquefois un écheveau de fil, un

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papier d’épingles ou d’autres objets équivalents. Fletcher se fît amener le coupable, envoya quérir le bourreau sans même en prévenir le shérif et le délinquant reçut trente-neuf coups de fouet. Prenant ses jambes à son cou il s’enfuit laissant sa roulette au greffe de la paix et criant : « Je me sauve à Montréal, on fesse ici pour rien. »

Un meurtre avait été commis devant plus de cinquante témoins. x4ussi un Canadien de l’époque s’étonne de ce que les jurés demandent à délibérer. Les douze jurés étaient enfermés dans une chambre confortable, mais sans boire ni manger, sans feu ni chandelle, jusqu’à ce qu’ils fussent d’accord sur le verdict. Trois jours après seulement, exténuéspar le jeûne, ils reparurent en cour en déclarant que le prévenu était innocent, sans doute parce que le jury n’était pas à l’unanimité contre le criminel. On sut qu’un de ces jurés avait réussi à tromper le shériff et à se faire inscrire sur la liste des jurés. En arrivant dans la salle des délibérations, il s’était couché sur un banc, déclarant qu'à aucun prix il ne délibérerait avec les autres, voulant faire acquitter le prisonnier. Il avait eu soin de se munir de provisions pour échapper à la torture générale du jeûne que devaient endurer les autres. Il n’était pas rare de voir des signes d’intelligence entre les jurés et les criminels. Des coupables échappaient à Injustice pour cause de sympathie, de race ou de religion. On se plaignait aussi de l’organisation de la police qui empêchait les factionnaires d’un quartier d’accourir dans un autre si on y entendait des cris ou des appels à l’ordre.

On cite un cas oû, pour s’être fait justice lui-même.

le délinquant ne fut pas châtié outre-mesure. Une dame de Québec était redoutée comme la peste à cause de ses propos acérés et des calomnies qu’elle se plaisait à répandre. Un de ses concitoyens déclara ne point la craindre, ayant le talisman qui lui cacheterait les lèvres pour toujours. 11 n’en fallut pas davantage pour qu’elle tint sur lui les propos les plus diffamants. Un jour de grand marché, au moment où la dame s’approchait de la voiture d’un habitant dans laquelle celui qui voulait la punir avait caché ses batteries, il l’apostropha ainsi :

(( — Salut, belle dame à la langue de vipère !

— C’est bien à toi, fit la mégère, d’oser me parler! Vieil ivrogne! débauché! voleur!... »

Mais sa voix fut coupée court par un emplâtre fort malodorant que son adversaire lui appliqua sur la bouche et qu’il avait tenu jusqu’alors caché dans la charrette du cultivateur.

L’affaire fut portée devant les tribunaux au grand divertissement du tribunal, du barreau et de l’auditoire. L’accusé confessa le délit mais en alléguant ses motifs de vengeance.

Le juge, malgré son bon vouloir, ne put absoudre entièrement l’auteur du délit, mais déclara que la plaignante avait été traitée selon ses mérites, qu’il était à souhaiter que la dure leçon lui fût profitable. Puis, le vindicatif Canadien fut condamné à rembourser à la plaignante la somme de huit dollars, valeur d’une mante de soie qu’elle portait le jour de sa mésaventure et qui avait été endommagée.

La mante dont il avait payé le coût et qui avait été produite comme pièce à conviction fut abandonnée au

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coupable. Celui-ci en'affubla une femme de mauvaise vie, connue sous le sobriquet de Pock-nose^ parce qu’elle avait en partie perdu le nez. Reconnaissante d'un aussi beau cadeau, la dite Pock-nose promit, à la demande du donateur, de passer au moins une fois par jour devant la demeure de la dame à la langue acérée pendant l’espace de six mois.

Le jugement de cette cour des anciens temps, s’il n’était pas d’une stricte légalité, eut, paraît-il, l’effet voulu et mit fin aux calomnies de la dame.

VI. — Les Canadiens voyageaient peu. Il est vrai que les communications faciles leur manquaient. Peu, parmi les habitants de Québec, connaissaient la rive opposée du Saint-Laurent. Ce ne fut que longtemps après la découverte de la vapeur que, entre Québec et la Pointe Lévis, c’est-à-dire d’une rive du Saint-Laurent à l’autre, le service fut fait par une chaloupe qui reçut le nom de Lauzon en mémoire de l’ancien intendant. Ce fut alors seulement que les citoyens de la bonne ville de Québec allèrent visiter la plage inconnue dont un quart de lieue les séparait et sur laquelle on ne voyait encore que deux maisons. Avant cette époque la traversée se faisait en canot et les passeurs très habiles se succédaient de père en fils. Malgré l’innovation du vapeur on dut garder le même passeur comme capitaine étant donné son expérience de la traversée, en automne surtout, où elle devient souvent dangereuse à cause des banquises. Mais il fut long à se familiariser avec la force de la vapeur. Le bateau bondissait parfois comme un bélier et sa coque recevait des bosses énormes. Souvent il était emporté loin du port par le courant et on devait

se tenir à deux mains pour ne pas être lancé dans l’espace, ce qui faisait dire au capitaine du Lauzon qu’il fallait un long apprentissage pour connaître le tempérament « de ces chiennes d’inventions anglaises qui avaient tué leurs canots et étaient aussi fantasques que le diable qui les avait inventées. »

Malgré cela les Canadiens étaient heureux d’avoir un moyen plus aisé pour aborder à l’autre rive.

Les humains ne furent pas les seuls à se réjouir de l’installation du vapeur. Les habitants de Québec étant très amateurs de viande fraîche, on faisait venir de la campagne des troupeaux de bœufs que les bouchers attendaient sur les remparts. Gomment ces animaux arrivaient-ils jusqu’à Québec? Après avoir fait quelquefois plus de vingt-cinq lieues, il leur fallait traverser le Saint-Laurent, c’est-à-dire faire encore un quart de lieue à la nage. Car il n’y avait pas, pour les pauvres bêtes, d’autre moyen de faire la traversée. Pour cela, on les liait par les cornes et le troupeau était, par couples, attaché par des amarres au canot à sec. Puis on les forçait à quitter la terre ferme et une fois à l’eau, les malheureux quadrupèdes, soutenus par l’instinct de conservation, nageaient vers l’autre rive et sortaient alors de l’eau, ruisselants, beuglant et mugissant comme des tritons. On peut juger du grand ébahissement du touriste, s’il s’en trouvait un suivant ce canot qui, comme par un pouvoir magique, sans voile, ni rame ni aviron, s’enfuyait à toute vitesse vers Québec ! Si par hasard il arrivait (ce qui était très rare) qu’un bœuf, luttant contre la mort, devenait intraitable, on coupait l’amarre qui le retenait au canot etlepro-

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priétaire, s'il tenait à la peau de sa bête, devait aller le chercher à l’Ile d’Orléans ou au Gap Rouge.

Maintenant, les bateaux à vapeur existent toujours pour aller d’une rive à l’autre, mais bientôt les trains passeront et relieront Lévis à Québec. En effet, on recommence à construire le fameux pont de Québec qui doit traverser le Saint-Laurent. Il était déjà fort avancé en 1907, lorsqu’il s’est effondré. Les masses de fer sont tombées un beau matin les unes sur les autres, précipitant dans l’eau les ouvriers qui travaillaient à la construction. Les victimes furent très nombreuses et en passant à bord du bateau qui conduit de Montréal à Québec, on me montrait le point où plusieurs ouvriers, retenus par les fers, furent noyés dans le Saint-Laurent. La catastrophe avait eu lieu au moment de la marée basse ; plusieurs ouvriers étaient restés suspendus en l’air, impossible de les dégager. Ils voyaient peu à peu l’eau monter et venir les noyer pendant que des barques étaient là, autour, cherchant sans succès à leur porter secours I L’agonie de ces gens dura ainsi plusieurs heures, ajoutant à l’horreur dudésastre qui avait fait tant de victimes !

Les pionniers de la civilisation canadienne avaient le mépris de la mort. Pour les Canadiens d’aujourd’hui la vie d’un homme est peu de chose, et il importe peu de l’exposer quand il s’agit d’une œuvre intéressant la collectivité. On peut dire qu’en cela leur mentalité s’accorde avec celle des Américains des Etats-Unis, bien que tout, dans leur caractère, comme on a pu le voir, porte bien l’empreinte et le cachet français.

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