‹ Canada et CanadiensChapitre 3 sur 33 · SOUVENIRS DE FRANCE — CULTE DES ANCÊTRES · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE FRANCE — CULTE DES ANCÊTRES

1. La Révolution française racontée au Canada. — IL Le. livre de Mgr Tanguay. — III. Chaque Canadien sait de quel coin de France venait son ancêtre. ~ IV. Visite à la mèrepatrie. — V. Leçon de patriotisme français dans un club politique. — VI. Les fêtes du troisième centenaire de 1908.

Les Canadiens ont le culte de nos ancêtres communs. On sent qu’ils considèrent les gloires de l’ancienne France comme leur appartenant, autant qu’à nous. Ils ont une vénération profonde pour leurs ancêtres, les parents directs des émigrants d’autrefois, de ceux qui ont quitté la vieille France, et pour les héros français qui ont formé la nation canadienne. Les grands hommes de France sont aussi considérés par eux comme leurs ancêtres. Ils sont fiers même de ceux dont la gloire a rayonné après la cession, quand la vieille patrie leur est devenue étrangère, parce que ces héros sont de race française, de leur

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race à eux. Ils aiment à rappeler leur histoire ainsi que chacun des faits d’armes auxquels ils ont pris part, soit avant, soit après la cession de la Nouvelle- France à l’Angleterre, et s’ils aiment à parler de la victoire du Canada sur les États-Unis, Cf’est que, tout en combattant avec les Anglais, les Canadiensfrançais ont joué un grand rôle dans cette lutte. Les choses eussent été changées si les Américains avaient été victorieux : le Canada, englobé par les Américains, aurait été dévoré par ceux-ci, tandis que, sous la domination anglaise, il avait l’assurance de sauvegarder en grande partie son autonomie et son prestige français.

Les Canadiens conservent le souvenir de la défaite de Montgomery ainsi que son épée, remise entre les mains de Thompson, assistant-commissaire général, qui la reçut de son père, un des défenseurs de Québec, à la mort de ce dernier.

Montgomery est mort le 31 décembre 1775, pendant le siège de Québec, au moment où il montait à l’assaut de la ville. Il fut transporté et déposé dans la rue Saint-Louis non loin de la citadelle où on Tenterra. Son corps demeura là jusque vers 1825, époque à laquelle il fut remis à sa famille par les autorités.

Voici comment on apprit, à Québec, la mort de ce rebelle, peu regretté des Anglais qu’il avait trahis, et moins encore des Canadiens dont il avait incendié les habitations en 1759, quand il servait sous le général Wolfe.

Avec le consentement du général anglais lord Dorchester et protégé par le drapeau noir, l’hospice de rHôpital-Général, situé hors des murs de la cité

de Québec, servait d’asile, pendant le siège de la ville, aux malades et aux blessés de Tarmée américaine commandée par Montgomery.

Le matin du l®*" janvier 1775, l’abbé de Rigaudville passa par les salles, comme d’ordinaire, et entendit des lamentations dont il ne put, ignorant l’anglais, deviner la cause. C’étaient des mains levées au ciel, des voix dolentes qui répétaient : Montgomery is dead! Le premier mot seul était compréhensible pour l’abbé qui savait le nom du général américain. Il songea, cependant, au ton des Américains, que la nouvelle concernant leur chef ne devait pas les réjouir et que, par conséquent, elle ne pouvait qu’être favorable au Canada ; il en parla à la supérieure et aux religieuses de l’hôpital, mais celles-ci étaient aussi ignares que l’abbé et ne purent donner la traduction des paroles rapportées. Mais une jeune Acadienne (1) de Louisbourg, mademoiselle Desgoutins, qui était dame pensionnaire à l’hospice, tira tout le monde d’embarras en expliquant que dead voulait dire mort. L’abbé etles religieuses, tout en étant de bons chrétiens, n’en demeuraient pas moins des Canadiens patriotes (ce qui n’est pas peu dire) ; ils exultèrent de joie à l’heureuse nouvelle qui allait

(1) Les Acadiens ou Français de FAcadie étaient établis dans ce que l’on appelle aujourd’hui provinces maritimes et séparés de leurs compatriotes du Saint-Laurent. La cession de 1 Acadie à l'Angleterre par les Français a eu pour effet la dispersion d’une partie considérable de Français qui s’y étaient établis. Un bon nombre de ceux-ci refusèrent de prêter serment d’allégeance au roi d’Angleterre. Ils furent déportés et s’établirent le long du littoral de l'Atlantique. Par le traité d’Utrecht en 1713, toute l’Acadie, Terre-Neuve et la Baie d’IIudson furent cédées à l’Angleterre et ne sont plus sorties de sa possession.

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mettre le désarroi dans les rangs de l’armée des ennemis du Canada. Mais les bonnes religieuses qui n’étaient pas les plus fortes chez elles se gardèrent de témoigner leur joie. Tout le monde eut Tair de prendre part à la perte des Yankees et répéta d’un air de condoléance apitoyée : Poor Montgomery is dead !

I. — Les Canadiens conservèrent longtemps après la conquête un souvenir d’alFection pour leurs anciens princes français. Voici le récit, fait par M. de Gaspé, gentilhomme québécois, des impressions d’une famille canadienne à l’annonce de la mort de Louis XVI :

« Lorsque mon père recevait son journab à la campagne, les vieux habitants lui demandaient des nouvelles du Roi de France, de la Reine et de leurs enfants. Pendant la Révolution, la main du bourreau avait frappé cette malheureuse famille; mon père et surtout ma mère leur avaient fait souvent le récit de leur supplice^ des soulFrances du jeune dauphin sous la verge de fer de Tinfâme Simon ; et chaque fois tous les habitants sécouaient la tête en disant que tout cela était un conte inventé par l’Anglais.

« C’est une chose assez remarquable que je n’aie jamais entendu un homme du peuple accuser Louis XV des désastres canadiens, par suite de l’abandon de la colonie à ses propres ressources. Si quelqu’un jetait le blâme sur ce monarque : « Bah ! bah! ripostait Jean-Baptiste (1), c’est la Pompadour

;!) Sobriquet donné aux habitants, c’est-à-dire aux paysans.

qui a vendu le pays à l’Anglais. « Et ils se répandaient en reproches contre elle.

« C’était en l’année 1793; je n’avais que sept ans, mais une circonstance que je vais rapporter me rappelle que nous étions en hiver et la scène qui eut lieu est aussi présente à mon esprit que si elle s’était passée ce matin. Ma mère et ma tante, sa sœur Marie-Louise de Lanaudière, causaient assises près d’une table. Mon père venait de recevoir son journal et elles l’interrogeaient des yeux avec anxiété, car il n’arrivait depuis longtemps que de tristes nouvelles de France. Mon père bondit tout à coup sur sa chaise, ses grands yeux noirs lancèrent des flammes, une affreuse pâleur se répandit sur son visage, d’ordinaire si coloré, il se prit la tête à deux mains, en s’écriant : « AhI les infâmes! Ils ont guillotiné leur roi ! »

(( Ma mère et sa sœur éclatèrent en sanglots, et je voyais leurs larmes fondre l’épais frimas des vitres des deux fenêtres où elles restèrent longtemps la tête appuyée. Dès ce jour, je compris les horreurs de la révolution française.

(( A cette nouvelle, un sentiment de profonde tristesse s’empara de toutes les âmes sensibles du Bas- Canada, et, à l’exception de quelques démocrates, la douleur fut générale.

« Quelques mois après cette catastrophe, il y avait nombreuse compagnie chez mon père, à Saint-Jean- Port-Joli; parmi les convives admis à sa table étaient trois prêtres : MM. Péras, notre curé, Verrault, curé de Saint-Roch, et Panet, curé de l’islet. Ce dernier était oncle de l’honorable Louis Panet, aujour-

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d’hui membre du Corps législatif, et frère du grand patriote qui a été pendant plusieurs années orateur de notre Parlement provincial. Ces messieurs parlèrent beaucoup politique au dessert, ce qui était de rhébreu pour moi. Lorsqu’ils déplorèrent la mort cruelle et prématurée du Prince vertueux que les Français avaient guillotiné, je commençai à comprendre.

« — Et dire, fît M. Panet, qu’il y avait quarante mille prêtres en France !

c( — Qu’auraient-ils pu faire? dit M. Péras.

« — Ce qu’ils auraient pu faire I répliqua M. Panet. avec vivacité et en ouvrant la partie de sa soutane à l’endroit du cœur, couvrir le Roi de leur corps et mourir à ses pieds ! C’était là leur place au lieu d’émigrer comme ils l’ont fait! »

(c Mon père, naturellement assez vindicatif, battait froid, depuis quelques années, au curé de l’Islet par suite d’un petit démêlé qu’ils avaient eu ensemble, mais il se réconcilia alors cordialement avec lui. 11 répétait trente ans après ces sublimes paroles.

« Je n’ai jamais pu me rendre compte, malgré ma longue expérience des hommes et de leur nature perverse, comment un peuj)le aussi loyal que le peuple français ait pu assassiner ce bon et vertueux prince, comment une nation aussi chevaleresque a eu la lâcheté de frapper ces nobles têtes de femmes, qu’elles portèrent avec tant de dignité, avec un héroïsme si sublime sur l’échafaud !

« Quel grand et touchant spectacle que cette belle reine, qui ne ploya la tête que sous le glaive du bourreau, après avoir écrasé de son mépris, debout,

sur la charrette des condamnés, les lâches qui l’accompagnaient au lieu du supplice.

« Mais non ! la masse de la nation française n’était pas solidaire de ces infamies !

« M. de Belêtre, gentilhomme canadien, était à Paris le jour même de l’exécution de Louis XVI. Connaissant les sentiments de l’hôte chez lequel il pensionnait, il fut surpris de le voir prêt à sortir le matin avec la cocarde tricolore et lui dit : « Où allez-vous mon ami ? »

« Je me rends, répondit-il, à la place de la guillotine pour conserver ma tête, celle de mes enfants et la vôtre, monsieur. »

<( M. de Belêtre, de retour au Canada, racontait que lorsque cet homme rentra chez lui, il se jeta dans les bras de sa femme et s’écria au milieu de ses sanglots : « J’ai eu la douleur de voir tomber à mes pieds la tête du roi ! »

« Je conseille à ceux qui vont à laRivière-du-Loup, là-bas, de rendre visite à M. Louis, vétéran de l’armée française et décoré de la médaille de Sainte-Hélène, et ils m’en remercieront. Notre ami, M. Louis (il est l’ami de tous ceux qui le connaissent), est un beau vieillard au visage rose, aux manières simples, à la parole douce et facile, qui vous raconte avec ingénuité, en s’effaçant toujours lui-même, les événements dont il a été témoin. Ce Nestor de l’armée française, grâce à l’obligeance d’un sacristain ami de son père, a vu Louis XVI et sa famille assister à une messe basse dans une chapelle dont j’ai oublié le nom. Il a entendu tonner le canon, lors de la prise de la Bastille. Et tous les honnêtes gens, dit-il,

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frissonnaient de douleur au récit et à l’aspect des horreurs que l’on commettait en France ! Mais la population entière était frappée de stupeur et n’osait souffler mot.

« M. Louis a fait la première campagne d’Italie sous le grand Napoléon et n’a déposé les armes qu’après le désastre de Waterloo. Il servait alors dans la division du général Grouchy, et il fait de pénibles efforts pour disculper son chef de ne s’être pas rendu sur ce champ de bataille si funeste à la France.

— « Les chemins, dit-il, étaient si affreux que les . Prussiens avaient abandonné leur artillerie et leur gros bagage et Grouchy dut croire que Blücher ne pourrait se rendre sur le champ de bataille avant la nuit. »

11 n’est pas surprenant que les anciens Canadiens, avant la révolution de 89, conservassent leurs liens d’affection pour la France. Les relations avec leurs anciens compatriotes n’avaient guère été interrompues depuis la conquête. Plusieurs gentilshommes canadiens, MM. de Salaberry, de Saint-Luc, de Léry, Raby, de Saint-Ours, de Lanaudière et autres, avaient été en France et parlaient avec enthousiasme de ce pays, « des merveilles de la cour, de la bonté du roi, de la beauté de la reine, de l'affabilité de toute la famille royale. » M. de Salaberry avait vu le dauphin au jardin des Tuileries, dans les bras d’une dame d’honneur, lors de l’ascension d’un ballon que lancèrent les frères Montgolfîer. — « Cet aimable et bel enfant, disait-il, élevait ses deux petites mains vers le ciel où il devait bien vite s’envoler

après d’affreuses tortures. » Et chacun de s’attendrir et de maudire les bourreaux.

M. Louis René Ghaussegros de Léry, gentilhomme canadien, appartenait aux gardes du corps de Louis XVI ; étant de semestre, il eut le bonheur d’échapper au massacre du 10 août.

De retour au Canada, il chantait une complainte empreinte de sensibilité, qui faisait, dit-on, verser des larmes à ceux qui l’entendaient. « Etant très jeune alors, dit M. de Gaspé, je ne me la rappelle que bien imparfaitement, mais je crois devoir la donner d’après mes souvenirs, laissant aux poètes le soin d’en rétablir le texte, s’ils ne sont pas satisfaits du mien. La femme du gouverneur, lady Milner, le pria de la chanter à un dîner, au château Saint- Louis ; mais éclatant en sanglots au premier couplet, elle laissa la table, puis revenant à l’expiration d’une dizaine de minutes, elle pria M. de Léry de continuer.

(( Voici cette complainte que les circonstances faisaient peut-être apprécier plus qu’elle ne mérite. Mais il faut dire aussi que l’air, empreint de tristesse, contribuait beaucoup à émouvoir les cœurs sensibles.

Un troubadour Béarnois,

Les yeux inondés de larmes,

A ses montagnards chantoit

Le refrain source d’alarmes.

Le petit fils de Henri

Est prisonnier dans Paris !

Il a vu couler le sang

De celte garde fidèle

Qui vient d’offrir en mourant

Aux François un vrai modèle,

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En combattant pour Louis Le petit-fils de Henri.

Le dauphin, ce fils chéri,

Qui faisait votre espérance,

De pleurs sera donc nourri !

Le berceau qu’on donne en France Au petit-fils de Henri Sont les prisons de Paris !

Au pied de ce monument Où le bon Henri respire Pourquoi l’airain foudroyant?

. Lui-même contre ses fils.

Les prisonniers de Paris I François! trop ingrats François!

Rendez Louis et sa compagne.

C’est le bien des Béarnois,

C’est le fils de la montagne !

Le prisonnier de Paris Et toujours le fils de Henri ! »

On est heureux, au Canada, de rappeler qu’un Canadien de naissance, parent de M. de Léry, le vicomte François Joseph Chaussegros de Léry, général de génie qui assista à soixante-dix batailles et reçut, à Sainte-Hélène, les éloges de Napoléon, a son nom sur la partie côté ouest de l’Arc-de-Triomphe de l’Etoile, consacré aux guerriers les plus illustres de la République et de FEmpire. Lorsque nous arrivons de France, ce qui nous frappe surtout, c’est ce culte du souvenir des ancêtres pieusement gardé par les Canadiens. Au bout de quelques jours^ par contagion, nous cherchons nous aussi à réveiller nos souvenirs canadiens, si nous en avons. Aussi, peu de jours après mon arrivée, des rémi-

niscences d’autrefois se réveillaient dans mon esprit et je me souvins que, dans mon enfance, on désignait sous le nom d’évêque de Québec, un grand oncle de ma mère parti jadis au Canada comme missionnaire. Bien avant de savoir où était cette ville, je connaissais l’existence de ce parent. Donc, en arrivant à Québec, lors de ma première visite à Mgr Mathieu, recteur de l’Université, je lui posai cette question : « Avez-vous la liste des évêques de Québec? Pouvez-vous y trouver le nom de Laurent, mon arrière-grand-oncle maternel, parti de France vers 1750? »

Je sus depuis que ce dernier était simplement un

missionnaire envoyé en 1750 avec Forget Duverger »

dans l’Etat des Illinois, et qu’il mourut en 1758 chez les Indiens Gasquias comme supérieur de cette mission. II avait été inhumé à Gohakia le 1*^ janvier 1759.

II. — L’exactitude des renseignements détaillés que j’eus au sujet d’un événement aussi éloigné et peu important, peut paraître extraordinaire chez nous où les choses courent si vite et en laissant si peu de trace, mais les Canadiens gardent jalousement le souvenir de leur ascendance. Dans son ouvrage déjà cité et comprenant sept gros volumes, Mgr Tanguay a conservé les noms des colons venus de France au temps jadis, des soldats qui ont fait la traversée pour défendre la Nouvelle-France et de tous ceux qui, selon l’expression consacrée, ont fait souche. lia suivi ainsi ces familles qui se sont toujours mariées entre elles, n’ont jamais admis le mélange de sang étranger, ne se sont jamais unies avec des Anglais

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et qui, par conséquent, sont restées essentiellement françaises. Je crois qu’à ce point de vue ce pays est unique au monde. Leur souche est bien plus française que la nôtre. Ils disent, eux-mêmes, en parlant: (( Nous sommes bien plus Français que vous! »

III. — C’est dans ce livre que tous les Canadiens retrouvent Thistoire de leur famille. Ils apprennent ainsi le nom du village de la vieille France où sont restés les parents de celui qui partit pour le Canada il y a plus de deux siècles.

Lorsque les Canadiens arrivent de l’autre côté de l’Atlantique leur premier soin est d’aller visiter la , paroisse natale de leurs ancêtres français.

IV. — L’un d’eux me disait dernièrement : « J’avais cinquante-deux ans lorsque je suis allé pour la première fois en Europe. En débarquant au Hâvre j’ai pris le train pour Paris. J’ai tellement lu de choses sur la France, tellement pensé à la chère mère-patrie que toutes les maisons, tous les paysages qui passaient devant mes yeux, me semblaient des choses connues depuis longtemps.

«Je suis allé dans le petit village de Normandie, aux environs de Lisieux, pays originaire de mon ancêtre, arrivé au Canada en 1680. A ma question, le curé répondit en me montrant une ferme dans laquelle habitent encore les descendants français de ma famille d’autrefois. J’ai quitté le cimetière qui se trouve autour de l’église ; après avoir prié sur les tombes de mes parents inconnus, je me suis dirigé vers la ferme où habitent ceux qui portent le nom de ma famille. J’ai frappé. La porte s’est ouverte, et, derrière une grande table, m’est apparue une vieille femme.

Celle-ci était le vivant portrait de ma tante Elisabeth, morte au Canada quand j’avais dix ans. C’était sa même figure ridée, sa même attitude, son même regard et, sur ses cheveux blancs, le même bonnet. Je me suis approché d’elle et lui ai dit ce qui m’amenait. Alors elle m’a tendu la main et de l’étreinte de cette main rugueuse j’ai gardé la même impression que, enfant, me laissait la rude main de ma pauvre tante quand elle m’attirait vers elle pour m’embrasser. »

Tout comme un Canadien, moi aussi j’ai consulté le livre de Mgr Tanguay. Là, j’ai lu qu’un Picard, portant mon nom et le prénom de Thomas, était venu au Canada comme soldat de la compagnie de Préau, qu’il était fils de Sébastien et de Geneviève Ortaupeau, de Saint-Sépulchre du Mont-Didier, diocèse d’Amiens, en Picardie. Il s’est marié à Charlesbourg, près de Québec, le 6 novembre 1730, avec une demoiselle Pivin, Marie-Josèphe, baptisée le 15 mai 1708. Il n’a pas fait souche. Quel mauvais Canadien I

V. — J’assistais un jour au club BelcourL à Ottawa, à une conférence d’un citoyen de Sorel, M. Bruneau, député de Richelieu, ville delà province de Québec. Là, j’ai entendu, dans un club politique, une conférence d’histoire qui était une véritable leçon de patriotisme. M. Bruneau nous a peint la première session du premier Parlement de Québec, en

Il nous a montré ses ancêtres, ces abandbnnés de la France luttant depuis 1763 pour conserver leur nationalité et, comme ils n’ont jamais été vaincus,

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obtenant sous l’égide libérale de l’Angleterre, le droit au maintien et à la conservation de leur langue et de leur religion. Et je me souvenais, en écoutant ces paroles enthousiastes, de la profonde émotion patriotique que j’avais ressentie à la séance de clôture du Parlement du Canada, en juillet dernier, lorsque lord Grey, gouverneur général du Canada, était venu lire en français, au nom du roi d’Angleterre, le discours du trône.

En sortant de cette conférence M. Bruneau me conduisit à la bibliothèque du Parlement où il me fit voir un autre livre, <( l’Histoire du clergé du Canada » dans lequel je trouvai encore le nom de celui que nous appelions dans la famille « l’évêque de Québec » mais qui de lait n’avait été que missionnaire.

Forget Duverger, le compagnon de mon oncle, resta donc seul dans la mission et fut le dernier missionnaire de Québec envoyé aux Illinois.

En ouvrant un des tomes de l’histoire du Canada de Garneau, je vois ces lignes écrites au ministère, à Paris, par M. de la Galissonnière, alors gouverneur du Canada :

« Les établissements chez les Illinois, après avoir été d’abord trop prisés, ne le sont plus assez ; quoiqu’ils ne produisissent plus rien, il ne fallait pas les abandonner, parce qu’ils servaient avec avantage à empêcher les Anglais de pénétrer dans l’intérieur. Le pays, bien établi, nous rendrait formidables du côté du Mississipi; si, dans la guerre actuelle nous avions eu quatre à cinq cents hommes armés chez les Illinois, non seulement nous n’y aurions pas été inquiétés, mais nous aurions mené jusque dans le

cœur des établissements de Tennemi ces mêmes nations qui nous insultaient si souvent. »

Revenu en F’rance, M. de la Galissonnière écrivait encore au ministère, à la fin de 1750, en proposant d’envoyer dix mille paysans de France pour peupler les bords des lacs et le haut des vallées du Saint-Laurent et du Mississipi, disant qu’il fallait s’établir solidement dans les environs des postes du Niagara, de Détroit et des Illinois.

Et je vois mon arrière-grand-oncle partir, envoyé aux Illinois pour remplir les intentions du grand marin français.

Je le vois assister à la fondation de ces villes des Illinois, Lassalle, Joliette, des Plaines, Bourbonnais, Naples, Chicago.

Chicago, à cette époque, était un grand campement de Peaux-rouges. Les Pères Joliet et Marquette y passèrent en 1673. Le Père Marquette, dont le nom a été donné à la grande ligne de chemin de fer du « Père Marquette » y fit un séjour prolongé, pendant Thiver de 1674, dans une cabane.

Les Français, au moment où mon grand-oncle était dans ces régions, avaient un fort à Chicago; c’était une station de refuge, où il n’y avait pas de garnison régulière. James Logan en parle dans son rapport au gouverneur de la Pensylvanie en 1718. Il en est aussi question dans le traité de 1795. Pendant son séjour aux Illinois, de 1750 à 1759, mon grand oncle a donc probablement habité dans cette maison de refuge française perdue au milieu des vastes domaines des Peaux-rouges. Elle devait ressembler au Fort Garry que je visitais, l’autre

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jour, à Winnipeg, et qui servait de refuge contre les Indiens du Nord-Ouest du Canada.

Puis je songe qu’en 1754, il apprend que le général anglais Georges Washington, le futur président des Etats-Unis, vient de surprendre M. de Jumontville et ses soldats, non loin du Mississipi et a tué ce chef français. Il assiste à toutes les luttes de cette période sanglante.

En 1756, Montcalm arrive avec son aide de camp, de Bougainville. L’ardeur des combats va croissant. En 1757, à la demande du gouverneur, il expédie des Illinois des vivres pour lutter contre la famine qui sévit aux alentours de Québec. Ces vivres y arrivent bientôt, en même temps que ceux qui viennent de rOhio et delà Louisiane.

A la demande de Montcalm, il aide à faire les alliances avec les indigènes, en particulier avec les Cinq-Nations.

La petite vérole, venant après la famine, s’étendait alors des bords du Niagara aux Illinois. Après avoir fait des ravage s terribleschez les Abénaquis, elle pénétrait chez les Ca^squias, aux Illinois. Le missionnaire doit lutter contre cette maladie.

Dès 1757, mon grand-oncle apprend, dans son Grand Ouest, que madame de Pompadour s’occupe malheureusement des affaires du Canada, que la France abandonne le nouveau pays, mais que les Canadiens prennent la résolution de combattre jusqu’à la dernière extrémité. 11 entend parler de la victoire de Carillon en juillet 1758. Enfin il apprend que l’Angleterre se décide à attaquer Québec avec trois armées. Je le vois s’éteindre à la fin de 1758,

sur la terre d’Amérique, mais en se disant peut-être, avec sa foi de missionnaire que le clergé de Québec, dont il est un des membres, saura conserver ce grand pays français.

VL — Les fêtes de 1908 du troisième centenaire de la fondation de Québec par Champlain sont encore un hommage des Canadiens à leurs ancêtres. Jacques Cartier avait exploré la côte canadienne en 1535. François I®** avait, en 1540, nommé Roberval vice-roi de la Nouvelle-France. En 1608, Champlain fonde le Canada en construisant son Ahitacion à Québec. Le siège de Québec par les Anglais a lieu en 1759 et le (< Parc des batailles », qui vient d’être fondé en juillet 1908, se trouve sur l’emplacement des luttes qui se livrèrent alors et qui sont connues sous le nom des batailles des Plaines d’ Abraham en 1759 et 1760, c’est-à-dire avant et après la mort de Montcalm (1). Un monument a été élevé à Montcalm, le général français, et à Wolfe, le général anglais, tous deux morts sur le champ de bataille.

- (1) Pour tout ce qui concerne l’histoire du Canada jusqu’à la conquête par TAngleterre, on consultera avec le plus vif intérêt l’excellent ouvrage de M. Émile Salone : La colonisation de la Nouvelle-- France, Étude sur les origines de la nation canadienne française. Librairie Orientale et Américaine, E. Guilmoto, éditeur.

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