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se dire : C’est peut-être ma dépouille que demain on prendra pour les études anatomiques. Voilà où conduisait, à cette époque, cette aberration qui refusait de donner les cadavres nécessaires aux études médicales (1).
De tout temps a sévi cet obscurantisme sentimental. Il s’attaque aujourd’hui, en France, à la vivisection; jadis, c’était à la simple dissection des cadavres. Et sans l’anatomie^ y aurait-il une chirurgie? Le respect des morts est un sentiment aussi naturel que la pitié pour la souffrance, mais comme il a fait obstacle à la médecine! Galien ne disséqua guère que des singes. L’anatomie de l’école arabe fut misérable parce que le Coran défendait comme une impureté le maniement des cadavres. Au moyen-âge il fallut souvent se cacher pour disséquer. Ce n’est que vers la fin du quinzième siècle qu’on fît à l’Ecole de médecine de Paris des dissections en public.
Voyons maintenant l’état actuel de la médecine au Canada. Les médecins canadiens-français de la province de Québec vivent à côté de leurs confrères anglais, mais sans se mêler à eux. A Montréal, par exemple (où il y a deux cent mille Anglais et deux cent mille Français), il existe une société médicale française, et une société médicale anglaise ; les membres de ces deux sociétés ne se connaissent même pas, en général.
(1) Dans nos provinces de France ces vols de cadavres se faisaient aussi autrefois. En 1802 les éludiants de Clermont-Ferrand, comme le raconte le docteur Buy, étaient poursuivis pour des vols dans les cimetières. Il en était de même à Montpellier vingt ans avant. Les Canadiens imitent leurs cousins, mais à cent ans de distance !
Les médecins canadiens-français ont décidé, en 1902, de se réunir tous les deux ans en un congrès, auquel ils convoqueraient tous les médecins de langue française de l’Amérique du Nord.
A la grand’messe qui précéda l’ouverture du congrès de Trois-Rivières, ce n’est pas sans une grande émotion, que mes confrères les docteurs Triboulet, Proust et moi, de Paris, nous entendîmes le chef des zouaves pontificaux commander : « Portez armes ! Présentez armes î Genou terre ! » Et nous songions que, cent cinquante ans auparavant, les soldats de Montcalm obéissaient aux mêmes commandements sur cette terre américaine de la Nouvelle-France d’alors!
Dans ce milieu français, il semblerait que le médecin de France puisse se créer une clientèle, car, dans la province de Québec, les malades canadiens sont naturellement dans la même situation que les hommes de l’art, et, comme eux, ne parlent que le français. Plusieurs de nos confrères de France ont essayé, depuis quelques années, d’aller faire de la médecine dans la province de Québec. Tous s’en sont allés rapidement. Pourtant, il y avait, parmi eux, d’anciens internes des hôpitaux de Paris, ayant une réelle valeur scientifique.
Le peuple canadien qui, après sa cession à l’iYngleterre, avait su demeurer une nation française dans un pays anglais et conserver sa langue, a voulu empêcher les médecins, les avocats, les notaires anglais de venir exercer au milieu d’eux. Des facultés de droit, de médecine ont été créées par les Canadiens-français. Mais, comme je l’ai dit plus haut, nos tendances
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nouvelles, issues de la révolution française, effarouchent nos cousins d’Amérique, si bien que, jamais, à la faculté de droit, une chaire n’a été occupée par un seul Français de France (1). A la faculté de médecine, je suis le premier pour lequel une chaire ait été créée.
Un certain nombre de médecins canadiens viennent en France, mais simplement pour se perfectionner lorsqu’ils sont déjà docteurs ; ils ne viennent pas commencer la médecine chez nous, aussi ils sont moins d’éducation médicale française que les Argentins de l’Amérique du Sud par exemple, où l’on voit, du reste, bien plus de livres médicaux de notre langue. Il faut bien dire aussi que le Canadienfrançais est moins riche que l’Argentin. Les Canadiens vivent entre eux, ils ont un vocabulaire moins étendu que les Français de France ; je crois qu’on peut affirmer qu’ils lisent moins que nous. J’espère ne pas me faire écharper par eux en affirmant ceci, d’autant plus que je trouve qu’ils ont raison. Ils ont bien d’autres choses à faire, dans ce pays neuf, qu’à chercher l’érudition, bonne pour les concours de la vieille Europe.
VI. — Les Canadiens ont donc encore, à l’heure actuelle, le désir de ne pa's voir venir au milieu d’eux de médecins français.
Lorsque je suis arrivé en Australie, il y a quinze ans, comme directeur de l’Institut Pasteur à Sydney, j’ai présenté mon diplôme de docteur en
(1) Cependant, dans les tribunaux de la province de Québec, on applique en grande partie nos lois françaises, et on suit la coutume de Paris.
médecine delà Faculté de Paris au conseil médical chargé d’examiner les demandes pour l’exercice de la médecine. On m’a questionné pendant cinq minutes sur la longueur de la durée des études médicales à Paris, sur les matières enseignées, et on m’a donné immédiatement le diplôme australien.
Pendant ma mission dans l’Afrique du Sud, feuilletant un jour le recueil des règlements sur l’exercice de la médecine, je vis que les médecins allemands, russes, suisses, autrichiens, pouvaient faire inscrire leur diplôme et exercer la médecine comme ils le voulaient. Le décret ne parlait pas des médecins français ; je me rendis compte que c’était probablement parce que jamais un Français n’était venu faire inscrire son diplôme. J’écrivis au gouvernement pour faire combler cette lacune. Il me fut répondu que l’on ne pouvait pas ajouter les médecins français ; que si, au début, ils n’avaient pas été placés sur la liste, il devait y avoir une raison, mais que, pour moi, je n’avais qu’à produire mon diplôme et qu’on statuerait de suite sur mon cas en me donnant la licence. Je répondis qu’en mission officielle, chargé de soigner des hommes atteints de rage et d'autres du béri-béri, je ne considérais pas avoir besoin d’autorisation spéciale pour moi personnellement. Pendant tout mon séjour j’exerçai la médecine sans être inquiété. Je regrette, à l’heure actuelle, de ne m’être pas fait inscrire, car cela eût créé un précédent que les médecins français qui iront dans la suite s’installer dans le pays pourraient invoquer. J’ai signalé en son temps cette lacune des règlements qui, en ne mettant pas le docteur français sur le même
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pied que celui des autres pays, nous crée une infériorité vis à vis des populations qui se demandent si les études faites en France ne sont pas aussi bonnes que celles faites dans les différents pays compris sur la liste.
Quand je suis arrivé à Montréal l’an dernier, comme professeur à la Faculté de médecine, j’ai tenu à faire enregistrer mon diplôme pour avoir le droit de signer une ordonnance et surtout pour être, devant les élèves, un médecin aussi qualifié que les autres^ Je présentai donc au conseil médical chargé d’examiner les titres des futurs praticiens mon diplôme de docteur en médecine de la Faculté de Paris et la licence qui me donne le droit d'exercer la médecine en Australie ; je pensais recevoir immédiatement le droit d’exercice de la médecine. Il n’en fut rien. Les médecins munis d’un diplôme étranger doivent passer un examen sur toutes les branches des études médicales avant de pouvoir pratiquer. Il me fallut subir une série d’épreuves devant dix médecins examinateurs, gouverneurs du collège des médecins, élus par leurs confrères ; l’examen dura plus de deux heures , plus de dix minutes pour chaque examinateur.
VII. — Les questions qui m’ont été posées, ainsi que la durée des épreuves publiques, montrent que cet examen a été sérieusement fait. Voici ces questions :
Mécanisme de l’accouchement. — Accidents après l’accouchement. — Fièvres à la suite des accouchements. — Prolapsus utérin.
Mécanisme de l’infection de l’oreille externe. — Mécanisme de l’infection de l’oreille interne.
Rhinite atrophique. Rhinite hypertrophique.
Innervation de l’œil. Troisième paire des nerfs crâniens.
Les ophtalmies.
Diphtérie. Trachéotomie. Sérum.
Tumeurs adénoïdes.
Désinfection d’une pièce.
Maladies données par l’eau.
Quantité d’air nécessaire à la vie de l’homme.
Mécanisme de la mort dans la sidération.
Respiration artificielle. Tractions rythmées de la langue.
Génération spontanée.
Diagnostic différentiel entre la rage et le tétanos.
Scarlatine.
Cancer du sein.
Traitement des plaies simples.
Symptômes de l’empoisonnement par l’atropine.
Préparation de l’eau oxygénée.
Adrénaline.
Calomel en thérapeutique.
Aloès.
Après m’avoir reçu avec grande distinction, comme veut bien le dire le rapport officiel, l’un des examinateurs vint, comme pour s’excuser, me dire : « Nous vous remercions d’avoir subi cet examen; maintenant, quels que soient les titres des médecins qui viendront de France, nous pourrons leur demander à tous de faire comme vous. Aucun ne pourra présenter plus de titres puisque vous veniez comme professeur dans une de nos facultés où une chaire a été créée pour vous. »
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x\insi donc, que le docteur en médecine français qui arrive au Canada sache bien qu’il aura à payer quarante dollars pour frais d’examen, vingt dollars pour frais de diplôme et qu’il devra se présenter devant un jury de médecins pour subir un examen de plus de deux heures sur toutes les matières qui composent l’enseignement médical. Après cela, mais seulement après, il aura le droit d’exercer la médecine.
On a tellement parlé du Canada depuis quelques années qu’il devient à la mode. Non seulement les colons agriculteurs songent ày aller, mais aussi ceux appartenant à des professions libérales. Nous pensons donc qu’il est utile de mettre en garde les médecins français qui songeraient à partir pour s’établir dans la province de Québec.