‹ Canada et CanadiensChapitre 9 sur 33 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

I. Les mariages mixtes. — IL La France et le Canada. — III. Le théâtre français. — IV. Université Laval de Montréal. — V. Mysticisme canadien.

I. — Malgré deux siècles de contact, malgré des intérêts communs défendus en même temps par Uun et par l’autre, le Canadien et l’Anglais ne fusionnent pas. Ils évitent les points de rapprochement; ils ont raison car toute promiscuité est fatale aux deux races. Ainsi lorsqu’un Canadien-français se marie avec une Anglaise, les enfants ne parlent pour ainsi dire plus le français et la famille devient bientôt anglaise. En une génération le phénomène se produit et le nom français de l’ancêtre subit même la traduction anglaise. M. Noël devient M. Christmas, M. Boileau, M. Drinkwater. Il est vrai qu’inversement, lorsqu’un Anglais, ou un Écossais épouse une

Française, on parle le français dans la famille et celle-ci devient bientôt française, en même temps que catholique. Ces alliances sont rares, elles sont considérées comme des mésalliances des deux côtés, anglais et français. Cette année-ci l’archevêque de Montréal, dans un mandement qui a soulevé toute une polémique dans les deux milieux, crut devoir rappeler à son clergé et à ses catholiques que ces mariages mixtes sont formellement interdits dans ‘ son diocèse. Tout ordre donné par l’autorité ecclésiastique est suivi à la lettre par les Canadiens.

Un mois après. Lord Grey, gouverneur général du Canada, présidant une séance du Club des Femmes de Montréal qui comprend des Anglaises et quelques Françaises, exalta, dans un discours, les mariages entre les Canadiens des deux races. Faut-il voir là Fantagonisme, la lutte sourde des deux puissances qui, malgré les dires, n’a jamais cessé d’exister?...

Le clergé s’occupe beaucoup de ce qui se passe en France, en ce moment, au point de vue religieux et les prêtres mettent en garde la population contrôles tendances actuelles de nos gouvernants. Aussi le Canadien n’est pas toujours aimable pour la France moderne.

IL — Nous ne citerons pas les articles les plus virulents qui ont été écrits contre la France, voici cependant un entrefdet pris dans un journal de Montréal :

(( Ce que nous aimons, nous, c’est la France des héros et des martyrs, la France chrétienne et chevaleresque, remplie du bonheur de ses enfants et de l’honneur du vieux drapeau de Versailles.

« Sachez bien, que nous détestons la France juive, la France des Zola, des Waldeck-Rousseau, des Combes et des Clemenceau.

(( Nous aimons la France, mais française chez elle comme à l’étranger, non point la France de l’apostasie et de la reculade, qui reconnaît le dévouement de ses nobles enfants en les chassant du sol arrosé de leur sang]et fertilisé de leurs sueurs et en les forçant de s’expatrier (1).

(( Nous n’aimons point la France honteuse qui fait parade de bassesses et d’ignominies. »

Dans l’article suivant, publié par un journal d’Ottawa, on verra que l’archevêque de cette ville demande des prières en faveur du triomphe de la religion catholique dans la lutte qui se livre en ce

moment entre l’Eglise et l’Etat et recommande la France à la dévotion des fidèles.

(( A l’occasion d’un triduum commencé hier soir à la Basilique, Mgr Duhamel fait un éloquent sermon devant une grande affluence de fidèles. Sa Grandeur a touché à la question de séparation de l’Eglise et de l’Etat en France. « La France catholique d’autrefois, a dit Monseigneur, a fait place à la France maçonnique. L’attitude du gouvernement actuel est hostile à la religion du Christ. On fait la guerre au christianisme, on persécute les représentants de Jésus-Christ sur la terre et on ne veut pas se soumettre à l’autorité papale.

« Le distingué prédicateur a mis les fidèles en garde contre les journaux anti-religieux qui propagent de

(1) Allusion à l’expulsion des religieux.

fausses doctrines en publiant des dépêches défavorables à la cause du Vatican. Sa Grandeur a engagé les fidèles à prier durant cette semaine des Quatre- Temps pour obtenir le repentir de ceux qui persécutent l’Eglise et pour assurer le triomphe de la religion dans la lutte qui se livre en ce moment.

« A l’Eglise Sainte-Anne et au Sacré-Cœur, on a parlé dans le même sens. »

III. — Du reste, notre communauté de langue oblige le clergé à s’occuper souvent de nos productions littéraires, en particulier de nos pièces de théâtre qui- sont représentées sur les scènes françaises du Canada. Dans une. lettre pastorale, Mgr Tarchevêque de Montréal condamne le théâtre des Nouveautés à Montréal où une troupe de France était venue jouer « la Rafale », de Bernstein.

Au prône du dimanche la lettre pastorale suivante fut lue par ordre de l’archevêque.

Archevêché de Montréal,

le 30 mars 1907 .

« Nos très chers frères,

« Bien des fois, vous le savez, nous avons élevé la voix pour vous mettre en garde contre les théâtres dangereux. Dans ces dernières années nous avons vu les théâtres se multiplier à Montréal. Nous n’avons pas ménagé, à leurs propriétaires et à leurs directeurs, les avertissements et les conseils. Souvent, nous avons supplié les journalistes catholiques de ne jamais faire de réclame en faveur des pièces dont l’immoralité ou l’inconvenance étaient reconnues.

En cela nous ne faisons pas autre chose que remplir une des obligations les plus impérieuses de notre charge et défendre la foi et la vertu du peuple dont nous avons la garde.

(( Voilà un peu plus d’un an, lors d’une circonstance mémorable, nous avons cru devoir vous adresser une lettre qui se terminait par les paroles suivantes :

« Il y a au sein de notre ville, personne ne l’ignore, tel théâtre en particulier, où s’est donnée naguère une représentation des plus obscènes, et où, bien des fois, se jouent sans scrupule les drames les plus pervers. Des plaintes nous sont venues contre lui dans ces derniers temps, de bien des endroits. Que les directeurs de ce théâtre se souviennent qu’ici, au Canada, le code criminel condamne sévèrement de pareilles scènes. Les autorités civiles chargées de protéger les bonnes mœurs ont donc l’obligation grave de veiller et d’agir; nous nous permettons de la leur rappeler. Pour nous, dans le légitime exercice de notre droit et de notre autorité épiscopale, nous avertissons aujourd’hui ces directeurs que, s’ils continuent dans la voie où ils sont entrés depuis quelque temps, nous aurons recours contre eux aux mesures d’ordre moral plus efficaces encore peut-être que la sanction des lois de l’Etat.

« Nous ne reculerons pas devant notre devoir et nous verrons alors où sont ceux qui veulent être les fils soumis de l’Eglise et ceux qui méprisent ses commandements et sa morale.

a Puissions-nous n’avoir pas à exercer ce pénible devoir, c’est notre vœu le plus sincère, et nous

demandons au Seigneur de nous consoler en l’exauçant.

a Nos très chers frères, le théâtre que nous visions alors était le théâtre des Nouveautés. Le devoir dont nous parlions, on nous a contraint de l’accomplir aujourd’hui et nous l’exercerons quelque douloureux qu’il soit. Avant tout, nous avons à protéger la jeunesse, à combattre le scandale, à travailler au salut des âmes.

« Il n’y a que peu de temps, repris, avertis par nous, à l’occasion d’une pièce certainement mauvaise qu’ils avaient fait représenter, le propriétaire lui-même de ce théâtre, et l’un de ses principaux collègues, venus à notre palais, après avoir plaidé bonne foi et présenté leurs excuses, nous donnaient leur parole d’honneur que jamais drame immoral ne serait joué chez eux. Et ils protestaient de leur foi et de leurs sentiments catholiques en ajoutant qu’ils se reconnaîtraient dignes de condamnation, et de censure le jour où ils manqueraient à leurs promesses.

« Or, qu’est-il arrivé? Ils ont mis à l’affiche et annoncé partout pour la semaine où notre âme doit s’ouvrir aux saintes joies pascales, une pièce qui n’est qu’un étalage de basse sensualité et une apologie du suicide. Gomme l’a dit un critique français : « Au lieu de mettre en relief la lâcheté de cette fuite devant les embarras et les responsabilités de l’existence, l’auteur a prétendu l’ériger en symbole du courage en face de la mort. Au lieu d’invoquer contre ce crime les devoirs de la vie austère, il ne lui a délibérément opposé que les jouissances de la vie sensuelle Au lieu d’en appeler à la religion qui respecte la vie

comme un dépôt sacré il n’a eu recours qu’au matérialisme qui adore bassement la vie comme un instrument de plaisir.

« C’en est trop, nos très chers frères, nous ne pouvons pas permettre qu’un enseignement aussi pervers soit donné impunément à notre population, grâce à Dieu, encore vertueuse et pleine de foi.

(( Avertie par nous, prévenue des mesures qu’elle nous forcerait de prendre contre elle, si elle ne renonçait pas à son projet, la direction de ce théâtre a fermé Toreille à nos paternelles admonitions, nous pourrions presque dire à nos prières. Et les journaux — pas tous, nous le constatons avec bonheur — n’ont pas hésité à faire de la réclame en faveur de la pièce en question.

(( N’est-ce pas braver l’autorité pastorale gardienne de la morale sainte? N’est-ce pas, en même temps, braver toutes les familles où régnent l’honneur, la foi et le respect de la vertu? Or, ces familles, nous nous en glorifions, ne sont point rares, c’est vraiment d’elles que notre peuple se compose.

« Nous aimons, nos très chers frères, l’art, les lettres, le progrès bien entendu, et nous ne sommes en aucune manière opposé aux amusements honnêtes. Mais nous déclarons la guerre à tous ces amusements qui deviennent des occasions de péché et de crime.

(( Quant à ces productions d’esprits dévoyés et de cœurs corrompus, nous n’en voulons pas sur notre terre canadienne : qu’elles soient ignominieusement renvoyées au pays d’où elles nous sont venues.

« En conséquence, usant de notre droit d’évêque et

dans le plein exercice de notre autorité pastorale, nous interdisons formellement à tous les catholiques de notre diocèse d’assister aux représentations du théâtre des Nouveautés. Nous espérons que les directeurs des autres théâtres dans le choix de leurs pièces, et les journalistes dans les annonces qu’ils publient, voudront bien se rappeler les leçons que nous leur donnons aujourd’hui et qu’ils agiront toujours de manière à ce que nous n’ayons pas à nous plaindre d’eux à l’avenir.

(( PAUL, arch. de Montréal. »

Tous les journaux ont reproduit ce mandement.

IV. — Comme on le voit, le clergé a une influence énorme sur le peuple canadien. Cette influence se fait sentir partout et souvent Rome est obligée de prendre parti, lorsque les mesures prises par les princes de l’Eglise canadienne ne semblent pas justes à la cour du Pape (1). Voici l’histoire de la Faculté de Médecine de Montréal qui est fort édifiante à ce sujet.

Lorsque les Canadiens-français voulurent créer une université française en face de l’université anglaise de Montréal, ils se heurtèrent au mauvais vouloir des Anglais. On leur refusa le droit d’ouvrir une faculté de médecine conférant des diplômes. Ils furent obligés de mettre leur nouvelle université sous le couvert d’une université existant déjà dans l’Ontario etl’Université française Victoria de Montréal

(1) En 1896, lors des élections, plusieurs prélats engagèrent la lutte contre Laurier, ils furent battus. Après le triomphe du parti libéral, le premier soin de Laurier fut de faire venir de Rome un légat, Mgr Merry del Val, dont le rôle a été d’empêcher le clergé de s’occuper trop ouvertement de politique.

avait ses diplômes signés parle chef d’une université anglaise de l’Ontario. Plus tard, le clergé de Québec obtint d’ouvrir à l’Université Laval, une faculté de médecine à Québec. Peu après, des cours de médecine furent faits à Montréal par des médecins qui se mirent sous le couvert de l’Université Laval de Québec. Il y avait donc, en somme, à Montréal, deux facultés où l’on enseignait la médecine en français. Bientôt il y eut conflit entre les deux universités de Victoria et de Laval. Le clergé prit parti pour l’une des universités, celle de Laval ; et un beau jour les professeurs de l’Université Victoria apprirent qu’ils allaient être sous le coup des foudres de l’excommunication de l’archevêque de Montréal. Ceci se passait en 1890.

L’un des professeurs quitta précipitamment Montréal avant que l’excommunication ne fût officielle et courut à Rome où il exposa la situation, disant au Saint-Siège que les professeurs de Victoria étaient des catholiques convaincus et qu’ils imploraient le Pape, le suppliant de les défendre. Quelques jours après arrivait de Rome à Montréal la bulle Suspende Omnia, (1), et la conséquence fut la fusion de l’Université Victoria et de l’Ecole de Médecine de l’Université Laval de Montréal sous le nom de Faculté de Médecine de Montréal.

Dans cette Université il y a deux professeurs de clinique ophtalmologique ; dans beaucoup de nos facultés de provinces françaises, il n’existe pas de

(Il Dans cette bulle, ordre était donné par le Vatican de suspendre toute action ecclésiastique ayant égard à la lutte entre les deux facultés.

chaire d’ophtalmologie. Mais là, le professeur de Victoria est entré à TUniversité Laval avec son titre primitif et Ta conservé à côté de son collègue de Laval.

V. — Au Canada, il faut avoir une religion. L’irréligion n’est pas admise, mais la liberté religieuse est absolue. Toutes les religions sont représentées, on en crée même de nouvelles. La religion, dans la partie française, est le catholicisme. Le protestantisme français n’existe pas au Canada, il ne peut pas exister. Les protestants se marient sans scrupule avec des Anglaises et dès lors les enfants deviennent Anglais.

Il y a quelque soixante ans, un curé de la campagne en délicatesse avec son évêque jeta le froc aux orties pour se faire pasteur protestant en emmenant avec lui la majeure partie des habitants de sa paroisse. Ils émigrèrent aux Etats-Unis. A sa mort, un certain nombre restèrent aux Etats-Unis et demeurèrent protestants, les autres revinrent au Canada et redemandèrent le baptême catholique.

Il existe, bien entendu, comme dans tous les pays protestants, une infinité de sectes au Canada, mais il y en a quelques-unes qui sont extraordinaires d’exaltation. A Montréal et à Ottawa, les Honor rite se réunissent pour prier, puis, à la fin du meeting un certain nombre de fidèles tombent dans des attaques que Charcot aurait facilement classées et tout finit par une ronde générale de plus de cinq cents personnes autour de la salle de réunion, avec des cris épouvantables et une excitation générale toute maladive.

On ne peut pas se figurer, comme je l’ai déjà dit, combien le mot catholique est synonyme de français.

Pendant mon séjour dans l’Ouest, me promenant un jour en automobile dans la campagne en compagnie d’un Écossais, chaque fois qu’un clocher surmonté d’une croix apparaissait derrière les arbres, il ne manquait pas de me dire : « Encore des Français ! ils pullulent ici et partout ; ils prouvent leur présence en élevant leur clocher et en arborant le drapeau tricolore. »

Les Anglais disent cela avec une certaine amertume. Les prêtres ne payent pas les impôts et comme le clergé catholique-français est plus riche que les églises protestantes, que ses biens s’étalent aux yeux de tous, les protestants trouvent que le clergé catholique est trop favorisé et souvent cette question est agitée dans leur conversation.

Au Canada, c’est, bien entendu, le régime de la

séparation de l’Eglise et de l’Etat. Le gouvernement ne payant pas le clergé, le peuple est forcé de subvenir aux frais du culte. La dîme se paye d’une façon régulière, le Canadien apportant à son curé la dixième partie des produits de sa terre. On raconte même l’histoire de ce Canadien tellement scrupuleux à payer la dîme à son curé, qu’il lui apporta un jour son enfant qui venait de naître en lui disant : « Monsieur le curé, c’est le dixième, il est à vous! » Rien de plus curieux que d’entendre, le premier dimanche de février, le curé, du haut de sa chaire, rendre ses comptes à ses ouailles. Il indique le montant des recettes, le montant des dépenses, comprenant les frais de chauffage et d’éclairage et cons^ tatant que trop de fidèles s’abstiennent de payer la dîme qu’ils doivent à l’église sur leurs revenus.

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