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ver.
Au Canada (la chose pourra paraitre étrange au ;
peuple de Paris, où ce service a, en général, une réputation de mauvaise grâce), les demoiselles du téléphone ont l’ordre d’être aimables pour le public et de lui rendre le plus de services possible.
Winnipeg est à cinquante-deux heures de Montréal, nous devions y passer deux jours avant d’arriver au pied des Montagnes-Rocheuses où est située la région où nous allions.
III. — Lestrains du Canadian Pacific Railway sont confortables. Notre pullmann (1) avait de bonnes couchettes, mais je regrettais mon train du Cap au Caire. Dans le train sud-africain il y avait une salle de bain et après une journée de voyage, le luxe d’un bain n’est pus superflu. Cependant, du Cap au Zam-
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1) Mot américain désignant les wagons-lits; en anglais, slec-
ping-cars.
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bèze, le voyage ne devait durer que trois jours et trois nuits, alors qu'il faut plus de cinq jours pour faire la traversée du Canada.
Un Français de Mâcon se lamente à côté de moi ; le domestique nègre du pullman, à qui il a confié son billet aller et retour de Paris à Winnipeg (pour n’être pas dérangé la nuit), selon l'habitude américaine refuse de lu, rendre le billet #:,cct. Il lui dit en anglais qu’il serait remis au voyageur à son arrivée à destination. L'autre, qui ne comprend pas l'anglais, proteste énergiquement, croyant perdu son billet de retour en France. Scène du plus haut comique, Je rassure mon compatriote qui continue toujours à se méfier encore un peu de l’intégrité du noir à l’égard de son billet.
Le malheureux Français ne sait pas l’anglais et a peur d’être obligé de rester dans ce pays où une réclame l'a attiré et où il s'aperçoit qu'en dehors de la province de Québec, on ne parle plus français. 11 a des capitaux, il est venu pour les placer, mais n’a pas l'air enthousiasmé du pays en ce moment, Je l’aide de mon mieux à se débrouiller. Dans le wagonrestaurant la carte est en anglais et il n'arrive pas à se faire servir. Le conducteur du train qui l’a déjà pris sous sa protection mais ne parle pas le français, s'approche. En bon Américain, il s’assied à côté de nous sans y être prié et accepte le petit verre qu’on lui offre. Nous arrivons à North-Bay. Je descends sur le quai pendant l'arrêt. Un gentleman m'’aborde : il vient me proposer de le prendre à mon service. C'est un cuisinier ! Il est arrivé d'Angleterre avec un train d'émigrants, Il consent, si je veux l'emmener,
à se placer au prix de quatre dollars par jour (c’està-dire vingt francs) et à rester avec moi pendant une saison. Puis il obtiendra du gouvernement les soixante-quatre hectares que l’on concède à tout individu âgé de plus de dix-huit ans, dépensera sur ce terrain l’argent de son gain, et dans trois ans, s’il y a fait les quelques travaux exigés par la loi, sera propriétaire de cette terre. Nous avons, dans notre train, plus de deux cents de ces émigrants ; ils arrivent d'Angleterre, de Russie, d'Italie, du centre de l'Europe. Ils sont accompagnés d’un agent d’immigration tout galonné qui les conduit jusque dans l'Ouest. Il y a comme cela deux trains par jour. Mais pendant que je flâne ainsi sur le quai de la gare, le chef de train passe à côté de moi et dit en sourdine et d’un ton sinistre : « Tout le monde à bord » et au même instant le train s’ébranle, J'ai à peine le temps de me précipiter dans mon compartiment. En Amérique, ce ne sont pas les avertissements souvent répétés des employés des gares françcaises. Ici, chacun pour soi ; le train est parti avant qu'un Français ait pu comprendre qu'il allait se mettre en mouvement.
La voie traverse maintenant des régions non défrichées, d'immenses solitudes couvertes de forêts de pins pendant des heures et des heures. Certaines parties ont été incendiées il y a longtemps déjà, car les fougères repoussent, mais les souches des gros arbres restent et forment une difficulté contre laquelle le colon aura à lutter lorsqu'il prendra possessicn de la terre et qu’il lui faudra la défricher. Au loin, sur les collines, voilà ie haut Jura, la
forêt de la Joux. Ce sont les environs de Pontarlier, mais les arbres sont plus petits, pas de ces gros troncs comme dans le Jura. Puis, un petit village apparait avec ses maisons de bois. Tout autour le terrain est découvert, on cperçoit des champs bien cultivés.
IV. — Entre chaque champ, des barrières formées de plusieurs arbres, supportés par des trépieds. Comme toujours, en pays anglais, les barrières sont très soignées.
Les loisirs sont longs en voyage. Pour me distraire je suis allé dans le sleeping où le nègre de service fait les lits. J'ai le numéro cinq; le lit au-dessus du mien est partagé (1) par deux Américaines jeunes et jolies. Par galanterie française je voulais leur offrir le lit que j’occupais en bas, mais j'en ai été dissuadé par mon compagnon de voyage qui est Canadienanglais : « Gardez-vous-en bien, me dit-il, elles refuseraient et vous répondraient peut-être des sottises. » Je suis allé ensuite dans le fumoir pour fumer ma pipe, plaisir que je suis désolé de n’avoir pas songé à m offrir depuis longtemps et que j'ai repris ici où cet instrument est en grand usage. J'ai mème, je dois l’avcuer, essayé, mais sans succès, de chiquer, comme Je vois mes compagnons le faire. Au Canada, comme aux Etats-Unis, on chique volontiers soit du tabac, soit de la gomme.
La nuit, vers deux heures, je dormais profondé-
{1} On peut facilement coucher à deux dans ces grands lits. Les ménages peuvent prer dre deux billets de première elases et un
seul billet de pullmann, puis ils vont ensemble se reposer dans le wagon-lit.
ment quand tout-à-coup un pied s’est posé sur mon bras qui dépassait un peu le bord du lit et je me suis réveillé. Un corps souple a glissé à côté de moi, j'avais envie de le saisir, mais il est passé. Cinq minutes après le même pied s’est reposé sur le bord du litet, grâce à la veilleuse du pullmann, j'ai vu des jambes fines faire la petite escalade nécessaire pour remonter dans la couchette au-dessus de la mienne.
J'ai ensuite entendu le murmure d’une conversation, puis un autre pied, appartenant sans doute à l’autre Américaine, est venu cette fois se placer près de ma tête ; un corps est encore descendu et remonté.
Presqu’aussitôt la machine poussait son cri enroué, lugubre, et, dans un choc épouvantable, comme à chaque arrèt, le train stoppait. Le silence le plus complet régnait dans le pullmann, même à l'étage au-dessus de moi. De mes deux fartômes il ne restait plus rien, sinon une agréable odeur de parfum à la mode. Sans doute mes Américaines avaient, la veille, mangé des fruits... et maintenant, satisfaites, elles dormaient.
En Australie, on comptait, le soir, le nombre des dames à coucher dans le wagon-lit et on plaçait un grand rideau. Les femmes étaient cantonnées d’un côté, les hommes de l’autre. Ici on ne s'inquiète pas de savoir si le titulaire d'un lit est un homme ou une femme. C’est ie mélange des sexes.
V. — Dans une rivière aux bords escarpés, on voit surnager au fil du courant des troncs d'arbres. Les billots, sont ainsi emportés jusqu'à la scierie voisine ou à la fabrique de pulpe {c’est-à-dire de pâte à papier) qui se trouve à cent kilomètres plus bas.
Cette façon de faire voyager les billots est une des caractéristiques du Canada. Les bûcherons, les descendants ou les successeurs des premiers colons de l’ancienne Nouvelle-France, abattent les arbres, les coupent en morceaux d’une longueur de trois ou quatre mètres, les marquent du nom du propriétaire, puis les conduisent au bord de la rivière pour les abandonner au fil de l’eau. Quelquefois ils en font de véritables trains de bois, qu'ils enlacent avec des chaînes et on voit descendre ces masses sur lesquelles marchent des hommes munis de souliers à la semelle desquels sont fixés de grands clous qui leur permettent de se maintenir à la surface des pièces de bois. Lorsque celles-ci sont parties seules, à la dérive, elles sont recueillies auprès des usines où l'on arrête les troncs qui sont marqués du nom du propriétaire, laissant couler plus bas ceux qui portent une autre adresse. Les Américains surtout exploitent en ce moment les forêts. Ils ont établi des usines à pulpe un peu partout le long des rivières si nombreuses et si larges dans tout l’est du Canada, ils ont obtenu des concessions du gouvernement et ils enlèvent tout le bois qu’ils peuvent trouver, laissant un pays absolument nu. On regrettera probablement plus tard ces coupes éhontées faites sans ménagement et qui auraient besoin d’ètre certainement surveillées par un service des eaux et forêts.
Un: des choses qui frappent le plus le Canadienfrançais à son arrivée en France, c’est la quantité d'arbres qu'il y a dans notre pays. « Je croyais voir en France très peu d'arbres, disent invariablement nos cousins. C’est ce qu’on nous avait tou-
jours dit. » Au Canada, lorsque les colons arrivaient dans des régions boisées, ils y allumaient des feux de forêts, ce qui simplifiait le travail mais ne ménageait en rien ces richesses futures.
Constamment, à mesure que le train roule, nous traversons des rivières souvent très larges. Celle qui est au-dessous dutrain en ce moment sert de déch: rge à ce joli lac parsemé de petites îles sur lesquelles jamais l'homme n’est allé. Dans l'une d'elles, cependant, une petite maison de bois indique que les Canadiens viennent là de temps en temps pour pêcher, pour chasser, pour y vivre de la vie menée autrefois par leurs ancêtres, les premiers colons. Ils adorent ces sports et vont souvent fort loin des centres civilisés pour s’y livrer. Plus tard, les milliardaires Américains des États-Unis viendront peut-être dans ce site délicieux bâtir des palais sur chacune de ces iles et refaire dans cette place une nouvelle édition des Mille-Iles qui s'étagent sur le Saint-Laurent avant d'arriver à Toronto. Mais ces lacs sont si fréquents que partout on ne Pourra pas bâtir un château de Blois ou de Chambord, comme aux Mille- Iles, et sur certaines iles on trouvera ces clubs de pèche et de canotage, petits cottages charmants où on vient passer, plusieurs familles ensemble, la saison des vacances. En ce moment la civilisation n'est pas encore dans cette région, C'est le désert qui attend le bras des immigrants.
Nous passons devant une agglomération de maisons ; un drapeau bleu, blanc, rouge flotte sur l’une d'elles. Ce sont des Canadiens-français venus là, coloniser le long de la voie ferrée. Leurs champs sont bien
cultivés, une faucheuse mécanique est conduite par un homme en manches de chemise et chapeau gris à larges bords. Puis un nouveau lac avec ses iles. Depuis plus de vingt-quatre heures ce paysage se renouvelle toujours le mème — varié à l'infini — car dans ce grand et immense pays, les mêmes aspects de la nature se répètent constamment sans se ressembler.
VI. — Plusieurs centaines de chevaux sont dans un grand paddok. Ils se sauvent à l'extrémité la plus éloignée de la voie à l'approche du train. Plus loin, c'est un troupeau de moutons : ils répètent la même manœuvre et fuient aussi loin que le leur permet la barrière. Je me souviens qu'en Australie j'ai vu un troupeau se sauver ainsi pendant des lieues et des Keues. Lorsque la chute d’une branche les effraie, lorsqu'ils sont poursuivis par un chien sauvage on les voit courir et arriver au loin absolument surmenés par cette course folle.
Ici l'enclos est plus restreint. Dans un paddok voisin on aperçoit quelques chevaux, mais en petit nombre car nous arrivons dans larégion des grandes cultures et ce n’est que plus tard, dans deux ou trois jours, que nous verrons le pays de l'élevage : l'Alberta.
Nous sommes à Port-Arthur, au nord des grands lacs supérieurs : Michigan, Huron, Erié, ces immenses mers intérieures sur lesquelles les tempêtes sont quelquefois plus terribles que dans la grai. e mer. À travers ces lacs qui baigaent les États-Unis et le Canada, le trafic est plus considérable que dans le canal de Suez, Une grande partie du blé de l'Ouest canadien, en particulier, les traverse.
VII. — Voici un train qui vient dans l’autre sens; nous en croisons en moyenne un toutes les deux | heures, Celui-ci comprend trente wagons, contenant chacun vingt-cinq bêtes à cornes. Tous ces animaux vont à Québec s’enbarquer pour l’Anglet:rre, ils arriveront vivants à Birkenhead près de Londres, sur la Tamise, et seront débarqués pour être tués dès leur débarquement. Les pauvres bêtes coloniales n'ont pas le droit de vivre dans la mère-patrie, ainsi le veut la politique du moment. Le prétexte invoqué par l'Angleterre n'est Pas sérieux, aussi les Canadiens intriguent pour obtenir le retrait de ces mesures prohibitives. L'Angleterre accuse le Canada d’avoir encore la fièvre aphteuse et la péripneumonie contagieuse des bêtes à cornes. Depuis quinze ans ces maladies n'existent plus dans le Dominion. A Winnipeg d’où partent cestrains et où se concentrent tous ces animaux au nombre de cinq mille par semaine, j'ai eu plus tard l’occasion de visiter le marché 1: atteaant à la gare. Là, on ne trouve pas une seule | bête atteinte de ces maladies. Mais à la chambre des lords, en Angleterre, les propriétaires veulent défendre leur bétail contre la compétition coloniale : | ils entr'ouvrent la porte petitement en empêchant A le bétail sur pied de vivre et de se refaire après ja ! traversée d'Amérique à Londres. { Maintenant les Indiens Peaux-rouges sont nombreux à chaque station. Ils viennent en habit européen voir passer le train, Ils vivent comme les Européens avec lesquels ils se mélangent de plus en plus. La majeure partie d'entre eux, dans cette région, a ur peu de sang blanc. Ce sont surtout les Canadiens
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français et écossais qui se mélangent aux Peauxrouges. Les Anglais, d'ordinaire, ont un profond mépris pour les squaw (1).
La région des grands lacs est passée, la forêt diminue, bientôt nous serons dans la prairie. Les Français sont disséminés en assez grand nombre dans toutes ces régions. Là, comme dans la prairie du Grand-Ouest, ils forment des colonies agricoles. Ils possèdent, comme toujours, l'amour obstiné du passé, ils ont la souplesse et la patience comparables seulement à celles de la race sémite et résistent aux tentatives d'assimilation.
1) Femmes Peaux-rouges en dialecte indien.