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II. — Dans la province de Québec, à la Pointe- Bleue, à côté de Roberval sur le lac Saint-Jean, on voit des tentes pendant tout l'été. L'hiver elles disparaissent, car c’est à ce moment de l’année que les Indiens vont dans la forêt. Ils s’y livrent encore à leur ancien sport de la chasse, mais les négociateurs d'autrefois sont remplacés par les agents de la compagnie de la Baie d'Hudson et par les acheteurs de la maison Révillon de Paris. Cette dernière maison a plus de quarante comptoirs dans tout le Canada. C’est là que les Iroquois. les Hurons viennent maintenant échanger leurs fourrures contre les marchandises, ou mieux contre e l'argent, car ils en savent la valeur (1).
Un soir d’aurore boréale, à la Pointe-Bleue, en juillet 1906, le ciel embraséétait superbe etles Peauxrouges étaient réunis dans le petit magasin du débitant, comptant leur fortune et se racontant des histoires dechasse du dernier hiver. Ils disaient qu'ils attendaient les froids pour s'engager de nouveau dans les régions du Nord, emmenant sur un traineau des provisions pour plusieurs mois, tout un matériel de cuisine pour permettre à leurs femmes de préparer en leur absence les repas de la famille. Ils se plaignaient des rigueurs de l’hiver dans la forêt, la nuit, pendant qu'ils étaient à l'affût. Naïvement je demandai : « Mais pourquoi ne pas profiter du beau temps pour aller chasser au lieu d’attendre l'hiver,
(1) Le troc, la traite ou l'échange de fourrures se faisait autrefois avec les Rouges pour des habits, des vivres, des armes, de l'eau-de-vie, des grelots ou des bijoux de verroterie. Un colon
obtint une fois une pièce magnifique pour un urinoir de fer blanc.
si rude ? » (Sans avoir besoin l'interprète ; dans la province de Québec le français leur est familier de même que, dans l'Ouest, ils comprennent tous l'anglais.) Ceux qui étaient autour de moi 8e mirent à rire et à se moquer de monignorance, sans même chercher à m'expliquer pourquoi. Ce ne fut que plus tard, en y réfléchissant, que je me rendis compte de leur hilarité. C'est pendant la saison froide seulement que les bêtes sauvages sont revitues de leurs belles fourrures qui leur permettent de lutter contre les glaces.
Je me suis trouvé une autre fois en présence de Peaux-rouges. C'était encore dans la province de Québec. Nous avions dé'à, la veille, traversé un des nombreux lacs que forme le Saint-Laurent. Deux Indiens nous avaient servi de passeurs. Nous avions un bateau à fond plat pouvant contenir au maximum sey' huit personnes compris les sauvages qui tenaient les rames. Pour aller à Montréal nous revenons sur n0s pas et retournons sur les bords du lac en voiture. Nous étions an 12 novembre, Le temps, très beau jusqu'alors, avait brusquement changé, la route était devenue blanche. C'était la première neige, elle n'était pas encore adhérente. On ne voyait plus où l’on marchait et les roues enfonçaient souvent dans des trous. La neige, soulevée par les rafales, nous fouettait le visage. Nous étions en pleine poudrerie, cette fine et aveuglante poussière de neige, mortelle aux voyageurs quand ils s’égarent dans la prairie. Pour nous, elle nous empêchait de voir notre route. A un certain moment, en mettant pied à terre pour alléger la voiture, j'eur une véritable gonsgation d'an-
goisse, la poudrerie m'aveuglait et j'enfonçais dans la neige jusqu'aux genoux. Nous regardions du côté du lac en nous demandant avec inquiétude si nous allions pouvoir le traverser et revenir sur nos pas, Nous nous installâmes bientôt dans la barque des deux Iroquois, j'étais à côté d'un Américain, Derrière nous avaient pris place deux prètres, Un des Iroquois était à l'arrière, il maniait une rame qui lui servait de gouvernail. Le mât avait été dressé, le sauvage tenait la corde de la voile déployée afin de pouvoir profiter du vent qui soufflait en rafales, A l'avant de l'esquif plat, l’autre Iroquois se tenait debout. On ne voyait pas l'autre rive cachée par le rideau de neige, maisles deux prêtres me dirent qu'ils avaient :; iversé par des temps bien plus mauvais. À trois o1 quatre cents mètres du bord les lames devenaient plus fortes, il y avait des sautes de vent. Les sauvages se parlaient entre eux et l'un des prètres dit quelques mots en iroquois. À chaque lame un peu forte l'un des prètres nous disait : « Il n'y a pas de danger. Ces hommes connaissent le lac et leur bateau. » L’esquif à fond plat ne bougeait pas, mais à chaque lame nous embarquions un peu d'eau. Je sougeais aux anciens Canadiens qui passaient autrefois de Lévis à Québec entre les blocs de glace que charrie le Saint-Laurent, regardant la petite croix de leur église pendant qu'ils ramaient ettandis que le patron cherchait à éviter la banquise. Tout à coup, un craquement sinistre interrompit mes réflexions, Le mât venait de se casser ; la voile tomba dans l’eau à moitié, avec ce qu'il en restait, nous filär:es sous le vent. Les mots en iroquois se préci-
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pitaient. Le jeune Américain se retournant un peu demanda la bénédiction de l'un des prètres, Il me serrait le bras et j'avais beau lui dire : « Ne me tenez pas ainsi, » il me répondait: « I! faut bien que :e me tienne. » Je le regardai, dans le cas où notre bateau aurait chaviré, il m’eût entrainé au fond de l’eau, paralysant les efforts que j'aurais pu faire pour me sauver, car dns sa frayeur il était incapable d'initiative. — Une lame, deux plus petites (la troisième toujours, plus forte) se suivent. Elles viennent de côté, Nous les recevons en plein. Nous
sommes dans l'eau jusqu'à la cheville. — Un silence glacial et impressionnant règne maintenant parmi nous, — Les deux prètres ne parlent plus;
seul, de temps en temps, un mot d'iroquois, nn sisnal, coupe l'air. La neige tombe toujours poussée par le vent et obscurcissant l'atmosphère, La voile continue à trainer dans l'eau, le vent souffle en tempête, nous filons avec rapidité, « Vous allez aux rochers, » dit l'un des prêtres. Nous filons toujours, les vagnes deviennent moins fortes, Un choc, nous sommes sur le sable. En tout, nous avions mis dix minutes pour traverser ce qui nous avait pris trois quarts d'heure hier, Il fait froid, nous sommes trempés, mais nous gawnons bien vite la station, — pas avant que l’un des prêtres n'eût fait promettre aux froquois de profiter de l'hiver pour construire un nouveau bateau pour remplacer celui qui vient de nous faire passer, qui est vieux deviagt-einq ans et pas tres solide,
IT. — Dans l'Ouest, j'ai eu l'occasion, à Gleichen, dans l'Alberta, de voir des courses indigènes.
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Il existe, en face de cette petite ville, de l'autre côté de la voie ferrée, une réserve pour les sauvages. On désigne ainsi un emplacement qui n’est pas livré à la colonisation européenne et dans lequel les Peauxrouges vivent entre eux. Ils établissent là leurs tentes. En face de la gare, il y a plusieurs maisons pour les administrateurs et le médecin. Ce dernier est un Hindou (des Indes) qui a servi dans l’armée anglaise. La réserve a trente kilomètres sur cinquante. Les Peaux-rouges y font de l'élevage, ils ne travaillent pas la terre.
Voici en quoi consistent ces courses indigènes. Dans la prairie on voit un rassemblement où il y à trois ou quatre voitures, une vingtaine de chevaux, une cinquantaine d'individus. Ce sont des Peaux-rouges au milieu desquels trois Anglais disputent les paris. Un grand Peau-rouge, de la tribu des Apaches, parait-il, enlève la selle d’un cheval, un de ceux qui paraissent les plus difficiles à dompter et qui fait des bonds et des ruades. L'Indien le prend par le cou. Le cheval, un alezan, est nu avec un simple licol. L'animal se cabre, se défend ; le sauvage met sa tête contre celle Cu cheval et suit les mouvements de la bête ; puis on voit les longues jambes glisser en s’élevant le long du corps du coursier, le pied arrive au niveau du dos, les bras tournent autour du cou et le cavalier est campé sur le dos de la bète qui saute tant qu'elle peut. Un autre Indien est monté sur un cheval noir. Ils partent tous deux pour aller à environ deux kilomètres de là. Sans qu'il soit donné de signal, ils filent ensemble an même moment et on entend dans
la prairie le galop des chevaux qui arrivent de notre côté. Ils sont à côté l’un de l’autre, se dépassant par moments, criant, hurlant, les grandes jambes pendantes, les longues nattes flottant au vent. Ils ont bien l’air de sauvages. Ils arrivent au poteau, le cheval noir a gagné. Ils viennent de s’amuser beaucoup et rient comme des enfants. Ils se paient les enjeux; les Anglais ont perdu. Une autre course se prépare et ainsi toute la journée; celle de demain, probablement, se passera de même. Les indigènes adorent les courses de chevaux et ne font à peu près que cela. Ils sont huit cents, environ, dans cette réserve. Ils ont des chevaux et quelques vaches, vendent leurs animaux et jouent leur argent tant qu’ils en ont. Ils travaillent rarement pour les Européens, en général; ils ne font rien pour eux. Jamais un Peau-rouge ne se dispute ni ne se bat avec un autre individu de sa race ; jamais une rixe à la suite de ces courses.
Le nombre des indigènes diminue, paraît-il, rapidement; sous la tente ils sont bien portants; dès qu'ils vont dans une baraque la tuberculose se manifeste.
Un soir, dans l'Ouest, un Rouge vint apporter une lettre dans la maison où j'étais; j'obtins qu’on lui donnât à mauger. Nous venions de finir notre repas. ]! se mit en face de moi avec sa grande figure immense, ses yeux obliques comme ceux d’un Chinois, grands et noirs, ses longues nattes, Il se servit et se mit à manger, tout comme un véritable Anglais, avec son couteau et sa fourchette qu’il tenait fort éléga ‘ment et avec beaucoup d: distinction. Je regardais son teint jaune et mat. Voulant être ai-
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muble, je lui dis : « Êtes-vous satisfait de votre repas? » 11 me répondit du tac au tac :
«Je vis par la nourriture, » E
t sa main de patricien, longue et effilée, portait la fourchette à sa bouche, Comme beaucoup d'indigènes, les Pe ont une dignité naturelle de maintien parfaite, ce qui leur donne un grand air de distinction. C'est cette légère surface, faite pour séduire les voyageurs, qui nous a valu les beaux et poétiques récits de Chateaubriand et d’autres écrivains qui ont célébré cette race.
IV. — Le contact de la civilisation n’ résultat à l'égard de presque toutes ces peuplades : au lieu de les assimiler, elle les fait peu à peu disparaitre. Un de ses principaux effets auprès de ces sauvages c'est de les exciter à l’intempcrance des boissons alcooliques pour lesquelles ils ont un goût très marqué, On a donc été obligé de leur réserver des terrains où ils vivent, qu'ils ne peuvent pas aliéner, muis qu'ils ne cultivent même pas. Ils ÿ font un vageet, s’il y a un lac, une rivièr ils se trouvent, 6 duisent les b
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a eu qu’un
peu d’élee, près du lieu où tant très adroits passeurs, ils conateaux où se risquent les Européens. Ils vont à la chasse comme leurs aïeux, mais le font pour le compte des maisons européennes. Dans ce cas, lorsqu'il est dans la région de chasse, le
Rouge chausse ses mocassins et ses raquettes (1), L Sorte de chaussures que le
s Indiens mettent par-dessus leurs mocassins de
cuir souple. Les raquettes d'une forme ovale ont trois pieds ‘e long, quinze cu seize pouces à L'endroit le plus large et Se tert ent en pointe à l'extrémité 4 derfière, On ussujeftit
lies raquettes au pied p tour des raquettes
ar des courroies. Le con
ce qui lui permet de s'avancer sur la neige molle, sans enfoncer, Il prend ainsi l’habitude de marcher la pointe du pied en dedans, ce qui donne à sa démarche uu aspect particulier.
Les Indiens savent très bien distinguer les traces de la marche d’un blanc de celles d’un Peau-rouge, mème si celui-ci est chaussé à l'européenne. Le sauvage est accoutumé aux raquettes, ce qui lui fait prendre l'habitude de poser les pieds en dedans pendant la marche, tandis que l'Européen marche en dehors.
Pour se mettre à l'affût, lorsqu'ils traquent les bêtes sauvages, ils restent des journées et des nuits eïtières cachés dans la neige jusqu’au cou. Il fait tellement froid que la neige reste sèche, elle leur sert en même temps de manteau protecteur,
V.— Les Peaux-rouges devaient, dans l’idée des premiers colonisateurs, ètre assimilés aux Européens.
Richelieu partageait lus illusions de Champlain et des missionnaires. Il croit à l’uvenir des races américaines. Il les voit rapidement convertes, policées, s’unissant aux Français par des mariages. Pour cette heure qui lui semble proche, il proclame leurs droits. À la seule condition qu'il soit baptisé, l’indigène sera l’égal du Français (1).
est en bois léser durci au feu. Elles rappellent l'aspect et la forme des raquettes de tennis.
1) On trouve cependant dans les chroniques des anciens missionnaires que les enfants métis étaient autrefois abaudonnes aux tribus pour maintenir chez les blanes la pureté de leur race et que les femmes peaux rouges ne recherchaient pas les Europeens, su contraire. Une d'elles, baptisée sous le nom de Barbe, refusa dit-on d’épouser un gentilhomme du nom de Chastillon. Cette antipralhte se comprend par l'éloignement des indigènes pour la vie seden-
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CANADA ET ANADIENS
A la cour des rois (1) de France, on se réunissait quand il arrivait un échantillon humain de ces colonies lointaines. De ses savanes on le jetait au milieu de la plus brillante des cours et c'était un Spectacle qui amusait les rois de voir l’ébahissement de ces indigènes. M, de Bougainville, aide de camp de Montcalm, ramena d'Amérique une jeune Iroquoise de quatorze ans, appelée Alzire, dont il fit présent au roi, La jeune fille fut introduite dans les immenses salons de Versailles où toute la cour avait été réunie Pour assister à l’arrivée de la petite sauvage que Louis XV voulait offrir à son tour à sa favorite, madame Dubarry, Celle-ci la destinait à devenir la compagne de son nègre Zamore, élevé par elle à la dignité de gouverneur de son pavillon de Luciennes. Quand la jeune Alzire se trouva au milieu de cet étincellement de diamants et de lumière elle fut à la fois éblouie et épouvantée ; s'échappant des mains de Bougainville elle se précipita vers une des princesses aux pieds de laquelle elle s'affaissa en cachant son visage. Madame Lorise, fille de Louis XV, princesse de haute vertu et de grande piété, demanda au roi de lui donner Alzire qui, sans le savoir, l'avait ainsi choisie pour protectrice, et la première destinataire, présente à cette scène, offrit elle-même la petite sauvagesse à la fille du roi. Quand madame Louise se retira au Couvent des Carmélites de la
taire; ainsi, dans l'Ouest, on en voit s'allier à des blancs qui, dans la forêt, mènent la vie des bois. Ces unions sont irrégulières et les Mmemoires du temps reprochent à ces colons de changer souvent de sauvagesse tous les huit jours et de porter préjudice à la colonisation à cause des enfants qui resteront des sauvages.
(4 Les Indiens äppeluient le roi de France le grand Ononthio.
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rue de Grenelle, l’Indienne l'y suivit et prit aussi le voile et l'habit. Elle survécut seulement de quelques années à la princesse,
VI. — A cette époque, l'égalité était si pleinement conférée aux sauvages qu'elle ne se limitait pas au territoire colonial. Les sauvages chrétiens « peuvent venir en France quand bon leur semblera et y acquérir, tester, succéder et accepler donations et légats tout ainsi que les vrais régnicoles et OTiqi= naires français, sans être tenus de prendre aucunes lettres de déclaration ny de naturalité. »
C'est la politique de l'assimilation des indigènes. Ont-ils répondu à ce qu'on attendait d'eux? Non : malgré les efforts des missionnaires, ces sauvages sont restés presque tous des sauvages ; beaucoup vivent toujours sous la tente et sont à l'état primitif des premières années de la colonisation.
Les naturels sont d'un caractère doux et passif: ils ne rappellent en rien les guerrivres et belliqueuses tribus d'autrefois. C'est un fait rare que d’entendre parler d'un indigène ayant commis un crime depuis de longues années. Sauf pour quelques peccadiiles, les annales de Ja justice ne relatent, pour ainsi dire, pas de représailles exercées envers les représentants des anciennes peuplades du Canada.
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