‹ Canada [microforme]Chapitre 1 sur 3 · Canada [microforme] · texte numérisé non relu

Canada [microforme]

On nous communique du Canada des détails intéressants sur une manifestation publique arrivée, au mois de mai, à Québec, et qui est tout à l'honneur de notre Compagnie. Nos lecteurs, sans doute, nous sauront gré de les leur donner, en les abrégeant.

En 1878, l'administration civile avait, pour des raisons spéciales, ordonné la démolition d’une vieille caserne, dite des Jésuites, parce qu'elle avait été, au siècle dernier, avant la suppression de la Compagnie, le college des Nôtres à Québec. Or, le 14 août, la pioche des ouvriers mit tout à coup à découvert un squelette “ dont le crâne étail en partie recouvert d’une chevelure rousse assez longue etencore adhérente ,.On le mit dans un cercueil et on le transporta au cimetière. Les travaux, après avoir sans doute changé de direction, ayant recommencé, au bout de quelques jours, au lieu même où ces premiers ossements avaient été trouvés, on découvrit, le 31 août, un second squelette sans crâne. “ Une petite croix de Saint-André, en porcelaine blanche, était placée où manquait la tête ,. Il fut mis dans une boîte en bois et déposé, sous clef, dans une petite maison en pierre qui s'élevait sur leterrain appartenant autrefois à nos Pères. Mais voilà que le lendemain, ou le surlendemain, on découvrit un troisième squelette, presque complet, et dont le crâne surtout était remarquable par sa grosseur et par son état de parfaite conservation. On le porta au même endroit et on le mit dans la même boîte que le second. On savait qu’à la place, où ces trois squelettes avaient été découverts, se trouvait autrefois la chapelle de congrégation qui servait aux Jésuites, avant la construction de leur église en 1666. Or, en consultant le Diaire des anciens Pères de Québec, on vit que le Frère Liégeois et le Père du Peron avaient été inhumés dans cette chapelle,

TO RE de

Fe

le premier le 31 mai 1655, le second le 16 novembre 1665 ; les places respectives de leurs tombes étaient indiquées avec précision. Le Diaire ajoutait que le corps du Père de Quen avait été enseveli le 9 octobre 1568, sans toutefois marquer l'endroit de sa sépulture, Mais on suppose avec raison qu'il se trouvait dans la même chapelle, la coutume générale étant alors d’enterrer les ecclésiastiques dans l’église même où avait lieu leur service funèbre. On savait d’ailleurs que les trois autres membres de la Compagnie, décédés au Canada de 1655 à 1665, n'avaient pas été inhumés à Québec. On était donc assuré de l'identité des trois corps.

Le R. P. Saché (1), alors supérieur de la résidence de Québec, prévenu de cettedécouverte,etayant lui-même fourni les renseignements que nous venons de rappeler, prit toutes les mesures nécessaires pour donner aux restes vénérés de nos anciens Pères une sépulture honorable. Mais voilà qu'après bien des retards involon-

(1) Un de nos voisins de Saint-Buenos, le Père Duguay dont nous avons apprécié plus d’une fois la charité aimable et dévouée, vient de faire paraître, à Montréal, la vie de R. P. Saché. Nous nous permettons de détacher une page de ce livre très attachant et très pieux. Il s'agit du ministère du R. P.Saché auprès des religieuses de Québec.

« Il y avait, parmi les Franciscaines, une petite Huronne du nom de Sioni, aujourd'hui professe perpétuelle, à qui le Père Saché portait un intérét tout maternel: c'était son enfant chérie. Voici quelques extraits du témoignage qu'elle a dicté à une de ses sœurs : “ Le Père Saché était un saint Il s'abaissait et se faissait petit comme moi, il m'écoutait toujours avec une grande bonté, et me montrait à prier et, comme je ne savais pas lire * Oh! va tout bonnement avec le bon Dieu, me disait-il, fais de courtes prières, et il sera content. , Il s’informait de tous mes besoins et disait à un Père chargé de le remplacer : “ Mon Père, prenez bien soin de ma petite Huronne. , — Un jour je lui disais: “ Mon Père, j'ai peur de ne point persévérer, les sauvages sont si inconstants! je n'en connais pas qui soient religieuses! , — “ Soyez tranquille, dit-il, vous partirez de la maison pour aller en terre : c'est Dieu qui vous parle.Je connais les sauvages; c'est vrai, ils sont inconstanls, mais ils craignent d'offenser Dieu. Je les aime beaucoun, ce sont nos Pères qui les ont convertis ,. — * Mon Père, quand vous serez mort, je n'aurai plus personne pour avoir soin de moi comme vous faites ,.—“ Eh bien! quand je serai mort, j'irai dans le purgatoire, vous prierez pour moi et puis j'irai au ciel et je continuerai à vous protéger et à avoir soin de vous ,. — Je lui demandais un jour des conseils pour la pratique du silence. “ Quand quelqu'un, dit-il, vient vous parler et que cela n’est pas nécessaire, on le regarde en souriant ,. — “ Faites-vous comme cela, mon Père? , — “ Oui, je le fais souvent. ,

{ fl

{ fl

Fa

taires, le 9 mai 1879, quand il voulut se mettre en possession des boîtes qui contenaient les ossements,on ne les retrouva plus. Elles avaient été enlevées, sans qu'on ait jamais pu savoir qui s'était rendu coupable de ce vol.

Cependant, au mois de juin 1889, la nouvelle se répandit que les corps des anciens Jésuites avaient été retrouvés dans un des charniers du cimetière Belmont. Le R. P. Désy, qui avait succédé au R. P. Saché, mort quelque temps auparavant, s'empressa, muni de toutes les autorisations nécessaires, de procéder à la sépulture des précieux restes dans le caveau de la chapelle des Dames Ursulines. Alors l'honorable M. Mercier, premier ministre de la province, d'accord avec ses collègues, résolut “ d’entourer de tout le respect possible l'inhumation des dépouilles mortelles , des anciens apôtres du Ganada.Son Éminence, leCardinal Taschereau, donna de grand cœur son approbation à ce projet. Mais de nouveaux retards, dont il nous est impossible de rendre compte ici, étant survenus, ce ne fut que le 12 mai 1891 que la cérémonie put avoir lieu. Or, tous les Évêques de la province se trouvaient alors présents à Québec pour fêter, le lendemain, à la basilique, le décret de Rome qui accordait le titre de Vénérable à Monseigneur de Laval, premier évêque du Canada. Mus par leur affection pour notre Compagnie, ils voulurent par leur présence rehausser l'éclat des funérailles de nos anciens missionnaires. On eût dit que le saint Évêque voulait associer à sa gloire les dévoués ouvriers de notre Compagnie qui avaient travaillé, sous sa conduite, à l'évangélisation et au bonheur de ces contrées, Quant au gouvernement de Québec, en se chargeant des dépenses de cette solennité funèbre, il a sagement montré qu'il la regardait comme une démonstration à la fois religieuse et patriotique, et qu'il tenait à s’honorer, devant le pays tout entier, en réalisans une fois de plus, la noble devise de notre province: “ Je me souviens! ,

La procession, organisée pour cette circonstance, se forma sur le chemin de Sainte-Foye et se dirigea ensuite vers la ville. Elle se composait de près de 6000 personnes. Partout, sur son passage, les rues étaient pavoisées, et une foule immense de spectateurs enthousiastes borduit des deux côtés la voie. À latête marchaient les congrégations des différentes Ecoles des Frères de la doctrine chrétienne, avec leurs bannières, leurs drapeaux et leurs insignes.

mms D

Elles étaient suivies des cadets de la Sainte-Famille de l’église Saint-Patrice, des élèves de l'École Normale Laval, du Collège de Lévis, des élèves du Petit Séminaire de Québec avec leur brillante fanfare, des marguilliers de l’église Saint-Patrice, des congréganistes de la Haute-Ville, de Saint-Roch et de Saint-Sauveur, des membres de l’Union Saint-Joseph de cette ville, accompagnés de plusieurs délégués des différentes paroisses environnantes et des forestiers catholiques. Puis venaient plusieurs délégations de la Société française de bienfaisance, les syndics de l’église Saint- Patrice, M. le consul d’Espagne, M. le consul de la République Argentine, les membres du Conseil de Ville, les honorables MM. Garnexa et Ross, représentant le Gouvernement de la Province, six représentants des Zouaves Pontificaux. Venait alors une députation des descendants de la tribu de Hurons de Lorette et deux Montagnais du lac Saint-Jean, portant les cercueils quicontenaient les restes des trois apôtresde la foi.Le R. P. Hamel provincial, le R. P. Désy, supérieur de la résidence de Québec, le R. P. Drummond, recteur du Collège Sainte-Marie de Montréal, le P. Turgeon, ancien recteur et le P. Martineau, marchaient à la suite. On voyait après eux la belle fanfare de la Batterie B, une délégation des forestiers des cours Laval, Frontenac, et Saint-Sauveur, la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, ayant à sa tête son président général et les autres officiers.

Le premier arrêt eut lieu à l’église de nos Pères. Là les cercueils ayant été déposés sur un catafalque, l’absoute fut faite par Sa Grandeur, Ms Fabre, archevêque de Montréal, assisté des RR. PP. Désy et Hamel. Puis, le cortège se remit en marche, pour s'arrêter de nouveau à la Basilique. Les décorations de la vieille église offraient un coup d’œil magnifique. Dans le chœur, des banderoles aux couleurs violettes, partant de la voûte, recouvraient de leurs plis gracieux le catafalque où les sauvages avaient déposé les deux cercueils. La chaire, le banc-d’œuvre et les fenêtres disparaissaient à demi sous les tentures violettes. Nos S°igneurs les Archevêques et Évêques de la province de Québec, les Pères de la Compagnie de Jésus et un grand nombre d'ecclésiastiques occupaient les sièges dans le chœur. Son Honneur le lieutenant-gouverneur assistait dans son banc, avec son secrétaire privé. Les honorables MM. Garneau et Ross avaient des fauteuils dans le bas du chœur.

qe nine ent de M SE

Te

Tous les corps publics se placèrent dans les bancs de la nef, et le reste du cortège funèbre, avec une foule de citoyens, remplissait toutes les autres parties de la vaste église. Mer Benjamin Pâquet, recteur de l'Université-Laval, monta alors en chaire et prononça l'éloge funèbre des missionnaires jésuites. Ce discours, admirablement écrit et tout vibrant d'inspiration, produisit une très vive impression sur l'auditoire. L'éloqrent panégyriste avait pris pour texte ces paroles du prophète Isaïe, qui convenaient si bien à la circonstance : “ Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la paix et la bonne nouvelle du salut! , Les élèves du petit séminaire chantèrent le Libera, et Sa Grandeur, Mf Fabre, une seconde fois, récita les prières de l’absoute,

La cérémonie terminée à la Basilique, la procession se reforma dans le même ordre qu'auparavant, pour aller au monastère des Ursulines où l’inhumation devait se faire. Lorsqu'on y fut arrivé, la fanfare militaire exécuta la marche de Saül, pendant que la foule pieuse s’agenouillait autour du catafalque, entouré de lumières et recouvert de draperies funèbres, où les porteurs Hurons déposèrent les cercueils. Sa Grandeur M Duhamel, Archevêque d'Ottawa, donna l’absoute et les dames religieuses chantèrent le Libera avec accompagnement d'orgue. Alors les cercueils furent descendus dans le caveau, au-dessous du chœur, et Son Honneur le lieutenant-gouverneur dévoila, à tous les regards, le beau monument érigé, dans la chapelle, à la mémoire des missionnaires, par le gouvernement provincial.

Ce ne fut qu’à sept heures que se termina cette grandiose cérémonie. Elle avait duré près de cinq heures, et toute la ville de Québec, on peut le dire, y avait pris part, montrant par là hautement, quel souvenir pieux elle a gardé aux apôtres qui ont conquis cette contrée à la vraie foi, et de quelle estime affectueuse elle est pénétrée pour la Compagnie de Jésus.

Et maintenant, quelques mots sur chacun des trois religieux, objets de cette manifestation pieuse, seront sans doute agréables à nos lecteurs.

Le Frère Jean Liègeois arriva à Québec, en compagnie du P. Charles Lallemant alors supérieur des missions du Canada, et fut envoyé aussitôt à la résidence de N.-D. des Anges, à Sillery, pour y

et rar mms

de Cu

remplir les fonctions de procureur. Il se fit remarquer, dès les premiers jours, par une activité, un dévouement et une charité sans bornes, On le voyait tantôt se livrer aux rudes travaux des champs, tantôt diriger la construction des pauvres demeures que les Pères faisaient élever sur différents point de la colonie, soit pour eux-mêmes, soit pour les sauvages. Mais lorsqu'il s'agissait de secourir les malades ou les infirmes, son zèle ne reculait devant aucune fatigue ni aucun danger. C'était un excellent ouvrier maçon et charpentier. Aussi les Pères de la mission lui confièrent-ils les différents travaux de construction, exécutés en ce temps-là. C'est ainsi qu'un violent incendie ayant détruit, à Québec, la chapelle et la résidence de N.-D. de Recouvrance, le F. Liégeois les rebâtit. Il se rendit ensuite à Trois-Rivières et y construisit une résidence pour les Pères et une chapelle pour les nouveaux chrétiens de cette région. A Sillery, le bon Frère dirigea les travaux des sauvages pour la construction d'un fort qui devait les mettre à l'abri des attaques de leurs ennemis. Les supérieurs, pleins de confiance dans sa prudence et son courage, l’envoyèrent deux fois en France pour les affaires de la mission. [l résidait au fort de Sillery, quand il cueillit la précieuse palme du martyre, le 29 mai 1655. Les Iroquois, furieux contre les Algonquins et les Hurons convertis au christianisme et réfugiés dans le village de Sillery, rèdaient autour pour les surprendre et les attaquer. « Le bon frère », nous dit le P. François Le Mercier dans une lettre datée de Québec le 13 octobre 1655, « entendant de loin tirer quelques » coups d’arquebuse, et sachant que les sauvages chrétiens étaient » dans leurs champs et qu'ils pouvaient être surpris par leurs » ennemis, entra dans la forêt, pour découvrir si ceux-ci n’y étaient » pas en embuscade. Ils y étaient en effet; et, avant qu'il les eût » découverts, ils le transpercèrent d'un coup d'arquebuse et lui » coupèrent la tête qu'ils laissèrent, après lui avoir enlevé la cheve- » lure. Ce bon religieux était un homme de cœur, tout plein d'amour » pour les pauvres sauvages. La charité qu'il leur portait lui a causé » une mort passagère, pour lui donner une vie éternelle ».

Le Père François du Peron est considéré, à juste titre, comme l’apôtre des Hurons ; car c’est surtout au milieu de cette tribu qu’il a exercé son ministère, pendant les vingt-sept années qu'il passa au Canada. Il était né à Lyon, le 26 janvier 1610, et était entré dans la Compagnie de Jésus, à Avignon, le 23 fevrier 1627. Après son

noviciat, il fit trois ans de philosophie à Dôle et professa ensuite la troisième au collège de cette ville, puis la quatrième et la troisième à Vesoul, et enfin la troisième à Lyon, Sa régence terminée, il étudia, deux ans, à Lyon, la théologie, tout en exerçant les fonctions de surveillant au Pensionnat de la Trinité; et sur sa demande, il partit, le 1% mai 1638, pour la mission du Canada. Peu de temps après son arrivée dans la colonie, il fut envoyé au pays des Hurons, à Ossossané, principale bourgade des Attignawantans, ou nation des Ours, dans la résidence de l’Immaculée Conception. Il n'y resta qu’une année, avec les PP, Ragueneau et Chaumonot, mais son zèle y produisit de grands fruits. Les supérieurs l'appelèrent à Québec. C'était pour le charger, avec le P. Isaac Jogues, de la nouvelle mission de Sainte-Marie, qui comprenait quatre bourgades, chez les Ataronchronons, tribu huronne établie au centre même du pays. Il y demeura jusqu'en 1644, époque à laquelle il fut transféré à la mission Saint-Michel. En 1657, il se trouvait à Onnontagué, principale bourgade de la nation de la Montagne, l'une des cinq tribus Iroquoises. Enfin le Père dn Peron fut nommé aumônier du fort Saint-Louis, bâti à dix-sept lieues environ de l'embouchure de la rivière Richelieu, appelée alors la rivière des Iroquois; et ce fut dans ce poste qu'il mourut, le 10 décembre 1665. Voici ce qu’on lit, sur sa mort, dans le Diaire de notre maison de Québec. « Le 15 novembre, » un bâtiment arrive de Richelieu, qui nous apporte le corps du » P. François du Peron, mort le 10, au fort Saint-Louis, le 13 de » sa maladie. M. de Chamb!y, gouverneur de la place, me mande » qu'il st mort en bon religieux, en la manière qu'il a vécu. Cinq » soldats, dès le soir, ont apporté le corps, dans un coffre de planches » que M. Sorel, gouverneur de Richelieu, lui a fait faire, après » l'avoir été recevoir, au bord de l’eau, avec tous ses soldats sous les » armes. Nous avons aussi appris qu’il l’a gardé, toute la nuit, avec » des cierges allumés. Nous avons fait mettre le corps dans la » Congrégation; et comme il était mort depuis sept jours, on ne l’a » point découvert. »

Quant au Père Jean de Quen, appelé le découvreur du lac Saint- Jean, il a joué un grand rôle dans l’histoire des vingt-cinq premières années de la mission Canadienne. Il était né dans la villed'Amiens, en mai 1603, et était entré dans notre Compagnie, à Rouen, le 13 septembre 1620. Son noviciat achevé, il fit trois ans de philosophie à

Page 1