EN QUOI CONSISTAIENT LES GRIEFS DES MÉTIS
Que voulaient surtout les Métis? — Recevoir le plus possible du gouvrrnement. Les Métis, tout comme les Sauvages, sont convaincus que le Nord- Ouest leur appartient et que les blancs ont bien eu tort d'aller leur en disputer la possession. A leurs yeux nous ne sommes que des intrus. Ils vivaient si libres, si heureux, dans ces vastes espaces, où la chasse leur donnait de faciles, d’abondants moyens d'existence ! Ils étaient les rois du désert, et le sceptre leur échappe de toutes parts. Aussi ne nous ont-ils jamais pardonné d'avoir traité avec la Compagnie de la baie d'Hudson (3) et de lui avoir accordé 500,000 livres sterling pour éteindre ses droits de propriété outre des concessions énormes de terrains. C'est à eux que nous aurions dù donner ces millions de dollars, réserver toutes ces terres et plus encore. Le soulèvement de 1869-70, qui fut si prompt, sous la conduite de Louis Riel, ne peut pas s'expliquer autrement.
Par une loi passée en 1870, il fut résolu de reconnaitre le droit des Métis dans la propriété du sol et d’éteindre ce droit au moyen d'une concession de terres de 1,500,000 acres, ce qui donnait à chaque métis et enfant de métis environ 240 arpents. Cette loi fut combattue, par le parti libéral, par
(1) La Minerve de Montréal, du 22 février 4886, a publié in extenso le discours de M. Tassé.
(2) Voir la Revue Française, tome Il, page 180. Les Métis du Nord-Ouest et la dernière insurrection. — Tome Il, page 580. Exécution de Riel,
(3) Voir la Revue Française, tome LI, page 243.
ce parti qui pose aujourd'hui, avec si peu de titres, pour le champion de la cause métisse. Cette loi ne s'appliquait qu'aux Métis du Manitoba. Aussi, dans ces dernières années, les Métis des territoires commencèrent à s’agiter pour être traités de la méme façon. Le bison étant à peu près disparu — voilà l'animal qui est la cause première de la révolte ! — ïl leur fallait songer à abandonner le fusil pour la charrue. Le gouvernement Mackenzie était alors au pouvoir. Les Métis demandèrent des instruments aratoires. Cette demande fut refusée. Les Métis demandèrent des grains de semence. Cette demande fut refusée. Les Métis demandèrent des concessions de terres comme en avaient obtenues leurs frères du Manitoba. Cette demande fut encore refusée. Au reste, voici Le texte même de la réponse de l'honorable M. Mills, ministre de l'Intérieur, à la requête des Métis :
La demande des pêtitionnaires que le gouvernement les aidât à acheter des instruments araltoires, des grains, etc., je dois le dire, ne me semble pas devoir être acrordée. Je ne comprends pas comment les Métis peuvent réclamer qr'on les traite autrement que les colons blancs des territoires,
Les Métis qui, sous certains rapports, ont l'avantage sur les colons blanes, devraient comprendre la nécessité pour eux de se fixer dans quelque localité et d'employer toute leur énergie à l’agriculture et à l'élevage du bétail : et dans ce cas, on leur assignerait des terres comme aux colons blancs. Mais au delà de ce point, ils ne doivent poirt s'attendre que le gouvernement les aidera. On a avancé de l'argent à certains colons à la condition expresse que cet argent serait remboursé au gcuvernement par ceux auxquels il était prêté. Je puis ajouter que le résultat de cette démarche n’a pas engagé le gouvernement à recommencer.
Si la révolte n'a pas éclaté plus tôt, ce n'est pas la faute de l’administration Mackenzie. Elle a tout fait pour aigrir, exciter les Métis. Aussi, Louis Riel, dont on invoque si souvent le témoignage, a-t-il pu dire dans son dernier manifeste... * Le même état de choses dura jusqu’en 1876, » quand le lieutenant-gouverneur Laird conseilla au gouvernement de » rendre justice aux Métis. Mais on ne l'écouta pas. Durant les années » 1876, 1877 et 1878, la seule réponse obtenue était : le gouvernement » s'occupe de la chose. »
Ce n’est qu’en 1879, que le droit des Métis du Nord-Ouest fut reconnu. Les conservateurs avaient alors repris le pouvoir. Pourquoi cette concession n’a-t-elle pas été octroyée de suite ? allez-vous me dire. La raison principale du retard est que les amis des Métis ne s’entendaient pas sur ce qu'il y avait de mieux à faire. Les uns voulaient que les titres des Métis fussent inaliénables pendant trois générations — c'était l'avis de Mgr Taché, — d'autres pendant dix ans, telle fut l'opinion exprimée par le Couseil du Nord-Ouest. Quant aux Métis eux-inêmes, ils demandaient tout simplement d'être traités comme ceux de Mani'siu. De guerre lasse, le gouvernement
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CANADA 429 se décida et, malgré lui, à accéder à cette demande, L'expérience a prouvé que cette politique n’était pas avantageuse aux Métis. En 1885, comme après 1876, la plupart des Métis ont vendu leurs titres à vil prix, for a song, comme disent les Anglais. Alors, comme aujourd'hui, ce sont les spéculateurs qui ont profité de cette concession de terres. Aussi, ce sont ceux-là qui s’agitent toujours avec le plus d’ardeur, avec le plus de véhémence pour la cause métisse!
Un autre grief des Métis était que le gouvernement avait établi le système rectangulaire pour la division de la propriété, tandis qu'eux avaient adopté le bornage cn vigueur dans la Rivière Rouge et dans la province de Québec. Ce bornage veut que la terre soit aussi étroite et aussi longue que possible. Le Métis, tout comme le Canadien-français, aime à voisiner, et pour cela il faut que le voisin, même la voisine, ne soit pas très éloigné. Le système rectangulaire a été inauguré par les conservateurs et ratifié par les libéraux. C’est le système adopté dans tous les Etats de l'Ouest. Les représentations des Métis n’ont pas été sans effet, car toutes les paroisses qu'ils ont fondées dans ja Saskatchewan ont la délimitation qu'ils ont réclamée, Il y a eu des retards. On ne peut guère se plaindre d'autre chose.
On s’est plaint des lenteurs dans l'émission des patentes aux terres des Métis. Pas de titres possibles sans arpentages. Or, on ne pouvait improviser l'arpentage de ces vastes espaces. IL fallait et beaucoup de temps et beaucoup d'argent. Malgré tout l'intérêt que nous portons à nos domaines de l'Ouest, il est impossible que tous nos millions soient dirigés de ce côté. Nous vouions bien traiter leurs habitants avec largesse, avec munificence. mais les anciennes provinces sont aussi un peu obligées de s'occuper d'’ellesmêmes. À ceux qui veulent critiquer quand même, je leur dirai que le parti conservateur avait fait arpenter neuf millions d’acres de terres dans le Nord-Ouest quand il quitta le pouvoir en 1873. Tandis que le parti libérel fit arpenter moins de deux millions d'acres, dans les cinq années qui suivirent. Et de 1879-1884, il a été arpenté 55,648,500 acres de terre; dans la seule année 1883, il a été arpenté 27,500.000 acres, employant 120 arpenteurs, dont 35 Canadiens-français, moyennant une somme de £ 725,000 pour cette année seulement. Est-ce la preuve que le ministère se croisait les bras? Il nous faut parfois des années pour obtenir des arpentages dans la province de Québec. J'en sais quelque chose, car la Compagnie qui se charge de coloniser le township de La Minerve a dù attendre trois ans avant que les arpentages fussent terminés. Et cependant personne ne songe à prendre les armes pour cela.
On se plaint aussi que plusieurs des officiers du gouvernement aient molesté les Métis et les sauvages: on dit même qu’il en est qui sont préva-
ricateurs. 11 est probable, certain même, que plus d'un officier n'a pas répondu à la confiance des autorités, et que c'est l’une des causes du mécontentement. Aussi le ministère doit-il agir à leur égard avec la plus grande sévérité. A la distance où ils se trouvaient, loin de leurs chefs, loin de tout contrôle, on conçoit qu'il se soit glissé des abus dans l'administration.