‹ Canada pittoresque [microforme]Chapitre 21 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Parmi les différens ouvrages qui ont été écrits sur le Canada, aucun ne m'a paru meilleur, plus judicieux et plus philanthropique que celui qui a été publié par M. Hodgson, qui vint dans la colonie en 1822. Une grande partie de cette volumineuse publication est consacrée à des excursions dans les Etats-Unis; mais j’en ai extrait les lettres suivantes, qui m'ont paru pleines d'intérêt, et qui concernent particulièrement le Canada.

‘“ A peine eu-je fini ma lettre à bord du bateau à vapeur, que nous nous arrêtâmes à l'embouchure de la rivière Genessée, pour pouvoir visiter Rochester et ses environs. On nous avait envoyé une voiture, dans laquelle nous nous dirigeâmes vers cette ville, éloignée de neuf milles. Dans notre route nous vimes les petites chutes de la Genessée, et le pont de Carthage, qui est en bois, et en ruines. Mais, quand il était entier, il doit avoir été d’une grande beauté. Il se composait d’une seule arche,

dont l’ouverture était environ de 350 pieds, et dont la plus haute élévation au dessus du niveau de la rivière était de 196 pieds. Il avait si peu de solidité qu’à peine deux enfans y eurent-ils passé qu’il s’écroula. A peu de distance de là sont les chutes de la Genessée, qui m'ont paru avoir une grande ressemblance avec celles de la Clyde. A Rochester nous remarquâmes un joli moulin, et tout ce qui indique une ville riche. Au lieu de, “Ici on vend au comptant,” qu'on lit sur toutes les boutiques de la plupart des villes des Etats-Unis, pour annoncer à l’acheteur que le marchand ne vend qu'au comptant, tandis qu’il donnera peut-être même un dé à coudre à crédit, on voit sur les boutiques de Rochester : “ Argent comptant pour du grain,” “ Argent comptant pour” &c. Nous apprimes aussi que la ville n’avait pas de banque, tandis qu'on en trouve dans les plus petites villes américaines. Dans les villages mêmes, je pouvais lire ‘“ Banque des fermiers,” “ banque des marchands,” “ banque des planteurs,” “ banque des mécaniciens,” “ banque Franklin,” “ banque patriotique,” &c. Nous nous rembarquâmes vers deux heures; et le matin, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes au port Sacket, dont nous avions tant entendu parler pendant la guerre. Il est beau, et l’ouvragæ de la nature: c'est là que les bâtimens américains employés sur les lacs ont été construits si promptement. Il y en a plusieurs qui pourrissent maintenant sous des hangards. Il y en a un qui est à moitié fini, et qui sera plus grand, dit-on, que notre plus fort vaisseau de ligne. Notre guide nous a dit que le hangard sous lequel il est placé a, lui seul, coûté

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£7000. Cet immense vaisseau, si loin dans les terres, et sur les bords d’un lac, fait un effet singulier, et donne lieu à de bizarres idées.

‘ Nous nous rembarquâmes après le déjeûner ; et, dans la matinée du 9 août, nous arrivâmes à Owdensburgh, à environ 260 milles de Niagara, que nous avions quitté le 6. La veille, dans l’après-midi, nous étions entrés sur le S.-Laurent, et notre navigation au milieu de ce qu’on appelle le lac des Mille-iles, nous avait paru extrêmement agréable. Dans le fait, il y en a plus de deux mille, de toutes formes et de toutes grandeurs, et un bel après-midi les fait paraître dans toute leur beauté. Lorsque nous glissions au milieu d’elles, sur la douce surface du S.-Laurent, j’avoue que rien ne me paraissait pouvoir donner une idée plus exacte de la féerie. À mesure que nous avancions, les rives du fleuve me semblaient plus intéressans que je ne m'y attendais.

‘“ À Ogdensburgh, qu’on dit appartenir principalement à M. Parish, qui cherche à établir une colonisation importante dans le voisinage, nous déjeûnâmes dans une grande taverne bâtie en pierres, qui lui appartient, et nous fimes gaiement nos préparatifs pour descendre les Rapides. A cet effet, nous louâmes un fort bateau, pouvant nous contenir tous, et qui, avec vingt-cinq personnes à bord et leur bagage, et vingt-cinq barils de farine en lest, ne prenait, dit-on, que huit pouces d’eau. Nous mîmes à la voile vers dix heures environ, et, dans quatre heures et quelques minutes, nous avions fait dix-huit milles, pendant lesquels nous avions franchi les trois premiers rapides, un d’un demi-mille de longueur, un autre de deux, et le dernier de neuf. Nous pouvions toujours les apercevoir d’une grande distance, à cause du mugissement des vagues blanchissantes d’écume. La rapidité du bateau augmentait graduellement à mesure que nous avancions, et nous faisions alors jusqu'à quatorze à quinze milles par heure. Lorsque nous arrivions au milieu du tourbillon, notre rapidité, quoique fort grande encore, diminuait par l'effet des vagues qui frappaient avec une grande force contre les flancs du bateau, et dont la violence était telle qu’il semblait difficile que celui-ci pût y résister. Mais la confiance des bateliers dissipait nos craintes, et les dames que nous avions avec nous se conduisaient parfaitement bien. Ce qu’il y avait de plus alarmant, c'était de voir des rocs aigus qui, à cause de la transparence de l’eau, paraissaient s'élever jusqu'à la surface, et menacer le bateau d’une complète destruction. Comme j'étais à la proue, je voyais avec plus de facilité cette position des rochers vers lesquels nous étions entraînés avec une rapidité qui nous faisait craindre que nous ne pussions les traverser sans Ôtre renversés. Au milieu de ces rapides, il y a des passages, renommés par les accidens qui y sont arrivés, et dans lesquels les bateliers avaient besoin d’user de grandes précautions. La largeur du fleuve varie de trois quarts de mille à deux milles ; et, quoiqu'il n’y ait pas de montagne dans les environs (on voyait souvent dans l'éloignement les grandes montagnes de Vermont), les cèdres et

les pins blancs donnaient à ses rives une apparence pittoresque, pareille au paysage qu'offrent les rivières en Suède et en Norvège. La sensation la plus singulière que nous éprouvions, c'était de croire que nous descendions imperceptiblement de douces collines. Aussitôt qu'on a passé le troisième rapide, le S.-Laurent s’élargit, et devient un vaste lac, qu'on appelle le lac de S.-François. Il n’y avait plus là ni vent ni courant, et nous fûmes obligés d’avoir recours aux rames. La soirée s’avançait, et un violent orage vint encore augmenter l’obscurité. Mais nos dames, loin de témoigner la moindre frayeur, commencèrent à faire entendre la chanson des bateliers canadiens : “ ramons, frères, ramons,” &c., qui me transporta à * ** #, où je l’avais si souvent entendue.

“ Vers dix heures, nous nous dirigeâmes vers une lumière qu’on voyait à la côte, et on mit à terre un comité d’information qui nous fit un rapport si désavantageux de la pauvre hutte d’où elle venait que, malgré la fatigue qu’éprouvaient nos dames, nous nous résolûmes à passer outre. Nos messagers nous rapportèrent qu’ils avaient trouvé dans cette cabine quatre ou cinq Canadiens dansant devant un joueur de violon à moitié endormi, et dont la musique cessait aussitôt qu’on le réveillait. Un mille ou deux plus loin, nous trouvâmes un meilleur gîte. Nous fîmes lever les hôtes ; et, grâce à la prévoyance et à l’activité de nos dames, à du thé poudre à canon qu’elles avaient avec elles, à du lait que nous fournit une vache qu’on alla réveiller exprès, et enfin aux services de mon domestique, nous nous assîmes, au nombre de vingt personnes, autour d’une table convenablement servie. Quand les dames voulurent se retirer, elles s’aperçurent qu’il n’y avait pas de porte à leur chambre, mais elles y suppléèrent par un drap. Les messieurs se contentèrent de couvertures, et passèrent la nuit dans une grande salle ; mais les cousins m’y incommodèrent tellement que j’allai m’asseoir à la porte de la maison. J'aurais joui des charmes d’une belle nuit succédant à l'orage, et du doux murmure des eaux du lac, sans la fatigue et le besoin de dormir que j’épronvais: néanmoins je vis arriver le jour avec grand plaisir. A cinq heures, notre thé poudre à canon vint une seconde fois À notre aide; et, après le déjeûner, nous nous embarquâmes, et nous descendîmes les derniers rapides, qu’on appelle les Cèdres, le Roc Fendu, et les Cascades, jusqu’à l'embouchure de l’Ottawa. Après être entrés dans le lac paisible de S.-Louis, nous arrivimes de nuit à la Chine, à environ 160 milles d'Ogdensburgh, que nous avions quitté la veille dans la matinée. A mesure que nous approchions de la Chine, les maisons et les villages nous paraissaient avoir une meilleure apparence. Mais je me réserve à vous parler des Canadiens dans ma première lettre.

“ Quelques personnes de notre société passèrent la nuit à lu Chine; les autres, ainsi que moi, allèrent jusqu’à Montréal dans une mauvaise voiture, pour laquelle je fus obligé de m’excuser près de mes compagnons américains, en leur faisant observer

que nous étions dans une colonie, et qu'il y avait beaucoup de points dans notre système colonial qu'aucun de nous ne cherchait à justifier. Nous rencontrâmes de misérables calèches, dont j'étais honteux, en vérité; et, pour faire cesser le sourire ironique de mes compagnons, je les priai de remarquer qu'après tout nous étions en Amérique et non en Angleterre. Après avoir fait neuf milles, nous entrâmes dans le faubourg de Montréal, et nous suivimes une rue étroite, d’un mille de longueur environ, mais que mes compagnons, habitués aux spacieuses rues américaines, regardaient comme une allée, quoique ce fût la principale rue de la ville. Arrivés au bout, nous descendimes à Mansion House, très bonne auberge ; et là je n’eus plus à rougir de recevoir mes compagnons sur les possessions de sa majesté britannique.

“ Mansion House est situé sur les rives du S.-Laurent: les appartemens ont vue sur le fleuve, qui, dans cet endroit, a environ deux milles et demi de largeur. Les fenêtres de ma chambre ouvraient sur une belle terrasse d'où on a une vue étendue et délicieuse des environs. Dans la soirée, c’est la promenade favorite des habitans de la maison.

“Je suis enchanté de voir encore une fois voltiger au-dessus de ma tête le drapeau britannique, car le gouverneur, lord Dalhousie, est maintenant dans l'hôtel, ei je vois avec grand plaisir nos habits rouges monter la garde à la porte.”

‘ Montréal, le 23 août 1822.

“ Je viens de recevoir votre lettre du 19 du mois dernier. Le froid extraordinaire de l'hiver passé, et la chaleur inaccoutumée que nous avons cet été, paraissent jusqu’à un certain point s'être étendus jusqu’à vous. Individuellement je ne suis pas fâché d’avoir éprouvé, dans le courant d’une année que j'ai passée en Amérique, les degrés extrêmes de la température. Les changemens subits font plus d’effet sur moi que les fortes chaleurs et les grands froids, qui surpassent de beaucoup la température ordinaire de l’Angleterre. Après une semaine des plus fortes chaleurs qu’il y ait eu cet été (hier matin, on dit, et je le crois, que le thermomètre de Farenheit a monté à 98 degrés à l’ombre), à peine pouvait-on supporter les habillemens les plus légers ! mais, hier soir au moment où je vous écrivais, le froid était si vif qu’il me fut impossible de continuer. Ici, comme aux Etats-Unis, on corrige cette extrême chaleur par un usage continuel de la glace. Nous l’avons sous toutes les formes, et nous en usons avec profusion. On sert le beurre sur la table, en le couvrant d’une légère couche de glace; l’eau des caraffes en est remplie, ainsi que nos bassins dans nos appartemens ; et on en place près de nous à dîner de petits morceaux, pour en faire usage à volonté. La manière de conserver la glace dans ce pays-ci, ainsi qu'aux Etats-Unis, est beaucoup plus simple que chez nous, et certainement plus convenable. Aussi, quoique la chaleur soit plus forte au Canada qu’en

Angleterre, la glace y est plus commune et à meilleur marché, Presque tous es fermiers ont leur glacière.

“ Je vous ai déjà fait connaître mon excursion aux rapides : elle a été extrémement agréable ; et, malgré le calme qui nous arrêta pendant quelques heures, nous descendîmes le S.-Laurent en moins de deux jours, distance qui en exige au moins neuf ou dix en remontant. Je suis surpris qu'on parle si peu de ce beau fleuve. On a calculé, je ne sais trop comment, qu’il décharge dans la mer moitié plus d’eau que le Mississippi. Sa profondeur entre Ogdensburgh et la Chine, dont la distance est de 130 milles, varie rarement de plus de trois pieds dans une année, tandis que, lorsque j'ai remonté le Mississippi, cette profondeur diminuait d’un pied chaque jour. Les eaux du S.-Laurent sont plus claires et plus rapides que celles de l’autre fleuve : et cette rapidité est telle que le bateau à vapeur, Le Lac Erié, qui a navigué pendant trois ans, n’a jamais pu monter plus de deux fois de Black Rock au lac Erié, et encore à l’aide de douze bœufs. Les rives du S.-Laurent n’offrent pas, à la vérité, la riche et belle culture de celles du Mississippi dans la Louisiane ; mais, si on n’y voit pas de vastes et magnifiques plantations de coton et de cannes à sucre, ou ces superbes forêts qu'on trouve plus particulièrement au sud et à l’ouest, au moins l’œil n’y est jamais attristé par la vue d'une suite de cabines habitées par les nègres, et par celle de bandes d’esclaves travaillant comme des bêtes de somme. Je ne puis vous donner une idée du plaisir que j’ai éprouvé par le contraste qui existe entre ces deux tableaux, qui ont chacun leur caractère particulier, et tous deux d’un haut intérêt.

“ Il est assez remarquable que les deux fleuves, sortant du même plateau, et liés entre eux par plusieurs rivières secondaires, qui se répandent souvent de l’un dans l’autre à l’époque des inondations, présentent un contraste si frappant. J’emprunte à une relation de Darby des passages où il signale les caractères différens qui distinguent ces deux magnifiques courans d’eaux.

“Le Mississippi est trouble, quelquefois même boueux ; le S.-Laurent presque toujours d’une grande limpidité. L’un se compose en grande partie d’une suite non interrompue de lacs; l’autre, dans son vaste cours, n’en a presque aucun qui mérite réellement ce nom. Tous les ans, le Mississippi sort de son:lit, et inonde les terres voisines jusqu’à une grande distance : tandis que, chez le S.-Laurent, une crue de trois pieds, même dans l’espace de cinquante années, est regardée comme extraordinaire ; cela est arrivé, cette année, pour la première fois depuis quarante ans. Le Mississippi, qui coule du nord au sud, passe par tous les degrés de température; tandis que le S.-Laurent, qui se dirige, depuis sa source, dans une direction sud-est, jusqu’au 41° degré de latitude nord environ, tourne peu à peu au nord-est, et revient à sa première température de neige et de glace. Le Mississippi, avant de se décharger dans le golfe du Mexique, se divise en un grand nombre

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de tranches, qui ont leurs embouchures séparées. Le S.-Laurent arrive en masse jusqu’à une large baie, qui s'ouvre sur le golfe du même nom. Les bords du Mississippi s'élèvent à peine au-dessus du niveau des eaux; ceux de son rival forment une douce pente de chaque côté, et semblent faire du fleuve un élégant bassin. Dans l'un, ces bords se composent de pâturages, au milieu desquels s'élèvent à peine quelques arbres ou broussailles, pour rompre la monotonie du point de vue. Dans l’autre, en son état de nature, d'immenses et vieilles forêts bordent son lit. Et enfin, le Mississippi roule ses flots abondans, auxquels viennent se joindre plus de mille rivières, sur le territoire d’un seul état: c’est le plus grand courant sur le globe qui appartienne à un seul maître ; tandis que le S.-Laurent, sur une étendue de 1300 milles, sert de limite entre deux nations, et a souvent été témoin des luttes qui ensanglantent les frontières de deux pouvoirs rivaux.”

‘ Nous sommes arrivés ici le dix août, comme vous l’avez vu par ma dernière lettre. Le 11, jai été éveillé par les cloches matinales des églises catholiques ; et, tandis que mes compagnons de voyage allaient vaquer à leurs affaires, je m'occupai à aller présenter mes lettres d'introduction. Je ne tardai pas à voir que, toute la semaine suivante, mes matinées seraient remplies par des affaires €: commerce, et mes soirées par des invitations à dîner: car les négocians ici aiment beaucoup à recevoir. Le 12, je restai seul, toute la société de Mansion House, avec laquelle je suis fort lié, s'étant rendue à Québec. A son retour, au bout de quelques jours, je fus moins désœuvré, et nous allâmes voir les couvens. Les sœurs grises nous reçurent, mais les sœurs noires nous exprimèrent, avec une politesse toute française, le regret de ne pouvoir, à cause de leurs exercices religieux, nous recevoir avant le jeudi suivant.

“ Le 17, il y a eu grande réception dans un vaste salon de notre auberge, à l’occasion de la courte visite que lord et lady Dalhousie faisaient à Montréal. J'ai été des personnes présentées, et on a été enchanté du comte et de la comtesse; mais on craignait que le gouverneur ne voulût jamais prendre la responsabilité que le duc de Richmond n’avait point hésité à encourir plus d’une fois, et qui consistait à agir d'abord, et à demander ensuite des instructions. C’est à cette époque de l'année dernière que le duc quitta Mansion House, peu de jours avant sa mort. On dit que, le jour même qu’il avait fixé pour son retour, il cessa de vivre ; et que, le lendemain, où le grand levée devait avoir lieu, un grand nombre de personnes de Montréal qui devaient être présentes à l'audience, accompagnèrent sa dépouille mortelle au bâtiment qui devait la transporter en Angleterre. Il est vivement regretté. Sir Peregrine Maitland, son gendre, gouverneur du Haut Canada, y est fort respecté ainsi que son épouse; tous deux réunissent leurs efforts pour étendre les bienfaits de la religion dans les districts des environs nouvellement colonisés.

‘“ Dimanche, j'étais à l’église où prêchait l'évêque du Canada; et, en sortant,

on me montra un vieux soldat de l’armée du général Wolfe, couvert de son uniforme écarlate.

“ J'ai fait quelques excursions à cheval dans les environs, qui sont vraiment magnifiques. Pendant mon séjour, je me suis trouvé à dîner avec les principaux négocians de Montréal; et, pendant ces repas, les conversations roulaient sur ces riens qu'on entend également en Angleterre: ‘chez moi, je fais telle et telle chose; la voiture de M. A. vient d'arriver; voici des biscuits que j'ai apportés; je les ai achetés tout frais dans la rue Threadneedle, où je les prends toujours,” &c.

‘“ Au dehors, il y a une foule de détails qui nous rappellent que nous ne sommes pas dans notre patrie. Comme plus des trois quarts des habitans sont catholiques, les cloches de la cathédrale ne sont jamais en repos. Les prêtres, qui sont les seigneurs du pays, sont très riches ; mais il faut ajouter qu'ils sont charitables, de bonnes mœurs, et ennemis de tout ce qui sent le luxe. Nos jeunes amis se divertiraient bien en voyant les nombreuses carrioles trainées par des chiens, plusieurs de ces animaux harnachés et attelés à de petits cabriolets, et enfin des calèches du siècle dernier, qui pourraient servir de cages à poules en Angleterre. On voit beaucoup d’Indiens parcourant les rues, et vendant des mocassins. A un mille d'ici seulement, sur les bords du fleuve, j'ai vu quelques-unes de leurs huttes, ou wigwams, avec un canot d'écorces qui fait aussi partie de l'habitation. Cette ville-ci est bien située, et on remarque chez les habitans de l’activité et de l'intelligence : mais le peu de largeur des rues, et les contrevens en tôle me causent une sensation de tristesse que je ne puis dissiper qu’en retournant à ma chère auberge, que l’arrivée et le départ des bateaux à vapeur peuplent chaque jour de nouveaux hôtes. La société à table, qui était tombée à six personnes, s’est élevée subitement, depuis deux jours, à soixante, mais toutes pour peu de temps ; car celles qui ne sont pas dans les affaires consacrent rarement plus de deux jours à cette partie de leur voyage. Comme les personnes avec lesquelles je suis le plus lié ont été retenues ici, depuis leur retour de Québec, en attendant un bateau à vapeur, je me suis trouvé très bien de ce retard, par l'agrément que j'ai de faire partie de leurs cercles du soir, où il y a des dames fort aimables. Notre hôte, quoiqu'il soit de Londres, et qu’il ait adopté les heures de la capitale, a pris la méthode américaine de nous faire tous manger à une table commune. Mais la tenue de la maison est admirable, et on peut aussi manger particulièrement, Une des chambres occupées par notre société est celle dans laquelle logeait ordinairement lord Selkirk, lorsqu'il venait à Montréal: elle nous fait penser souvent à lui. Tout ce que j'ai entendu à son sujet, et j’ai eu des entretiens avec des gens des deux partis, n'a servi qu’à confirmer mes premières impressions relativement à la conduite qui a été tenue envers Jui, dans des occasions où elle était le moins excusable, et de la part de ceux

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chez qui tout sujet anglais devait s’attendre à trouver de l’impartialité. Dans une heure, je vais monter à bord du bateau à vapeur le Swiftsure pour Québec, et j’apprends avec plaisir que plusieurs des personnes de ma société sont aussi du voyage.”

“ Du bateau à vapeur, sur le S.-Laurent, le 28 août 1820.

“ Je commence cette lettre à Montréal, à bord du bateau à vapeur, le Swiftsure. C'est peut-être le plus beau qui ait été construit, et j'étais fier de le voir naviguer sous pavillon anglais. Les Américains eux-mêmes reconnaissent sa supériorité. On y est mieux que dans un bon hôtel du plus beau quartier de Londres, et que dans tout ce que j’ai vu de ce côté de l’Atlantique, malgré l’excellente tenue des hôtels de l’Union, et le comfort qu’on trouve dans les pensions bourgeoises. Il y a une glacière à bord, et le propriétaire du bateau nous sert à table des pêches et des raisins, productions de son jardin.

“ J'éprouve souvent une sensation pénible, quand je vogue sur ces rivières américaines, et la rougeur me monte au front quand je rapproche ce luxe et ces superfluités de la ‘position de ces pauvres Indiens à demi nuds, dans leurs canots d’écorces, gagnant avec efforts la côte où leurs pères étaient heureux et indépendans.

‘ Le 22, nous avons quitté Montréal à peu près vers midi, et, pendant soixante milles, nous avons navigué à raison de treize milles par heure. Les deux rives, dont la distance varie d’un mille et demi à trois milles, et qui, jusqu’à ce qu’on soit à trente milles de Québec, sont trop basses pour être romantiques, sont cependant intéressantes à cause de la grande quantité des maisons de campagne, qui semblent former un long village, et des jolies églises, dont on voit souvent deux ou trois à la fois. Les clochers sont généralement revêtus en étain, et brillent de fort loin.

‘“ Les maisons de campagne ont été, dans l’origine, bâties à égale distance les unes des autres, avec une façade uniforme sur la rivière. Les fermes étaien: placées en arrière; mais la coutume canadienne de diviser une ferme entre les enfans d’un mort a rompu cette uniformité, par suite de subdivisions souvent répétées. Des bois épais bordent les fermes à la distance de quelques acres de la rivière.

“ La navigation sur le lac S.-Pierre est si difficile que nous fûmes forcés de rester à l’ancre toute la nuit. Le 23, nous passâmes les Trois-Rivières, jolie ville bâtie aux trois embouchures d’une rivière assez importante; et, à cinq heures du soir, nous arrivâmes à Québec, à 180 milles de Montréal. En approchant de la ville, nous passâmes tout près de la plaine d'Abraham, et des rocs escarpés que nos braves soldats ont escaladés ; et, après avoir fatigué nos yeux à considérer ces fortifications, qui semblent menacer d’une complète destruction tout ennemi qui tenterait d’en approcher, nous éprouvâmes un grand plaisir à nous trouver au milieu de la marine anglaise, Je ne puis vous dire combien je fus enchanté de renouveler connaissance avec le vieux brick le Cumberland, dont je me serais à peine occupé en Angleterre. Aussitôt que nous fûmes débarqués, nous montämes en calèche, un Anglais de mes amis et moi, et nous allâmes, à neuf milles de distance,

visiter les cascades de Montmorenci, où nous arrivâmes au coucher du soleil. Notre magnifique soirée d'été finit avant que nous ne pussions voir les cascades sous le point de vue le plus favorable. Cependant la pleine lune ne tarda pas à se lever, et vint éclairer le torrent, qui se précipite d’une hauteur de 220 pieds, tandis que l'ombre épaisse des rochers et des arbres qui se projette sur les eaux ajoute beaucoup à la grandeur de la scène. Notre guide était une jolie petite paysanne, âgée de neuf ans, dont l'accent français avait quelque chose de très agréable. Notre retour fut délicieux, la lune prenant plus d'éclat, et se réfléchissant avec plus de force sur les eaux, à mesure qu’elle s'élevait. Nous avions toujours en vue la citadelle de Québec, qui, en vérité, semble imprenable par les forces humaines. Il serait même difficile de trouver une position plus forte ; et je ne puis trop admirer l’habileté avec laquelle les Français ont choisi cette position nord, qu’évidemment ils voulaient joindre à la Nouvelle Orléans, par vne suite de forts intermédiaires, dans le but de resserrer les Anglais sur une bande étroite le long de l’Atlantique. Mon étude de leur systême politique avait d'autant plus d'intérêt pour moi, que je venais de parcourir l'extrémité méridionale de leurs possessions trans-atlantiques, et, dans l'intervalle, de traverser les immenses forêts qui les séparent. Nous descendîmes à l’auberge de Malbrot, la meilleure de Québec, et, pour ne déplacer personne, je passai le reste de la nuit sur une chaise, jouissant du spectacle d’un magnifique clair de lune. A cinq heures, nous nous rendîmes en calèche à Loretto, village indien des Hurons à neuf milles de Québec. Les habitans ont une jolie église catholique, et parlent français ; mais, autant que j’ai pu en juger par ce que j'ai vu du chef, ils n’ont pas de terres, et vivent de la pêche et de la chasse. Sous tous les rapports, ils sont beaucoup moins bien que mes amis les Choctaws et les Cherokees, ou que les Caughnawagas, qui sont à neuf milles de Montréal, et qui ont une belle église catholique ainsi que des terres à cultiver.

‘“ Dans cette excursion, les riches prairies de chaque côté et les campagnes couvertes d’habitations nous rappelèrent souvent l’Angleterre. Les montagnes qu’on voyait au loin produisaient un bel effet. Nous revinmes à notre auberge à neuf heures, après avoir fait depuis six heures de la veille au soir ce qui prend ordinairement deux jours. Après le déjeûner, je m’occupai d’affaires ; et, refusant une invitation à dîner après avoir assisté à la messe militaire, jallai voir les chutes de la Chaudière, à sept milles de distance, avec l'intention d’aller prendre le thé au retour chez une personne qui demeure sur la route: mais il faisait si noir quand nous arrivâmes chez elle, à cinq à six milles de Québec, et il pleuvait si fort, que nous acceptâmes avec plaisir son offre d’un lit. Les chutes de la Chaudière sont très intéressantes à voir, même après Niagara. Dans la profondeur d’un bois épais, la rivière, qui a dans cet endroit 250 verges de largeur, se précipite d’une centaine de pieds sur un lit de rocs, qui paraissent avoir été brisés par une effrayante convulsion de la nature, et divisés en masses énormes qui ajoutent à la sauvage beauté et

à l'aspect extraordinaire de ces lieux. A notre retour, nous jouîmes de différens beaux points de vue de Québec.

“ Le lendemain, nous allâmes à la ville de bonne heure, et je m’oceupai encore d’affaires jusqu'à l'après-midi; ensuite je fis le tour des fortifications avec un officier, de mes anciens amis, et sa femme. A cinq heures, j’allai dîner dans une maison, où je me trouvai avec plusieurs messieurs, et où je restai jusqu’au moment de m'embarquer sur le bateau à vapeur qui devait partir à minuit pour Montréal.

“ Je pense que vous lirez avec plaisir l'extrait suivant du journal d’un de mes compagnons de voyage, qui me quitta à Montréal pour aller visiter Québec, et qui, à son retour, trouva à bord du paquebot un des chefs indiens du village de Loretto, dont je vous ai parlé :

‘€ Nous avons à bord un chef indien, et sa fille, jeune et jolie personne. Il parle anglais. Il dit qu'il a connu le général Washington, qu’il a dîné deux fois avec lui, et que le général lui a fait présent d'un très bon cheval. ‘ Je lui demandai son cheval, dit-il: alors il appela un de ses aides de camp, et lui dit: Colonel Trumbull, écrivez un ordre pour donner ce cheval à Vincent (c’est mon nom). C'est ainsi que je l’eus, c'était vraiment un très bon cheval.” Jai su depuis l’histoire de ce cheval. Vincent commandait un corps d’Indiens lors de la prise de Burgoyne, et il fut fait prisonnier avec ce général. Le cheval avait été pris par lui sur les Américains, et c'est de là qu’il l’avait appelé le cheval de Washington. Nous apprîimes ces détails de quelques personnes à bord. Il me prit à part, et me dit: ‘Je vous ai vu à Loretto.— J'y étais, et je vous ai vu marchant à la tête de la procession.—C'est vrai.—Qu'est-ce que portait le prêtre ?—De quelle religion êtes-vous ?—Je suis Protestant.—Alors vous êtes un homme bon. Notre prêtre portait l’image de la Vierge Marie. Nous ne comprenons pas cela. Il dit À nous, pauvres Indiens, que nous devons croire, sous peine de damnation, que la Vierge Marie a été enlevée au ciel, corps et âme. Et vous, croyez-vous à cela ?— Je ne le comprends pas ; quelle est votre opinion ?—Je n’y crois pas; je ne vois pas cela dans l'Ecriture ; mais je lis: ‘ Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous n'adorerez que lui, Vous n’aurez point d'images, et vous ne leur adresserez pas vos prières:” voilà ma croyance. Je crois que c'est mal d’adorer les images, mais Dieu est miséricordieux. Les prêtres disent à nous, ignorans Indiens, que nous devons avoir la messe, pour tirer du purgatoire nos pères, morts il y a des centaines d’années; et nous payons chaque messe quelquefois un dollar, quelquefois deux. Frère, croyez-vous qu'il y ait un purgatoire ?—Je ne sais rien sur cela, Quelle est votre opinion ?—Je n’y crois pas: voilà mon opinion. Je crois que si notre cœur n’est pas purifié dans cette vie, il ne le sera jamais.” Je dis à ce chef que j'étais de son avis, et alors il me demanda : ‘où pensez-vous que soit l’enfer?? Je lui dis que je ne savais pas. Alors il ajouta : ‘ je vais vous dire où je crois qu'il est. Je pense qu'il est dans le soleil.” Je lui témoignai ma surprise de tout ce qu'il me dit; et,

120 LE CANADA PITTORESQUE, lui ayant demandé où il avait été élevé, il me repondit qu’il l'avait été dans le Hampshire. Il m'offrit alors un verre de grog; et, sur mon refus, il me souhaita le bon jour, et descendit dans la chambre pour en prendre un ; remarquant qu’un jeune Indien à bord paraissait fort attentif près de la fille de Vincent, je dis à ce dernierque je supposais qu’il lui faisaii la cour. ‘ Oh, non,’ répondit-il vivement, ‘ c’est un Mohawk.”

“ Je ne sais pas pourquoi il regardait une alliance avec un Mohawk comme dégradante, car ils étaient membres de la célèbre confédération des Six-nations, la confédération des Iroquois. Les autres fédérés étaient les Oneidas, les Onondagas, les Cayugas, les Senecas, et les Tuscaroras.”

Je désire pouvoir réunir ici quelques descriptions du Canada, faites par divers observateurs, et, autant que possible, dans des saisons différentes. Voici des esquisses d'hiver qui ne sont pas sans intérêt.

“ Rien ne ressemble plus à la Sibérie que la frontière du Canada. Une route étroite, encombrée de neige, conduit à une forêt dans laquelle on voit çà et là quelques portions du sol sans arbres, sur lesquelles s'élèvent de pauvres huttes où on trouve des tas d’enfans déguenillés, un cochon mourant de faim, et quelques meubles grossiers à moitié cassés : tout cela forme un assemblage qui rappelle plutôt les pauvres parties de l’Irlande que le beau pays que je venais de quitter. Le paysan canadien est encore la même race d’animal que je suppose avoir été importé par Jacques Cartier. L'air, la physionomie, et la tournure française, un bonnet bleu ou rouge recouvert par le capuchon d'une capote grise, à peu près pareille à celle d’un moine, une ceinture rouge, les cheveux noués en queue par un ruban de cuir graisseux, des mocassins bruns en cuir sans apprêt, une courte pipe à la bouche, tout cela se rapporte parfaitement aux premiers colons qui sont venus peupler ce pays. Les chevaux paraissent également jaloux de ne faire rougir ni leur race ni leur propriétaire par un mélange impur avec un sang étranger; eton retrouve en eux le caractère primitif de ceux qu'avait amenés le contemporain de Louis XIII. Maintenant encore les croix qu’on aperçoit fréquemment sur les côtés de la route, et qui sont ornées de tous les attributs du crucifiement, indiquent une contrée catholique. Des Vierges mutilées et des saints à la mine rébarbative décorent chaque chambre d’une auberge; et enfin le clocher élancé de l’église paroissiale, couvert de plaques d’étain ou de fer blanc, se dessine d’une manière brillante sur ce paysage neigeux.

‘“ À La Prairie nous passômes sur la glace pour gagner Montréal qui, par sa position sur une montagne isolée, fait un bel effet à la distance de plusieurs lieues. De là pour aller à Québec, la route suit le cours du S.-Laurent, dont les bords sont garnis d’une suite de villages placés généralement dans une délicieuse situation. Mais, en ce moment, d'épaisses couches de neige ont fait disparaître toutes ces beautés : et quelquefois la route, en se rapprochant du bord de l’eau, est

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trop basse pour qu’on puisse apercevoir les objets environnans. Les auberges sont propres, et les hôtes pleins de soins et d’attention. On commence à remarquer le contraste qui existe entre la politesse française et la brusquerie américaine. Il est assez curieux d'observer que ce caractère américain, qui blesse si souvent les habitudes de civilisation du voyageur anglais, donne lieu au même reproche que nous adressaient les Français. La rudesse du caractère anglais a été souvent l’objet des critiques et des plaisanteries de nos voisins. Mais il me semble que maintenant nous avons chassé si loin de nous ces restes de notre ancienne grossièreté, que nous regardons ave: .. ‘orreur toute française nos cousins trans-atlantiques.

“ C’est le dimanche ue j’arrivai à S.-Anne: la messe venait de finir, et une centaine de petites carioles se dispersaient sur les montagnes des environs, ou traversaient la rivière pour se rendre aux villages voisins. Ces petites voitures de campagne ressemblent à des boites grossières, relevées en avant et en arrière, et qui ne s’éloignent peut-être pas beaucoup de la forme des chars antiques. Elles contiennent deux personnes, sans compter le conducteur, qui se place en avant. Un cheval est ordinairement suffisant ; mais on en met deux quand on court la poste. Celui qui est en tête est attaché par des cordes, et on le laisse aller à sa volonté sans rênes ni sans fouet. Si cependant un léger stimulant devient indispensable, le conducteur saute de son siége, fait usage de son fouet, et remonte aussitôt sans que ce redoublement de rapidité donne lieu à aucun accident. Les brancards de ces carrioles sont si bas qu’ils ramassent la neige tout le long de la route, et produisent ces secousses, baptisées avec raison du nom de cahos, qui vous disloquent les côtes cinq mille fois au moins dans une journée de voyage. On a cherché à remédier à cet inconvénient en prohibant ces brancards bas dans un certain rayon de Québec, pour tâcher d'introduire dans les campagnes l'usage des voitures élevées, selon la mode américaine. Mais le routinier Canadien s’est refusé à cette innovation qu’il traite d’hérétique ; et, quand il vient vendre ses productions à la ville, il ne dépasse pas les limites qui ont été assignées, et force ainsi les habitans à venir à lui pour faire leurs achats.

“ On voit journellement plusieurs centaines de petites charretes dans les marchés de Québec et de Montréal. Elles diffèrent des voitures de voyage, en ce qu’elles ont seulement une planche de fond et des espèces de ridelles de chaque côté, Le foin et le bois se vendent facilement dans cette saison, et tous deux sont excessivement chers, surtout à Québec. Même aux Etats-Unis, le prix ordinaire de la ration de foin pour la nuit d’un cheval était un dollar. Beaucoup de marchandises sont apportées au marché gelées, et on les conserve ainsi durant tout l’hiver. La morue vient par terre, de Boston, à 500 milles de distance, et se vend encore à un prix raisonnable, parce que l'Américain calcule sur les bénéfices que lui donneront des marchandises qu'il remporte et introduit en fraude. Cette espèce de commerce est très commun entre Montréal et la frontière,

“ Quand nous approchâmes de Québec, nous trouvâmes jusqu’à six pieds de neige. Des hauteurs d'Abraham, les yeux planaient sur un immense lac de lait : toutes les petites irrégularités du terrain, les haies, les barrières et les taillis avaient disparu. Quelques villages, des fermes isolées, des bois d= sapins, et quelquefois les mâts d’un schooner retenu par les glac”«, qui indiquaient le lit de la rivière Charles, étaient les seuls objets qu’on pouvait apercevoir. Une chaïné de montagnes, qui s'étend de l’ouest au nord jusqu’au S.-Laurent, bordait l’horison. Aucun avant-coureur du printemps ne s'était encore annoncé dans ces sauvages confins de la civilisation. Dans les environs d’Albany j'avais bien aperçu quelques grives bleues, mais aucune n’était encore arrivée jusqu’au Canada. Deux espèces seulement de la tribu emplumée bravent dans ce pays les rigueurs de ‘hiver ; la corneille cosmopolite, et l'oiseau-neige, petit oiseau blanc qu’on dit vivre de la neige, parce qu'il n’est pas très clair qu’il puisse vivre d’autre chose.

“ Je serais, en vérité, bien injuste envers Québec, si j’en faisais le tableau tel qu'il était à mon arrivée, encombré de neige et de glace, qui, un jour de dégel, inonde les rues d’une foule de ruisseaux bourbeux, et, le jour suivant, obstrue presqu’entièrement les communications. Des bottes en étoffes ou en lisières, des soques garnis de cloux aux talons, des bâtons ferrés, tels sont les moyens défensifs qu’on emploie dans ces occasions. Les rues en pente, dont plusieurs, pour ainsi dire, forment précipice, sont extrêmement commodes pour celui qui aurait envie de tomber et de se casser le cou.

“ Les cascades de Montmorenci sont formées par la petite rivière de ce nom, près de sa jonction avec le S.-Laurent, à cinq milles environ au nord de Québec, Elles ont en hiver un intérêt particulier, à cause de l’immense cône de glace qui se forme à leur pied, et qui était déjà bien diminué, quand je les visitai dans la seconde semaine d'avril. La route, après avoir suivi une pente escarpée, mais courte, traverse un pont en bois, au-dessous duquel la Montmorenci, resserrée entre des rocs noirâtres, se précipite en un double torrent dans un vallon ombragé par un bois. Ce. n’est qu'après être arrivé au bord de ce vallon, après avoir quitté la route auprès du pont, que vous jouissez de la vue des cascades : en approchant, leur effet ne perd rien de sa beauté. Un léger dégel suivi du froid avait donné à la neige l'apparence d’une nappe brillante et argentée : chaque branche des pins environnans, chaque tige des plantes ressemblaient à une gerbe de cristal, et brillaient aux rayons du soleil comme les forêts de diamant du pays des fées. On est dans ce moment sur le bord d’un précipice, près duquel les chutes elles-mêmes, quoiqu’elles tombent d’une hauteur perpendiculaire de 220 pieds, paraissent petites. (Ce n’est que lorsque vous êtes descendu, que vous embrassez d’un coup d’æil la sublimité de cette scène. La largeur du torrent est environ de cinquante pieds. Les eaux, duns leur prodigieuse rapidité, forment en tombant des tourbillons d’écume, et semblent enveloppées d’un voile brumeux et transparent. Le cône de glace a environ cent

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pieds de hauteur ; sa forme est régulière, et sa base occupe à peu près la largeur du torrent. Il n’est pas assez escarpé que des dames ne puissent monter jusqu'au haut. L'intérieur est creux. Je regrette d'ajouter qu'un moulin est construit sur cette rivière, et que le meunier, en détournant les eaux, peut détruire en partie l'effet de cette scène imposante et majestueuse qui, de même que les cascades de Versailles, obéit au caprice humiliant d’un individu. |

“ Vers la fin d'avril, l'habitant des villes commence, conformément à la loi, à enlever la neige et lu glace devant sa porte; et ce n’est que dans la première semaine de mai que les rues sont propres. L'état intermédiaire est, comme on peut le supposer, un vrai chaos d’où le piéton ne se tire qu’en glissant, tombant, ou traversant les ruisseaux, pour ainsi dire, à la nage. Peu à peu le paysage change, et la nature quitte son manteau de r:ige. Des poules sauvages, des coqs de bruyère, et quelques petits oiseaux se hasardent à paraître. Les premières fleurs ouvrent leurs calices. Le S.-Laurent et la rivière Clarles s° dégagent de leurs glaces, et se couvrent de bâtimens. Et cependant le printemns ne vient qu’à pas lents. Le brouillard prodait par la chaleur du soleil, retombe quelquefr:37 en épais flocons de neige, à la suite d'un vent piquant du nord-ouest. La »ri,:e couvre encore les routes, remplit les fossés et les enfoncemens que ne peuvent échauffer le: rayons du soleil, et, jusqu'au mois de mai, quelques parties d': sci offrent encore ic triste aspect de l'hiver.

“ La ville ou plutôt la cité ::e Québec est bâtie à l'extrémité nord d’un plateau élevé et étroit, qui suit le cours du S.-Laurent, pendant plusietr: milles, jusqu'à sa jonction avec la rivière Charles. Ce plateau repose sur un banc d’ardoise rocheux, qui a servi à la construction de la plupart des maisons de la ville. Il est terminé par le cap Diamant, avec un précipice escarpé, qui domine sur le S.-Laurent, et dont la hauteur perpendiculaire est environ de 320 pieds. Cette montagne tire son nom du cristal de quartz qu'on ÿ a trouvé, et qui est si abondant que, après une grande pluie, la surface du terrain jette un vif éclat. La basse ville est construite au pied de ces hauteurs, sur lesquelles sont -placées les fortifications et la haute ville. La première, resserrée et sale, est le centre du commerce, et la résidence des marins et des basses classc:: la dernière est le siége du gouvernement et de la troupe, et jouit en conséusuce de cette prééminence que la tête semble avoir sur les membres du corps humain: à dire vrai, aucune d’elles n'a raison de tirer vanité ou de ses avantages ou de sa beauté.

“ Parmi les bâtimens principaux, on remarque surtout l'hôtel du gouvernement, ou châtenu cie S.-Louis. C'est une construction de couleur bleuâtre, qui, sur la erète de la montagne et faisant face au S.-Laurent, semble mobile comme une décoration de théâtre. Sa façade a quelque chose de celles de nos belles maisons d'Angleterre : l'intérieur est commode et bien distribué. Pour les cérémonies et fêtes publiques, il y a de l'autre côté de la cour un autre bâtiment qui ressemble à une prison en ruines. Le mobilier appartient au gouverneur, et lui est remboursé par son

124 LE CANADA PITTORESQUE, successeur. La grande entrée du château est flanquée d’un côté par cette laide construction, de l’autre par les écuries et leurs dépendances. Sur le bord de la rivière, il y a un petit jardin d'où l’on a, ainsi que du château, une vue magnifique du bord opposé du S.-Laurent. Ses rives escarpées dominent sur des bois de pins et de cèdres : çà et là sont des villages dont les maisons sont peintes en blanc, et des fermes isolées ; plus loin à l’horizon, les yeux se reposent sur une chaîne successive de montagnes azurées et couvertes de bois: et enfin, à vos pieds, le fleuve se déploie majestueusement en se dirigeant vers le nord, jusqu’à ce qu’il atteigne et divise l'ile d'Orléans.

“ En face du château, il y a un grand terrain dont il serait facile de faire une très belle place: mais, dans cette saison, il oppose une formidable barrière de boue au piéton assez hardi pour se diriger vers la porte du château. D'un côté est la principale église protestante, édifice qui n’est pas fini, et qui est beaucoup plus grand que ne le comporte le nombre des fidèles. A l'extérieur ainsi qu’à l'intérieur il ressemble à un temple paroissial de Londres. On y trouve un bon orgue, mais qui est muet par défaut d’organiste ; et, comme il n'y a pas de chaire, la presque nullité du service religieux met l’église à l’abri de cette affluence qui se porte, de tous les environs, à l’église catholique, où sont déployées à un degré remarquable de splendeur, les cérémonies de l’église romaine. J'étais présent au service le dimanche de Pâques, et j’y vis au moins cinquante prêtres et choristes officiant à l'autel. L'évêque présidait aux cérémonies, la mitre en tête, tandis que l'orgue bruyant, des tourbillons de fumée s’élevant des encensoirs en argent, et enfin cette foule à genoux remplissant les trois nefs de l’église, composaient un spectacle qu’il est difficile de voir avec indifférence, à quelque culte qu’on appartienne, On déposa devant l’évêque, pour recevoir sa bénédiction, une pile de gâteaux de gingembre, ainsi que de l’eau, qui furent ensuite distribués aux fidèles. On m'a dit que ces gâteux étaient la pieuse offrande de quelque dévot, plus riche que sage, et qui, pour se rendre la Providence favorable et mériter le ciel, avait fait le sacrifice de plusieurs livres de farine et de gingembre.

‘ Dans les pays catholiques, il y a peu de bâtimens publics, soit habitations, soit ornemens d’une ville, qui ne se fient en quelque manière à des actes de religion et, plus souvent encore, de charité. On trouve à Québec plusieurs institutions catholiques de charité. La principale est l’Hôtel-Dieu, fondé en 1637, par la duchesse d’Aiguillon, sœur du cardinal de Richelieu, pour les pauvres malades.”

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