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Canadiens, méfiez-vous!

Le 28 mars 1882, M. Jules Ferry, alors ministre de l'Instruction publique en France, faisait voter la loi de la neutralité scolaire, et, quatre ans après, le 30 octobre 1886, celle assurant définitivement la laïcité du personnel enseignant. Si le célèbre homme d'Etat n'avait pas atteint son but plus tôt, le fait ne doit pas être attribué à sa volonté, mais bien à l'impossibilité d'opérer en une seule fois un changement aussi radical dans le système de l'enseignement sans s'exposer à voir ses efforts annulés devant la violence d'une crise qu'une semblable mesure aurait provoquée. C'était une question d'une extrême gravité, dont les suites pouvaient compromettre l'avenir; il fallait user de ménagements dans l'exécution d'un tel projet ou courir le risque de perdre la partie ; une mesure devait en amener une autre, et préparer ainsi graduellement l'opinion publique à accepter ce qui devait être le résultat final des préoccupations du ministre. Aussi, dès 1879, M. Ferry présentait deux projets de loi, l'un touchant la réorganisation du conseil supérieur de l'instruction publique et des conseils académiques, d'où il éliminait tout élément ecclésiastique; le second restituait à l'Etat le monopole de la collation des grades universitaires, obli-

geait les élèves des établissements d'enseignement libre à prendre leurs inscriptions dans les facultés de l'Etat, et excluait de l'enseignement les membres des congrégations religieuses non reconnues par la loi. Cette mesure ministérielle fut votée par les Chambres à l'exception de la dernière clause, l'article 7 du projet, (jui fut repoussé par le Sénat. Ferry y suppléa par les décrets du 29 mars 1880. (|ui prescrivaient la dissolution des congrégations non autorisées. Il présentait en même temps de nouveaux projets de loi établissant l'obligation et la gratuité de l'instruction ])u])]i(iue. dont la dernière ])hase a été la laïcité absolue. De sorte (jue, praticjuement. on peut dire que le système scolaire actuel en France existe dei)uis vingt ans, ce qui est un espace de temps suffisant i)our en faire voir les résultats.

Chacun sait que l'école neutre ou laïque est une école dont le caractère spécial est l'absence de tout enseignement religieux. C'est plus (|u'une cjuestion locale ; car si cette innovation est bonne, si elle constitue un véritable progrès dans la marche ascendante (le l'humanité, elle doit devenir commune à tous les peuples; si elle donne trop de prise à la criti(iue, il est évident qu'il faudra s'en garder: c'est ainsi que les hommes doivent profiter des leçons de l'histoire.

Nous pouvons donc maintenant nous demander si cette réorganisation tant vantée du système scolaire en France a tenu ses promesses; si la génération (riiommes formée d'après les principes sur les(juels les lois nouvelles sont basées est meilleure, plus morale, plus honnête, plus religieuse (jue celles qui l'ont ])récèdée; si la France aujourd'hui est plus forte, plus respectée ([u autrefois, en un mot si son influence est toujours prépondérante en Europe. Dans l'affirmative, nous devrons reconnaître que les craintes et les préventions qu'on éprouvait au sujet de rapi)lication de ces lois scolaires n'étaient point fondées, puisque c'est aux fruits (|uc l'arbre est connu, et cju'un bon arbre n'en peut produire de mauvais; dans le cas contraire, il faudra convenir que ce qui a été le sentiment unanime de l'antiquité et ce qui est encore celui de presque tous les peuples modernes,

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que sans la religion pour base il ne peut y avoir d'éducation dans le sens propre du mot, est toujours vrai et doit être maintenu, si l'on a souci des intérêts de son pays.

Dès 1890, c'est-à-dire huit ans après la mise à exécution des mesures ministérielles, des propos comme celui-ci, dit-on, étaient fréquents: ''Quelle jeunesse avons-nous? — Les enfants sont maintenant insupportables — les enfants n'obéissent plus — on ne peut plus les tenir — ils n'écoutent rien — ils ne craignent personne — ils méprisent tout. — Ou'allons-nous devenir avec la nouvelle génération?"

Ces propos étaient-ils fondés? Devait-on en rejeter la responsabilité sur le nouveau régime scolaire?

Voilà la matière qu'il faut examiner, l'étude qu'il importe de faire pour connaître la vérité sur un sujet aussi important ; et la meilleure méthode à employer pour obtenir ce résultat est l'observation pure et simple des faits, la méthode expérimentale, si juste dans ses conclusions et autrement convaincante que la phraséologie verbeuse des idéologues. Nous n'aurions probablement jamais pensé à publier ce travail, si, depuis quelques années, on n'essayait, par divers moyens, de gagner notre admiration envers des hommes et des choses pour le moins contestables, d'éveiller notre sympathie pour des idées que nos pères auraient certainement repoussées avec toute l'énergie de leur âme, de détourner notre attention de la dififusion au milieu de nous de principes qui ne causent que des ruines intellectuelles et morales dans les pays où ils s'implantent. Cet examen est surtout nécessaire à une époque comme la nôtre, épocjue de curiosité malsaine, de cabotinage, où les esprits acceptent avec une singulière inconscience des opinions et des doctrines dont la moindre analyse fait voir toute la folie ou la malfaisance.

Inutile d'ajouter que les commentaires et les aveux (|ue nous citerons dans cette étude, ne seront autres cjue les commentaires et les aveux mêmes d'écrivains ou de publicistes français de diverses croyances, mais surtout d'adversaires de la foi chrétienne. Ces témoignages, malheureusement, ne sont pas de na-

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ture à nous convaincre que le nouveau régime scolaire a été un bienfait pour la France: ce n'est pas l'histoire de ces vingt dernières années que la postérité se plaira à louer et à relire. Le lecteur, d'ailleurs, jugera ])ar lui-niémc de la valeur des faits (jue nous allons reproduire.

Commençons par une citation assez anodine, comparée à celles qui suivront, et cpii s'appli(|ue également à d'autres pays que la France.

*' Nous assistons, disait M. Jules Simon en 1890, nous assistons à un mouvement des esprits bien malheureux. J'ai visité et j'ai \u de près les ouvriers de l'rance, d'Italie, de Suisse, d'AJlemagne, de Belgique, et j'ai partout constaté avec tristesse qu'il n'y avait plus de patriotisme. On abandonne les idées généreuses; on veut jouir avant tout: " Gagner beaucoup d'argent et jouir." On ne généralise i)lus. " Le ])atr()n est là i)()ur nous em])ècher de gagner ])lus d'argent, dit-on. donc guerre au patron." Et c'est partout la même chose."

Mais tenons-nous-en à la (i,uestion des écoles laùpies et aux résultats (|u'unc expérience d'une vingtaine d'années peut maintenant nous fournir. Laissons ])arler les statisti(|ues. 11 n'y a rien connue les chiffres ])our donner la vraie sohuion des choses.

Vers répo(|ue (ni M. Jules Simon ])ronon(;ait les paroles que nous venons de citer, ])lusieurs conseils généraux, rapporte un journal français du lemjis. dans une récente réunion, émirent des vceux en faxeur de 1 enseignement religieux dans les écoles, en faisant remartjuer (|ue l'enseignement laï(|ue était lié d'une façon étroite aux ])r()grès croissants de la criminalité.

** Que la démoralisation soit le résultat direct, le i)ro(luit avéré des lois de laïcisation forgées i)ar la ])assion sectaire, dit un de nos confrères, c'est ce (jue le bon sens le plus élémentaire proclamera en ])résence de chiffres concluants dont on ne saurait troj) se ser\ir.

" Les chiffres, en effet, ils sont là, plus catégoriques que tout le reste. En voici un exemple qui fera réfléchir tous les esprits positifs, par-dessus tout accessibles aux arguments de faits.

'' Suivons, d abord, l'effrayante progression des affaires criminelles depuis vingt ans:

"Années 1871-75, moyenne annuelle, 155,545; années 1876- 80, moyenne 167,229; années 1881-85, moyenne 180,806; année 1886, 180,720; année 1887, 191-108.

" Et les comptes généraux annuels ne sont pas encore publiés pour les années postérieures ! Ce silence est-il de bon augure? L'administration de la justice criminelle ne le saurait prétendre ! L'administration ne pourra soutenir plus heureusement que la progression de la criminalité n'est pas en rapport direct avec les bienfaits de l'éducation laïque, avec les doux mystères de la morale civique, de la morale à rebours.

'' Depuis quelques années, les criminels précoces augmentent dans des proportions stupéfiantes. De 1886 à 1888, c'est-à-dire cinq à six ans à peine écoulés depuis la loi des écoles sans Dieu, le nombre des criminels âgés de moins de vingt ans a passé de 23,000 à 29,000.

" Dans ces dernières années, le nombre des assassinats a augmenté presque d'un quart ; nous y trouvons des détails de férocité à faire frémir. Aurait-on déjà perdu le souvenir de ces jeunes scélérats de dix-huit ans qui tuent pour quelques francs, et courent chercher des distractions au théâtre, une couple d'heures après avoir '' fait le coup? "

'' Dans la seule année 1888, le nombre des divorces ou des séparations de corps atteint près de 8,000, chiffre qui atteste tout au moins une profonde indépendance vis-à-vis la loi sacrée de l'indissolubilité des mariages.

" De 1879 à 1889, ^G nombre des récidivistes s'est élevé de 62,000 à 85,000.

" En 1879, on avait connue chiffre moyen de dépense d'alcool un litre et demi par habitant. Aujourd'hui ([u'on atteint quatre litres, il y a moins de condanmations pour ivresse.

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" Est-ce que les citoyens supporteraient mieux l'eau-de-vie aujourd'hui ({u'ils ne la supportaient hier, ou bien le gouvernement aurait-il trouvé le secret de prévenir tous les effets pernicieux d'un liquide sujet à tant de falsifications? Ce n est guère probable et. d'ailleurs, voici que M. le garde des sceaux lui-même fournit une autre explication qui approche sensiblement de la vérité: " Il est à craindre, avance-t-il timidement, que la di- '* minution des contraventions du chef d'ivresse ne soit qu'appa- ** rente et qu'il ne faille plutôt l'attribuer *' à la diminution du " nombre des poursuites/'

*' Finissons par une autre statistique, tout à fait édifiante celle-là, et qui en dit long sur le désordre des mœurs dans l'enfance et dans la jeunesse parisienne: ** Il a été arrêté à Paris, " de 1881 à 1891, 40,040 mineurs au-dessous de seize ans. pour '* faits de mendicité, et 13,732 mineurs pour faits de prostitu- *' tion."

" L'augmentation de la criminalité, la corruption croissante de l'enfance sont attestées par tous les renseignements quelque peu épars que l'administration de la justice criminelle n'a évidemment, on le sent du reste, aucun intérêt à réunir. Tels sont les résultats de l'enseignement sectaire (jui pèse sur la jeunesse. On juge l'arbre à ses fruits."

" Depuis que la foi n'est plus la sauvegarde des nueurs. écrit M. Arthur Loth. on constate partout (|ue la démoralisation de l'enfance va croissant. A Paris, la corruption de la classe ouvrière sortie de l'école communale est épouvantable. Des turpitudes inconnues il y a dix ans y sont devenues habituelles. Les mœurs de Sodonie reviennent par la jeunesse. La statisti- (|ue criminelle témoigne des progrès du vice. En deux ou trois ans, le nombre des condamnés au-dessous de \C) ans a tri])]é. Le mal est profond. On ne junU plus ne pas le voir. L'irréligion (levait amener cette corruption."

La vérité est que la science peut bien éclairer les intelligences, mais la religion seule moralise. ** T/afhnement des esprits n'est pas leur assagissement ". disait Montaigne.

En 1890, M. Guillot, juge d'instruction et rapporteur du comité de défense des enfants traduits en justice, déclarait dans un livre tristement instructif, que le nombre des jeunes criminels avait quadruplé depuis vingt ans; de cinq mille environ, il s'est élevé à plus de vingt mille; puis il ajoute: " Il ne peut échapper à aucun homme sincère, quelles que soient ses opinions, que cette effrayante augmentation de la criminalité chez les jeunes gens a coïncidé avec les changements apportés dans l'organisation de l'enseignement public : ce doit être, pour la conscience de ceux qui ont cru trouver le progrès dans cette voie nouvelle, un lourd souci que de voir la génération se distinguer par sa perversité brutale.

'' Les vieux tuteurs de l'enfance n'ont pas été impunément renversés; il n'y a plus d'équilibre entre les impulsions instinctives et les forces de résistance qui sont le résultat de l'éducation et du milieu ; la morale pratique ne peut, sauf chez certaines natures exceptionnelles, '' subsister que par le dogme " : le jour où elle devient une abstraction d'ordre purement humain, elle peut être discutée et varie suivant le sentiment, l'intérêt et les appétits de chacun."

L'instrument d'éducation — qu'on nous passe le mot — dont dispose le maître chrétien, est la morale évangélique, telle que l'Eglise l'enseigne, une morale à principes nets et qui s'impose. Les préceptes qu'elle contient ne flottent pas et ne varient pas au gré des esprits. Elle n'est pas, d'autre part, un édifice sans solidité, parce qu'il serait sans fondement, une élucubration philosophique que la raison de chacun a le droit de traiter comme elle l'entend. Elle se présente revêtue d'une autorité inéluctable, celle de Dieu; elle est appuyée d'une inévitable sanction, la récompense ou le châtiment dans la vie de l'éternité. Le maître enseigne à son élève le devoir au nom de Dieu ; au nom de Dieu, il reprend, il relève, il encourage. Aux heures oîj l'enfant cesse d'être sous sa surveillance directe, il ne reste pas sans surveillant, l'enfant se croit et se sait sous le regard de l'invisible Témoin à qui rien n'échai:)pe. Enfin l'élève de la

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maison chrétienne, dans sa lutte contre le mal et dans ses efforts vers le bien, a l'assistance si puissante des pratiques de la religion.

Les tenants du laïcismc doivent en prendre leur parti. Ils peuvent, avec les millions du budget, bâtir des palais scolaires; ils peuvent installer des maîtres dont la science ne craigne pas la comparaison ; mais y donner une éducation qui vaille celle que reçoivent les élèves des collèges chrétiens, ils ne le peuvent pas.

" La vérité, écrit dans la '' Tribune des Instituteurs et des Institutrices ", journal officiel de la pédagogie (^), un des chefs les plus autorisés du système actuel d'enseignement, la vérité est qu'on cherche encore la méthode de l'enseignement moral à l'école ])rimaire. Xos leçons didacticjues ont eu le plus l^iètre résultat.. Malgré le zèle des maîtres, leur action personnelle incessante, sur laquelle il semblait que l'on dût plus compter que sur les leçons de forme, n'a pu s'exercer d'une façon beaucoup j^lus efficace, parce que la discipline, par le temps qui court, s'en va à vau-1 eau. Et pourquoi l'autorité de l'instituteur diminue-t-elle de jour en jour? Parce que, de notre temps, on a fait de l'enfant un petit dieu qu'il faut choyer sans cesse et éviter de contrarier.

*' Depuis plusieurs années, sous prétexte de rcsi)ecter chez l'élève la dignité du futur citoyen et de déveloj^pcr en lui le .sentiment intime et délicat de la responsabilité morale, on a introduit dans les écoles des théories énervantes et d'un effet déplorable. Elles produisent peu de citoyens et beaucoup de ratés.

" Les lois scolaires de ces dernières années, en séparant l'Eglise de l'école, ont porté, il faut le reconnaître, un rude coup à l'intluence du clergé sur les enfants. Eh bien ! au risque de passer pour un rétrograde auprès de ceux qui ne me connaissent pas, je crois (|u'il faudrait regretter l'ancien état de choses, si

(1) \(. (lu Irr U'vvwv ISMH.

l'on ne trouvait pas le moyen de donner réellement l'enseignement moral dénué de tout caractère confessionnel.

'' La morale religieuse est, après tout, celle du Christ, une morale qui en vaut bien une autre. Si nous ne réussissons pas à la remplacer par quelque autre chose d'efficace, il y aurait alors vraiment lieu de la regretter.

" Redoutons d'élever des générations d'enfants chez qui le sentiment. du devoir sera afïaibli et ne pourra que s'afïaiblir de plus en plus. Les conséquences en seraient désastreuses. Sans éducation, pas de moeurs; et sans moeurs, sans vertus, pas de force vitale, pas de stabilité politique, pas de prospérité ni de grandeur nationale."

Voilà des avis dont l'autorité est celle que donne l'évidence même des faits. Ont-ils servi à ouvrir les yeux de ceux qui pouvaient détourner les maux dont le nouveau régime scolaire menaçait la jeunesse française? Non! puisque les statistiques de la dernière période décennale du siècle démontrent que la situation, au lieu de s'améliorer, est devenue de plus en plus sombre et décourageante.

" Le niveau de la moralité baisse dans le peuple, dit la " Revue de l'Instruction primaire," septembre 1895. Le nombre toujours croissant des enfants criminels constitue un péril social. Cependant l'école ne fait pas tout ce qu'elle doit pour le combattre ...

'' Si l'on veut conjurer le péril, il faut réagir depuis l'école normale jusqu'à la modeste classe enfantine, '' contre un mouvement qui menace d'emporter l'édifice social."

De son côté, le " Petit Journal " de Paris, du 2 décembre de la même année, commente de la manière suivante la progression de la criminalité en France, qui coïncide avec les progrès de l'éducation laïque et obligatoire. Il s'écrie :

" On avait beaucoup espéré de la loi sur l'enseignement obligatoire; on la considérait comme devant arrêter les progrès de la criminalité de l'enfance; on citait l'exemple de l'Angleterre où depuis la loi de 1870, qui a élevé de i million à 5 mil-

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lions le nombre des enfants fréquentant les écoles, le nombre des jeunes condamnés est tombé de plus de 10.800 à 5,000. En France le même phénomène ne s'est pas produit. Si la faute en est à l'absence d'éducation religieuse, à l'affaiblissement de la morale, c'est ce qui est en dehors de mon sujet d'étudier aujourd'hui : mais le fait est là dans toute sa brutalité, le mal n'a pas diminué en France. . .

. . .'* L'école publicjue n'a pas pu à elle seule moraliser l'enfance, et les vices que font naître tous les mauvais instincts se développent d'une manière effrayante ; la destruction de l'esprit de famille, le jeu, l'alcool, font leur œuvre, dépopulation d'abord, démoralisation ensuite.

*' Voilà donc détruits par le fait ou par la force des choses, ces beaux rêves et ces beaux projets des libres penseurs *' de la démoralisation i)ar la déchristianisation.''

Le remède pour " éteindre ce vaste foyer de décomposition nationale", serait d'abolir les écoles laïques; le fera-t-on avant f|ue l'œuvre néfaste soit consommée? Peut-être, si la France, par un de ces élans dont l'histoire nous offre plus d'un exemplt, redevenait elle-même en se débarrassant de l'influence cosmopolite et de celle encore plus déshonorante de la franc-maçonnerie, qui l'étreignent dans ses destinées.

Le " Petit Journal " cite l'Angleterre et la loi de 1870. Mais l'Angleterre, qui est devenue un pays libre depuis la signature de la Grande Charte, avait, en 1898, 14,500 écoles libres, et seulement 5,316 écoles publiques. Le gouvernement subventionne les deux systèmes d'écoles.

On remarque que la criminalité diminue dans l'Ile britannique à mesure que le nombre des écoles libres augmente, malgré l'accroissement de la j^opulation. Ainsi, la moyenne des condanmés, qui était de 2,800 avant 1864, est descendue graduellement à 700, et huit prisons sont devenues inutiles faute de pensionnaires. Il faut dire que la neutralité en matière religieuse dans les écoles anglaises est une chose incomuie. et que la sève vivifiante du catholicisme luMiètre toujours davantage

la vie du peuple. Parcourez les villes et les villages de notre mère patrie, partout vous verrez se dresser auprès de l'église protestante le clocher catholique.

" Il faut aussi rendre à l'Angleterre cette justice, ajoute un écrivain contemporain, qu'elle lutte avec énergie; qu'elle veille sur les mœurs avec le même soin qu'elle met à protéger les droits; qu'elle a toujours maintenu la profonde différence qui existe entre liberté et licence, et toujours compris que Hcence c'est tyrannie."

M. Bonzon, avocat à la cour d'appel, a publié, il y a quelques années, un livre intitulé : " Les Crimes et l'Ecole." Cet auteur, d'après son propre aveu, est tout le contraire de ce qu'on appelle là-bas un clérical. Voici cependant ce qu'il écrit :

" Oui, la criminalité augmente sans cesse pour les enfants de sept à seize ans; elle passe en dix ans de 5,805 à 7,148 — soit une augmentation du quart, — tandis que chez les adultes elle n'est que de un neuvième."

Il s'agit de la période de 1880- 1892, celle qui coïncide exactement avec l'intronisation de l'enseignement laïque.

En ce qui concerne les mineurs de seize à vingt et un ans, la progression des condamnations est également constante :

En 1880: hommes 21,757; femmes 3,435.

En 1892: hommes 32,300; femmes 3,690.

Il est à remarquer que tous les sujets de cette catégorie ont passé par le nouveau régime scolaire.

M. Bonzon conclut ainsi son étude :

" Il faut reconnaître courageusement que l'école (laïque) n'a pas produit les résultats qu'on en attendait. Elle n'a pas aidé à la diminution de la criminalité enfantine. Elle ne l'a pas empêchée de croître. " Elle a même contribué à la rendre plus grande."

Aussi, avec sincérité* et désespoir, il s'écrie:

" C'est pour aboutir à d'aussi navrants spectacles qu'un siècle s'est passé dans le combat et dans l'effort et que le mirage d'une société idéale a fait renverser huit gouvernements."

l(j CAXADIKXS. MEFIEZ-VOUS!

L'échec avéré de leurs plans, le néant de leurs efforts ont plongé les fiers laïcisateurs dans un profond découragement, et M. Guillot, le juge d'instruction éminent. nous dit que M. Buisson, ex-directeur de l'enseignement primaire, en est épouvanté.

Dans son émoi, il ])rovoc|uait tout récemment une réunion de fonctionnaires et de professeurs de l'Université. Tous, à l'unanimité, sauf M. Steeg, ancien pasteur protestant et ancien député, exprimèrent 1 avis qu'il fallait rétablir l'instruction religieuse.

Disons, en passant, que ce M. Steeg. ancien ])asteur protestant, est le même personnage qui a posé devant cpielqucs-uns de nos naïfs compatriotes, en 1893, lors de son passage à Montréal pour l'exposition de Chicago.

** La première et la plus inhumaine réforme du régime républicain, a été de supprimer le Christ des écoles, écrit M. Charles-A.-F. Brouard, dans ses '* Im])ressions de route ", octobre,

*' Envisageons le fait sans parti ])ris, dit-il, en hommes éclairés et impartiaux; la laïcisation a ])roduit sur l'enfance un abominable effet.

*' Les devoirs de l'enfant vis-à-vis de la famille sont négligés. De cette source découlent une foule de vices qui rendront un jour mon pays de plus en plus malheureux.

" La science, la civilisation, le progrès, deviennent, en s'éloignant de Celui cpii en est la source, les instruments du mal."

Le 12 décembre 1898, on guillotinait à Brest un fratricide âgé de 22 ans. — " Répétez partout, monsieur l'aumônier, ditil au moment de l'exécution, cpie si je meurs ainsi, c'est ])our n'avoir pas été élevé chrétiennement."

Les législateurs imj)ies (jui ont chassé le ** Christ des écoles " sont plus que des despotes: ce sont des liomicides, des tueurs d'âmes; ils créent le désespoir en détruisant les croyances où toute douleur ])uisait courage et consolation.

Il est â remanjuer (jue plus de la moitié des familles en l'^mi-

ce confient leurs enfants aux établissements libres d'enseignement secondaire; que serait-ce donc si toute la jeunesse française fréquentait les écoles de l'Etat?

" Sur 100 enfants poursuivis à Paris, écrit M. Fouillée dans la '' Revue des Deux Mondes " (^), on en trouve 2 à peine qui soient sortis d'une école religieuse, et sur 100 enfants détenus à la Petite-Roquette, l'école congrégationiste n'en fournit que 13, l'école laïque 87."

M. Elbert, libre penseur, ne peut s'empêcher, tant les faits sont indéniables, de faire l'aveu suivant dans la '* Nouvelle Revue " du 1er août 1897, publication libre penseuse. " Il est une chose incontestable, c'est que depuis notre entrée dans l'ère nouvelle de spécial éclairage des esprits, la moyenne de la criminalité n'a fait qu'augmenter, et la perversité et l'égoïsme humain ont revêtu des formes dépassant les plus extravagantes hallucinations. Lisez les faits divers des journaux, lisez les comptes rendus des tribunaux, vous trouverez partout une ingéniosité dans le mal qui atteint des limites jusque-là considérées comme invraisemblables Jamais nous n'avons assisté à pareil déchaînement d'appétits et jamais la lutte pour la vie n'a revêtu ce caractère de brutale férocité. Et c'est à mesure que .cette moyenne s'élève, que diminue la proportion des illettrés, de ce qu'on est convenu d'appeler la fange de l'ignorance."

Le savoir, l'érudition, peuvent bien reculer les misères de l'ignorance, mais ils ne rendent l'homme ni vertueux ni moral ; ce sont là de ces choses qui puisent ailleurs leur principe d'action.

" Ce que les libres penseurs ne pardonnent pas à l'Eglise d'avoir fait dans le passé — dans un passé dont ils arrangent d'ailleurs l'histoire au gré de leurs passions, — c'est précisément ce qu'ils font depuis plus de vingt ans : ils font servir à la propagation d'une doctrine philosophique tous les moyens de l'action gouvernementale. Quiconque ne pense pas comme eux, ils

(1) Numéro du 15 janvier 1897.

18 CAXADIKXS, MEFIEZ-X'Ol'S !

rexconinninicMit : ils le chassent de la République; ils le dénoncent à l'exécration de tous les ** républicains." Ainsi faisaient hier encore M. Brisson à Paris. M. Léon Bourgeois à Niort, Et, à la vérité, M. Méline et ses ministres ne parlent pas tout à fait le même langage, mais que voulaient-ils dire cependant, quand ils engageaient l'autre jour M. Méline ** à repousser l'envahissement du clergé dans le domaine politique." et M. Barthou à respecter ** les lois intangibles? "

** On croit rêver quand on entend parler aujourd'hui de '* lois intangibles " ! et nous insisterions, si l'opinion n'était faite sur ce point. On sait assez que, s'il ne peut quelque part y avoir de lois intangibles, d'objets " tabou," c'est dans une république ; et, cjuand on les mettrait sous 1 invocation d'autres fétiches encore que les Gambetta et les Ferry, on n'y touchera pas pour le plaisir d'y toucher, mais on les modifiera (juand les circonstances l'exigeront et que le temps en sera venu. 11 n'est pas éloigné si. de tous côtés et depuis déjà longtemps, des j)laintes s'élèvent sur les '* résultats " de l'école neutre ou laïcjue, et si ces plaintes, comme tout porte à le croire, iront sans cesse en s'aggravant. Non seulement l'école neutre n'a pas donné ce qu'on en attendait, mais elle a donné le contraire." (^)

^lais, dira-t-on, pour les jeunes filles, on doit être plus circonspect? Assurément, on ne forme pas les futures mères tranc^aises d'après les principes de la *' morale indépendante?" Nos laïcisateurs ne semblent pas avoir de ces scrupules, si l'on doit en juger par les deux exemples suivants, pris entre mille:

*' J'assistais récemment à un examen de jeunes filles, raconte M. Ch. Raudan. " Mademoiselle, demanda sans penser à mal un des examinateurs, veuillez nous parler du " l'ajazet " tle Racine. — P>ajazet, répondit l'enfant d'un ton délibéré, est l'histoire d'un jeune prince, frère du sultan Anuirat. (jui avait inspiré une violente passion à la sultane Roxane. Mais connue il était de son côté très sincèrement attaché :\ la jeune Atalide, il résista aux obsessions, etc., etc."

<,!> V. Hrmu'tiôn», liirii>il,s ihu.r }{*>'» 'les, 1er mai IS^S,

" L'examinateur regardait la jeune fille comme s'il eût ignore lui-même l'histoire de Bajazet et comme si certains mots, prononcés par elle, l'eussent étonné, scandalisé. Bientôt il ne récouta plus; enfoncé dans son fauteuil, il parut s'abandonner à une méditation chagrine, et quand l'enfant eut terminé son intrépide analyse, il la congédia en lui disant : C'est parfait, mademoiselle, c'est parfait.

" ]\Iais après la séance, il vint à moi, et, m'entraînant dans la rue, il se soulagea de toutes les pensées et de toutes les colères qui l'avaient silencieusement agité.

" C est insensé ! dit-il. Nous forçons ces jeunes filles à apprendre des choses dont le nom même est banni des familles honnêtes. Si ma fille, à moi, se permettait de raconter à ma table une histoire analogue à celle que vient de me raconter cette petite, je la fouaillerais ! Comment le bon sens français a-t-il pu accepter une pareille contradiction entre nos moeurs domestiques et nos mœurs scolaires ?

" A la maison, nous exerçons sur nos entretiens le plus sévère contrôle, nous voudrions mettre sur nos lèvres le '' charbon ardent " du prophète, pour quil n'en sortit aucune parole suspecte, capable de troubler la pureté de ces jeunes âmes, et, à l'école, nous leur faisons détailler et admirer les aventures de Roxane.

" L'embarras et presque la honte que je viens d'éprouver en face de cette pauvre enfant ont été comme une révélation de l'absurdité de nos programmes. Ah ! qui aura assez de courage et assez de bon sens pour les réformer, pour les proportionner aux besoins, aux ressources et aux faiblesses de la jeune fille? Qui osera en exclure tout ce qiii ne peut pas développer sa raison, discipliner sa sensibilité et son imagination, augmenter son aptitude et son goût pour le soin des enfants et le gouvernement du ménage? "

Ce fonctionnaire parlait comme un sage ! ajoute l'auteur des " Fruits de l'école sans Dieu," qui cite ce fait.

Sous le titre " Lectures de vacances ", M. Maurice Talmeyer

20 CAXADIEXS. MICI-IICZ-\'()L'S!

publiait dernièreinciu clans le '* Gaulois " un article dont nous détachons ce (jui suit :

** Je demandais, il y a (juelques années, à la directrice d'une école normale d'institutrices, quels livres et cjuels journaux elle permettait aux élèves, et elle me répondait d'un air de triomphe:

"Tout. ..

"Tout?

''Tout. . . Nous donnons à nos jeunes filles une éducation foncièrement réj)ublicaine, et elles peuvent tout lire, tout, absolument tout.

'* Je lui objectais alors, avec quekjue étonnement, qu'il se publiait des choses qui constituaient, tout de même, pour des jeunes filles, même " foncièrement républicaines ', des lectures plutôt étranges, mais elle me répétait encore du même ton satisfait et péremptoire :

" Tout, absolument tout.

'* Tout. . . mais c'est (|ue tout. . . X'oyons. . . \'ous ne voulez pourtant pas dire. . .

'* Tout. . . absolument tout.

** Un tout comme celui-là était-il de nature à attirer les familles? Je ne le crois pas."

Je vous crois. . . cpie vous ne le croyez pas.

îl est clair (fu'avec la " morale indépendante ". on arrivera à trou\er (jue la distinction entre li\res permis et livres défendus n'a pas de raison d'être, et cette directrice d'école normale, dont les déclarations ont le don de suth^cpier un journaliste boulevardier, nous semble être une per.sonne des plus logiques.

Qu'on remarque bien que les faits (|ue nous venons de ra])porter ne sont pas des cas exceptionnels, particuliers à certaines l(H\alités. Les mêmes causes produisent jiartout les mêmes effets: le mal est général et a atteint des i)roportions dont on n'aurait jamais souj^c^onné l'énormité il y a un cjuart de siècle. La raison en est (pie *' l'enfant, dans les lycées et collèges de l'Etat, est confié à des hommes (jui ne s'occupent en rien de

former sa conscience, d'élever son cœur, de fortifier son caractère et sa volonté."

" La grande masse des élèves, dit ^I. Sigwalt, membre du conseil supérieur de l'Instruction publique, ceux-là, quoi qu'on en dise et abstraction faite de l'influence éducatrice de Tensei- .gnement que nous donnons, je ne crains pas d'exagérer en affirmant que ce sont *' des enfants moralement abandonnés." (^)

'' L'anarchie existe dans le lycée, car c'est bel et bien de l'anarchie que de demander aux familles d'envoyer leurs enfants au lycée pour les y faire élever et de les laisser manquer d'éducation." (")

^I. Clairin, conseiller municipal de Paris et élu président de la commission de l'Enseignement, interrogé à cette même enquête, déclare :

*• L'n élève entre au lycée. S'il se conduit en enfant tranquille et de bonne conduite, s'il fait ses devoirs à peu près, pas trop mal. mais aussi pas trop bien, il va user ses habits sur les bancs du lycée sans que personne lui dise quoi que ce soit. Entré en huitième, il roulera ainsi jusqu'à la rhétorique et la philosophie, où il arrivera tant bien que mal, pour ainsi dire fatalement, sans que personne se soit jamais enquis de ses goûts et de ses aptitudes. . .

" Xi les uns ni les autres (professeurs, proviseurs, répétiteurs) ne sont aptes à étudier les enfants qu'ils surveillent, à devenir leur ami et leur confident, à analyser leur caractère, à encourager leurs bonnes inclinations, à pétrir leur âme, à en faire des hommes et des citoyens. Potirtant n'est-ce pas là ce qtie demande le père de famille quand il confie son enfant à des éducateurs?

'' Aujourd'hui, nous le répétons, l'enfant est seul dans cette foule: le temps marche, les années s'écoulent sans que personne exerce aucune action salutaire sur lui (^)."

fl) La Crise universitaire d'après l'enquête «le la Chambre «les députés (1899). Em/vête, t. II.

(2) Enrpiéte, t. II.

(3) M. Clairin, Enquête, t. H.

22 CAXADIHXS. .MEFIKZ-\'OrS!

M. Doumic. cjue plusieurs d'entre nous ont connu lors de son passage au pays au printemps de 1898, écrivait dans la " Revue des Deux Mondes" du 15 août 1889:

'* Une éducation suppose un principe d'éducation, et vaut ce que vaut ce principe. Pour agir fortement sur la volonté de l'enfant et i)our le discii)liner, il faut un ensemble de notions bien arrêtées dont la force viendra tout à la fois de leur cohésion et de leur netteté. Il faut une doctrine. . .

" Sur toutes les questions essentielles, le professeur est obligé de s'abstenir. Sur celles-là mêmes qui intéressent la vie de la conscience, il est tenu de n'avoir pas d'opinion et de laisser croire qu'il ne pense rien. Il n'est ni pour ni contre."

C'est-à-dire que ce qui caractérise les écoles de l'Etat est l'absence de toute doctrine; c'est la neutralité absolue: il ne faut donc pas s'étonner si on y élève les enfants dans la prati- (jue de l'athéisme.

Enfin, M. Delafosse, publiant dans le ** daulois " une élude sur *' I loche ", de Dérouléde. joué dans l'automne de 1898 à la Porte Saint-Martin, et dans la(juelle il félicite chaleureusement l'auteur de *' s'être croisé contre l'avilissement de l'âme française", s'écrie: *' Il n'y a rien dans notre enseignement, ni dans notre littérature, ni dans nos mœurs, public'ues et privées, ni dans les spectacles (|ue la iK)liti(|ue étale, rien (|ui élève dans l'âme de la jeunesse française un autel à l'idéal et lui nourrisse une foi.''

Tout commeniaire sur les pages cjui précèdent serait superflu, et je laisse à mes compatriotes qui veulent sincèrement le bien de leur ])ays, à tous les pères de famille soucieux de l'avenir moral de leurs enfants, à tirer les conclusions qui découlent de ces statisticpies et de tous ces aveux, fruits d'une ctnu'te mais amère expérience.

On peut faire suivre à ** la bancpieroute de la science ", et cela sans crainte d'être démenti par les faits, la banciueroute complète du système si prôné des écoles neutres.

'' Une école sans croyance et sans culte n est pas concevable, il est vrai; mais il faut, pour Thomme public, que l'essai n'en soit pas même possible ", disait, en 1844, un ministre de l'Instruction publique en France.

En effet, jamais pareille tentative n'a été concevable dans toute l'antiquité païenne. Elle était même regardée avec horreur par les coryphées de l'impiété de la fin du i8e siècle. Croirait-on que Voltaire, Diderot, Rousseau, d'Alembert, éprouvaient parfois de ces moments, bien rares il est vrai, où la conscience leur arrachait des aveux les plus inattendus, bien qu'ils missent à nu leur profonde hypocrisie par suite du contraste que ces hommages à la vérité établissaient entre leur conduite et la pensée intime et véritable de leur être. C'est ainsi que Voltaire, dans son " Dictionnaire philosophique," prie instamment chaque père de famille de " préparer une postérité qui connaisse l'Evangile!"

" Je vous présente un savant ", lui dit un jour un de ses amis en lui parlant de son enfant, " il a lu toutes vos œuvres.''

— Tant pis, répondit franchement Voltaire : vous eussiez mieux fait, et il en saurait davantage, si, à la place, vous lui eussiez appris son catéchisme ", petit livre, dit Pierre Leroux, qui renferme " toutes les sciences philosophiques et toutes les solutions les plus élevées."

L'histoire de Diderot enseignant le catéchisme à sa fille est trop connue pour la citer ici. '' Si je savais quelque chose de mieux, dit-il au visiteur qui l'avait surpris pendant qu'il donnait à l'enfant sa leçon de catéchisme, si je savais quelque chose de mieux pour faire de Marie une fille respectueuse, une femme dévouée, une mère tendre et digne, je le lui enseignerais; mais comme je ne connais rien au monde que le catéchisme qui contienne tout cela, c'est le catéchisme que je lui enseigne; puisse-t-elle, pour son bonheur et pour le nôtre, croire, aimer et pratiquer tout ce qu'il renferme ! "

On peut afficher l'impiété devant le public, prêcher l'irréligion lorsque cela va à l'adresse de gens qui nous sont indififé-

rents: mais du moment qu'û s'agit des siens, on pense et on agit autrement.

Une mère de famille, qui avait élevé son fils à la manière de r *' Emile '' de Rousseau, ayant raison de déplorer la sottise qu'elle avait commise, sen plaignit un jour amèrement au célèbre philosophe.

— Eh! Madame, cjui vous obligeait de suivre ma méthode? En publiant mon livre, j'avais pu espérer cju'on le lirait, mais je ne m'étais pas imaginé (ju'il dût y avoir en France quel- (ju'un assez peu réfléchi pour le suivre."

Ce sont pourtant les aberrations de ce livre (ju'on suit aujourd'hui ; il n'y a donc rien d'étonnant à ce (jue tant d'autres mères de famille déplorent les conséquences de l'enseignement sans Dieu.

Jean-Jacques lui-même ayant été chargé de l'éducation du jeune d'Epinay, avait formé un élève dont la perversité précoce fait songer aux jeunes assassins de nos jours, ** la multiplicité desquels est un phénomène moral des plus tristement in(|uiétants.'' A 15 ans, on fut obligé de le renfermer, parce (ju'il avait tenté d'assassiner son ])ère. Xous avons déjà dit (jue les mêmes causes ])r()(luisent toujours les mêmes etïets: les faits le prouvent. " Il faut, disait M. (aûzot, pour (jue l'instruction primaire soit vraiment bonne et socialement utile, qu'elle soit profondément religieuse."

ICli bien! ce (|ue l'anticiuitê ])aïcnno n'a jamais connu, ce (|u'aucun honune i)ublic en h'rance n'a jamais cru concevable, les grands et clairvoyants i)atriotes (\c la troisième République. (|ui doivent à dix-neuf siècles de christianisme tout ce (ju'il y a de vraiment bienfaisant, de noble et de glorieux dans l'histoire de leur pays, l'ont accompli en dépouillant l'école de son caractère religieux, en ne faisant pas iiUervenir dans l'ieuvre de l'éducation de l'enfance la religion de Jésus-Christ. (|ui peut seule combattre efficacement les mauvais instincts de notre nature et développer les nobles sentiments de l'âme.

Bien naïf celui qui croirait (jue l'établissement des écoles de

l'Etat en France peut être attribué à une sincère inspiration patriotique, et que l'on y voulait le bien réel des citoyens. L'esprit qui anime ces laïciseurs est le même partout: les procédés apparemment honnêtes qu'ils emploient ne servent qu'à voiler la mauvaise foi qui en compose le fond. Les lois scolaires actuelles n'ont pas d'autre but, sous le couvert de la neutralité, que de ruiner la foi et de déchristianiser la France (^).

Mais, disent M. Ferry et ses successeurs: " Nous ne sommes point des apôtres d'intolérance dans notre pays; nous ne prêchons point l'hostilité religieuse ; nous ne voulons que la neutralité dans les écoles."

D'abord " nos législateurs ne font point la guerre aux principes ; leur coutume est de chercher un biais et d'introduire dans leurs lois telle ou telle disposition qui rend absolument illusoire l'usage des libertés qu'ils concèdent (^)." Ils n'ont point, disent-ils, prêché l'hostilité. Mais " cette hostilité, elle est née de la neutralité même: les faits se dressent pour prouver avec évidence que celle-ci découle de celle-là. Un homme neutre est d'ailleurs un phénomène introuvable. Il faut aimer ou haïr, et l'enfant a compris vite, et d'instinct, que l'indifïérence en matière religieuse est la haine de la religion. On aurait bien du mal à démontrer, du reste, que l'hostilité n'a jamais été prêchée aux enfants: les christs enlevés de leurs yeux dans les écoles, brisés parfois par des instituteurs impies, transportés ignominieusement dans des tombereaux par le préfet de la Seine, Hérold, jetés à la voirie par certains maires : les enterrements civils donnés en spectacle par les tuteurs de l'enfance, la participation aux funérailles impies imposée même à ces petits êtres sans défense, les discours, les livres et les exemples, exemples

(1) " Ils veulent faire disparaître la religion catholique dans toute la France." Lettre pastorale de M^jr Isoard, 1899: "Vous rappelez aux plus oublieux, vous apprenez aux plus inattentifs comment, depuis vingt ans, se sont succédé dans un enchaînement très logique les lois et les mesures a(jministratives édictées en vue de ruiner de fond en comble, parmi nous, la foi chr tienne." (Lettre d'adhésion du cardinal Perraud à Mgr Isoard, 30 décembre 1899.)

(2) Valbert, — Hommes et clioses du tempu présent.

•2() CAXADIEXS. MEFIEZ-X'OL'S!

abominables venus de haut, n'ont-ils pas proclamé aux enfants des écoles sans Dieu, que l'école sans Dieu doit être l'école contre Dieu?

*' D'ailleurs, cette doctrine que vous tenez pour un temps sous la loi du secret, elle est dans l'air. On la pratique sans l'avouer: l'enfant la devine. La jeunesse élevée en dehors de toute religion devait logiquement être contre elle. Pour faire nier Dieu à l'enfant. ])our lui faire blasphémer son nom sacré, point n'était nécessaire de lui dire: Dieu n'existe pas. Il suffisait d'exclure de ses idées celle de la connaissance de son créateur or

" Si l'enfant découvre une sorte d'hostilité sourde entre le représentant de la morale laïque et celui de la morale religieuse, il ])()urra conclure à l'incertitude de toute morale, aussi bien laïque cpie religieuse; et ce n'est ni la grammaire et l'orthographe, ni l'arithmétique et le calcul, ni l'histoire, ni la fameuse *' géographie ", qui pourront l'empêcher de mal faire. Il aura beau apprendre la règle de trois, les caps de la Hollande et les lacs de l'Amérique, l'histoire du vase de Soissons, l'assassinat do Jean sans Peur ou celui du duc de Guise, ses penchants n'en seront pas modifiés (2)."

'* La prétendue neutralité scolaire est une bêtise. Il n'y a pas de neutralité possible. Du moment (|ue l'instituteur n'enseigne pas la religion, il enseigne \rdv là même l'incrédulité ", dit M. Maret, rédacteur en chef du " Radical ". journal parisien.

Qu'il y a longtemps (|ue le (li\in Maître a réglé cette question de neutralité: ** Qui n'est pas i)our moi est contre moi ", a-t-il dit dix-neuf cents ans passés. 11 y a des vérités qui semblent ne ])ouvoir être jamais coni])rises et sur les(|uelles il faut revenir sans cesse.

Si encore le nouveau système d'instruction réi)ondait aux besoins (lu pays, ne rompait point ré(|uilibre des choses, le mal

(1) r.onnol, — Lt.t iVnits th V F.coh saitft Dieu.

(2) l,cs Jiunc» Crimiu€h,VKrolf et la Prcsn,, par M. .Xlfrol iMmilh'o, " Roviie dos Houx Mondes" du In iainior 1S97.

serait moindre, en ce sens du moins que nous n'aurions pas à déplorer le sort de tant de jeunes déclassés qui ne savent que faire de leur personne au sortir de l'école.

Le " Bulletin officiel " de la Préfecture de la Seine, du 25 février dernier, publiait un tableau des emplois vacants dans ses divers services et du nombre des candidats inscrits pour ces emplois. Voici quelques chifïres instructifs :

Les aspirants cantonniers se présentent au nombre' de 29,880, alors qu'on ne peut leur ofïrir que 537 emplois. 1,407 femmes, munies de tous leurs diplômes, demandent des places d'institutrices : on ne peut en caser que 150; pour une d'élue, c'est 8 ou 10 " non classées " qu'on fait tomber dans la misère. On a besoin de 3 répétiteurs, il s'en présente 280. 3,320 hommes veulent être commis de l'octroi; on leur promet 180 postes. 2.400 désireraient la place de commis au Mont-de-Piété ; il y a 7 places vacantes. Ces exemples pourraient être multipliés. Voici le résultat de l'addition : emplois disponibles dans une année : 1,557; candidats, 74,212.

"' L'erreur, le crime de nos gouvernants, écrivait en 1897 un des rédacteurs du " Figaro ", a été de faire croire à la foule que l'instruction doit pousser les enfants du peuple à déserter l'atelier ou la ferme, et à devenir des fonctionnaires ou des bourgeois.

"Toute simplicité commença alors à être bannie de la vie; toute modestie abandonnée. Les artisans renièrent leur métier et les laboureurs eurent honte de la terre. Tous les bienfaits de l'ignorance disparurent peu à peu. Les enfants de ces gens qui étaient déjà ébranlés et détournés de leur nature se mirent à rougir de leurs pères. Des farceurs et des nigauds qui les renforcèrent dans cette erreur proclamèrent qu'enfin l'humanité était émancipée, et que, pour la ]M'emière fois, les fîls du peuple pouvaient s'élever vers de brillantes destinées, grâce à leur intelligence, — connue s'ils en avaient jamais été empêchés.

" Ce furent les commencements de la grande fabritjuc des ra-

28 CAXADIKXS. MKFIEZ-\( )L'S!

tés. Des usines et des succursales s'élevèrent, sous le nom tle lycées, de facultés et d'écoles spéciales. Tous les cerveaux devaient y être pressés dans les mêmes moules, badigeonnés des mêmes vernis. Le public s'y rua, et les familles crédules s'imposèrent des sacrifices pour jeter à la fabrique des enfants qui auraient fait de bons et estimables man(euvres et ne j)urent même (jue rarement, et ])ar des coups de chance, faire de mauvais médecins, de fâcheux avocats, d'innombrables fonctionnaires et d'abominables artistes.

" Enfin, c'est notre propre temps qui trouva le couronnement de tout, l'effrayante conclusion, en décrétant l'instruction " obligatoire."

L'instruction obligatoire, comme on aurait ])u. pendant qu'on y était, décréter obligatoire l'intelligence, ou le chaud ou le froid, ou le bonheur, ou une couleur de cheveux. . .

"... Le nombre des candidatures aux professions dites libérales, devenues les ])ires des enfers, s'augmente en raison inverse du besoin que l'on a de ces professions: mais la pro])ortion des ratés s'accroit en raison directe de la multiplication des candidats."

Il ajoute (|ue le nombre de ])auvres hères contlamnés à une existence misérable, et ])rovenant des lycées, collèges et écoles s])éciales, en nombre toujours croissant, était dans la ])roiK)rtion (le loo ])(>ur i au minimum.

Le fait est (|u'il n'y a pas de peste i)lus etïroyable que l'instruction inutile, mal appropriée aux besoins, aux capacités, aux fonctions sociales, une instruction répandue à tort et à travers.

Les |)etits l^'ranc;ais d'autrefois non seulement pouvaient se l)lacer plus facilement, mais ils avaient cin(| ou six ans d'avance sur ceux d'à présent. Vu gari;on de i6 ans (|ui avait '* une ]hv sition " n'était pas alors une curiosité. ]\\ ce n'était ni sur le grec ni sur le latin (|ue l'on gagnait du temps; c'était sur les " connaissances i)rati(|ues."

îvCS *' coimaissances prati(!ues " ne sont pas toutes utiles à tout le monde. C'elles dont ])ersonne ne peut ^o ])asser sont.

au contraire, en quantité assez limitée. On y bornait les anciens écoliers. Les autres '' connaissances pratiques ", celles qui varient avec le métier qu'on doit embrasser, ne venaient qu'à l'heure de ce que nous appelons la spécialisation. Une bonne part des cinq ou six ans se gagnait ainsi sur les matières de notre " enseignement moderne ".

" Notre enseignement primaire, dit encore M. Fouillée, n'est ni assez général dans ses grands principes, ni assez pratique dans ses détails; il se meut dans les intermédiaires, qui sont précisément les inutilités au point de vue moral d'un côté, technique de l'autre."

On possédait encore un autre art anciennement: celui de former des caractères autrement trempés que ceux d'aujourd'hui. On ne séparait pas alors l'instruction de l'éducation qui fait l'homme; on 1' '' élevait ", c'est-à-dire qu'on le faisait monter à ces hauteurs morales qui sont le développement des plus beaux côtés de notre nature.

Quoi qu il en soit, la sécularisation des écoles par l'Etat passe pour " la plus précieuse conquête de la troisième République ' , d'après la '' Grande Encyclopédie ". Mais il est à remarquer, d'un côté, que la République actuelle n'a guère de conquêtes à mettre à son crédit, et, de l'autre, qu'on trouve imprimées pour la première fois, dans la '' Grande Encyclopédie," des choses plus qu'étonnantes.

:fc i!c *

Nous avons vu quelques-uns des résultats que la neutralité scolaire, '' cette précieuse conquête ", a déjà produits parmi la jeunesse contemporaine du vieux pays de nos ancêtres; mais il en est encore d'autres que les laïciseurs n'avaient pas prévus; il convient d'en dire ici un mot, puisqu'ils proviennent au moins indirectement de la neutralité dans l'éducation.

Un de ces résultats dont on parle beaucoup de])uis quelques années, que les nations étrangères signalent dans leurs gazettes et que les honnêtes Français (il y en a encore un grand nom-

30 C.WADIKXS, MEFIEZ-VOrS!

bre, malgré tout) déplorent, c'est celui de la dépopulation, qui fera bientôt de la France une puissance de deuxième ordre, si elle ne 1 est pas déjà.

Le rapport sur le mouvement de la population française que publie le "Journal officiel '* de 1898, constate que la tendance de la population à diminuer s'accentue d'un recensement à l'autre.

** Depuis quekjues années, l'opinion publicjue s'est émue de l'état de stagnation de la population française. Pendant la dernière période décennale, en eft'et, de 1889 cà 1898, il s'est rencontré quatre années où le nombre des décès a dépassé celui des naissances, et l'excédent de ceux-là a varié entre 10,000 et 38,- 000. La dernière année où l'on ait constaté un excédent de décès est 1895; il était de 17.813 unités. . .

*' Evidemment, il faut se garder de tirer des conclusions de petites fluctuations annuelles ; il faut observer le mouvement de la population sur de longues périodes. Mais ])our les dix années 1889 à 1898. l'excédent des naissances sur le^ décès ne s eievc au total qu'à 281,403 individus: annuellement il est en moyenne de 0.74 par 1,000 habitants, tandis qu'il dépassait 2 pour mille par année moyenne de la précédente période décennale (1879 1888)."

M. le docteur Bertillon, directeur de la statistitjue numicii)ale à Paris, et dont personne ne peut récuser la conijîétence. fait à ce sujet des réflexions bien significatives:

" Le résultat du recensement est navrant. J'y vois avec une profonde douleur, mais avec évidence, la ])reuve de la disj^arition prochaine de notre pays.

** L'.Mlemagne (pour ne jiarler (|ue d'elle) avait en 1S41 à peu près la même ]K)pulation que la France (je parle du territoire actuel des deux i^ays). Aujourd hui l'.Mlemagne comjne 14 millions d'habitants de plus que la France.

" Depuis cincj ans ncnamnient l'.Mlemagne a gagné 3 millions d'habitants, deux fois l'Alsace-Lt^rraine, et voilà (jue le *' Journal otTirirl " nous annonce (jue pendant ces mêmes cinc] années

(de 1891 à 1895), notre population a reçu l'augmentation minuscule de 175,027 habitants. »

"Au lendemain de la guerre, en 1873, 1^ nombre des jeunes gens pour le recrutement était presque le même en France et en Allemagne, et la France pouvait espérer de reprendre dans le monde son ancienne situation. Aujourd'hui le nombre des conscrits allemands (450,000) est d'environ un tiers plus fort que celui des Français (300,000), et comme depuis sept ans déjà le nombre des naissances allemandes est double du nombre des naissances françaises, il est fatal que dans treize ans ou quinze ans au plus tard, contre un conscrit français il y aura deux conscrits allemands. . .

'' La France est perdue si on ne réveille pas, par des mesures énergiques, son patriotisme endormi ou peu éclairé. Il faut annoncer à tous la grandeur du danger."

La "Revue française de l'étranger" (1897), constate que l'augmentation annuelle de la population russe a été de 1.45 p. c, dans ces dix dernières années, celle de la population allemande de 1.15, celle de la population austro-hongroise 0.96, celle de la population anglaise 0.35 et celle de la population italienne 0.45, le coefficient, en France, n'a été que de 0.08!

A ce taux, dans cent ans, la Russie compterait 228 millions d'habitants, l'Allemagne 106 millions, l'Autriche, 79 millions, l'Angleterre 65 millions, l'Italie 44 millions, et la France 40 millions seulement.

La réalité est telle que 'M. de Freycinet, ministre de la guerre, a dû déclarer à la Chambre des députés, en 1899, qu'il fallait renoncer à faire concurrence à l'Allemagne pour les effectifs militaires. Jusque-là, la France avait soutenu la lutte. A chaque augmentation de l'armée allemande, elle répondait par un accroissement égal de la sienne. Pour l'avenir, elle devra se résigner à ne plus atteindre la force numérique de ses voisins. Depuis la dernière guerre. l'Allemagne a pris une telle avance de population sur la France, qu'il est devenu impossible de lutter avec elle. "SI. de Frevcinet a dit très sagement que

32 CAXADIHXS. MEFlEZ-\'OUSî

l'Allemagne avait une supériorité qu'on ne pouvait plus désormais lui enlever: celle de la population. Cette supériorité-là fait celle de son armée. Le militarisme actuel, qui est d'ailleurs le recul de la vraie civilisation, constitue donc pour la France un des plus redoutables dangers, puisqu'en fin de compte, le résultat final, dans cet ordre de choses, doit dépendre de l'accroissement de la population. C'est la déchéance sociale et militaire de la nation.

En i/OO, selon M. Levasseur, un éminent statisticien français, la France, alors gouvernée par d'abominables tyrans, comptait 38 pour cent dans la population des grandes puissances de l'Europe; aujourd'hui, le chiffre est réduit à 13 pour cent. Et (lire qu'on avait ])res(iue fini par nous persuader, nous. Canadiens, (jue la France n'existait que depuis 89.

D'ai)rés une statistique toute récente, on compte en France 2,000,000 de ménages n'ayant pas d'enfant. 2.500,000 en ayant un, 2,300.000 en ayant deux. 1.500.000 en ayant trois. 1,000.- 000 en ayant cptatre. 550,000 en ayant cinq. 330.000 en ayant six, et 200,000 environ en ayant sept et au-dessus.

lui même temps (pie le nombre total des naissances diminue sans cesse, celui des naissances illégitimes suit une marche progressive, accusant, chaque année, une dépravation croissante des mœurs: il a doublé depuis (juinze ans! A Paris, il est de 25 j)our cent.

Inutile d'ajouter cpie les populations les plus infécondes sont celles des villes qui sont en même tem])s les moins religieuses. A Paris, par exemple, le chiffre des décès excède celui des naissances, et si les campagnes n'étaient ])as là i)our combler les vides créés ailleurs, la France n'existerait ])lus dans un siècle.

Que peut-on espérer lors(|ue l'on ne veut de l'existence (pie ses plaisirs sans ses devoirs!

" Plusieurs correspondajits m'écrivent, dit Jules Simon, (jue la grande cause du mal dont je me plains (la dépopulation), c'est le luxe.

" Nous disons encore, par une sorte d'habitude, (jue la Fran-

ce est très riche, qu'elle a de grandes économies dans les bas de laine. Dans ma jeunesse, on passait pour un prodigue quand on dépensait tout son revenu. Il y avait tant pour le nécessaire, tant pour ce qu'on appelait les menus plaisirs, qui étaient très menus en effet, et tant pour le bas de laine. Le crédit, qui a été un grand moyen de progrès pour le travail et l'industrie, a causé des ravages dans l'économie domestique. On a commencé par consommer le revenu tout entier ; puis on a vidé le bas de laine ; puis on a emprunté, les uns pour vivre, les autres pour jouir; aujourd'hui, les trois quarts de la population vivent sur le revenu de l'année prochaine. Le luxe est devenu un besoin. Les Etats et les particuliers se tirent de là par un certain nombre de krachs et de banqueroutes, qui éclatent de loin en loin et rétablissent une sorte d'équilibre ...

'' Il n'y a plus de classes. Tous les gens " d'un certain monde " veulent faire figure, quel que soit 1 état de leur caisse. . . Cela descend très bas dans l'échelle sociale . . .

'' Et tout ce monde, du haut en bas, calcule la perturbation qu'amènerai^ dans son existence la venue d'un héritier. On dit en bas: Avec quoi le nourrir? On dit en haut: Avec quoi le doter? Hélas! les ouvriers des villes disent trop souvent: Où le mettre? "...

Inutile de tirer de tout ceci la conclusion oui s'impose : elle est déjà dans l'esprit du lecteur.

" Les provinces les plus prolifiques, dit M. Paul Leroy-Beaulieu, sont celles qui ont conservé le plus de fidélité aux anciennes croyances. Si les préceptes religieux étaient observés dans le mariage, la natalité française, au lieu d'être restreinte à 850,- 000 ou 880,000 naissances par année, monterait certainement à 1,200,000 au moins (^)."

Sans doute le régime des successions, qui détruit l'autorité paternelle, la répartition très défectueuse des impôts, qui sont d'autant plus élevés que les enfants sont plus nombreux, peu-

(1) La Question de la Dépopulation et la Civilisation démocrati'jve, " Revue des Deux Mondes," 15 octobre 1897.

:U CAXADII'.XS. MICFII-Z-X'C )rS !

vent être regardées comme des causes de la dépopulation; mais la raison principale est celle (ju'en donne le célèbre économiste français ; c'est la conclusion dernière à laquelle il faut toujours revenir, en dépit du jargon scientifique des sociologues. On a beau courir le monde, il faut toujours finir par rentrer sous la tente.

" \'oyez-vous, disait, il y a quelques mois, un de nos plus célèbres contemporains, il est une règle que j'ai constamment vérifiée et qui ne souff're pas d'exceptions. Partout où le Christianisme est vivace. les mœurs se relèvent ; partout où il languit, elles s'abaissent. C est Tarbre où fleurissent les vertus humaines, sans la pratic|ue descjuelles les sociétés sont condamnées à périr. Je vous ])rie. si vous me faites i)ar]er. de le proclamer expressément : on démoralise la France en lui arrachant la foi ; en la déchristianisant, on l'assassine. Il n'y a point de sauvegarde sociale hors des vérités du Décalogue (*).

Mais ce mal social de la dépoi)ulation serait encore plus profond et ])lus lamentable, i)arait-il. cju'on serait ])orté à le croire tout d'abord.

" Des confidences de divers genres nous api)rennent. hélas! (lit un ])ubliciste français justement alarmé de cet état de choses, (pie, au milieu des calculs égoïstes mù tendent de plus en plus à restreindre les familles, l'alcoolisme, avec son stimulant inconscient, reste le ])rincipal agent de recrutement de la population. Ce (pie la prétendue raison refuse, l'ivresse le fait. C'est la classe ouvrière, en général, qui maintient, à la ville et à la campagne, la po|)ulation dans un état d'équilibre, à peu près égal, entre la naissance et la mort. Mais trop souvent cet équilibre se réalise dans les plus mauvaises conditions. La vie est viciée en même temps qu'elle est donnée.

" Si la population ne diminue pas encore, elle C(^ntinue de dégénérer. î^e tous côtés, on signale l'influence ]>ernicieuse

(1) Paul Iîoiir;:i»t, — IjO Scmniw i^tholiijw de Shz. (L'éininent t'crivain, nui u »'t<'' irr(''lij;ioux, parle donc avec ormiiaissanco do rau8o. D'ailletirs toute I histoire nous prouve «pio la diminution de la (o\, de la religion et du patriotisme chez un peuple a toujotirs été un nigne d'atrad)lissement et de mort)

de l'alcool sur la constitution et la santé des enfants. L'alcoolisme alimente et tue la race à la fois.

" En dehors de ce triste principe de fécondité, si l'esprit chrétien qui anime heureusement encore un grand nombre de familles venait à s'afïaiblir, il n'y aurait plus que des causes très promptes de déchéance de la population. Le nombre des mariages n'augmente pas. L'état social contribue à les rendre de plus en plus difficiles. Les idées et les habitudes nouvelles du siècle ne les favorisent pas. On compte à peine sept mariages, par an, pour mille habitants. Et parmi ces mariages, la moitié sont stériles ou restreints au plus petit nombre d'enfants.

'' Le crime n'en est que plus grand de ces gouvernants et de ces législateurs qui, au milieu de tant de causes d'affaiblissement national, s'acharnent à détruire l'esprit religieux, sans crainte de tarir en même temps la principale source des mariages prolifiques. Le christianisme est encore le plus grand soutien de la France. C'est lui qui empêche la décomposition sociale et arrête la décadence ; c'est lui qui fait les vertus et les familles.

" Il n'y a pas de politique plus coupable et plus anti-nationale que de le combattre et de le persécuter. Et quand on considère que c'est celle de la troisième République depuis vingt ans, on ne peut s'étonner de ce double résultat, constaté par les statistiques officielles : l'accroissement de la criminalité et la diminution de la population."

On sait que la doctrine de l'indissolubilité du mariage est formellement proclamée dans l'Evangile, et l'Eglise en maintenant ce précepte en force sauvegardait ces principes de moralité, de civilisation, d'honneur, qui font toute la grâce et la dignité des nations chrétiennes.

Il semble étrange qu'on ait réussi à abolir cette loi en France ; mais ce qui est incroyable, c'est que ce soit quelqu'un de souche étrangère au pays, un individu d'origine juive^ paraît-il, qui soit

3(j CANADIENS. MEFIEZ-X OLS!

parvenu à imposer sa loi du divorce. . . à la France, loi cjui fut votée par la Chambre des députés en 1882, et par la Chambre haute le 27 juin 1884. Ce fait serait incompréhensible si nous ne savions pas qu'aujourd hui, dans la patrie de Jeanne d'Arc, juifs, francs-maçons et autres mauvais Français sont toujours sûrs de s'entendre du moment cpi'il s'aj^it de témoigner le mé- ])ris (ju'ils ])ortent à la religion chrétienne, d'enlever une liberté à l'Eglise, de violer un de ses droits. *' Ils n'ont même plus la pudeur de cacher dans l'ombre des loges les tendances impies " dont ils font preuve; la témérité de leurs agissements se retourne contre eux ])our en (lémas(|uer la periulie.

Ouoi (|u'il en soit, le projet de législation en une matière si grosse de consé(|uences pour les mœurs étant j)résenté par le député Nacjuet, '* libre ])enseur dès l'enfance " et révolutionnaire notoire, aurait dû. pour le moins, mettre les Chambres en très grande défiance. En d'autres temps, on se serait senti le cœur mordu par l'indignation ; mais les laïciseurs de la troisième l\épul)li(|ue n'ont point de ces susceptibilités touchant 1 honneur national, et ils s'()ccu])ent i)lus volontiers à décréter des lois pour éteindre dans la conscience ])ul)li(iue, sans paraître y mettre aucune tyrannie, comme on a fait pour les enfants dans lo écoles, le reste d'inthience (|ue le Christianisme pouwiit encore y exercer. (|ue de songer aux moyens de protéger les bonnes mœnirs.

1 /a])plicalion de la loi Xacjuet. dit un moraliste, fait (pie " l'union libre remplace ])eu à ])eu le mariage. Elle détruit la famille h'ile livre sans défense l'honnne à l'alcoolisme, la fennne à la prostitution et l'enfant aux vices jirécoces. C'est évidemment une défaite jxun" les \ieilles idées religieuses dont certains philosophes saluent avec joie la disparition. Plus vite .sans doute encore cpie l'école, la législation du divorce accom])lit, au moins à Paris, la déchristianisation de la l^^rance. Mais elle l)récipite aussi sa décadence matérielle, morale, cérébrale, musculaire, intellectuelle.

*' Des faits connue celui (jue je signale i)i"ojelteni îles lueurs

inquiétantes sur tout un état social. Ils tuent la confiance en l'avenir. Ils rendent pacifiques, très pacifiques, hélas !

Si nous jetons maintenant un coup d'œil sur la statistique des divorces de 1886 à 1897, on voit que le chiffre des couples qui ont été déliés ne suit qu'une proportion ascendante : )<

1886 2,950 divorces

Donc, augmentation constante, sans qu'aucune oscillation rétrograde se soit produite un seul instant. Dès 1888, le chiffre de 1885 était dépassé, et dès 1894. celui de 1886 était doublé.

A Paris — la Ville-Lumière — on compte un divorce pour quinze mariages.

Un autre mal qui excite les plus vives inquiétudes chez les Français soucieux de l'avenir de leur race, c'est l'abus de l'alcoolisme, '' qui étend de plus en plus sa gangrène au sein du corps social." Cet excès, nous l'admettons, peut provenir de causes diverses; il peut être attribué jusqu'à un certain point à l'insufîfisance des mesures législatives, et à l'ignorance d'un trop grand nombre des effets désastreux que produit l'usage de l'alcool. ]\Iais la cause la plus générale de ce vice, comme

de tous les autres d'ailleurs, est que l'alcoolique ne résiste guère ou point du tout aux entraînements de son penchant tyrannique, parce (ju'il ne croit pas et ne prie point. Ce qui fait l'homme faible, ce qui le rend malheureux, ce sont les mauvaises passions, qui ont leur racine dans l'âme ; guérissez l'âme et tous les maux disparaîtront: c'est le propre de l'Eglise catholique d'appliquer ce remède; c'est même la raison d'être de son existence, et en faisant du bien aux âmes, elle assure le bonheur des familles et la prospérité des Etats.

Mais quand on dépense une partie du tenii)s et des ressources que l'on devrait employer au bien de la France à détruire 1 intluence de cette même Eglise, à miner son autorité, à amoindrir le prestige de ses ministres, on est bien coupable ; quand l'exemple de l'impiété ou simplement de l'indifférence religieuse part (le haut, le peuple se laisse bientôt gagner par l'irréligion et cède avec d'autant plus de facilité aux attraits du mal c^u'il subit moins (jue les gens en place l'inthience du milieu qui retient encore ceux-ci dans une certaine ap])arence d'ordre.

" Fa religion est-elle, en vérité, ce (|ue disent les prêtres? On en peut bien douter. puis(jue les maîtres de la nation, ceux cpii sont les élus des élus du peuple affectent de n'y point croire et en écartent toujours les enseignements et les pratiques." Absurde est ce raisonnement, direz-vous. Pourtant il existe obscurément dans maint esprit borné. Parce (|u'il est absurde, il a son influence et entraîne des foules.

Il y a cpiarante ans. les h'ram;ais ne comiaissaient pas les alcools industriels, impurs, funestes d'aujourd'hui, (pii empoisonnent le sang et brisent le cerveau. Surtout, on Inivait moins d'absinthe.

A cette heure, c'est la l^Vance (jui détient le record de cet article. Elle consomme à elle seule ])lus d'absinthe (jUC le mc^nde entier.

Fa production alcoolicpie en l'rance a ])resque triplé dej^uis ces trente dernières années pour une population qui, on l'a vu, est loin d'avoir suivi pendant ce même espace de temps une marche parallèle ascendante.

En 1870, le fisc en évaluait la quantité à 882,790 hectolitres; en 1880, 1,313,829; en 1890, 1,662,801. En 1898, enfin, l'on n'a pas moins compté de 1,865,000 hectolitres d'alcool.

Et il ne s'agit ici, qu'on le remarque bien, que de l'alcool imposé. Si l'on y ajoute, et l'alcool consommé par les récoltants bouilleurs de cru et l'alcool introduit par la contrebande, on arrive aisément à un total de " deux millions " d'hectolitres d'alcool, offerts chaque année à la consommation des Français.

L'usage habituel de l'alcool, même chez les personnes qui ne se sont jamais enivrées, affaiblit l'organisme et le rend incapable de résister efficacement aux maladies les plus légères.

Les enfants d'alcooliques sont voués d'avance à toutes les dégénérescences nerveuses, et on est presque réduit à se féliciter de ce que les unions de ces malheureux soient généralement infécondes.

C'est l'alcool qui peuple les maisons d'aliénés, et qui recrute ? pour moitié la clientèle des prisons.

'' La ruine de la santé, la perte des épargnes, la suppression de l'aptitude au travail, la désagrégation fatale, puis l'extinction de la famille, finalement la dégénérescence de la race et le découronnement de notre précellence nationale, telles sont \c2 belles résultantes de l'alcoolisme. La prophylaxie la plus élémentaire exige donc que nos intérêts et notre avenir ne dépendent pas éternellement de cette question : un jour ou l'autre, il faudra bien arriver à interdire la fabrication et la vente de toute boisson notoirement néfaste à l'organisme, si nous voulons arrêter la dépopulation et la dégénérescence qui pèsent sur notre malheureux pays. . .

Voilà ce que constate un des derniers numéros du " Journal de la Santé ", de Paris.

Il n'est donc pas étonnant que la folie ait suivi, à son tour, i une marche ascendante à peu près parallèle à l'accroissement / de la production d'alcool.

En 1877 cette production dépassait le million d'hectolitres et on comptait 21,962 aliénés; en 1892 le nombre de fous attei-

40 CAXADIEXS, MEFII-:Z-\()L-S!

gnait 58.753, tandis que celui des hectolitres d'alcool arrive à

Le docteur Legrain a eu la patience d'étudier 215 familles alcooliques ayant fourni un total de 814 descendants, répartis dans trois générations, et voici ce qui est arrivé de ces 814 individus :

427 sont devenus alcoolicpies à leur tour; 60 pour 100 présentaient des signes troj) certains de clégérescence physique et intellectuelle; 14 pour 100 sont tombés dans le crime; 22 pour 100 ont été emportés par des convulsions infantiles; 17 pour 100 ont abouti à l'épilepsie et 19 ])()ur 100 à l'aliénation mentale.

Les chiffres cpie l'on vient de lire suffisent à justifier les conclusions du docteur Legrain. déclarant :

" L'n peuj)le (jui s'alcoolise et (|ui. ])ar suite, fait souche de dégénérés, d'idiots. d'éi)i]c])ti(|ues. d'aliénés, est un i)euple (pii s'étiole. Un peuple alcoolisé, en somme, est une ])euplc en voie de disparaître."

C'est à cette diminution dans la natalité et à ce déi)érissemcnt de la race (|u'il faut attribuer rajournenicnt de la formation des quatrièmes bataillons l'année dernière. J^e fait méritait d'être remarf|ué. au moins en raison des causes (|ui le i)ro(luisaient. Les formations projetées ne pouvaient avoir lieu. ])arce (|ue le contingent à incorporer en 1899 était insuftisanl. D'une ])art. le nombre dQ<> conscrits était plus faible (|ue les années précédentes et. de l'autre, sur l'ordre venu du ministère, on avait mis ])lus de soin à écarter les jeunes gens iiii])r()pres au serx'ice. 11 en est résulté (|ue le contingent de l'année est inférieur de 23,000 hommes aux i)révisions établies en 1898.

Comme on le xoit. c'est l'existence même de la jiatrie fran- (;aise (jui est actuellement en jeu. Ceux ([ui ont la charge du pouvoir feraient bien mieux de s'occu])er des dangers réels (|ui menacent le pays (|ue de mener tajxage autour de jirétcndus périls de la Réi)ubli(|ue. Du moins, ils éviteraient de se rendre ridicules et conser\eraieiit le bon renom de la l'rance à l'étramrer.

Finissons cette partie si attristante de notre enquête par un dernier rapprochement : le nombre des suicides en France est proportionnel à peu près partout au nombre des divorces.

De 1827 à 1830, il y a eu en moyenne i suicide pour 28,268 habitants;

De 1886 à 1890, I suicide pour 4,500 habitants;

En 1896, on comptait un suicide par an sur 3.800 habitants environ, c'est-à-dire qu'on se suicide cinq fois plus en 1896 quen 1830.

Cela fait au moins dix mille suicides par an.

Quelles sont les causes de cette situation?

M. Tarde, chef de la statistique criminelle en France, écrit à ce sujet:

" Les causes auxquelles on doit attribuer en France les suicides et les cas de criminalité, sont en majeure partie les mêmes que ceux qui permettent d'expliquer la diminution des naissances et par conséquent le dépeuplement de la France.

'' Quelles sont ces causes ?

'' En premier lieu, que la génération actuelle vit et étend de plus en plus l'irréligion par la propagation de doctrines et de préceptes qui chassent la morale des ménages et détruisent plutôt le cercle familial au lieu de le remplacer.

'' En second lieu, on veut toujours s'élever plus qu'on ne peut sur l'échelle sociale, de là la nécessité de nouveaux besoins, qui rendent la vie plus chère et ne permettent plus de tenir l'équilibre dans les comptes du ménage.

" En troisième lieu, non pas l'accroissement des misères, mais bien l'état stationnaire de la fortune de chacun et qui ne répond nullement ni à l'aspiration, ni à la convoitise, ni au désir."

Ce fonctionnaire ne peut s'empêcher d'avouer que c'est l'irréligion qui est la cause première des maux qui frappent notre monde actuel.

Il continue sa démonstration en écrivant que sur 100 enfants criminels en France, il y a 87 élèves fréquentant les écoles neutres contre 13 qui fréquentent les écoles religieuses.

42 CAXADIKXS, MEFIEZ-VOUS!

Pourquoi l'irréligion est-elle devenue plus générale parmi la génération actuelle? Parce que ** si. depuis 25 ans, l'incrédulité a fait tant de progrès dans le peuple, c'est que, depuis 25 ans, nos gouvernants intellectuels ou politiques ont été plus ou moins hostiles à toute idée religieuse, et se sont servis de leur autorité ])our laisser croire que la foi, la j^iété, est une marque d'infériorité de culture (^)."

Et pourquoi, en France, l'irréligion est-elle la cause des maux qui frappent le monde contemi)orain ? Parce que, depuis vingt ans surtout, les gouvernants politiques de ce pays se sont servis de leur autorité ])our élever la génération présente (rai)rès un système d'écoles d'où ils ont rigoureusement banni '* la foi chrétienne qui est la grande partie d'ailes, indispensable pour élever l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de son horizon borné, pour le conduire à travers la patience, la résignation et l'espérance, juscju'à la sérénité, pour l'emporter ])ar delà la tempérance, la ])ureté et la bonté iuscju'au dévouement et au sacrifice. Il n'y a (lue le Christianisme i)our nous retenir sur notre pente fatale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment et de tout son poids originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds " (Taine). Parce ciu'on a enseigné à la jeunesse, (|ui maintenant forme le monde d'aujourd'hui, toutes choses, excepté celle (|ui ])ouvait f(M-mer son cœur, sa conscience et ses mœurs: chose (|ue le Christianisme seul peut accomplir, s'il faut en croire, non pas la casuistique de nos laïciseurs tîn de siècle, mais l'expérience des faits, l'histoire du monde tout simplement. '* Xous sonnues allés jus(iu'au bout de notre folie : nous avons rêvé une morale sans sanction et sans obligation. Mêlas! ce serait la \\n de toute morale et, par consé(|uent, de tout bonheur, la révolte des ai)pêtits, le déchaînement de la bête humaine. 1 état sauvage. Et dès aujourd hui, (juand d'atroces logiciens jM-oclament la liberté du crime, éî)erdus, êpouxantês de notre «eu\re, nous sonunes forcés de recc^urir aux lois (rexcei)lion el aux êchafauds " (Cop-

(1 ) Hocolin.— LWnnrrh;, lUfémin , Tariy, lSî»S.

pée). '' Depuis que nous sommes un peuple sans Dieu, avouet-on encore, nous avons achevé de nous affaiblir, de nous diviser, de nous dégrader. Nous tombons de jour en jour, nous nous dissolvons dans la bêtise et l'immoralité; nous perdons un à un tous les bons sentiments de fraternité, d'union, d'honneur, qui font un peuple; nous cessons d'être une grande nation."

'' Lorsqu'on affaiblit le sentiment religieux qui élève l'âme, qui l'ennoblit et y imprime profondément les notions du juste et de l'honnête, l'homme décline et s'abandonne aux instincts sauvages et à la recherche unique des intérêts matériels d'où résultent, comme conséquence logique, les rancunes, les dissensions, la dépravation, les confiits, la perturbation du bon ordre; maux auxquels ne peuvent remédier sûrement et pleinement ni la sévérité des lois, ni les rigueurs des tribunaux, ni même l'emploi de la force armée ", écrivait le dernier successeur de saint Pierre dans une récente encyclique au peuple italien.

Comme tout s'oublie ! Voilà deux mille ans que Cicéron disait : " Si l'on ôte de la société des hommes la piété et la religion, on y verra bientôt régner le désordre et la confusion. En ôtant la piété du monde, on en bannirait la bonne foi et la justice, cette vertu si excellente ; on briserait tous les liens de la société, on détruirait la société elle-même."

Ce sont là des vérités aussi vieilles que le monde, et l'expérience, comme le dit Malebranche, devrait bien convaincre ceux qui ne veulent pas consulter la raison.

Aux effets produits par les écoles neutres, il faut joindre ceux causés par ces centaines de journaux acharnés à détruire ce qui reste de morale et de vérité: la presse licencieuse est un des fruits directs de la morale laïque.

" Grâce aux récits des journaux, a dit ]\Iaudsley, l'exemple du crime devient contasfieux : l'idée s'empare de l'esprit faible comme une sorte de " fatum " contre lecjuel toute lutte est impossible."

4t CANADIENS, MEFIEZ-VOUS!

Une certaine presse a le don de représenter les actes immoraux sous de telles couleurs, qu'il semble qu'elle veuille les glorifier ou les excuser: elle altère, par le fait même, avec l'opinion publique, la conscience ])ubli(|ue. Aux récits de crimes réels ou imaginaires, déjà suffisants pour souiller les imaginations, on ajoute des représentations figurées, qui deviennent une source directe de suggestion, surtout pour les enfants et les jeunes gens. Que clc criminels ont avoué c|ue non seulement l'idée de leurs crimes leur était venue de la lecture des romans et des journaux, mais (pi'ils y avaient a])pris en même temps les moyens de l'exécution.

*' Le feuilleton obscène ou sanguinaire, dit encore M. Fouillée dans son article sur " Les jeunes criminels, l'Ecole et la Presse ", est, en province comme à I^aris, un des principaux agents de la démoralisation ])opulaire. Les criminologistes s'accordent à soutenir que la littérature ordurière agit avec une violence toute spéciale sur les dégénérés et devient ainsi une cause de criminalité. Heureux (juand l'excitation n'est i)as directe!... Oubliant que la littérature "façonne petit à petit l'idéal d'un ])euple ", notre gouvernement est l'unicpie au monde, qui, sous prétexte de liberté, s'abstienne d'attacjuer les publications immorales. Les libres pays d'Amérique ne tolèrent pas ces outrages par écrit à la pudeur publique. Et cependant, on l'a mainte fois montré, c'est le gouvernement seul qui pourrait ici agir avec efficacité: livrés à leurs seules forces, les particuliers sont impuissants contre la vaste action, d'un caractère essentiellement social, exercée par le " cjuatrième Etat."

"... Un sentiment (pic les étrangers nous reprocbent de ne pas avoir naturellement, de ne j^as cultiver par nos m(vurs. de ne pas sauvegarder par nos lois, c'est le respect. En Angleterre, la presse se respecte et respecte les autres. Cette supériorité tient d'abord aux mœurs: l'Anglais ne veut j-ïas être trompé ni corroni])u par son journal, mais éclairé et "informé": les articles, non signés, sont écrits avec plus de désintéressement: mais la loi renforce les moeurs en punissant la diffamation et

Tobscénité de peines et d'amendes si considérables que le journal peut être ruiné du coup. ^lettre l'intérêt même du bon côté, tout est là ; en France il est du mauvais.

'* Permettre de tout dire et de tout écrire, ajoute-t-il, contre les lois, contre les mœurs, contres les hommes, en ne se réservant de punir que les '' actes '' une fois accomplis, c'est, a-t-on dit, attendre l'explosion d'une mine après l'avoir laissé charger et allumer sous ses yeux. A notre époque de criminaHté croissante, les idées sont trop explosives pour que l'on ne considère pas déjà comme des actes celles qui sont une provocation à des crimes et délits. Tel article ou tel roman sont des '* actes " cent fois pires qu'un viol ou un assassinat, car ils en feront commettre une série. Par malheur, le journal est aujourd'hui, dit M. Bonzon, " le soutien des gouvernements, comme le '' marchand de vin est le grand électeur. Quiconque les mé- " contente y trouve sa perte ; et c'est pourquoi ni contre l'alcoo- " lisme, ni contre la pornographie, le gouvernement, quel qu'il " soit, ne songe à engager la lutte.'' Ainsi les intérêts moraux du pays se trouvent sacrifiés à des intérêts de secte politique ; périsse la France plutôt que notre parti ! "

Quelques jours après l'adoption de la loi Ferry sur l'enseignement (juillet 1882), le Parlement, par son vote, consacrait à tout jamais l'anéantissement de l'influence française en Egypte.

Une colonie française, formée des compagnons de ^léhémet- Ali à 'M. de Lesseps, à Mariette et à ]\I. ^laspero avait, par l'effet naturel des services rendus, assuré à notre ancienne mère patrie, sur les bords du Nil, une prépondérance indiscutable, une sorte de suprématie morale que personne en Europe ne songeait plus à contester. Tous les gouvernements qui s'étaient succédé en France depuis 60 ans avaient veillé avec sollicitude sur cette situation ; la troisième République, qui venait de remporter dans l'établissement des écoles neutres, '* la plus précieuse de ses conquêtes ", non seulement ne sut profiter de la

4G CAXADIKXS, MKFI KZ-\( )L'S !

brillante perspective qui lui avait été ainsi faite, mais sacrifia volontiers, sans trop se rendre compte de ce que Ton perdait, tous droits acquis, laissant en réalité l'Angleterre maîtresse de s'établir en Egypte: ce qu'elle n'a pas manqué de faire.

Cette éviction de la terre égyptienne constitua pour la France un immense désastre, plus regrettable encore, à un certain point (le vue, (juc celui de 1S70. Je ne ])uis raconter ici en détail les circonstances de ce douloureux événement. Ou'il suffise de dire qu'au moment de cette malheureuse al)(lication. c'était la France qui, de fait, possédait et gouvernait l'Egypte par ses savants, ses artistes, ses ingénieurs, ses commerçants, et l'œuvre grandiose de M. de Lesseps aurait fini ])ar faire de l'Egypte une véritable conquête française, — une France pharaonique. Or la France possédant d'un côté rEgyi)te, l'Algérie au nord et partie de la Sénégambie à l'ouest, c'était assurer sa domination sur la moitié du continent africain : Barka, Tripoli, la Tunisie, le ]\laroc. le Sahara et le Stnidan tout entier ne ])ou\aient échapper à son intUience, et auraient fîni tlans un temps plus ou moins rai)proché jiar former un innnense empire français qui n'aurait jamais connu la honteuse reculade de Fachoda.

Va voyez comme on raisonnait juste à cette é])0(|ue.

" Tl faut pourtant, objecteront ceux cpii gardent encore les préjugés d'autrefois cpie, chez tous les peuples avec lesquels nous sonunes en relation, nos nationaux, s'ils sont menacés dans la sécurité de leur ])ersonne ou lésés dans leurs intérêts, trouvent (|uelfju'un qui, parlant au nom de la France, ait le droit et le devoir de s'interposer en leur faveur, f|uel(ju'un (jui puisse, au besoin, les envelopper des plis du drapeau. A (juoi l'on rél)on(lra. comme on l'a dit déjà brutalement dans les réunions i)Ubli(|ues et à mots couverts en plus haut lieu. (|ue les l'rançais n'ont qu'à rester chez eux. . . (^)."

N'est-ce pas que c'é.tait intelligent?

( 1 ) Jirni, ii,R Ihvx }fnn<l,s, \vr octobre 1SS2.

CANADIENS,, AIEFIEZ-VOUS ! 47

On parle bien des colonies que la France a acquises en ces derniers temps, mais on parle encore plus de " colonies sans colons, mais beaucoup d'administration (^)." C'est qu'en effet les Français restent chez eux, en train de s'user et s'éteindre au milieu des discordes civiles.

L'Egypte est aujourd'hui terre anglaise; elle fait bel et bien partie de l'empire colonial de l'Angleterre, et personne en Europe ne paraît plus songer à lui en contester la jouissance. En perdant l'Egypte, nous avons perdu, dit M. Delafosse, alors député à la Chambre française, notre influence, notre crédit, notre prestige, notre personnalité, notre nom en Orient.

Comme on le voit, l'abaissement de la France coïncide avec la ruine des idées religieuses. L'Angleterre a maintenant remplacé la nation qui avait toujours été considérée, depuis le temps des croisades, comme la protectrice naturelle des chrétiens dans ces lointaines contrées. L'Angleterre, la religieuse et de plus en plus catholique Angleterre, qui garde avec un soin jaloux son héritage d "éducation chrétienne qui continue à faire d'elle une race forte et virile, étend maintenant son empire sur l'univers.

Alger et Fachoda donnent une idée assez juste de la France de la première partie du siècle d'avec celle qui finit. En 1828, l'ambassadeur français à Londres répondait au premier ministre anglais qui lui disait que l'Angleterre pourrait bien s'opposer à l'expédition d'Alger :

(1) Voir le Correspotidant, 1S97, ârùcle de M. do Nadaillac sur "laColonipation."

Voir également L'œuvre coloniale de la troisième République, par le comte de Villebois-Mareuil, dans le "Correspondant," numéros du 10 et du 25 décembre 1899, où, (lit-il, "la place du fonctionnaire a gagné nos colonie^s comme une naturelle invasion du produit où nous excellons, ou plus exactement d'un mal qui nous consume." C'est ainsi que dans la Cochinchine, par exemple, on comptait une vingtaine de colons^ véritables en 1894 pour 1, ()-!() fonctionnaires; l'auteur en donne la liste. En 1897, la colonie française du Cambodge ne dépassait pas 100 personnes, et on y maintenait 11() fonctionnaires. L'Angleterre gouverne aux Indes une population de 2ô0 millions d'habitants avec 1,000 fonctionnaires du service civil.

C'est aussi dans cet article qu'il est question de " l'aplatissement diplomatique qui équilibre à l'extérieur la honte de la tyrannie Huu;onni(]ue que la France supporte à l'intérieur."

— Excellence, répondit brusquement ranibassadeur. faites ce que vous voudrez ; nous nous fichons de vous.

Alors la tête se relevait d'elle-même avec fierté lorsque l'on disait : " Je suis Français ". Après Fachoda, il a fallu la tenir bien basse pour cacher la rougeur de la honte qui en couvrait la face. Et pourtant l'évacuation de Fachoda, sur un simple signe de l'Angleterre, fut un acte op])ortun : la guerre aurait été le dernier terme de la témérité. ** La guerre avec l'Angleterre, disait à ce sujet 1' *' Autorité ", nous mettrait dans la positi(jn de l'Espagne vis-à-vis rAméri(|ue: nous nous battrions'héroïquement, mais nous serions défaits. ' C'est que, voyez-vous, le temps n'est plus où la France pouvait lutter, avec des chances égales de succès, contre la Grande-Bretagne pour la suprématie de l'expansion coloniale.

Mais c'est surtout à l'armée catholiciue cpie la France doit la l^lus grande part d'influence (ju'elle possède encore en Orient.

Cette armée, (jui comprend missionnaires, frères enseignants et soeurs de toutes dénominations, compte de 72,000 à 73.000 soldats.

Ce chifïre total est donné par Mgr Le Roy, des Pères du Saint- Esprit, dans son rai)])ort lu au dernier congrès catholiciue à Paris.

Sur ce nombre, la I^Vance à elle seule, fournit les trois quarts, savoir: 12,000 missionnaires sur 18,000; 4.800 frères sur 6,- 000; 33,600 religieuses sur 42.000.

De plus elle fournit les deux tiers du budget de la Propagation de la Foi, la moitié du budget de la Sainte-Enfance, et le budget entier des Ecoles d'Orient ainsi que de l'Ouivre a])ostolique.

Ces religieux et ces religieuses donnent aux catholiques indigènes l'amour de la patrie frant^aise. Si le gouvernement comprenait (|u'il est de son intérêt de seconder l'action de ces éducateurs chrétiens, (juel élan il imprimerait au progrès de la civilisation dans ces lointaines contrées, et avec quelle autorité il assurerait sa suprématie morale dans tout le Levant.

Au lieu de cela, il laisse ces ouvriers évangéliques à leurs propres forces, restreint leur action, les persécute même.

L'empereur d'Allemagne a profité de ce mauvais vouloir du gouvernement français pour agrandir la sphère d'influence de son pays dans ces contrées au détriment de l'influence française, et c'est dans ce but qu'il fit son voyage de Palestine en 1898. Le consul général de France n'a eu qu'une attitude effacée, n'a joué qu'un rôle subalterne dans cette circonstance. Au lieu de recevoir lui-même, au nom de la France, ce pèlerin couronné qui ne pouvait se prévaloir à Jérusalem d'aucun titre, d'aucun droit particulier, c'est lui qui a été reçu, comme un résidant quelconque, par l'empereur allemand.

Longtemps, la prépondérance de la France y avait été souveraine, à la faveur de ce protectorat catholique, qu'elle exerce dans tout l'Orient et en vertu des traités et par suite d'une possession immémoriale. IMais un droit moral comme celui-là ne vaut que par l'usage qu'on en fait. Déjà l'influence de la Russie s'est grandement accrue dans les Lieux Saints, au préjudice des droits de la France et des intérêts de l'Eglise catholique. Dans les luttes de la concurrence internationale, le prestige compte pour beaucoup. C'est une force que chaque nation aspire à se donner. L'Allemagne a cru qu'il y avait une place à prendre en Palestine à côté de la Russie, aux dépens de la France. Elle est protestante, et c'est un singulier titre à disputer à une nation catholique les droits et les privilèges du protectorat catholique. Mais qu'a fait la' France de ces droits et de ces privilèges? Son gouvernement athée et libre penseur est-il fondé, d'ailleurs, à les revendiquer contre tout autre gouvernement, aussi en mesure que lui et plus disposé à les exercer?

Et puis, quel douloureux contraste entre la conduite de cet empereur protestant, qui s'est pieusement comporté en Terre Sainte et l'attitude du gouvernement de la nation investie du protectorat catholique en Orient à titre de fîlle aînée de 1 Eglise. Ici, un souverain qui s'agenouille devant le tombeau du divin Rédempteur; là, un président de la République (jui affecte de

ne pas même entrer à l'église. D'un côté, des prières, des marques de religion ; de l'autre, des lois et des actes impies, des discours blasphématoires.

Jamais un empereur protestant n'aurait entrepris de se faire une part de protectorat en Terre Sainte, si la France avait eu un gouvernement catholique. La France ne sera plus désormais aux yeux des populations d'Orient, la haute suzeraine des catholiques, la haute tutrice de leurs intérêts. D'autres nations partageront avec elle ce privilège du protectorat dans la mesure même où elles l'exerceront. L'Allemagne l'a revendicjué pour elle, par la voix de son souverain, avec un éclat et une autorité qui auront fait baisser considérablement le prestige de la France.

La conduite récente du gouvernenient de Berlin en Chine s'ex])li(juc ])ar le même mobile.

*' On se rappelle, disait à ce sujet la " X'èrité franc^aise ". avec quelle mise en scène l'empereur Guillaume s'est constitué le défenseur des deux missionnaires catholiques allemands massacrés dans le Céleste Empire. Ce fut son propre frère qu'il envoya, avec des vaisseaux, renq^lir là-bas le rôle de protecteur et de vengeur, qui incombait de droit aux re])résentants de la France. Avec la situation que le prince Henri de Prusse a su s'assurer à la cour de Pékin, avec l'ascendant que l'Allemagne a pris sur les ])()pulati()ns de l'empire chinois par cet acte de haute intervention, avec la confiance cpie le gouvernement de P>erlin a inspirée du même cou]) à ses nationaux, nos ministres ])lénip()tcntiaires et nos consuls n'auront plus rien à faire dans l'ICxtrême-Oricnt pour la protection des catholiques allemands.

" Pour son malheur, la l'iance a. (le])uis \iiigt ans. chose uni- ([ue au monde, un gouvernement, des pouvoirs publics, qui n'ont pas eu d'autre politicjue (jue de faire la guerre à Dieu, partout où ils l'ont rencontré: à l'école, cà l'hôpital, dans les livres, dans les familles, sous la forme de l'enseignement religieux ou (In cnu'ilîx. dans la personne du prêtre et du religieux. Est-il

étonnant que cette nation, dont le gouvernement a la réputation partout d'être l'ennemi de Dieu, inspire à d'autres l'idée de la supplanter dans des droits qu'elle ne peut plus exercer sans se contredire elle-même? Et pourrait-elle se plaindre d'une déchéance morale dont elle est elle-même le premier auteur? "

Elle lui aura coûté cher, la laïcisation. Avec tous les maux qu'elle a causés en France, elle lui vaut encore la diminution de son influence et de son autorité dans le monde.

Qui, de nos jours, a épousé la cause des chrétiens persécutés d'Arménie (^) et de la Crète? L'Angleterre et l'Allemagne, mais l'Angleterre surtout (^). Quelles étaient les puissances dont les noms revenaient sans cesse comme médiatrices dans la guerre gréco-turque ? L'Angleterre, l'Allemagne et la Rusie ; la Russie, TAllemagne et l'Angleterre, et ce n'était qu'incidemment et, pour ainsi dire, comme en passant, que le nom du représentant du gouvernement français y était parfois mentionné, comme si la France était descendue au rang de puissance négligeable (^).

Mais que fait donc la France, se demandaient alors ceux qui pensaient encore à elle et qui avaient été accoutumés à la regarder comme l'arbitre de l'Europe? Elle " restait chez elle ",

(1 ) " Hélas ! malheureuse Arménie, tu ne pouvais savoir quand tu invoquais la France que, reniant son passé, elle ferait la sourde oreille à ton appel désespéré. " Paul Mieille, Patriotisme et Internatioliî^me, dans la ''Revue des Revues," 15 juin 1900.

(2) En 1860, la France était encore la seule protectrice effective des chrétiens ottomans; quand les troubles éclatèrent dans le Liban, il lui siitfit de débarquer une brigade à Beyrouth pour obtenir une répression exemplaire, tant son influence et sa domination exerçaient alors de prestige dans tous les pays du Levant.

(3) Ce serait une étude curieuse que de rechercher à qui, en définitive, a profité l'alliance russe qui, dans le temps, avait excité tant d'enthousiasme. En tout cas, le projet de désarmement général présenté par le Czar sans consulter son alliée, après les immenses sacrifices que celle-ci s'était imposés dans l'espoir d'une revanche problématique, a été une surprise qui a joliment fait jaser le monde. Jusqu'à présent le résultat le plus clair do cette " singulière alliance" est ((ue la Russie en a largement profité pour l'alimentation de son trésor et pour l'extension de sa i)uissance en extréint^ Orient. Pourtant quel vif plaisir un mot, un seul mot, de la part de la Russie, aurait causé à la nation amie lors de l'affaire de Fachoda, et (piel immense service elle lui aurait rendu touchant ses possessions africaines !

52 CAXADTFA'S. MKFFKZA'OTS !

où elle nous offre, hélas! avec ses écoles irréligieuses, sa jeunesse pervertie, sa littérature immorale, ses haines du passé et ses enthousiasmes aussi factices que stériles du présent, le spectacle d'un peu])le en décadence (^).

Voilà l'œuvre que les sectaires cpù ont accaparé le gouvernement de la France, peu importe le titre politique qu'ils se donnent, ont accomplie depuis ces vingt dernières années, et tel est leur aveuglement qu'ils semblent ne pas avoir conscience de riiumiliation (ju'ils lui font ])résentemcnt subir à la face du monde entier. '' Soit qu'on envisage l'état intérieur de la France, soit qu'on regarde au delà des frontières, on n'a])CM-çoit cjue des sujets d'anxiété, d'humiliation et de crainte (")."

TvC pays de nos ancêtres est aujourd'hui divisé en deux groupes l)ien distincts. Il y a d'abord ce ([u'on pourrait appeler la France des Français, France paisible, honnête, rétléchie. économe, croyante, et dont l'origine remonte aux ci^ntemporains de Clovis, de Cliarlemagne, de saint Louis et de Jeanne d'Arc: c'est la France de tous les tenq^s; puis, la h'rance des radicaux-socialistes, des cosmo])oliles et des francs-maçons, gens tapageurs. généralenuMit intolérants, souxent hypc^crites.

(l)Ne d<''8irant point faire un volume, jo ne dirai rien de la littvrature franraise, vaste sujet qui urentraîuerait liien au delà du cadre qui» je me suis tracr ; <iu'il me sullisd d'ajouter (jue " les rouiaus «'traiiLrers, d'uu(^ luauièrc p'nérale, tliUÏ'ient proloudrincut des romans français contomporains. Il faut reconujjitre tout d'abord que, si la recherche littéraire y est souvent moins intéressante (pic dans les nôtres, il y existe une moralité plus réelle et des tendances plus élevées. De plus, r.\n^deterre, l'.Mlemajrne, la Suéde, la Russie ont davantage que nous ce (pie l'on |KMirrait appeler le *' Kunan de famille," récit qui ne denuinde i)as le succès i\ des curiosité> malsaines, qui ne nudierche pas A retenir les Uu'teurs et A les captiver par le trouble (pj'il éveille tu eu.x.et dont le but est toujours (rinspir(»r l'amour du devoir, du foyer, de la vie droite et simpl(\ Très souvent, en c(vs littératures étran^èn s. les meilleurs écrivains, les romanciers, les conteurs le- plus justtMuent apprécies. C(»nsacreni leur talent à composer des ouvra^(^s de ce j:eur(\ estimant (pu< les vrais beaux livres sont (Uvs bons livres." (La Xourrl/f Bil>liol}i^,tj\ii pnpuhiiiu.) Tout cela se réduit A dire qu'on ne demande plus à la littérature des " impressions esthétiques, uuiis des chocs. •'

(*Jj Louis Jouln^rt, dans le Corr^i7)orw/fl»/, janvier \S\)\).

toujours ennemis de l'autre France et ne voulant point, quoi qu'il advienne, du règne du Christ, les sans-patrie, disait encore M. Guillot, étant de même souche que les sans-Dieu. Cette dernière France compte à peine une centaine d'années d'existence; le respect du passé, l'un des sentiments les plus généreux qui puissent habiter le cœur de l'homme, lui est inconnu, ou plutôt elle le méprise ce passé, avec toutes les traditions, les institutions et les principes qui s'y rattachent. C'est cette seconde France qui, depuis vingt ans, gouverne tout le pays, au grand dommage de sa paix intérieure et de son prestige au dehors (^).

Mais pourquoi depuis vingt ans au lieu de vingt-cinq ou trente ans? car voilà maintenant plus d'un quart de siècle que la troisième Républic-ue est établie. Encore un coup, peu importe le titre politique que les gouvernants actuels se donnent; c'est l'esprit qui les anime qu'il faut considérer. Nousmêmes, ici, au Canada, nous nous gouvernons en vrais républicains et nous en sommes heureux, avec cette seule différence que, de ce côté-ci de l'Atlantique, le chef de l'Etat, au lieu de prendre le titre de " président ", porte celui de " gouverneurgénéral ", et relève de l'Angleterre, mais en réalité ses pouvoirs sont beaucoup plus limités que ceux du président des Etats- Unis. Or, l'esprit des fondateurs de la République française était tout différent de celui qui est parvenu à dominer depuis. L'Assemblée nationale de 1871 comptait plusieurs hommes éminents, et plus de 600 membres sur 750 ouvertement atta-

(1) Lorsque nous lisons des citations comme celle ci, par exemple:

" Nous assistons en France, depuis lon^rtemps déjà, à un spectacle étranjje, inconnu chez les autres nations. Au delà de nos frontières, en Angleterre comme eti Allemafjne, eu Bel^icpie connue eu Russie, })artout, lo passé de la patrie est l'objet d'un culte ardent, passionné. Ou a la ri^li<ziou des aiu-étres, et si l'on dit :1a " Vieille " An<rleterre, la " Vieille "' A Uemairne, ce n'est pas avec le sourire du dédain sur les lèvres, c'est avec le respect attendri d'un tils qui voit passer dans ses souvenirs d'enfance la tîgure bénie de sou aïeule. Pour nous, nous avons clianjré tout cela, et nous avons mis le c(i>ur à droite, '' c'est aux tenants de la seconde France que cela s'applique ; il n'y a qu'eux qui soient capal)les <le se façonner ainsi l'esprit à l'inverse du sens commun des autres peuples. "

54 CAXADIEXS, MEFIEZ-\'OUS!

chés à la religion. 11 n'était pas alors (jnestion ni de bouijcr versements de l'ordre social ni de persécutions religieuses; si Id République ne se fût pas départie de ce premier esprit, l'apaisement n'aurait cessé de régner, grâce au respect de tous les droits; la I^'rance aurait conservé tout son prestige, et il n'y aurait pas eu de meilleurs républicains que les catholicjues français; le nouveau régime aurait pu envisager l'avenir avec confiance en s'appuyant seulement sur la i)artie saine, éclairée et patrioticjue de la population. De fait il aurait trouvé dans l'Eglise son meilleur appui et le secret de sa force, car l'homme véritable, le vrai citoyen, le citoyen respectueux de l'ordre public, du pouvoir établi, l'ennemi du conuuunisnic, de l'anarchie, du socialisme et de toute violence, est le véritable chrétien. L'Eglise ne lui permet pas d'être autre chose, et ce sont des vérités trop élémentaires pour être ici susceptibles de démonstration.

Mais ce dont il importe de se bien pénétrer, c'est que les sociétés démocratiques ne seront bienfaisantes (ju'autant qu'elles seront chrétiennes. Montesquieu considérait les républi(|ucs connue inqx^ssiblcs sans le " \ertn ". V.n effet, le régime républicain, plus (jue tout autre, met les honunes aux prises avec eux-mêmes dans la partici])ation du i)ouvoir; il exalte l'ambition des âmes vulgaires, ouvre mille ])ortes à la ciq)idité. L'Eglise, en apprenant à l'honuiic à se gouverner et à reconnaître les devoirs qu'il se doit à lui-même et â ses semblables, en lui inspirant l'esprit de sacrifice, en fait 1 idéal des démocrates. Sans rapi)()ini religieux, nous verrons la démocratie succéder â la bourgeoisie, le socialisme à la démocratie, sans (juc tous les moyens empiricpies de réforme mis en œuvre produisent autre chose (|ue des bouleversements et l'augmentation (lu malaise et du désordre.

Oue la France serait heureuse si ses gouvernants avaient eu le bon esprit d'accueillir, avec la déférence (|ui lui est due, les sages conseils (|ue le cann* de l'auguste vieillard (|ui règne h Rome lui faisait dicter daii^ les premiers jours du mois d'oc-

tobre 1898, alors que sa pensée se reportait sur le pays qui a été si souvent l'objet de sa sollicitude:

" Si la démocratie s'inspire des enseignements de la raison " éclairée par la foi ; si, se tenant en garde contre de fallacieu- " ses et subversives théories, elle accepte avec une religieuse *' résignation et comme fait nécessaire la diversité des classes "et des conditions; si, dans la recherche des solutions possi- '' blés aux multiples problèmes sociaux qui surgissent journelle- " ment, elle ne perd pas un instant de vue les règles de cette " charité surhumaine que Jésus-Christ déclara être la note ca- " ractéristique des siens; si, en un mot, la démocratie veut '' être chrétienne, elle donnera à votre patrie un avenir de paix, " de prospérité et de bonheur.

" Si au contraire elle s'abandonne à la révolution et au so- '* cialisme; si, trompée par de folles illusions, elle se livre à des " revendications destructives des lois fondamentales sur les- '' quelles repose tout ordre civil, l'effet immédiat sera pour la " classe ouvrière elle-même la servitude, la misère, la ruine."

A une époque où l'intérêt de la France exigeait, comme aujourd'hui, l'apaisement et l'union, il s'est trouvé un homme, un homme de la seconde France, bien entendu, aussi imprudent que faux patriote, qui a lancé un cri de guerre qui est devenu le mot d'ordre du futur parti républicain. *' Le cléricalisme, voilà l'ennemi ", s'est écrié le bruyant tribun, avec le geste menaçant qu'on lui connaît. Tout homme non prévenu aurait pensé que les ennemis de la France, c'étaient alors les Allemands, les communards; mais non, Gambetta a trouvé mieux: c'est le cléricalisme qui en est l'ennemi (^)!!

(1) Les dilettantes croient distinjruer une certaine nuance entre "cléricalisme" et " catholicisme " ; cette distinction est subtile, bonne pour les besoins de la tribune ; pour le ;z;ros public, le cléricalisme, c'est le catholicisme ; les catholiques pratiquants, ce sont des "cléricaux", épithcte qu'on affecte de prononcer ave(; dédain ; et la campagne qu'on moue contre le soidisant "cléricalisme", est diri^iiée en réalité contre le catholicisme.

O pitié ! Et voilà le mot qui a fait fortune, le mot dont ont vécu tous les ministères qui se sont succédé depuis 1879. On a souvent parlé de \'ictor Hugo comme de '* l'homme aux antithèses *' ; mais je ne crois pas qu'il en ait jamais dit de plus accentuées, surtout de plus funestes. Depuis vingt ans, il semble qu'il ny ait pas eu, dans les affaires publiques, d'autre politique que l'anti-cléricalisme.

'* Les successeurs du tribun, a-t-on écrit depuis, jugèrent, eux aussi, qu'il y avait plus de facilité et de profit à combattre les catholiques que les vrais ennemis de la patrie, et ils n'ont cessé de faire la guerre, avec plus ou moins de violence, à tout ce qui tient à la religion. A l'heure présente, ils annoncent leur intention de la continuer avec une intensité nouvelle.

** Ainsi, proscrire, au mépris de la liberté, des religieux qui ne sont associés que pour le service de Dieu et du prochain : paralyser par des moyens abusifs et misérables, l'action religieuse; empêcher des pères de famille de faire élever leurs enfants de manière à ce qu'ils deviennent des hommes de conscience et de devoir, voilà la pensée et le dessein qui tiennent l'esprit de nos gouvernants ; voilà la besogne législative et administrative apprêtée par eux, alors que tant de réformes nécessaires sont attendues, alors que tant d'intérêts vitaux demanderaient à être protégés et servis, pour le bien et l'avenir de la race française! "

** Depuis seize années, dans nos Parlements élus par le suffrage universel, la majorité maintient au pouvoir le parti qui fait la guerre à l'Eglise; qui, par système et principe, est et demeure hostile à la religion catholique, qui lui-même a sa religion pour laquelle il réclame l'empire, qui est possédé par un élément doctrinal, qui. dans la direction des intelligences et des âmes, veut substituer ce nouvel esprit à l'ancien, (jui, autant qu'il le peut, retire à l'ancien son influence ou sa part dans l'éducation et la charité, qui disperse les congrégations d'hommes, qui surtaxe les congrégations de femmes, qui incorpore les séminaristes dans les régiments, qui supprime le traitement des curés suspects, bref qui. par l'ensemble et toute la suite de ses

actes, se proclame anti-catholique (^).'"'' Le fait est qu'il n'est rien aujourd'hui, ni personnes, ni institutions, ni intérêts, qui n'ait été méthodiquement frappé, amoindri, et, autant que possible, détruit.

Malgré tous les discours que l'on a faits, et Dieu sait s'ils ont été nombreux, malgré tous les volumes que Ton a publiés sur le mot liberté, malgré même les flots de sang que ce vocable a fait répandre en France depuis un siècle, bien des gens dans notre malheureuse ancienne mère patrie ne semblent pas encore comprendre ce que c'est que la vraie liberté, et sont incapables d'en garder la juste mesure.

La simple expédition des affaires y est entravée par une administration essentiellement centralisatrice, qui y apporte une infinité de détails mesquins et vexatoires propres à gêner l'action individuelle. Xous avons nous-mêmes été l'objet autrefois de cette administration à outrance, pourtant bien moins excessive que celle d'à présent, et qui dira tous les inconvénients que nous en avons éprouvés! Il en est encore de même aujourd'hui en France : le gouvernement y tient en tutelle, non seulement les habitants de ses possessions lointaines (-), mais les Français de France eux-mêmes, dont les regards sont constamment tournés sur Paris, qui dirige tout et souvent absorbe tout. On réclame sans cesse le concours du gouvernement; on attend tout de lui. on compte sur lui plus que jamais comme seul moyen d'action ; s'il s'agit d'obtenir une réforme ou de réaliser une amélioration, on trouve tout naturel d'en appeler à l'Etat.

" L'individu a pris l'habitude de s'appuyer sur 1 Etat qui a accaparé successivement tous les pouvoirs. L'Etat intervient en tout et partout aux lieu et place de l'individu et de l'association. Il anéantit les personnes, en attendant qu'il anéantis-

(1) Taine, Revue de» Deux Mondes, 1er juin 1S91.

(2) En 1893, tous les gouverneurs des colonies françaises recevaient l'onlre d'acheter en France tout ce dont ce.s colonies auraient be-soin ; on mentionnait même les ville-' où ces achats devaient être faits. Ainsi, l'Indo-Cliine, dont le sol est composé de terre à brique et qui produit du riz en abouilance, devait s'approvisionner en France de briques et de riz.

se la propriété. Où veut-on que les individus aient développé leur initiative et leur esprit d'entreprise, alors que depuis trois siècles, sous Richelieu comme sous Louis XI\' et Napoléon, sous la Convention comme sous la troisième République, on a pris à tâche de les rendre incapables politiquement et socialement, on a réduit les citoyens à l'humble condition de contribuables et d'administrés, et la société locale à n'être qu'un prolongement de la société provinciale, un appendice de l'Etat? Il semble que les individus soient faits pour le gouvernement, et non le gouvernement pour les individus (*)." Et pourtant, dit encore M. Taine, ** l'Etat est mauvais agriculteur et commerçant, mauvais distributeur du travail et des subsistances, mauvais régulateur de la production, des échanges et de la consommation, médiocre administrateur de la province et de la commune, philanthrope sans discernement, directeur incompétent des beaux-arts, de la science, de l'enseignement et des cultes. En tous ces offices, son action est lente et maladroite, routinière ou cassante, toujours dispendieuse, de petit effet et de faible rendement, toujours à côté et au delà des besoins réels qu'elle prétend satisfaire (*)."

Dans un autre ordre de choses, on confond, de 1 autre côté de l'Atlantique, la liberté avec la licence. Il ne peut être question ici de la liberté d'êtres raisonnables; ce (juc l'on veut, c'est de vivre à sa guise, au gré de ses passions, sans s'inquiéter des droits du Créateur sur ses créatures, repoussant toute autorité, surtout l'autorité religieuse. Mais cette liberté de tout dire, do tout faire, devient une licence sans frein et une épouvantable anarchie; on anéantit toute distinction du bien et du mal. du vice et de la vertu ; c'est la barbarie dans sa hideuse nudité.

Seul, le Christianisme a apporté au monde la vraie liberté, en même temps (jue l'égalité et la fraternité. Celui qui n'aime pas la liberté de l'Eglise n'aime pas la vraie liberté et n'en peut jouir; il n'entend sous ce nom que la licence.

(1) Henry Bordeaux, /r Correupondnnl, 25 juillet 189S.

(2) Lrn Origines de lu France contemporaine.

La notion que les gouvernants en France se font de la liberté devient parfois une véritable énigme pour le reste du monde. Je me suis laissé dire, par exemple, que les évêques français ne peuvent se réunir quand bon leur semble, dans une localité quelconque du pays, sans la permission du gouvernement; je n'en crois rien; ça doit être un de ces racontars de la " presse jaune " qui ne méritent aucune créance.

^lais voici quelque chose de plus étonnant, tout invraisemblable que cela puisse paraître.

C'était dans l'automne de 1898. ^I. Brisson était alors au pouvoir, et des troubles civils d'une gravité toute particulière bouleversaient la France. On aurait pu croire, racontent les journaux de l'époque, 'M. Brisson absorbé par les soucis de la situation actuelle. Il a de plus hautes préoccupations encore. Au milieu des difficultés que lui suscitent l'affaire Dreyfus, la grève parisienne, le conflit diplomatique avec l'Angleterre, le président du conseil des ministres n'a point perdu de vue l'exécution du plan de l'Eglise. Ce qui lui importe avant tout, c'est de faire les affaires des Loges. Par là, il se crée des titres à la confiance, supérieurs à ses fautes ; par là il peut encore éviter la chute qui l'attend. Si quelque chose est capable en ce moment de sauver ^I. Brisson, c'est une reprise vigoureuse de la politique anticléricale, qui rallierait autour de lui, comme elle a rallié autour de tous les ministères, la majorité républicaine.

Or. voici ce qu'il vient de faire.

Le Conseil d'Etat se réunit le 20 octobre, cinq jours avant les Chambres. Dès la première séance, il sera appelé, sur l'initiative de M. Brisson, à délibérer sur un sujet des plus graves, des plus importants pour le clergé et les catholiques.

Lui, le président du conseil des ministres et ministre de l'intérieur, il a fait mettre à l'ordre du jour de cette première séance du Conseil d'Etat la question suivante;

" Les fabriques, curés ou desservants ont-ils le droit de quê- " ter dans les églises pour les pauvres?

*' Dans la négative, à qui appartient ce droit?"

C'est, comme on le voit, mettre la main sur l'administration même des paroisses. Ici. au Canada, une proposition semblable aurait été accueillie par un immense éclat de rire: et le ridicule aurait tué le "gouvernement qui en aurait été l'auteur. Il est vrai (|ue nous habitons un pays où la ])ratici,ue de la liberté, de niéme (|ue l'air que nous y respirons, nous est depuis longtemps devenue notre élément naturel.

Mais, me direz-vous. il n'y a pas de cjuoi soulever une tempête ! La quête des pauvres ! Eh bien ! ce n est pas si extraordinaire. En effet, dans l'idée de M. Brisson, ce n'est qu'un paravent, qu'un trompe-l'œil. Si les (piêtes pour les pauvres sont interdites dans les églises aux curés et aux fabriques, à plus forte raison toutes les autres le seront-elles. Et alors il sera défendu de quêter pour les œuvres paroissiales de charité, pour les institutions religieuses de bienfaisance et de ]xUronage. pour le«: écoles libres. ])()ur les séminaires. ])our les universités catholiques, pour le Denier de Saint-Pierre. ])()ur les Lieux Saints et les missions, pour tout en un mot.

Vous apercevez, cher lecteur, l'oreille du loup (|ui se découvre, et vous êtes maintenant fixé sur le vrai motif de cette me- .•-ure législative, (jui a ])our ])endant la récente circulaire de M. W'aldeck- Rousseau au clergé à l'effet de supprimer les missions à l'intérieur de la France. Ces sortes d'ingérences ne se comprennent i)as en Américpie. Ce (jue l't^n comprend mieux, c'est rpie tout ce (|ui a été fait dei)uis vingt ans contre l'enseignement chrétien, les congrégations religieuses, le ministère sacerdotal, les droits et les libertés ecclésiasti(|ues. les séminaires, les chapitres, les fabricpies d'églises, le mariage chrétien, les écoles, les cimetières, les liô])itaux. les bureaux de bienfai.sance, l'a été dans le but manifeste d'achever enfui " d'écraser l'infâme ". (jui s'obstine à rester debout.

" Le gouvernement, dit 1 un des membres du cabinet W'aldeck-Rousseau (Millerand. Discours à Lille, octobre 1S99), entend ne pas tolérer d'agitation ])o1iti(iue sous le couvert de la religion." ** Les congrégations religieu.ses, s'écrie Baudin

(Discours à Ivry, même année), sont le principal appui de la conspiration royaliste et un véritable danger pour le maintien de la République."

Nous venons de voir en quelle queue de poisson s'est terminée la célèbre " conspiration royaliste ". Mais n'allons pas nous égayer sur des matières aussi graves. L'absurdité de ces discours n'en démontre que mieux la mauvaise foi des deux ministres socialistes de la combinaison gouvernementale actuelle. Si un curé, un évêque, ne pouvant méconnaître plus longtemps les devoirs de sa charge, les prescriptions formelles de l'Evangile, critiquent, censurent ou dénoncent les lois oppressives de la conscience, contraires à la loi divine, la loi des écoles, la loi du service militaire, celle du divorce, c'est ce que les tout-puissants ministres du jour et la presse judéo-maçonnique appellent " faire de l'agitation politique sous le couvert de la religion ", et devenir un ennemi de la République. On l'accuse de s'insurger contre le gouvernement, contre la loi^ et de troubler la paix de l'Etat.

Mais, jamais depuis ces vingt dernières années de persécutions religieuses, l'épiscopat et le clergé en général n'ont observé une plus grande réserve à l'égard des lois et des actes de cette persécution. Et, cependant, malgré la patience et la longanimité dont ont fait preuve les chefs ecclésiastiques, le ministère Waldeck-Rousseau, qui renchérit encore sur les gouvernements précédents dans sa lutte contre le cléricalisme, veut réduire le clergé au mutisme absolu, à l'effacement complet.

Le projet de loi qu'il vient de présenter aux Chambres, à cet effet, aggrave la législation antérieure, déjà excessive. Maintenant, ce ne sont plus seulement les actes proprement dits de l'autorité épiscopale, tels que instructions pastorales, lettres et mandements, qui tombent sous le coup de la loi pénale, quand ils sont jugés offensants pour le pouvoir civil, mais toute critique ou censure dirigée publiquement par les ministres du culte, sous quelque forme que ce soit, contre les actes de l'autorité publique. Et il y va pour les coupables de la prison et même de la détention.

(i2 CAXADIEXS, MEFIEZ-VOUS!

Le projet du cal)inet ne vise pas uniciiiement Tévècpie ou le curé agissant dans l'exercice du sacerdoce, mais usant à titre privé d'un droit de criticjue (jui aj^partient à tous les citoyens. Ce qui est licite à un chacun deviendrait donc délictueux pour les ministres du culte.

Le *' Journal des Débats ", la " Liberté " et le " Temps " ont fortement dénoncé ce projet de loi. Résumons, dit *' IT'nivers ", les justes criti(|ues de ces trois journaux.

" Le projet de loi est inicjue, puiscju'il prive des premiers <lroits du citoyen nos évéques et nos prêtres. Ils ne pourront plus, même en dehors de leurs fonctions et connue simples particuliers, de vive voix ou par écrit, désapprouver un acte du gouvernement. Et il ne s'aient i)as de ré])rimer la calonmie, 1 outrai;e, la protestation irritée. Pour cette répression, les pouvoirs l)ublics ont des armes. Il s'agit d'empêcher tout reproche, toute criticpie, au besoin les observations courtoises, mais gênantes ])arce (^l'elles sont fondées. X'oilà ce (|ue le ministère demande. N'est-ce pas de l'odieuse tyrannie?

'* Le projet de loi est absurde, jniiscju'il sera pres(|ue impossible à un gouvernement (|ui voudrait con.server au moins les apparences de la correction, d'user de ses dispositions . \'oyezvous, connue le fait observer le *' Temps ", un évê(|ue trainé en prison pour avoir criti(|ué, avec mesure et calme, un texte législatif, un acte ministériel? .\ujourd'hui surtout, (|ue la presse nous a si bien habitués à la violence du ton, à rhyi)er])ole dans l'injure, mettre sous les verrous un citoyen respecté, un personnage vénérable j^ar son caractère, sa situaticm et son attitude, p( ur un re])r()clu\ un regret fornuilés en termes parfaits de convenance, allons donc! IJuel gouvernement voudrait déchainer l'indignation et l'agitation (|ui s'ensuivraient? Ouel gouvernement ])()urrait se Hatter, après un acte pareil, de rester maitre de lui-même et des événements?

Lue conclusion s'impose. ^Hiand un ministère en vient à (le telles aberrations, il ne suflît plus d'écarter ses proi)ositions ini(|ues et absurdes, il faut le renverser. Le " lournal des Dé-

bats " et la " Liberté ' sont bien de cet avis. Nous demandons au '' Temps " d'écouter la logique, l'intérêt du pays et du régime, et de mettre, lui aussi, son influence considérable nettement au service de cette conclusion nécessaire."

Du moins, aux temps des persécutions païennes, les chefs de l'Eglise pouvaient élever la voix, les évêques pouvaient censurer les attentats du pouvoir civil ; les apologistes adressaient publiquement leurs protestations aux empereurs. Aucun des écrits de ces Pères de l'Eglise, librement publiés sous les empereurs, n'échapperaient aux nouveaux articles 204 et 205 du Code pénal de la troisième République.

" Pour s'étonner de cette défiance, pourrions-nous dire avec M. de Lapparent, l'éminent géologue que le monde scientifique connaît, il faudrait n'avoir rien observé de ce qui se passe depuis vingt ans et ignorer les manifestations, de plus en plus bruyantes, de l'esprit de tolérance exquise dont se sentent anim.és les sectaires actuellement au pouvoir. Rien ne les agace comme la vue d'un monument ou d'un acte religieux, avec cette réserve, que leur mauvaise volonté vise exclusivement les catholiques. S'agit-il d'une cérémonie à l'église russe, tous y accourent, ministres en tête, comme ils faisaient l'autre jour, lors du service à la mémoire du comte Mouravief. ]\Iême, au besoin, si la solennité l'exige, on les verra, comme jadis Floquet, tenir dévotement un cierge derrière l'archimandrite. ^lais les cérémonies catholiques leur procurent un malaise irrésistible, et non contents de n'y point participer, ils sont bien décidés à faire tout pour les entraver (^)."

Voyez comment la passion anti-religieuse sert, au dehors, les intérêts de la France.

Au moment où l'Angleterre se créait des difficultés avec le Transvaal et entreprenait la guerre qu'elle a poursuivie (le])uis, le " Jura ", un des principaux journaux de Suisse, publiait un

(1) A. de Lapparent, " A propos d'une messe", dans le Correspondant du 10 juillet 1900. (Nous conseillons à nos lecteurs de lire cet article; ils y verront comment on entend la pratique de la libertés ù la tin du XIXe siècle, dans ce pauvre pays de France.)

article qui démontre comment les étrangers savent tirer profit de cette politique sectaire:

" Est-ce que M. Austen Chamberlain, membre de la Chambre des communes, lord civil de l'Amirauté, n'aurait pas écrit, le 7 octobre dernier, de la part de son père, le secrétaire d'Etat colonial, une lettre confidentielle à un ** ris^ht honorable gentleman ' . d'un comté du Xord-Ouest d'Angleterre, traitant de l'immobilisation de la France?

'* Est-ce (jue cette missive, oubliée par son destinataire sur l'une des tables de la *' Smoking room " du Xorth-W'estern Hôtel, de Liverpool, vers le 13 ou le 14 octobre, ne serait pas tombée entre les mains d'un tiers, en fait un membre du parlement pour les highlands d'Ecosse?

'* Est-ce que dans cette lettre, de M. Austen Chamberlain, ne se trouverait i)as un passage suggestif, dont la traduction littérale serait:

*' Pour ce qui est de la France, outre les assurances du gou- " vernement, nous sommes garantis* de toutes représailles de " Fachoda ])ar '* les événements inicricurs (|ui vont s'y succé- '* der."

" v^i nous ne pouvons guère comi)tcr sur l'affaire Dreyfus, " (pii est usée (** worn out," dans le texte) ; si le procès de la '* Haute Cour ne semble pas créer une sensation suftisante pour '' absorber entièrement l'attention de la nation, " nous savons '* (pie dès la rentrée du Parlement de Paris, le gouvernement '' introduira, avec rap])ui de la majorité, différents bills contre ** les catholic^ues " (jui, par leur violence, pourront plonger la *' France dans un état de surexcitation extrême; nous savons " (lu'on est décidé à l'éviction de plusieurs des plus importants '* des ordres de religieux et (pie rien (pie cela suftira i)our ** nous mettre à l'abri de ce côté-là. '

'* Voilà nos voisins rassurés, aiouh* un journal français.

" Les " événements intérieurs cpii vont se succéder " chez nous, les garantissent de toute intervention désagréable dans les circonstances difficiles où ils sont en train de s'engager.

" La reprise de la persécution anti-religieuse au moment de leurs embarras avec le Transvaal, leur arrache à l'avance, comme on le voit, un soupir de soulagement.

'' On dirait vraiment que ces troubles intérieurs éclatent chez nous sur commande."

Dorénavant deux seules politiques restent possibles en France: la nettement radicale, ou la résolument modérée; ou la révolution dont le programme comprend l'internationalisme comme l'anticléricalisme, l'anticapitalisme, le bouleversement social et toutes ses négociations — ou l'organisation d'un gouvernement absolument français, par conséquent sainement libéral et conservateur. Une combinaison mixte, comme celle qui gouverne en ce moment, n'est qu'un acheminement vers l'une ou l'autre de ces deux alternatives.

Le cabinet Waldeck-Rousseau doit son existence à l'élément socialiste. " Waldeck-Rousseau est prisonnier du socialisme ", pour employer une expression du " Temps ". Au moins peuton dire que les collectivistes, les révolutionnaires, lui devront d'avoir conquis une situation dès à présent très forte, et qui menace d'être bientôt prépondérante. Un groupe de politiciens de rencontre, séparés par leurs antécédents et leur but, par leurs tendances et leurs tempéraments, ont réussi à s'entendre pour saisir le pouvoir dans un moment de trouble et d'agitation, et ils l'ont conservé grâce à l'occulte et puissante protection des loges.

Je ne voudrais pourtant pas prêter ici trop d'attention à la secte odieuse qui fait de ses adeptes autant d'esclaves des volontés des chefs: ce serait lui faire un honneur qu'elle ne mérite point. ^lais il est indéniable qu'au moment actuel, la République et la franc-maçonnerie, qui a surtout pour complices les cosmopolites, se confondent, et cette confusion est dans le programme de ceux qui se proclament être les seuls vrais républicains. On a pu suivre, comme à la trace, la filière de la législation persécutrice de ces vingt dernières années dans les délibérations et les résolutions successives des couvents. On a pu

comprendre les actes du gouvernement par les mots d'ordre venus des Loges.

** Le Grand-Orient, déclarait dans son discours le président du couvent de 1893 (/), le Grand-Orient avant les pouvoirs publics décidait que l'enseignement devait être gratuit, laïque et obligatoire. Le Grand-Orient a eu le bonheur de voir la législation profane adopter les idées qu'il avait proclamées."

'* C'est la franc-maçonnerie (jui a fait i)asser dans la législation de la troisième Républicpie les lois militaires et scolaires (")."

N'avait-on pas osé dire quelques années auparavant : *' Dans dix ans d'ici, la maçonnerie aura eiuporté le morceau, et personne ne bougera ])lus en France en dehors de nous (*)."

Il ne faut plus s'étonner de ce (|ui arrive. Le gouvernement, naturellement, prétend garder le pouvoir. Pour cela il lui faut satisfaire la meute avide, inassouvie, qu'il sent gronder derrière lui, et il lui jette des moines à dévorer. Il faut crier bien fort que la Républicpie est en danger, ([u'il faut la défendre contre ses ennemis; et on joue au ministère à poigne contre des hommes et des femmes qui ne font que servir Dieu et la patrie, soit en enseignant la jeunesse, soit en se livrant à diverses oeuvres de charité envers les orphelins, les vieillards, les infirmes et les aliénés. " Ce (|ui préoccupe avant tout la secte maçonnicjue, dit-on, ce n'est ni le zèle des malades, ni le souci des pauvres. Ils veulent, non l'amélioration des institutions d'assistance, mais la suppression des congrégations, ils le veulent par vengeance politique, par passion antireligieuse; ils le veulent ])our avoir une société toute à eux. toute laïque, toute républicaine, où il n'y aura ])lus d'autres écoles, d'autres maisons d'éducation, d'autres asiles, d'autres hôpitaux <fue ceux d'où Dieu sera absolument banni, atin cpie rien, ni à l'école, ni dans les familles, ni dans l'armée, ni dans les administrations

(1) lUilk'tin (in Gran«l-(>riont, 189:î.

(2) Discours (le clôturo (lu convonl de 1897. (:M Bnlleliii du (iraiid-Orient, 1S<)0.

publiques, ni même dans la clientèle des pauvres et des malades, ne conspire plus contre le régime politique et social, dont la libre pensée et la libre vie seront les institutions fondamentales." Grâce à elle, la vie publique n'a été depuis vingt ans, pour les honnêtes gens, qu'une longue suite d'épreuves, pendant lesquelles ils ont enduré toutes les souffrances que la persécution religieuse, la déchristianisation systématique de la société, les scandales de toute sorte, les hontes pubhques, la déchéance du pays ont pu infliger à leur foi et à leur patriotisme (^).

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'' Nous ne sommes pas encore une nation en décadence, mais nous sommes une nation bien mal gouvernée ", dit Paul Bourget. " Nous ne sommes pas en décadence, répète un autre académicien, i\I. Jules Lemaître, car la décadence s'ignore elle-même ou elle se résigne; et nous, nous connaissons notre mal et nous ne nous y résignons pas." La France (Taujoiirdliui, — sonimes-nous en décadence? se demande un troisième auteur. Déjà on a écrit: Grandeur et décadence des Prançais; cela forme tout un volume.

Il me répugne d'employer ce mot de décadence en parlant d'une nation qui, jadis, sauva l'Europe de l'esclavage en arrêtant les flots envahissants des fils du Pronhète ; une nation qui, pendant tant de siècles, a guidé l'humanité dans sa marche vers le progrès et la civilisation. La voix du sang me crie que la France des preux, la nation qui fut toujours la terreur des forts et la protectrice des faibles et des opprimés, ne peut être aujourd'hui descendue au rang de peuple amuseur du monde.

Parler de décadence peut être prématuré ; mais il n'y a pas à le cacher, la France ne rend plus le même son qu'autrefois, et on ne peut nier que celle qui nous a donné l'existence est maintenant malade, bien malade; il est possible qu'elle ne su-

(1) Nous sommes dans un temps où l'on ne veut croire qu'aux vérités d'expérience ; en voici une qui saute aux yeux : jamais nos assemblées politiques n'ont été plus irréligieuses que depuis vingt ans ; et jamais, par une corrélation très naturelle, elles n'ont été plus pourries de scandales et plus intellectuellement abaissées. — Le Correspondant, 25 août 1898.

bisse (lu'une crise, mais c'est une crise affreuse, et j'y vois plus d'un symptôme alarmant pour sa vie nationale.

Le plus ap])arent et le plus g^rave de ces symptômes est l'impiété officielle et systématique des chefs de ce malheureux pays. '* Nous devenons irréliL,neux. disait encore dernièrement le célèbre romancier que nous venons de citer, ou — ce qui est pis — antirelig-ieux. Cette tendance cpii, chez tout autre peuple, serait honnie et vi^-oureusement réfrénée, se développe, chez nous, à l'abri de la ])olitique, avec la secrète complicité des pouvoirs publics." Les autres j^euples tiennent même à manifester hautement leur christianisme; ils inscrivent le nom de Dieu dans leur constitution et l'invoquent dans les circonstances solennelles de leur vie nationale. Dans les pays anglais, aux Etats-Unis d'Amérique, les parlements ont leurs chapelains, et ouvrent chacune de leurs séances par des invocations au Très-Haut (^). Les empereurs de Russie et d'Allemagne affectent de mêler le nom de Dieu à leurs allocutions ])ubliques. En juillet 1898, le président des Etats-Unis (ordonnait (jue des prières fussent adressées à Dieu pour le remercier du succès qu'avaient remporté les armes américaines 'et pour lui demander le rétablissement de la paix. Il y a quekpies mois à peine on priait dans tout l'empire britannicjue pour la même fin. Aux Etats-Unis, comme en Angleterre, le gouvernement assigne, tous les ans, un jour particulier pour remercier Dieu des bienfaits (ju'il Lui a plu d'accorder au pays durant l'année. En France, ceux (jui, sous ce rapport, devraient donner le bon exemple, affectent l'indifférentisnic le plus comi^let. (Jue dis-je? les réunions officielles de ceux cpii g(nivernent, depuis les assemblées législatives jusqu'aux moindres conseils municipaux, donnent en ce genre des spectacles (|ue l'antiquité païenne mêiue n'a jamais connus; il suffit d'y nonuner la religion pour provocjuer des accès voisins d'une hideuse frénésie. ** La passion de l'anticléricalisme est devenue telle {|ue. pour prcnéger la conscience des voleurs et des assassins, on ne i^ermet jilus

(1) En Franco, loH prières publiques édictées nar la con.slituti(»n n'pnblicaine de 1875, ixnir la rontrt'o dvs Ciiambrcs, ont H6 abolies.

aux aumôniers d'avoir un logement dans les prisons, ni de visiter les prisonniers sans être appelés. Donnera-t-on, du moins, aux détenus un enseignement moral " laïque " ? Non, on s'en remet, pour les moraliser, aux leçons de leurs camarades. La prison, c'est l'école mutuelle du crime (^)."

Partout ailleurs les préjugés de toute nature disparaissent; c'est même un des traits caractéristiques de notre époque, et c'est un grand bien, car chaque fois qu'un préjugé meurt, c'est une erreur qui succombe, un ressentiment qui s'éteint. Dans le pays des '' Droits de l'homme ", les préjugés, du moins les préjugés religieux, semblent enracinés plus que jamais chez les partisans de la seconde France. Un député socialiste n'a-t-il pas été jusqu'à protester en pleine Chambre (i899)contre le maintien de la légende : " Dieu protège la France '", qui se lit sur les pièces de monnaie françaises de vingt francs. Cet imbécile-là a prétendu que la France peut se passer de Dieu et qu'elle est entièrement en état de se protéger elle-même. Il a fallu un vote pour décider la question soulevée par cet intéressant personnage, dont la proposition a été heureusement rejetée. Qui aurait cru, toutefois, qu'il se serait trouvé dans cette assemblée 165 mandataires du peuple qui pensaient comme lui? L'impiété est hypocrite, mais la passion la trahit.

Le monde catholique et chrétien s'attendait qu'une cérémonie religieuse quelconque accompagnerait l'ouverture de l'Exposition universelle. On a bien prononcé des discours en cette circonstance, mais c'est en vain ([ue l'on y cherche la moindre allusion à la religion. En face de ces merveilles de l'industrie humaine, ne convenait-il pas de faire entendre des accents d'hommage et de reconnaissance à l'Auteur de toutes choses? Au lieu de cela, on a chanté un hymne dédié à Victor Hugo. . . ! Et l'on s'étonne que le prestige de la France baisse ! On cherche à s'expliquer pourquoi aucun télégramme de courtoisie n'est parvenu au gouvernement français de la part des souverains ou des gouvernements étrangers à l'occasion de 1 inaugu-

(1 ) Rtnw dm Dcvx Momhs, 15 janvier 1897.

70 CAXADIKXS, MKFIEZ-X'UL'S!

ration de cette " fête nationale " en un jour aussi sacré pour les chrétiens que le Samedi saint !

La veille, le \'en(lrc(li saint, à six heures du matin, le ministre (le la marine téléi^raphiait à tous les ports militaires de France cpie l'article des règ-lements de la flotte, ordonnant de céléhrer le Vendredi saint à honl des navires de l'Etat, sur lesquels on avait l'habitude de tendre des draperies noires et d'arborer les pavillons à mi-mât. était abroi^^é. Ce téléi^rannne surprit les é(|ui])aî^es en train (rai)i)li(iuer les vers^ues et de mettre les ])avillons en berne; déjà le canon avait commencé à tonner; il a fallu naturellement cesser toute démonstration.

X'avait-on ])as. à l'assemblée générale du Cirand-C )rient tenue en septembre 1899, émis un *' vreu tendant à la sup])ression des coups de canon le X'endredi saint? " X'oici en effet ce ((u'on lit à la i)a,u:e 280 du comi)te rendu de cette assemblée:

" Parmi les vœux qu'on vous a lus tout à l'heure, il en est un cjui parle de la suppression des cou])s de canon le vendredi saint. Cette question a été soulevée déjà au couvent dernier, ou il y a deux ans; nous axions alors au ministère de la marine le I'. Ivockroy, (Uti av:iit donné des ordres à cet éi^ard ; ils allaient être exécutés, ])uis il s'est laissé circonvenir." M. de Lanessan. lui, s'y est |)ris de manière à éxiter toute inter\ention.

Nous j)ul)lions en note, au sujet de cet incident, la protestation indiq-née de M. de Mun, député du h'inistère. l^lle sert de pièce justitlcatixe à ce (|ue nous en disons, et démontre au lecteur (pie nous n'avons rien exai^èrè dans tout ce (pii i)rècêde. (')

(]) KLOgrKNTK PUOTKSTATION.

Sons le coup <lo l'indijiiiatioji provoqiu'o par la roronto mesure «le M. de Lanessan, interdisant las manifestations de foi dans les flottes, le Vendredi saint, M. le comte de Mun vient d'adresser la lettre suivante au ministre de la marine :

" ( lianiltrc de- dt'putrs,

*• Paris lo 11 avril 1«>0(>.

" Monsieur le ministre,

" Les journaux annoncent (m'Iiier, vtndredi saint, contrairement A l'nsape traditioiine), les hAtiments de la (lotte nationale, stationn(''s dnns les ports, n'ont pas pris l«',s niar(]uesde deuil 3us(]u'ici prescrits par le«< rcvrW^iif >its. " A Brest, assurc-t-on, les vaissiviux avaient dcji\ uns leurs verirues en pan-

Et cette haine de l'Eglise, ou de .ce qu'on appelle dans le monde politique le cléricalisme, se manifeste de tant de manières, en tant de circonstances et sur tant d'objets, qu'on dirait, en vérité, que c'est là la plus grande préoccupation du gouvernement.

Pourquoi cet hymne à Victor Hugo, pour revenir à la question de l'Exposition? Est-ce que la France n'aurait jamais produit de plus grands hommes que Victor Hugo ? Est-ce que Pasteur, par exemple, pour ne parler que de notre siècle, n'a pas mieux honoré sa patrie à l'étranger, n'a pas mieux servi ses compatriotes et l'humanité tout entière que Victor Hugo? Je sais que les admirateurs intéressés des doctrines du célèbre écrivain ont voulu le bombarder premier poète du siècle ; mais je tiens pour assuré que la postérité ne ratifiera pas ce jugemicnt. Il y a parfois plus de vraie poésie dans une seule page

tenne et abaissé leurs pavillons, lorsqu'il a fallu, sur un télégramme de votre cabinet, suspendre la manoeuvre.

" La Chambre était en vacances depuis quelques heures, c'est sans doute pour attendre son éloignement que vous avez ainsi difléré votre décision jusqu'à la dernière minute.

" Vous avez pensé qu'en dépit des sentiments antichrétiens d'une partie de ses membres, elle eût refusé d'ap^orouver la brusque rupture d'une coutume étabhe depuis si longtemps, et que, jusqu'ici, tous vos XJ^édécesseurs, sans exception, avaient respectée.

" L'opinion publique appréciera, comme il convient, cette méthode de gouvernement.

" Quant à moi, ayant l'honneur de compter parmi les représentants de nos populations maritimes que cette mesure blessera, n'en doutez pas, jusqu'au fond du cœur, j'ai le devoir de vous exprimer, en leur nom, les sentiments d'indignation que je ne puis porter à la tribune.

" ]>'habitude de commémorer, sur les bâtiments de la flotte, dans une émouvante démonstration, le plus auguste des souvenirs chrétiens, ne pouvait porter ombrage à personne, si ce n'est qu'à ceux que leurs passions sectaires animent contre toutes les manifestations de la foi catholique. C'est à eux que vous avez obéi. La franc-maçonnerie satisfaite vous donnera ses éloges. Vous les avez mérités.

" Mais la France chrétienne sera douloureusement émue et, avec elle, tous ceux qui, chez nous — ils sont nombreux — gardent encore, alors même qu'ils n'en observent pas tous les préceptes, un sentiment de respect pour la vieille religion de nos pères.

" Les populations qui donnent leurs fils à la patrie pour le rude métier de la mer, ressentiront plus vivement que les autres, l'injure faîteaux croyances dont elles conservent, da»s leur immense majorité, le culte profond.

" Elles savent, en effet, que pour les marins livrés au péril des navigations, la foi est le soutien des âmes et le lien qui les unit à la patrie absente.

" Au récit du suprême attentat qui ap)prend à leurs enfants le mépris où les

de Lamartine ou de ce pauvre Musset que dans tout un volume de l'auteur des Quatre Vents de l'Esprit. Mais enfin, pourquoi cet hymne à Victor Hugo? Inutile, cher lecteur, de vous donner tant de peine pour en découvrir la raison ; ce n'est pas malin à trouver: c'est tout simplement parce que cet homme a employé la plus grande et la dernière partie de sa vie à combattre l'Eglise, à prêcher (\ç^ doctrines chères aux sectaires qui gouvernent la France en ce moment et qui ont organisé cette Exposition, " laquelle, dit '* le Gaulois " du 17 avril, ne nous présentera pas un mirage de grandeur et de i)rospérité capable de nous voiler notre décadence."

Puisqu'on ne voulait pas glorifier Dieu à cette occasion, rendre gloire à Celui (jui est la source j^remière de toute science, on aurait mieux fait de ne rien chanter: la France y aurait gagné aux yeux de l'étranger.

L apothéose du centenaire de Michclet s'ex])]i(iue de la mè-

tiennent ceux qui les irouverueut, les mores, eu plus d'iin foyer, verserout (les larmes.

*' La discipline militaire ue |)eniiettra pas aux officiers de la marine natiouale de vous faire entendre la plainte de leur conscience otlVnsre ; mais je suis assun' (pie le plus «;rand nombre d'e-.itreeux approuvera ma jiroiestation.

" Ils connaissent trop bien le prix qu'ont, dans leur dure profession, les hautes leçons de sacrilices tombées de la croix, pour ne pas être profondément attristés d(>, les voir inéccmnaîlre par celui que les hasards de la ix)liti(]ue ont placé îl leur tête.

" On dit (pie, dans les ports, tandis que les bâtiments de la flotte gardaient la tenue de cluKiuc^ jour, les navires de commerce, placés dans le voisina>;e, ont pris, comme d'habitude, les marque-^ de deuil.

" S'il en est ainsi, pins d'un de nos commandants <ie vrtisseaii a dû sentir son cotir se serrer en voyant s'abaisser devant la majesté du C'hiist Uy> pavillons des pa(piebots, pendant (pie les leurs se relevaient tristement, comme dans une révolu^ involontaire, désavouée par leur co'iir de soldât.

" Vm\ f.ichetise coïncidence rapproclu^ aujounl'luii de la pom|)e extérieure décernée aux ouvres Inimamcs le dédain hier alliclié |>onr la plus grande des œuvres divines. I/nn ne portera pas bi»nhetir à l'autre.

" Le mond(^ s'étonnera de ce contraste. Mais la Lrance n'en doit pas être rendue n^sponsablc. Ceux qui la connaisscMit ne s'y tromperont pas.

" Il était bon c«^jKMidant cpie cela fût dit publiijuement.

" ("est pourquoi, autant (pi'il est en moi, comme chrétien et comme représentant du pays, je proteste de toutes mes forces c<tntre l'acte public d'irréligion (pie vous avez, malgré elle, imposé à la marine fran(,'aistv

" Veuillez agréer, monsieur le ministre, l'assurance de ma haute considération.

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